‹ Chroniques de l'oeil-de-boeufChapitre 15 sur 34 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Madame do Prie maltresse de Jf. le dne, — Ses maocBuvres pour s*occaper des affaires de l'Etat. — Les frères Paris , la Vrillère , d* ArmeDODville , Morville, Dodun, Breteuil. — La montagne en travail. — Cinquante-sept chevaliers de l'ordre. — Les rendex-vous dans la garde-robe. — Prétentions du jeune doc d'Orléans. — Gomment M. lidue a connu madame de Prie. — Portrait de cette dame. — Retour de la Grange^bancel à Paris. — Notice sur ses courses européennes. — La pensée et le fromage de Hollande. — Mariage du duc d'Orléans.— Abdication de Philippe V, roi d'Espagne. — Louis !•' roi d'apparat, — La jeune reine d'Espagne et ses caméristes. — Fruits du jésuitisme intro» duit de nouveau à la cour. — Les protestants sont encore persécutés. — Secte dite des admnitêi; ses OBUvres. — La pragmatique sanction : ce qae c'est. — Famine à Paris. — Mort du czar, Pierre le Grand. — Encore un mot sur ce prince. — Aventures de Villebois. — Mort de Louis l**, roi d'Espagne. — Sa veuve revient en France. — L'infante fiancée à Louis XV est renvoyée à Ma* drid. — Mademoiselle de Vermandois. — Alliance de TEspagno avec l'empereur et l'Empire. -~ Impôt dit le cinquantième. — Le mémoire touchant. — Marie Lecsinska eat sur le point d'épouser le comte d'Estrées. — Elle devient reine de France. — Un roi manquant de chemises. — L'évéque de Fréjus pro* fesseur de galanterie. — Portrait de la reine. — Mademoiselle de Glennoiil et M. de Melun. — Fadaises de la cour de Sceaux. -*- L'Inditoret, oomédie de Voltaire. — Le ballet des Élémenu. — Le Chinois à Gharentoo.

11 y avait longtemps que madame Berthelot de Prie, maîtresse en titre de M. le dttc , rêvait pour lui le ministère , et pour elle le pou-

I Ce s^jet a été traité deux fois de nos Jours, par MM.'.Araault fils et PimûD J>idot , mais avec peu de succès. La tragédie du dernier a été imprimée magnifiquemeat dans aes ateliers : c'est un chef-d'œuvre typographique.

voir altsolu qu'elle exercerait en son nom , s'il arrivait à la tète des affiJres. Les débauches de M. le duc d'Orléans , dont la continuité ne pouvait manquer d'être funeste à ce prince, dans l'état de désoi;gaoisation physique où il était entraîné, rendaient le songe de cette bvorite d'une réalisation probable; elle avait d'avance préparé ses batteries , de concert avec les frères Paris , dont l'adresse égalait Phabileté financière et le crédit. La Yrillère, ami de madame de Prie, et pourvu de la charge nouvelle de ministre de la maison du roi, n'avait aucun talent, mais il ne manquait pas d'audace, et c'était un homme à jeter en avant aussitôt que l'occasion s'en présenterait. On a déjà vu que , vedette de l'ambition de madame de Prie , c'est lui qui a donné le signal à celle de M, le duc. Cette femme adroite s'était également assurée des autres secrétaires d'Etat. lyArmenonville, garde des sceaux, courtisan sans principes, versatile, capable de prévariquer à la vue de l'or, s'était plié aux séductions des favoris sous le ministère de Dubois ; sa conscience serait la très-humble servante du crédit qui le maintiendrait en place et l'enrichirait. Morville, fils du garde des sceaux et ministre des affaires étrangères, ne paraissait pas moins disposé à se prêter aux vues de madame de Prie; vendu à l'Angleterre, il avait promis de faire acheter M. de Bourbon par cette puissance , et d'obtenir à Son Altesse la pension que le cabinet de Saint-James faisait à Dubois. Dodun , contrôleur général , ne se prêta pas aussi aisément que les autres secrétaires d'Etat aux vues de la (avorite : c*était cependant celui qu'il lui importait le plus de dominer... ; il tenait les clefs des coffres royaux... N'ayant pu séduire d'abord ce ministre, elle prit le parti de l'intimider, en protégeant Paris Duvemcy , qu'elle pouvait d'un moment à l'autre pousser au contrôle général. Dodun capitula : au moment où j'écris , il est devenu le plus humble des serviteurs de madame de Prie; c'est son plus assidu complaisant, son valet de chambre, au besoin même son courrier. Quant à Breteuii, l'ambitieuse dame le soumet à d'autres titres : il y a entre eux un accord plus intime que celui de l'intérêt, dont il ne sera jamais fait mention en présence de M. le duc* Telle est la disposition des rouages du ministère au moment où M. de Bourbon devient le moteur de cette machine compliquée , que madame de Prie dirigera plus que lui... Mous verrons les résultats.

Le congres de Cambrai vient de finir après quinze mois de confé-

rences. On croit peut-itbe que tous les grands intérêts de la chrétienté otit été réglés dans une assemblée si longue, oii les puissances de PEurope avaietit envoyé les plus uns politiques de leurs cabinets ; eb bien ! tant et sans douté de si beaux discours se sont bornés à investir le roi d'Espagne , ou plutôt don Carlos , son deuxième lils , des Elats de Toscane, de t^arme et de Plaisance , ensuite à régler le cérémonial des têtes couronnées selon le plan arrêté au congrès d'tJtrecht t

La liioatègtié en trsTail etifante uoe Aoafts.

Je ne sais si c*est à l'occasion de cette importante conclusion di- |)lomatique qu'il y eut, le 2 février, une promotion de chevaliers de l'ordre; mais jamais, au temps oh la noblesse méritait le plus de irécompenses, tin ne vit à la fois autant d'élus : il y en eut cinquantesept Il est bien dommage que Dubois soit mort ; lé cordon bleu lui Irevebalt de droit dans cette nomination : la moitié au moins de ceox ^ttl s'y trouvent compris sont de la force de cette défunte Eminenoe tMiur les mœurs et la probité. Yivent les souverains majeurs à treize ans!

L'abbé dé Fleury élève Louis XV au sein d'une grande contînence ; à peine s'il peut regarder du coin de l'œil les jolies dames ^ déjà essayent de diriger vers lui les feux croisés de leurs prunelles noires ou bleues , et toutes les gorges qui approchent de la cour sont rigoureusement consignées dans leurs corsets.

Cependant, K quatorze ans accomplis, l'adolescence commence à recevoir quelques avis d'une nature nouvelle ; il se développe à cet âge dans l'Individu, homme ou femme, un besoin d'épanchement, de communication, d'intimité, que les rois subissent comme le reste des humains. Cet avertissement, cette velléité, cet appétit, n'importe le nom, ne sympathise point avec des cheveux blancs, et Louis XV, ^ui l'éprouvait, n'avait nulle envie d'en faire confidence à son vieut précepteur. Il lui eût semblé plus naturel de s'en ouvrir à l'une de Ces charmantes créatures qu'il apercevait à la chapelle , ou qu'on Ikisait passer devant lui comme des ombres ; mais il n'y avait pas Inoyen , et , à défaut de ces êtres fugitifs , le roi s'attacha aux jeunes ' gens que leurs charges retenaient auprès de sa personne. Itt M. de la Trémouille , d'Ëpernon et quelques autres écoutèrent d'abord les petites confidences du jeune monarque ; ils lui apprirent ensuite les causes des effets qu'il commençait à soupçonner , et l'on ajoute que

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ces professeurs , bercés des principes infâmes que le régent avait presque tolérés , infestèrent l'imagination du roi d'une horrible hérésie dans un culte qu'il ne connaissait point encore , et qu'ils lui dtèrent l'envie de connaître "pur. Des rendez-vous dans une garderobe de Sa Majesté, que protégeait un valet de chambre, furent longtemps ignorés de Fleury; mais enfiti il les découvrit, et parvint à j mettre ordre.

Cependant, au début du ministère de M. de Bourbon, le duc d'Or^ léans, colonel général de l'infanterie , qu'on avait introduit depuis quelques mois dans les affaires, exprima assez ouvertement son mécontentement d*ètre dominé par un prince qu'il regardait comme son inférieur, et sous le rapport du rang et sous celui des capacités. A ce dernier égard , le régent avait pourtant dit plusieurs fois à son fils qu'il ne serait point un personnage supérieur; on avait même entendu le prince défunt dire en pleine assemblée à l'héritier de son nom : « Sachez, mon fils, que Vous ne serez jamais qu'un honnête • homme. » Malgré cette prédiction paternelle , le prince s'aide de tout son crédit pour supplanter M. le duc au premier ministère; mais si M. de Bourbon ne peut opposer aut prétentions de M. d'Orléans que bien peu d'adresse et d'esprit, madame de Prie est là pour suppléer k l'insuffisance de son amant. Faisons connaître plus particulièrement cette intHgante, qui, par malheur, joue déjà un trop grand rôle dans les affaires de l'Etat. M, le duc venait de perdre sa femme, morte en 1730 des suites de la petite vérole, après avoir eiercé une faible réciprocité des infidélités de son mari avec le marquis du Cheyla , qu'elle avait , dit-on , converti au culte de la beauté. Le prince , devenu plus libre , remplit son hôtel de maîtresses et de favoris qui tour à tour excitèrent son humeur licencieuse. Le marquis de Nesle, l^un des roués de M. le duc, lui avait fait autrefois l'hommage de sa propre femme , ce fut la première conquête du sexe qu'il Voulut bien faire; vint ensuite madame d'Aussy, puis la marquise de Prie, dont Son Altesse fit la connaissance au bal de l'Opéra, Véritable bazar de beautés , où chaque jour les appas se vendent au plus offrant. La marquise, dont toute la personne est un composé des plus rares attraits , des grâces les plus charmantes , eut bientôt tin empire despotique sur le prince , et cela sans avoir paru le prendre. Il y a dans cette femme un air de candeur et de naïveté qtti séduit , qtii enlace, dans le temps oh l'oti ctoit sa volonté non-seulement Itino-

ceutc, mais incapable du moindre larcin. Elle est d*une faasseté d'autant plus dangereuse , qu'elle simule mieux la francliise , l'abandon et la douceur. Sous ces voiles si habilement étendus sur son ' naturel, madame de Prie cache une femme cupide , violente , liber-' tine jusqu'au cynisme ; jamais enveloppe plus séduisante n'a recouvert plus de vices, plus de perfidie. Mais, je le répète, cette Cavorite exerce avec un tel bonheur le grand art de fasciner , que tout récemment elle fit croire k M> le duc qu'elle avait à lui reprocher un funeste présent, lorsqu'elle était la coupable, et lui la victime.

Le premier ministre ne pousse cependant pas la bonne foi jusqu'il croire que la marquise lui soit rigoureusement fidèle; mais, par le temps qui* court, on proclame à son de trompe la vertu d'une femme quand le nombre de ses amants n'excède pas la demi-douzaine. D faut un peu aider à la lettre pour que cette pauvre vertu ne soit pas tout à fait un être idéal : les moralistes imitent en cela les peintres , qui prennent dans un modèle ce qu'il a de beau , et créent le surplus de la perfection. Or , Jlf. 2e duc, en accordant à la sagesse de sa maîtresse une latitude de trois ou quatre intrigues, s'en dédommage, dit-on , par un commerce fort tendre avec un M. de Livry, son gentilhomme, qui, en faveur d'un si noble service, vient d'obtenir le cordon bleu.

Avec un adversaire tel que madame de Prie , les prétentions de M. le duc d'Orléans ne pouvaient fournir une longue carrière ; aussi furent-elles promptement paralysées , et depuis quelque temps elles s'exhalent en vaines déclamations qui ne sont pas même écoutées.

L'auteur des PhilippiqueSj la Grange-Chancel , est de retour à Paris, où il aurait pu revenir depuis longtemps, s'il ne se tàt pas amusé à faire la victime dans les cours étrangères. On sait combien le régent était porté à l'indulgence , et le poète , pour se donner de l'importance , a fait grand bruit d'une disgrâce à laquelle personne ne songeait plus.

Après avoir passé quelques mois dans sa prison des iles Sainte- Marguerite , la Grange commença à la trouver un peu sombre ; il fit amende honorable à la cour du Palais-Royal , et obtint de l'air en échange de son repentir. On lui avait permis de se promener deux heures dans la journée : un soir, l'auteur des Philippiques excéda la permission , il disparut. Philippe , averti de cette évasion , dit qu'elle

LOUIS XV. pr-

êtait de bonne guerre, Son Altesse Royale en rit, quoique Dubois voulût faire punir le gouverneur des îles Sainte-Marguerite, n Bab ! > longe donc, l'abbé, répondit le régent, qu'il s'agit d'un bomme B gui n*a conspiré qu'en vers. » L'ancien page de madame de Conti se réfugia en Sardaigne, où Yictor-Amédée Taccueillit, par un effet de cette propension qu'ont les princes à favoriser les rebelles d'un •ntre pays que le leur, ce qui prouverait presque que la mauvaise intelligence est plus naturelle entre les nations que la bonne. Mais la Grange ne tarda pas de recevoir de la ducbesse du Maine une misdon qui l'etivoyait à Madrid conspirer contre la régence. Le dévot Philippe y reçut parfaitement notre libelUste ; il le paya bien pour ^re en vers et en prose , tant que la cour d'Espagne fut mal avec celle de France; mais à peine le traité de 1720 était-il signé , que Sa Majesté Catbolique fît enjoindre au poète de quitter ses Etats. Cette injonction ne surprit point la Grange , il connaissait les allures de la reconnaissance de cour. L'auteur des Philippiques , réfugié en Hollande, se fit naturaliser Hollandais. Malheureusement la pensée avait alors à la Haye un cours moins favorable que le fromage et les harengs fumés. Le poète transfuge courait le risque de mourir de fiûm , lorsque Auguste , roi de Pologne , l'appela dans ses Etats : il allait s'y rendre et se faire au besoin Polonais; mais ayant lu un natln dans une gazette que le régent était mort, il se décida à revenir en France, oii la poésie l'emporte encore sur le fromage, bien qu'elle ne Casse le plus ordinairement manger que cela.

Pour tâcher de parvenir à un meilleur régime, la Grange-Chancel fit offrir k M* le duc de lui livrer tous les renseignements qu'il avait recueillis de son commerce avec les ministres étrangers, commerce qui dès ce moment méritait de prendre un autre nom. La proposition parut malsonnante, même à madame de Prie; le premier ministre fit répondre au poète <c qu'il l'engageait à faire des tragédies ,

> afin de mettre le roi à même d'encourager un poète , au lieu de

> récompenser des communications d'une nature peu honorable. » Mécontent de cette réponse , la Grange, qui s'était cru presque un

homme d'État, vit qu'on le prenait pour un espion, et la semaine dernière il partit pour le Périgord , oii peut-être il va méditer quel- ^ nouvelle Philippique contre M> le duc.

M. le ducd^OrléanSy n'ayant pu devenir premier ministre, a consenti v. 16

à devenir ëpoux, ce qui ofTinit moins de diftcultë. La duchesse sa mère , qui désirait lui voir former sa maison , pour être débarrassée d'une représentation qu'elle détestait, fit demander au prince de Bade la princesse d'Armstadt, sa fille : elle fut accordée, et M. d'Argenson , chancelier de feu le régent, épousa cette jeune Allemande par procuration. La duchesse de Yillars-Brancas alla recevoir la fiancée à Strasbourg, M. le duc d'Orléans l'attendait à Châlons, où le mariage fut conclu le 19 juillet. La duchesse a de la beauté, de ia grâce, de Tinnocence... hélas !! !

Au milieu des réjouissances qui eurent lieu à Versailles et à Paris V l'occasion de ce mariage , on apprit hier que Philippe Y , roi d'Espagne, après vingt-quatre années de règne, s'est démis en faveur du prince des Asturies , son fils; ce prince a pris le nom de Louis I*'. Le petit-fils de Louis XIV, atteint d'une mélancolie sombre etqUinieuse, qui lui rendait le travail insupportable, s*est décidé tout à coup à abdiquer, et s'est retiré au château de Balsain avec sa femme, son confesseur et son ministre de confiance , qui , du fond de cette retraite , continue de gouverner l'Etat. Don Louis n'est donc qu'un roi d'apparat; la représentation souveraine reste à Madrid, mais le pouvoir émane du château de Balsain. Ce n'est qu'à ce prii qu'il a été possible de faire consentir l'impérieuse Elisabeth à descendre en apparence du trône , et à dérober aut yeux de la nation la déplorable •ituation de Philippe Y.

La fille de feu le régent, aujourd'hui reine d'Espagne, a reçu au Palais-Royal la même éducation que les princesses ses sceurs , c'està-dire qu'on lui apprit à parler sans mesure, à agir sans réserve et à mépriser non-seulement l'étiquette, qui n'est qu'une petitesse juchée sur des échasses , mais les bienséances , qui sont des nécessités dans une société civilisée. Tant que la princesse des Asturies s'était trouvée en présence du roi et de la reine , elle avait contenu ses penchants trop libres , elle s'était efforcée de comprimer ses caprices ; mais dès que Philippe Y eut abdiqué , et qu'elle se vit reine , elle donna l'essor & ses penchants impétueux. Douée de passions plus précoces encore que celles de ses sœurs , la jeune souveraine, à peine âgée de seize ans , attaqua toutes celtes de ses camcristes qu'elle jugea passionnées, et leur demanda ces témoignages de complaisance que tant de jeunes religieuses accordent à l'abbesse de Chelles. Sa Majesté fut presque généralement écoutée ; des scènes scandaleuses troublèrent le si-

lence des nuits dans le palais des rois castillans. La vieille comtesse d'Altamîra, première camëriste, dont les sens refroidis ne concevaient plus de tels dérèglements , osa parler à la reine des heures du coucher, que le cérémonial espagnol ne permettait pas de retarder. Sa Majesté rit au nez de sa camarera mayor, qui, comme de raison, trouva rétiquette bien autrement violée par cette liberté. Moitié devoir, moitié vengeance, madame d'Altamira fît son rapport au roi. Il fit eipliquer deux fois le genre de scandale auquel la reine se livrait , et qu*il ne comprit pas encore après une répétition à laquelle rhonnète du^;ne s'était prêtée en baissant les yeux.

0 Mais, comtesse, dit-il enfin, il y â donc parmi ces dames des hommes déguisés?

^ £li ! mon Dieu , non , sire , elles s'en passent.

— Je ne comprends absolument rien à cela , madame.

— Ni moi non plus, sire.

~ Il faut convenir que ces princesses de la maison d'Orléans ont le diable au corps.

— Je ne dis pas le cpntraîre à Votre Majesté. »

Don Louis aimait sa femme , mais il crut devoir k l'honneur du trène de lui faire subir une pénitence ; il la renferma huit jours dans on château, et profita de son éloignement du palais pour renvoyer toutes les beautés lesbiennes qui s'étaient prêtées au çoùt de la reine, plus étrange encore en Espagne qu'en France. Douze caméristet furent congédiées, le roi ne laissa à la cour que des dames trop âgées pour attirer le soupçon ou reconnues patentées femmes vertueuses. Une reine de seize ans exerce une puissante séduction sur un roi de dix-sept; après avoir subi son châtiment, celle-ci excita par ses caresses ce genre d'indulgence qu'un jeune homme est rarement le maître de refuser à une jolie femme , quand elle n'est pas depuis longtemps la sienne. Tout fut oublié ; mais on sait combien le naturel chassé revient vite. Peu de jours après le pardon conjugal , la princesse se permit de nouveau , mais mystérieusement , quelques petits divertissements enfantins avec d'autres dames de son âge.

Ces aventures ont suivi de si près l'abdication de Philippe V , que des lettres particulières les ont apprises à Paris en même temps que Tambassadeur de France y notifiait l'avènement de don Louis au trAne d'Espagne. La reine n'a pas perdu de temps pour se livrer à ces petites récréations souveraines.

Les jésuites sont parvenus à donner au roi un confesseur de leur robe , nous ne devions pas tarder de voir les fruits de cette mesure, et les voici. Louis XV , par un ëdit très-sévère , a interdit , sous de grandes peines , aux protestants, l'exercice de leur religion ; les biens des relaps seront confisqués , et la mémoire de ceux qui mourront hors de TÉglise sera flétrie. U ne manque plus à ces nouvelles dispositions que l'appareil des dragonnades; les âmes dévotes ne désespèrent pas d'obtenir ce moyen religieux de la bonté du monarque. Sur les plus vives représentations de l'Alsace , les habitants de cette province sont néanmoins exemptés des rigueurs de Tédit, attendu que la conservation de leur culte est garantie par les traités qui ont réuni l'Alsace à la France... C'est fâcheux : on ne pourra ni emprisonner, ni déshériter , ni lapider les Alsaciens à la plus grande gloire de Rome. Il y aurait de l'injustice à faire tous les honneurs des sainte$ proscriptions qui se renouvellent au jésuite de Lignières; l'ancien ëvèque de Fréjus y a plus de part que ce confesseur. Ce même abbé de Fleury , qui, sous la régence, se flattait d'être ennemi des partis et gallican avec sincérité, se montre aujourd'hui disposé à continuer les manœuvres de le Tellicr contre les calvinistes et les jansénistes, Fleury, si simple, si modeste en apparence, cache une ambition qui n'a besoin que d'être adroite pour devenir heureuse. Ce précepteur aspire depuis longtemps au premier ministère, mais il a senti qu'il ne pourrait encore lutter à forces égales avec if. le duc pour le lui disputer. Il s'est donc borné à laisser voir au prince qu'il tenait cette charge de sa main , se réservant peut-être de lui enlever un jour ce qu'il paraît lui donner aujourd'hui. Cependant Fleury n'a point laissé ignorer à M* de Bourbon que , dans l'intérêt de notre sainte religion, il désirait conserver la direction des affaires de l'Eglise ; que ce soin était le seul prix qu'il réclamât de ses bons of&ces. Af . le duc , trop peu subtil pour voir que la réserve en apparence, toute pieuse, toute spirituelle du cauteleux prélat , pouvait entraîner tout le pouvoir, accorda bien volontiers à Fleury les attributions qu'il demandait, attributions auxquelles Son Altesse ne tenait guère. M. de Fréjus s'empressa de profiter de cette concession pour se lier avec les jésuites, dont les intrigues pouvaicLt le servir. D'un autre côté, le pacifique Innocent XIII était mort au mois de mars , Benoît XIII lui succédait. Ce pontife, disposé k faire sentir pesamment la main du ciel, et qui montre une piété acre, impérieuse, correspond avec

U précepteur du roi; il lai â demandé la soumission des protestants, lai faisant entrevoir en perspective le chapeau de cardinal pour prix dn succès.

On a vu comment Fleury s'est mis à l'œuvre , et déjà plusieurs milliers de calvinistes ont quitté la France pour se rendre en Suède, oii les appelle un édit hospitalier. C'est ainsi que nous allons encore voir notre industrie, notre commerce s'appauvrir de ressources et ^Inintelligences, tandis qu'à la voix d'un fanatisme renaissant, la FriDce sera de nouveau livrée à la discorde religieuse, plus terrible que toutes les guerres politiques.

Voici venir une secte qui du moins ne veut la mort de personne : il se forma dernièrement en Normandie une association dont les apôtres avaient pris le nom d'adamites; ils se montraient nus en public, prétendant que la première des conditions véritablement religieuses était de se dépouiller de toutes les vanités de la terre. Il faut dire fae ce point de doctrine était prêché par ces sectaires au mois d'août, ce qui donnait à leurs arguments un certain degré de conviction. On doit présumer qu'au mois de janvier la morale des ada~ *Ri(ei composera avec la vanité des vêtements. Quoi qu'il en- soit, nae foule de ces croyants se rendit ep costume négatif dans un vil- Mge du pays de Gaux, oîi, pendant que les paysans travaillaient à la Boisson, nos adamites voulurent faire des évites d'un bon nombre de jolies Normandes. Ds travaillaient de tout leur pouvoir à cette initiation quand les maris revinrent des champs. Les rites du nouveau coite furent, comme on le pense bien, troublés par les survenants, SQiquels il fut impossible de faire comprendre la moindre partie du dogme adamite. Les incrédules villageois, sans respect pour l'office ,et les officiants, les saisirent, et les ayant attachés derrière des char- Kttes attelées, ils leur ûrent traverser le village en les reconduisant ^grands coups de fouet, dont l'application immédiate était un terrible argument contre la prétendue superfluité des habits. Les fla- Sdlés eurent beau crier qu'ils étaient des gentilshommes du voisiittge, cette déclaration ne fit qu'augmenter l'ardeur des flagellants. Les paysans conducteurs, joignant l'ironie aux coups, dirent aux pauvres adamites qu'en déposant les pompes de la terre ils avaient dû icaoncer aux distinctions, que la nature ne connaissait point de Burquis, et que leurs titres étaient restés chez eux avec leurs dentelles et leurs pourpoints galonnés... Si le régent vivait encore, il

rirait beaucoup de cette représentation en grand des saturnales de Saint-Cloud , dont quelque acteur aura sans doute voulu , pour sou malheur, essayer la célébration en Normandie.

Tandis que Tabbé Fleurj persécute de nouveau les protestants pour conquérir la pourpre et le premier ministère, une grande mesure politique, prise par l'empereur Charles YI, remplit FAUemagna de clameurs , et va ranimer peut-être les brandons à peine éteinti des guerres européennes. Ce prince a fait publier, le 6 décembre présent mois, la pragmatique sanction, par laquelle l'indivisibilité des Etats de l'empire est proclamée. D'après cette loi , les royaumes ft principautés sur lesquels Charles règne maintenant passeront eu entier, après sa mort, à l'aîné de ses enfknts mâles, ou, au défaut de celui-là, à ses frères, dans Tordre de primogéniture ; au défaut de mâles ces mêmes Etats reviendront aui filles de Sa Majesté, que la pragmatique sanction admet à l'héritage de la couronne impériale. Au défaut des enfants mâles et femelles de la branche régnante, la tuccession, toujours indivisible, passera aux filles de feu l'empereur Joseph. Enfin, au défaut de ces deux lignées, la couronne appartiendra, sans partage, à l'aînée des sœurs de l'empereur. La plupart des princes de l'Europe, qui prétendent avoir des droits à l'immense succession autrichienne, se disposent à protester contre la pragmatique sanction^ prétendant que Charles YI n'a {ms le droit de disposer à son gré de ses Etats.

Cette grande afiaire, qui occupe beaucoup de puissances an delà du Rhin , ne nous inquiète guère en France au commencement de l'année 1725, quoique nous ne puissions pas être indifi'érents à ce que l'Empire demeure à jamais une monarchie colossale ; mais une calamité actuelle nous distrait des appréhensions dont l'objet est encore à venir : l'impéritie du gouvernement de Af. k duc a laissé frapper les Parisiens d'une affreuse famine, qu'on eût prévenue avec plus d'adresse, surtout avec plus de fermeté. Sans doute l'intempérie des saisons en est la première cause; mais en France, oii la terre produit dans une année la nourriture de la population pendant trois ans, ce n'est jamais que par l'œuvre de la malveillance que les habitants peuvent être privés de pain. Il en est ainsi cette année; le peuple ne jeûnerait pas si le ministre, plus prévoyant et plus sévère, eftt su arrêter les accaparements des hommes avides qui spéculent sur la

misère pablique. Après les avoir laissés resserrer imptoiënient lec grains, qu'ils vendent à tel prii aujourd'hui que 1^ pain vaut iU soas la livre , Tautorité sévit contre les inforfunés qui se révolte*) parce qu'ils souffrent.. Ils demandent la subsistanpe, on leur donne la mort déplorable : effet de l'imprévoyance des gouvernants! il ne leuf reste que la ressource d'être cruels pour mettre nn terme à l'eitiré^ mité qu'ils ont amenée pour avoir été inhabiles... On a déjà penda trois hommes... Vaine sévérité ! le cri de la faim dominera tonjoun la menace des lois , et l'homme qui manque du nécessaire redoute pcn leur glaive.

Les Russes viennent d'être frappés d'un malheur presque aossi grand que la, famine : ils ont perdu le 8 février leur oaav, Hêtre I^, et les bons souverains sont si rares que la mort de oeux qui furent tels peut être le signal d'une longue calamité. Gatherinn Alexina , que ce prince avait fait couronner czarine, règne aujourd'hui sur les Russes. Pierre le Grand mourut d'un abcès à la vessie , qui , eomrae la maladie du cardinal Dubois , était le fruit de la débauche. Ce mo» narqne, ainsi qiie je l'ai dit ailleurs , avait de grandes qualités , sans posiséder peut-être une seule vertu. Supérieur à sa nation par ses connaissances, il en avait conservé toute la barbarie dans se^ mœurs. Pierre était féroce jusqu'au sein du plaisir, et la gran4eur n'était en loi qu'un orgueil impérieux. Mais les vues de cet homme si peu civilisé étaient vastes, généreuses : la Russie lui doit l'honneur de compter parmi les puissances européennes , et de faire asseoir ses ambassadeurs aux tapis de nos congrès. Avant le czar Pierre, les Etats qu'il gouverna ne faisaient point partie du système politique de l'Europe ; le nom de la Russie parut pour la première fois en 1716 sur les almanachs des cours. Il est donc impossible de refuser une place parmi les plus grands souverains à celui qui se sentit pourvu d'assez de force , d*assez de résolution , d'assez de persévérance pour se créer lui-même , afin de créer ensuite sa nation.

Voici une anecdote qui prouve que la raison d'Etat exerçait une telle puissance sur le czar Pierre qu'elle pouvait dominer même sa violence, qui cependant était eztrême. A la fin du règne de Louis XIV, un gentilhomme breton, nommé Villebois, peu favorisé de la fortune et doué d'un grand oourage , exerçait ce dernier pour tâcher de vaincre les rigueurs de la première : il faisait la contrebande sur un petit bâtiment qu'il commandait lui-même. Cet intrépide marin n»*

vîguait par les plus ^ros temps avec une grande habileté; jamais les gens de la ferme ne pouvaient le prendre en défaut : c'était, pour me servir d'une expression marine, un véritable loup de mer. Un jour cependant il fût arrêté; mais il se sauva à la nage du navire sur lequel on le tenait captif, et se réfugia en Hollande. Dans ce pays, Villebois luttait untôt heureusement, tantôt malheureusement contre la destinée lorsque le hasard le ht rencontrer sur un petit bâtiment avec le csar Pierre, qui étudiait alors en Hollande l'art de construire les vaisseaux. Tout à coup une tempête se déclare; le danger devient bientôt imminent. Le pilote, tout Hollandais qu'il était, perd la tète, et, se jetant à genoux , implore la miséricorde divine. « Ote-toi de » là, capucin, s'écria alors Yillebois en s'emparant de la barre, je » vais Rapprendre ton métier.» En effet, notre Breton dirigea et commanda si bien la manœuvre que le bâtiment et les passagers furent sauvés. Pierre le Grand, debout sur le tillac, et incapable de frayeur, avait observé froidement Yillebois pendant la bourrasque. U s'appro- , cha de lui quand le danger fut passé.

« Vous êtes, lui dit-il, un homme intrépide et de résolution. — - Il n'y a pas grand mérite à'cela quand il y va de la vie.

— N'importe, votre conduite m'a charmé et votre humeur me plaît.

— Cest fort heureux ! répondit ironiquement le gentilhomme à son interlocuteur, dont les simples habits n'annonçaient point un souverain.

-— Plus heureux que vous ne pensez peut-être, reprit Pierre le Grand avec un sourire. Quel est votre état, monsieur ?

— Je n'en ai point.

— Mais votre vocation?

— Celle que m'indiquent les circonstances et la nécessité.

— Le hasard peut vous avoir favorisé aujourd'hui : voulex-vous servir la Russie?

— Pourquoi pas? Ton dit que le csar Pierre est un bon b.....

— La flatterie est naïve. Bref, je ne suis pas mal à sa cour, et je me fais fort de vous y faire parvenir.

— A la cour? non, je n'aime pas ce pays, quoique j'aie l'honneur d'être gentilhomme. Mais si le csar veut m'employer à bord de ses flottes , je suis à lui.

•^ Je te prends au mot, tu es capitaine de mes vaisseaux.

— Qaoi! sire , c'est à l'illustre Pierre lui-même que j'ai l'honneur de parler...

— Ne change pas de ton, je n'aime pas plus que toi les fadeurs de la cour... Je hais le musc, et la fumée de tabac me paraît exquise.

— On m'avait bien dit que Votre Majesté était un luron.

— Charles XII en est convenu. Viens me trouver dans trois jours âSardam, je te donnerai des lettres pour mes ministres; tu iras m'tttendre à Saint-Pétersbourg , et je t'y rejoindrai dans trois mois. Bonjour. »

Villebois ne manqua pas au rendez-vous; Pierre le Grand le reçut avec bonté , lui remit ses dépêches, y joignit de l'or, et quinze jours plus tard notre Breton débarquait à Kronstadt.

De retour dans ses Etats, Pierre le Grand employa Villebois avec avantage; bientôt il lui donna le commandement d'une escadre de galères, et le trouva toujours au-dessus des devoirs qu'il lui imposa. Souvent même il arrivait au czar de confier à ce Français des missions étrangères à la marine; il s'en tirait avec autant d'intelligence que de fidélité. Peu de temps après son second mariage avec la pauvre Livonienne qu'il éleva au trône, dont il vient de lui laisser l'héritage, Pierre chargea un matin Villebois d'une commission secrète pour cette princesse, qui était alors au château de Strelemoitz. Le marin aimait l'eau-de-vie ; il en but d'autant plus immodérément en route qu'il eut à se prémunir contre un froid excessif. £n un mot, le commandant des galères était ivre quand il arriva à la maison de plaisance. Tandis qu'on l'annonçait à la czarine , Villebois attendit dans une salle excessivement chauffée : le passage subit du froid au chaud acheva de l'étourdir; son ivresse était complète lorsqu'il fut introduit près de la souveraine , qui était au lit , et dans une parure plus que négligée. Catherine ayant fait retirer ses femmes, ordonna à Villebois de lui dire ce dont il s'agissait. Il commençait à obéir ; mais la vue d'une femme jeune, belle et peu vêtue, compliqua soudain l'ivresse du marin d'une autre ivresse dont il ne put se rendre maître... Ses idées se brouillent, sa tête perd; le malheureux oublie le sujet du message, le lieu où il se trouve, le rang de la femme devant laquelle il est, et, se précipitant sur elle, il se rend coupable du plus audacieux attentat Catherine appelle, crie, se débat... On vient; mais tout ce qu'on eût voulu prévenir était consommé. Les gardes se saisissent du "gentilhomme français ; on le jette dans un cachot, oii il

ne tard fi pas de s'endormir aussi tranquillement ^e s*il n'avait rien à se reprocher.

Cependant Pierre le Grand , qui n'était qu*à quelques milles de Ii czarine, fut promptcmcnt informe de la conduite inouïe de Yillebois; il accourut pour consoler la princesse, et sans doute pour la venger. Elle était dans un ëlat si déplorable qu'il fallut recourir à la main des chiruqpcns pour la (];uérir des suites d'une tentative sans eiemple sur une souveraine. Pierre fit ensuite amener devant lui le commandant des f^alcres, encore à moitié ivre.

« Je t'avais chargé ce matin d'une commission, lui dit le czar avec calme.

— Oui, sire, répondit le marin en cherchant à rallier ses idées, et sans doute j'aurai exécuté les ordres de Votre Majesté, mais diable m'emporte si je me rappelle comment.

— ïu les as étrangi'ment dépassés, mes ordres! dit Pierre en regardant Yillebois d'un œil étincclant.

— C'est possible, sire; cette eau-de-vie, ce froid, et puis cette chaleur de poêle...

— Misérable ! as-tu donc oublié l'attentat que tu as osé commettre sur la personne de la czarine...

— Ëh! mais oui... je me souviens... Mille sabords, quel coup!... Mais Votre Majesté a un excellent damas turc, ainsi:..

— Tu viens de prononcer toi-même ton arrêt.

— Sans doute... décapité^ et cela sans autre forme de procès... Mais j'étais ivre quand j'ai commis le crime... Je prie Votre Majesté de ne pas me manquer.

— Me prends-tu pour un bourreau ?

— Du tout, sire; mais, en pareil cas, je ne voudrais confier à personne le soin de répandre , d'épuiser le sang du coupable.

— Tu es plus barbare dans ta résignation que je ne le suis dans ma Vengeance... Ton crime fut un transport de l'ivresse; tu m'as été utile, je ne t'enverrai point à la mort... Va ramer sur les galères que tu commandais.

— Galérien, moi!... Ma vie appartient à Votre Majesté, je ne lui dois pas mon honneur.

— Villebois, as-tu respecté le mien? s'écria Pierre avec un terrible éclat de voix.

— Sire, c'est juste... Je vais ramer. »

A six mois de cet entretien, le marin français, après avoir séjourné mais non pas ramé sur les galères , fut rétabli dans son commandement, et Pierre lui rendit tous ses honneurs. Sans doute la czarine lai pardonna aussi, car elle le maria plus tard avec la fille de Gluk, archiprètre de Riga, et l'on disait ce matin à r0£il-de-boeuf, oii l'aventure de Villeboîs a été racontée , que , depuis la mort du czar, Catherine a nommé ce Breton général de la marine... Il peut se mêler quelque douceur aux souvenirs les plus amers*

Le règne du toi castillan Louis I*' n*a duré que quelques mois; il est mort à l'âge de dix-sept ans des suites d'une petite vérole maligne. Philippe V, avec une extrême répugnance, a ressaisi ou plutôt a repris d'une main énervée les rênes de l'Etat Catholique. La veuve du jeune roi put espérer un instant d'épouser le frère puiné de ce prince , mais l'éclat que venait de produire TaVenture des caméristes lui avait fait perdre l'estime des Espagnols ; son renvoi fut décidé.

Pendant que ces choses avaient lieu en Espagne , des événements plus propres enéore à désunir les cours de Versailles et de Madrid te passaient en France. J'ai dit que la société de petits garçons qui folâtraient peu décemment avec le roi, dans la garde-robe de Sa Majesté , avait été divisée par les soins de Fleurj : quelques-uns de ces jeunes débauchés furent exilés dans les terres de leurs pères , d'autres reçurent des commissions de cadets ou de cornettes de cavalerie. IMais le roi était initié à certaines pratiques dont il ne manquerait pas de chercher l'équivalent; la santé de Sa Majesté pouvait être de nouveau compromise... On décida, dans un conseil auquel Louis XY n'assistait pas , qu'il convenait de marier le roi. Jf. le due, qui avait ses vues, et stylé d'ailleurs par madame de Prie, ajouta sur-le-champ que , dans cette pressante nécessité , il était Impossible de songet à l'infante d'Espagne, dont l'âge trop tendre ne pouvait offrir aucune garantie contre les dérèglements du roi, que l'on voulait prévenir. Dans l'intervalle de ce premier conseil à un autre , Paris Duveriiey et madame de Prie firent insinuer aux secrétaires d'Etat, à l'ancien évêque de Fréjus, au roi lui-même, qu'une sœur de M» le duc , nommée mademoiselle de Yerraandois, et qui se trouvait alors à l'abbaye de Fontcvrault, conviendrait parfaitement à Sa Majesté... Personne n'admit ni ne rejeta cette ouverture; mais on pensait généralement qu'il fallait renvoyer rinfant« en £s-

pagne , et marier Louis XV à une femme toute formée. Or , îamais mesure désobligeante ne fut prise avec moins de réserve que ce renvoi ; non-seulement on ne pressentit nullement le Roi et la Reine Catholiques, mais le cabinet de Yersaillesn^adoucit par aucune excase ce que cette rupture violente d*un traité solennel avait de brusque et de déloyal. Seulement on chargea Tabbé de Livry , nommé ministre en Portugal , de passer k la cour de Philippe Y pour l'informer qu'on lui renvoyait sa fîlle , qui était déjà en route. Sa Majesté Ca- ^tholique et surtout la fière Elisabeth écoutèrent impatiemment Tarn* bassadeur, qui s'efforçait de leur expliquer comme quoi Louis XV , devenu fort et vigoureux, mettait le conseil dans l'obligation de lui donner une épouse de son âge. Ces raisons ne parurent point convaincantes au couple royal , qui parla d'alliance avec les puissances de l'Europe, de guerre contre la France, et finit par pousser Livry hors de l'appartement.

A peine ce diplomate était-il sorti du palais , que la reine , suffoquant de colère, fit mettre dans une voiture la veuve de don Louis; on y mit aussi mademoiselle de Beaujolais, sa sœur, fiancée en 1722 avec don Carlos , et dont le mariage fut ainsi rompu. Mais , avant de partir pour revenir en France , la jeune douairière , qui avait toute la liberté des princesses de la maison d'Orléans, dit au roi son beaupère A qu'il payerait sans doute cher l'injure qu'il faisait à une prin- » cesse française, et qu'il était surprenant qu'ayant si peu de puis- » sance il manquât à ce point de politique. » La quatrième fille de Philippe d'Orléans partit sans prendre congé , revint à Paris en poste et s'enferma dans un couvent.

Après le départ de l'infante d'Espagne, qui s'éloignait du roi avec autant d'indifférence que Sa Majesté lui en avait montré le jour de son départ, madame de Prie se rendit à Fontevrault, afin de juger si aademoiseUe de Yermandois lui conviendrait, et si l'on pourrait ^ avec une telle reine, continuer de gouverner le roi.

« Je viens, princesse, dit la marquise, vous faire part des grands ^ projets que le prince votre frère a conçus pour votre établissement.

— Qui êtes-vous, madame? répondit mademoiselle de Bourbon avec fierté.

— Je suis la marquise de Prie y et Son Altesse Royale le premier ministre a bien voulu me charger de venir vous entretenir de votre mariage probable avec le roi de France*

— Je vous avoue , madame , reprit la princesse d*un ton dédai-* gneax , que je suis surprise de vous voir chargée d'une telle mission*

— Pourquoi donc , mademoiselle ?

— Mais il me semble qu'en établissant par intermédiaire des rap^ ports avec moi, M* le duo aurait pu choisir autrement*.

— * Je vous comprends, mademoiselle, répliqua madame de Prie en se levant, et je vois que la couronne, offerte par mes mains, vous humilierait.. • Nous tâcherons de la poser sur un front moins superbe. » A ces mots la marquise de Prie fit une profonde révérence, demanda des chevaux de poste et revint à Versailles.

A son retour la favorite prouva facilement kM. le Duc que la main de sa sœur ne pouvait convenir au roi, parce que cette femme habile prouvait à Son Altesse tout ce qu'elle voulait. On a depuis envoyé des gentilshommes dans toutes les cours où se trouvent des princesses à marier, afin de les voir et de juger par aperçu si elles réunissent les qualités exigées par madame de Prie.

Pendant qu'on s'occupait de ces intrigues matrimoniales, et que rinfante était reconduite à la cour de l'irrité Philippe Y, un amba»* ladeur de ce souverain concluait à Yienne une alliance avec l'empereur et l'Empire , hâtée peut-être par l'oubli d'égards du cabinet de Versailles envers celui de Madrid. Sa Majesté Catholique, en traitant tvec la maison autrichienne, cherche l'équivalent de l'appui qu'elle ne peut plus trouver dans la France; et, déterminé par les procédé! injurieux de cette dernière puissance, le monarque castillan s'affranchit de ce pacte de famille qui semble ne devoir plus être pour lui qu'un joug. Quatre traités ont été signés à Vienne le 30 avril par le biron de Riperda, ministre espagnol; le premier, en confirmant celui de la quadruple alliance , porte une nouvelle renonciation du roi d'Espagne k la couronne de France, et de l'empereur à celle d'Espa** gne. Le second traité assure aux héritiers de Philippe V la succèssbn éventuelle des Etats de Toscane , Parme et Plaisance. En retour, Sa Majesté Catholique cède à la maison d'Autriche les autres parties de territoire qu'elle a possédées en Italie, ainsi que les anciennes provinces espagnoles des Pays-Bas. Le troisième traité garantit, d'une part, l'ordre de succession au trône d'Espagne établi par les conventions d'Utrecht, et d'autre part la reconnaissance de Ja pragmatique sanction. Le même acte renferme une clause d'un effet bien douteux : l'empereur s'engage à foire tous ses efforts auv. lî

310 CHROMOUES PE L*ŒII,-DE-BŒCP.

prèf de l'Angleterre pour décider cette paissance à restituer à Sa JtfajeOé Catholique Tile de Minorque et Gibralur. Enftn le quatrième traité , dans lequel le corps germanique est intervenu , contient une alliance offensive et défensive, et les princes de l'Empire y accèdent aux droits héréditaires de TinCant don Carlos sur les duchés de Toscane , Parme et Plaisance.

Après cet accord politique entre r£spagne et l'Empire, suite de nos dédains inconsidérés pour la première de ces puissances, une guerre redoutable peut nous tomber sur les bras au moment oii l'embarras extrême des finances rendrait les levées et les armements très-diffi- «lies* Cependant cet embarras n'est pas tel qu'il y ait eu nécessité pressante d'imposer un nouveau sacrifice à la nation, et voilà cependant ce qu'on vient de faire. Les frères Paris, qui, depuis le ministère de Desmareta, furent tant de fois les moteurs de notre système finan- ^i^r sans avoir paru le diriger, sont parvenus k faire croire au duc de Bourbon, à Fleury, au conseil, qu'à la mort du régent il se trouvait pour dix-neuf cents millions de dettes, et que l'Etat devait a|âx rentiers cinquante-sept millions d'arrérages. Vainement la veuve et le fils de Philippe d'Orléans ont-ils repoussé cette assertion comme mensongère; Dodun, contrôleur général, que madame de Prie enchaîne servilement au char de sa fortune , a soutenu la déclaration de MM. Paris. Le conseil, inhabile à juger les déprédations des gouyernants et les besoins de l'Etat, en a cru la parole d'un ministre, et un impôt fixé au cinquantième du revenu a été déclaré indispenaable. Cependant mille protestations s'élevèrent dès lors contre une résolution qui allait achever de consommer la ruine de la France; madame de Prie eut à supporter les remontrances du clergé, des parlements , de tous les corps de la nation. <r Tout cela , disait-elle à » M» /e duc, ne prouve rien, si ce n'est la nécessité de mettre à la > main du roi le fouet dont Louis XIY se servit jadis pour dresser le » parlement de Paris... Qu'est-ce, je vous prie, que toutes ces remonp trances, cela sent la province d'une lieue; c'est pitoyablement 9 écrit. » Un matin , le premier ministre apporta à la marquise un mémoire plein de force et de raison. « Qu'avez-vous à répondre à » cela ? lui dit-il quand elle l'eut parcouru. Cette pièce a touché le » conseil. — Elle me touchera aussi,» répondit madame de prie avec un geste très-significatif. Et elle envoya le mémoire à sa garde-robe. Enfin, malgré l'opposition la plus vive, la plus universellement

LOins XY. ^1.

exprimée, rimposhion d'an cinquantième du revenu de fous les biens du royaume, payable pendant dpuze ans, fut consacrée par une déclaration du roi. Cet impdt fui enregistré dans un lit de justice tenu le 8 juin au milieu de quatre mille soldats dont les officiers disaient bautement qu'ils étaient là pour enlever le parlement, dans le cas oh. cette compagnie refuserait l'enregistrement*

Au sein des intrigues fînancicres qui occupèrent madame de Prie pendant toute la durée de mai , de juin, et une partie de juillet, elle ne perdit pas de vue le mariage du roi. On avait songé un moment à la fille du duc de Lorraine ; mais elle tenait de ttap près à la maison d'Orléans, qu'on était loin de vouloir favoriser. D y avait une princesse de Portugal , mais elle sortait d'un sang redoutable aux maris ; et une reine galante a trop de moyens de domination. L'atten» tion de la favorite s'arrêta quelque temps sur une Allemande; mais, ciamen fait de ses domaines, on les trouva trop médiocres pour relever une naissance bien inférieure à celle du roi de France. Enfin madame de Prie tourna les yeux vers les contrées russes; mais la &lle de Gatberine n'offrait qu'une naissance équivoque , une conduite suspecte et les habitudes d'une nation encore barbare. Dans cette indécision , Paris Duvemey , sur des renseignements qu'il avait reçus d'une dame Texier, proposa une princesse polonaise, de laquelle, iosque- là , personne n'avait entendu parler : c'était la fille de StO" Msfas Leczinski , fait roi de Pologne par Charles XII, et détrdné par I^ierre le Grand. Stanislas et sa fille vivaient à Yeissembourg d'une pension modique , payée très-irrégulièrement par le ministère de France. Certes ce monarque précipité du trône était loin de s'attendra ^ l'illustre alliance qu'on songeait à lui proposer, et même le cœur de Marie Leczinska avait répondu aux soupirs d'un simple gentil- Ikomme, le comte d'Estrées, capitaine dans un des régiments qu'on CBtrelenait à Yeissembourg pour faire honnçur à Stanislas. Le comte ^^\i jeune, beau, bien fait, aimable; le roi s'aperçut que sa fille, toute sage, toute modeste qu'elle était, avait pris un goût très-vif pour le brillant officier; il le tira un jour à part et l'entretint à ce *QJet: « J*ai peu d'espoir de remonter sur le trône, lui dit-il, mais

* je ne doute point que je ne puisse recueillir un jour les biens qui ^ me reviennent en Pologne , et que je ne sois à même de donner une

* riche dot à ma fille. Rien alors ne s'opposera à ce qu'elle épouse *^ petit souverain; mais je veux avant tout son bonheur. Marie

>» répond à Tamottr que voas tvex pour elle ; je me suis aperçu de » vos sentiments mutuels , et je ne suis point éloigné de faire votre » bonheur en vous unissant. Tâchez donc, comte, de joindre à votre » naissance illustre quelque haute dignité qui assure à votre postérité » un grand état; obtenez, par exemple, un duché-pairie, et ma fille. » est à vous. » D'Estrées avoua à Sa Majesté qu'une passion tendre et respectueuse l'enflammait en effet pour la princesse , mais qu'il n'aurait jamais osé porter ses vues jusqu'à elle. Le comte ajouta que l'ouverture de Sa Majesté le comblait d'honneur , et qu'il allait tâcher de s'en rendre digne. Ceci se passait vers le milieu de la régence : d'Estrées courut à la cour du Palais- Royal solliciter la dignité exigée. « Comte, je ne puis faire cela, répondit le duc d'Orléans, vos aïeux » ont sans doute noblement servi l'Etat ,• mais vous , personnelle- » ment, qu'ave^-vous fait pour mériter la pairie ? Vos amours ne sont » pas un titre suffisant. Et puis vous feriez là , mon cher d'Estrées , » un triste mariage , un souverain électif sans couronne est bien peu » de chose parmi les puissances; sa fille vous convient moins que » celle d'un fermier général... » Les projets de mariage du jeune officier en restèrent là , et Marie Leczinska , que le régent n'avait pas trouvée un parti sortable pour un capitaine de cavalerie, est aujourd'hui reine de France.

Sur les communications de Paris Duverney et de madame Texier, qui avaient exalté les vertus de Marie Leczin&ka, madame de Prie se rendit à Yeisscmbourg et trouva que l'éloge avait été modéré. Le mariage fut promptement décidé dans le conseil : Fleury déclara qu'il ne se mêlait point de ces sortes de conclusions; M* U duc affirma que l'union convenait parfaitement à Sa Majesté ; Louis XY répondit que c'était possible; et après une demi-heure de délibération un courrier porta à Stanislas la nouvelle du choix de sa fille. Le bon prince s'évanouit en lisant la dépèche : « Si j'ai quelquefois désiré remonter » sur le trône , dit ensuite ce monarque , c'était afin d'établir ma fille » d'une manière digne d'elle. Je ne songe plus à la couronne ^ cet » établissement passe tous mes vœux* »

Le contrat de mariage du roi avec la princesse de Pologne fut signé le 10 juillet à Paris : le garde des sceaux d' Armenonville , le maréchal de Yillars, les comtes de Morville , de Maurepas, et le contrô-

leur gënërml Dodun stipulèrent au nom de Louis XV ; le comte de Tarlo représentait Stanislas. Cet acte étant dressé, le ducd'Antin et Je marquis de Beauvau se rendirent à Strasbourg pour faire au roi et k la reine de Pologne la demande solennelle de la princesse Marie, tandis que le roi de France faisait lire dans son cabinet les articles du contrat de mariage, en présence des princes et princesses du sang, et de l'ambassadeur extraordinaire de Sa Majesté Polonaise, à laquelle le jeune souverain venait d'envoyer le cordon bleu. Pendant le cours de ces préliminaires, madame de Prie, qui avait vu de près la situation extrêmement gênée de la cour de Veissembourg, dit k M. le duo qa*il était indispensable de venir au secours de Stanislas, afin de le mettre à même de paraître décemment aux cérémonies du mariage. En conséquence, on commanda tout ce qu'il fallait au roi, à la reine, à la princesse de Pologne, pour remonter leur garde-robe, et l'on s'y prit avec une telle délicatesse , qu'on envoya à Veissembourg jusqu'à des chemises , sans que l'illustre famille se doutât qu'on avait reconnu qu'elle en manquait.

Le 15 août, M. d*Orléans, chargé de la procuration du roi, épousa Marie Leczinska dans l'église cathédrale de Strasbourg, oii le cardinal de Rohan fit la première célébration de ce mariage. Tandis qu'on épousait ainsi pour la forme, le vieux abbé de Fleury, qui savait que le roi son maître n'avait pas la plus légère idée de l'expérience qu'un homme doit avoir pour épouser en effet, se creusait la tète afin d'imaginer un moyen d'initier Sa Majesté à une certaine connaissance préalable des devoirs conjugaux. La société de petits débauchés éloignée naguère de Louis XV, loin de lui parler du rapport que les sexes ont entre eux , ne lui avait montré la félicité que dans une infâme hérésie. Il arrivait souvent à Sa Majesté de se récrier sur h beauté des jeunes garçons qu'elle rencontrait; mais les plus charmantes dames ne lui inspiraient pas la moindre velléité. Fleury luimême se reprochait d'avoir élevé ce prince dans la crainte des femmes , crainte qui peut-être fût la première cause du penchant qu'il avait été facile de faire naître en lui pour les mystères d'une idole monstrueuse. Le précepteur était obligé de prendre littéralement le contre-pied de sa morale, et de dire à son élève que, dans le mariage , une femme était un être privilégié de Dieu. L'honnête prélat dut aller plus loin : reconnaissant que le roi n'avait décidément aucune idée de la mission d'un mari, il s'érigea en proies»

Sf4 CHRONIQUES DE L'ŒIL-DE-BŒUF.

scor de galanterie» et eo|»a de sa main épiscopale ces vers de ^ Gbaullea :

Cette insensible Iris, cette Iris si farouche, Dans mille ardents baisers vient de piooger mes feai. Pour goûter i longs traits ce nectar amoareux , lion Ame tout entière a Tolé sur ma bouche.

J'ai savouré la fraîcheur

De ses lèvres demi-closes;

Sa bouche avait la couleur

Et le doux parfum des roses , etc.

Louis XV trouva cette description erotique, avec ce que j'en retranche, affichée dans sa chambre ; d'un autre côté, il lut des devises telles que celles-ci : Vcunour naissant, ia recherche ^ le bouton de rose, la rose ravie, « Tout cela, disait madame de Prie à ses complaisantes, - 9 qui lui racontaient en riant aux éclats le manège du vieux abbé, » tout cela n'est point assez démonstratif ; je l'ai dit kM* le duc, J'a- » vais offert de déniaiser Sa Majesté...; on n'a pas voulu... La belle » figure que ce pauvre enfant va faire avec une femme de vingt- » deux ans ! »

Cependant la marquise retourna auprès de Marie Leainska, non dans le dessein de l'initier aux mystères de l'hymen, parce qu'elle savait très-bien qu'après quinse ans il est pour les filles une pre^ cience de ce qu'elles doivent taire en ménage, mais afin de mettre la princesse en garde contre les ennemis qu'elle allait, lui dit-elle, trouver à la cour ; ennemis qui n'étaient autres, comme on le pense bien, que ceux de la favorite.

Enfin la reine fit son entrée à Paris et à Versailles le 8 septembre, ' et le 4 M. le cardinal de Rohan , qui avait béni l'union préparatoire k Strasbourg, donna aux époux la bénédiction nuptiale dans la chapelle du château. Louis XV pleura toute la journée dans le sein de son précepteur en songeant que le soir il lui faudrait coucher avec une femme si formée , à laquelle il ne craignait plus sans doute de donner des coups de pied , mais auprès de qui le pauvre prince sen-> tait qu'il aurait à rougir de son inexpérience. Cependant le roi , dûment exhorté par l'ancien évèque de Fréjus, et prévenu sur quelques points par un valet de chambre qui avait parlé clair, se mit en tremblant à coté de Marie Leczinska, et le lendemain Sa Mrijesté ne pleurait plus.

LOUIS XY. Ml

Avec bctucoup inoins de charmes que n'en possède U reme , «ne femme pourrait être très-jolie , et Sa Majesté n'est qae belle. Marie ; a de beaax yeux, un nez bien fait, une bouche fraîche, un teint su« perbe et des cheveux d'une nuance heureuse, tenant le milieu entre le brun et le blond. Mais le regard de cette princesse, obéissant à la modestie pieuse qui forme ié fond de son caractère , est habituelle* [ ment dérobé par de longs cils, qui seraient eux-mêmes un attrait s'iia n'en cachaient un plus précieux. En général , la physionomie de ie îeine manque d'expression , et fait trop ressembler set traits a ceu de ces charmantes figures, filles du ciseau, que l'on regrette de voir immobiles. La taille de Marie Leczinska est fine ; sa gorge, qu'à peine quelques-unes de ses femmes ont entrevue, a, dit-on, les proportioni idéales de celle de Yénus. La jambe de Sa Majesté est bien prise; son pied est petit... Mais point de grâce, nulle aisance dans les manières, une démarche embarrassée et comme incertaine. En un mot, l'épouse de Louis XV n'est point séduisante, parce qu'elle ne veut pas l'être, afin que la modestie de ses dehors ne démente en rien la réputation de vertu que cette princesse veut se faire , et qu'elle se fera sens doute.

Malgré tout ce que je viens de dire, le roi est amoureux fou de sa femme. « La reine , dit-il avec transport à tous ceux qui se trouvent » auprès de lui, la reine est une créature enchanteresse. » Je le crois; et tout le monde le croira en se faisant Tidée de la nature des en« chantements que Marie a découverts à son mari.

Les transports amoureux du jeune monarque n'empêchent pas la politique de marcher. La France , pour contre-balancer l'alliance conclue à Tienne entre l'empereur, l'Empire et l'Espagne, signa, le I septembre , un traité d'union offensive et défensive avec l'Angleterre et la Prusse. A peu près dans le même temps, le duc de Richelieu fut nommé à l'ambassade de Vienne , objet de tous ses vceux. Madame de Prie lui accorda ce poste au prix d'une petite place sur la liste des bonnes fortunes du célèbre duc; car c'est pour une femme de la cour une sorte de honte que de n'avoir pas eu ce coryphée des galants en crédit.

Puisque me voici sur le chapitre des amours profanes, je dois parler du désespoir de mademoiselle de Ciermont, soeur de mademoiselle de Charolais , qui vient de perdre M. le duc de Melun, avec lequel cette princesse vivait depuis l'année 1716. La première red-

IM CHRONIQUES DE L'ŒIIi-DE-BŒUF.

oontrtf des amants eut lieu dans un bal au Palais^Royal. M ademoi* selle de Clermont n'avait pas alors pins de quinze ans , et elle était si naïve, quoiqu'elle ne fût pas innocente, qu'elle fit à la déclaration du duc cette singulière réponse : « Ecoutez, monsieur de Melun , je » veux bien vous aimer, parce que je vous trouve très-aimable ; mais • je vous avertis que je ne veux pas faire comme mademoiselle de » Gharolais, qui a fait un enfant avec M. de Richelieu. » Je ne sais pas ce que le duc répondit à cela ; mais les amants , alors déguisés , sortirent du bal après cet entrelien , et n'y rentrèrent qu'au bout d'une heure. Quels qu'aient été le motif et le résultat de cette disparition , M. de Melun plaça auprès de la princesse un domestique qui lui était dévoué ; et souvent cet homme prêtait sa livrée au duc pour se glisser chez mademoiselle de Clermont. Cette intrigue fut 'à peu près mystérieuse jusqu'en 1723; mais, devenue alors maîtresse de ses volontés, cette digne soeur de mademoiselle de Charolais ban* nit toute réserve. M. de Melun ayant été tué à la chasse du roi , au mois d'octobre dernier, par un cerf aux abois, sa maîtresse mit aussi peu de retenue dans sa douleur qu'elle en avait gardé dans ses amours. On lui a vu porter publiquement le deuil de son amant ; et ce trait, bien caractéristique des mœurs de l'époque, ne doit pas être négligé par l'historien.

Tandis qu'on affiche ouvertement l'immoralité à l'hôtel de Condé , la duchesse du Maine fait toujours distiller de l'esprit à U cour de Sceaux ; je veux copier ici un petit bulletin qui me parvint hier de cette manufacture de fadaises prétentieuses. Les courtisans de la princesse demandaient un soir à Fontenelle quelle différence il y avait entre elle et une pendule. <c L'une, répondit le philosophe mus- » que, marque les heures, l'autre les fait oublier... » Et le cœur de la dame de Sceaux s'épanouit. Une autre fois on imposa à ce même bel esprit des vers se terminant |»ar ces bouts-rimés : fontanges, col- Uer, oranges, soulier. Fontenelle fit sur-le-champ le quatrain suivant à l'intention d'une des jolies femmes de l'assemblée :

Que vous montrez d'appas depuis vos deux fontangeê

Jusqu'à votre collier!

Mais que vous en cachez depuis vos deux orange*

Jusqu'à votre soulier!

Les oranges allaient fort bien quant à la forme , mais la couleur ne

ànt pas offrir une comparaison bien galante à la dame qui recevait le compliment*

Dans la même soirée Voltaire fût condamné à faire une énigme pour racheter un gage , et cet autre philosophe , dont l'espiit était monté ou plutât descendu au ton du madrigal , improvisa ce quatrain sur le mot oiseau :

Cinq voyelles , ane consoDoe En français composent mon nom Et je porte sor ma personne De quoi récrire sans crayon.

Le mot papier proposé à la Motte , qui n'avait pas besoin de descendre pour se trouver au niveau des bagatelles du bel esprit , produisit cet autre quatrain :

▲ la candeur qui brille en moi Se joint le plus noir caractère; 11 n'est rieaque je ne tolère , Mais je suis méchant quand je bois.

Je doute qu'en occupant ainsi leur philosophie messieurs les rimeurs de la cour de madame du Maine nous rendent de longtemps Socrate et Platon. Voltaire ne se rapprochera guère plus de Plante , de Térence ni de Molière par sa comédie de l* Indiscret, qu'il fit jouer cette année au Théâtre-Français. Cette petite pièce est une épître en un acte agréablement versifiée , mais vide de comique et d'action. L'auteur me semble plus en crédit à la cour de Melpomène qu'à celle de Thalie. L* Indiscret a été froidement accueilli du public et n'a fait croire qu'à une excursion indiscrète de Voltaire dans la carrière des poètes comiques.

C'est avec un succès aussi équivoque qu'on a joué à peu près dans le même temps à l'Opéra le ballet des Eléments, qui avait été repréicnté aux Tuileries en 1721 pour faire danser Louis XV, à l'exemple da grand roi son bisaïeul. Dans une parodie donnée à l'Opéra-Conique sur ce ballet, l'enchanteur Mirliton chante ce couplet :

Tout Paris croit que l'Opéra

De santé crèvera En dépit des dérangements

De tous les éléments 1

Ce refrain assez niais prouve que l'Opéra-Comique est atteint de cette

tus CHRONIQUES DB L'ŒIL-DC-IMEUF.

ttpket de }aKMMie qu'éprouve l'homme aflhmé en veyadt ton Yoîam dîner abondamment.

Mats voici det vers moins maavais de la même parodie tûts sur on pas de vestale dansé dans le ballet des EUmenti :

t)t qaoi Ts-t-<m s'aviser, na féale.

De vous placer ioooDgrûmeot?

▲ ropéra mootrer une vestale '.

Ce n*ett pas là son élément.

On parlait ce matin à l'OEil-de-bœuf d*ane aventure toute récente qui enricliira i*histoire des jésuites sans l'embellir toutefois. En 17 23 le père Fouquet de la compagnie de Jésus revint de la Chine par suite d'une dispute de religion avec ses coufrères et parce qu'il avait enseigné à quelques Chinois des dogmes différents de ceux professés par sa compagnie. Ce religieux apportait en Europe des mémoires sur les points discutés, mémoires qui devaient être soumis au jugement du pape. Deux lettrés du Grand Empire s'étaient embarqués avec le père Fouquet ; mais, l'un d*eux étant mort pendant la traversée, on ne vit à Paris qu'un Chinois, qui suffit bien pour captiver l'attei^ tion publique pendant huit jours au moins.

Le missionnaire et son lettré logeaient à la maison professe de l'ordre, rue Saint-Antoine, quoique le premier fAt loin de vouloir mettre les jésuites de Paris dans la confidence des différends qn*U avait eus avec ceux de la Chine. Mais les pères, aussi pénétrants que leur confrère était dissimulé , ne tardèrent pas de découvrir une partie de ses vues. A jésuite jésuite et demi : Fouquet pénétra de son côté les projets que ses frères en saint Ignace méditaient contre sa sAreté. Il partit par une belle nuit avec son lettré pour la capitale du monde chvétien. Les enfants de Loyola n'abandonnent pas aisément leur proie : ils firent courir après nos fugitifs ; mais le missionnaire leur échappa , le seul Chinois tomba en leur pouvoir. Malheureusement pour ce pauvre habitant de l'Asie il ne savait, tout lettré qu'il était, que sa langue naturelle : il ne put se défendre et dut subir le sort qu'il plut aux jésuites de lui imposer. L'infortuné, sur une lettre de cachet obtenue aisément du cardinal Dubois, fut conduit à Charenton en qualité d'aliéné. L'exempt chargé de venir prendre ce prétendu fou -crut aisément k sa maladie en lui voyant faire des révérences étranges et en l'entendant solfier, pour ainsi dire, des paroles qui, au jugement d'un officier du guet, durent passer pour

LOUIS XV. Ml

clés sornettes. Arrive à Gharentoti notre pauvre kttré fut ftoruetlé deux fois par jour avec une régularité ponctuelle. Il ne laissait pat de trouver les mœurs françaises fort singulières; et rhospilallté des Chinois, quoique moins touchante, lui semblait infiniment plus pO' 'lie. Denx ans et demi s'écoulèrent pendant lesquels le malheureux étranger ne connut pas d'autre régime que celui du pain , de l'eau et des coups , régime qui ne lui présentait même de bien régulier que le retour doublement quotidien des frères fouetteurs. Enlîn le nouveau lieutenant de police ayant fait une visite la semaine dernière dans la maison des fous demanda après les avoir vus tous, sauf le lettré, s'il ne lui restait plus personne à voir. M. le directeur répon* dit qu'il y avait encore dans un cabanon un aliéné que M. le lieutenant de police n'avait pas visité , mais que cet homme parlait un ^''S^gc que personne n'entendait. Le magistrat ordonna néanmoins ^'on lui amenât cet individu ; tandis qu'on l'amenait un jésuite qui accompagnait M. Héraut essaya de lui insinuer que la folie de cet insensé était de ne vouloir jamais parler français , qu'on n'en tirerait rien et qu'il conseillait à M. le lieutenant de police de ne pas se donner la peine de s'en occuper. Le suceesseur de Machault n'eut point égard à ce conseil , et l'étranger fut conduit devant lui. Gonw mençant par se jeter à genoux, il fit entendre un déluge de paroles qui ne furent pour le hiagistrat qu'un vain cliquetis de sons parmi lesquels il distinguait cependant le mot KatUan souvent répété. On parla au pauvre diable espagnol, italien, grec, latin, allemand, anglais; point de réponse, mais toujours des génuflexions, une pantomime fort animée et des Kanton redoublés. Le jésuite assura que ce fbu était probablement déjà possédé et que ce qu'on pouvait faire de mieux était de l'asperger d'eau bénite, c^ qui, à tout prendre, eût mieux valu que de le fouetter. Mais en ce moment M. le lieutenant de police s'avisant enfin de ses connaissances géographiques se rappela qu*il y avait à la Chine une province appelée KanUm et pensa que l'aliéné pourrait bien être Chinois. Curieux d'éclaircir son doute et de se faire honneur de sa pénétration, ce magistrat envoya quérir *ans désemparer un interprète aux missions étrangères... Tout fut reconnu, «e Vous mériteriez, mou père, dit le lieutenant de police au * disciple de saint Ignace, que je vous fisse renfermer dans le caba- » noQ où votre compagnie avait plongé ee malheureux étranger. • M. 1$ duc, k qui cette aventure fut rapportée , fit donner des ba-

SOO CHRONIQUES DE L*ŒIt-I>E-BŒUF.

IitU et de l'argent au Chinois et le renvoya dans son pays. Je ne crafts |Mi8 qu'il inspire aux lettrés ses confrères le désir de faire le voyage de Paris.

Il y eut cette année une grande mortalité parmi les marécluux de France : MM. de Medavi, de Grammont, de Tessé , de Montesquioa et de la Feulllade ont payé leur tribut à la nature. Voilà, comme disait ma tante, bien des bâtons flottants sur le fleuve de l'ambition.

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