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CHAPITRE XV

If. d'AguessesQ et le pantin. —Stanislas Leczin&ki prend possession de la Lorraine. — Mort de Jean-Gaston de Médîcis. — Le duc de Lorraine prend possession de la Toscane. — Canonisation de Vincent de Paul. — Incendie -ii ruotel-Dieu.^Mort des durs du Maine et de Toulouse. — Mort du maréchal

(festrées. — > Apparition de Rameaa : H^pofyle el Ariciêj ptroles de l'abbé Mlegrin. ^ Cattor et PoUmx, paroles de Gentil-Pemard , musique de Rameaa.

— Les ramiêteê et les anti-ramiêUt. — Suppression des charges de présidents du grand couseil. — Incendie du palais — Créances liquidées par le feu. — Paix définitive. — Traité avec la Suéde. •— Nouvelle révolution en Corse. — Combats de processions. — Le roi en prison. — Anecdotes. — La Méiroman^ de Piron ; anecdote à ce sujet. — Le roi tourneur. -^ Mariage de la fille aioéc de Louis XV avec l'inftnt doo Philippe. — Suite de la révolution en Corse.

— Mort de Samuel Bernard. — Particularités sur ee fameux juif. — Stanislas en Lorraine. — Apparition du moraliste Duclos. — L'abtié de Saint-Cosme , Orand Soleil des Natcbez. ^ Commencement des troubles en Europe pour la succession autrichienne. <— Ouverture d'un congrès à Francfort. — Matie-Tliérèse la Grande. — Elle s'empare de la couronne d'Autricbe. — Apparition de Frédéric le Grand. — Son début militaire. — L'aigle romaine en Prusse. <— Kmbarras de Marie-Thérteê. ^ Encore les Corses. — Philippe Y roi d'B^pagne; singularités étranges de ce prince, ses manies. — Mort du pape Clé* ment Xll. ~^ Première exposition au Louvre. ^ Edouard III de Gresset.

Les discussions entre la cour et le parlement pour la bulle Uniffê' nituSj le jansénisme et les convulsionnai res, ne sont point finies; les jésuites dominent toujours à Versailles, et le palais continue d'éire opposé k ces pères. M. Cbauvelin , qui réunissait les sceaux et les affaires étrangères, ayant été soupçonné d'un certain éloignement pour la constitution et de quelque adhésion aux idées parlementaires, vient d*étre exilé à Bourges ; Fleury veut gagner en conscience sa pourpre romaine. Les sceaux ont été rendus encore une fois à M, d'Agnesseau , et M. Amelot , intendant des finance , est nomme secrétaire d*Etat aux affaires étrangères. Telle est la plus importante chose qui ait occupé l'attention publique pendant les premiers mois de l'année 1737. Une circonstance digne d'être citée, c'est qu'au moment oh M. d'Agucsseau, dont les opinions sont mobiles et un peu senriles, reprenait les sceaux, il a reçu d'une main ennemie un de ces pantins en carton colorié qui ont la vogue aujourd'hui. Le chancelier n'a pas ri de cet envoi , parce qu'il en a facilement saisi la maligne intention. n est en effet cruel pour le premier magistrat de France d'avoir mérité d'être comparé à l'une de ces petites figures risibles qu'un fil fait mouvoir.

Puisque me voilà sur le chapitre des pantins , achevons d'expliquer le misérable goût que les gens du bel air montrent pour ces hochets. Cette frivolité ne se borne pas aux Parisiens, elle a gagné presque tous les Français. Tous rencontres dans les rues non-«eulement des

jemies gens, mais des hommes avancés en âge , qui portent dans leur poebe des pantins dont 11' est même du bon ton de laisser voir une jambe ou un bras , afin de prouver aux passants qu'on a le bonheur d'être pourvu du joujou à la mode. Dans les salons on est tenté de se croire aux Petites-Maisons en voyant des généraux, des ambassadeurs, de graves magistrats, tenir d'une main des figures grotesques de Scaramouche, d'Arlequin et de Polichinelle, et tirer délicatement de l'autre main le fil qui met en jeu les membres de ces petites effigies, tout en raisonnant batailles, finances et arrêts du parlement... Je copie une épigramme qu'improvisa l'autre jour un de mes amis sur ce ridicule amusement :

D'uD peuple frivo'e et volage Pantin fut la divinité, FautF-il être surpris s'il chérissait l'image Dont il est la réalité t

11 est douteux que ce soit le goût des pantins que Stanislas ait porté en Lorraine, où ce prince a fixé sa résidence au commencencnt de l'année. Il se fera chérir de ses nouveaux sujets par les fxcellentes qualités et par l'élévation de caractère qui le distinguent; déjà, sur la réputation de ses vertus, les Lorrains l'ont reçu avec un véritable enthousiasme. Dès le mois de février, le marquis de la Galenère, chargé des pleins pouvoirs du roi et de son beau-père, avait pris possession , au nom de Leurs Majestés, du duché de Bar, du marquisat de Pont-à*Mousson , et, le 31 mars, ce plénipotentiaire *^ait reçu la soumission de toute la Lorraine. Stanislas arriva le 3 avril k Lunéville, où bientôt il créa un conseil d'Etat et un conwil des finances |H>ur régir son nouvel Etat. I^czinski forma ensuite vu compagnie de cadets gentilshommes , moitié Lorrains , moitié Polonais.

Pendant ce temps, et en exécution d'un article des préliminaires de Vienne, une commission impériale remettait à des envoyés de l^ilippe Y et de son fils l'acte de cession du royaume des Deux- Sidles k don Carlos. Ces mêmes commissaires recevaient en même temps des mains du nouveau monarque sicilien sa renonciation aux fichés de Toscane, de Plaisance et de Parme. En conséquence, le ^cde Montmart, général espagnol, fit embarquer les troupes de sa nation qui se trouvaient encore dans les deux derniers Etats , et elles retournèrent en Espagne.

A peine ces dispositions diplomatiques étaient-elles terminées, que Jean Gaston de Médicis, comme pour en compléter reffet, mournt à Florence le 9 juillet, k Tàge de soixante-sii ans. Dès que ce dac de Toscane eut fermé les yeux , le duc François de Lorraine , appelé à recueillir riiéritage de ses Etats, envoya le prince de Craon pour en prendre possession. Ce seigneur se rendit au sénat, dont les membres prêtèrent entre ses mains le serment de fidélité à leur nouveau souverain. Par cette investiture, Louis XV est décbargé de la pension de quatre millions cinq cent mille livres qu'il payait au prince lorrain.

Los pères de Saint-Lazare ont célébré en juillet, dans leur église à Paris, la canonisation de s-AÎnt Vincent de Paul, leur fondateur, d'après la bnlic apostolique rendue à ce sujet le 15 juin dernier. La sainteté est bien acquise à celui qui après d'innombrables témoi- (pnages de courage , de patience et de vertu , fonda l'bopital des enfants trouvés, Hicètre, la Salpètrière, l'ordre utile des lazaristes et l'institution pieuse des sœurs de la Charité. Lisez la vie de ce bienfaiteur de l'humanité, vous y trouverez la condamnation, écrite par l'exemple, de toute espèce d'intolérance. Vincent de Paul secourut tous les humains sans interroger leur croyance religieuse ; il ne connut, en tendant une main empressée à tout ce qui rcuvironnait , qu'une seule religion, la charité... On ne l'entendit jamais ni discuter sur les schismes, ni crier à l'hérésie, ni faire désespérer qui que ce fût de la miséricorde divine... Pourquoi faut-il donc que la canonisation de ce ministre du ciel, si digne de s'asseoir aux pieds de Dieu, ait inspiré au pontife une bulle remplie de maiimes ultramontaines, c'est-à-dire intolérantes?... Bornons-nous, pour le moment, à dire que cette bulle trouve en France beaucoup de contradicteurs, que la moitié du clergé se propose de la repousser, et que plusieurs parlements se préparent à en ordonner la suppression.

Tandis qu'on discutait sur ce point de doctrine ecclésiastique, un incendie terrible éclatait à l'Hôtel-Dieu de Paris ; un grand nombre de malades furent brûlés. Le cœur était, dit-on , déchiré par les cris des infortunés auxquels la maladie enlevait le pouvoir de fuir un horrible trépas. D'autres, plus forts ou plus courageux, s'élançaient à travers les flammes peur s'éloigner du brasier qu'alimentaient déjà les corps brûlés de leurs compagnons... On les voyait sauter, de solive en solive, sur des charbons ardents ; leurs chemises , leurs bon-

nets, leurs cbeveux ëtaienl enflammés, et quelquefois ces malheureux, en se précipitant du haut de l'édifice dans la Seine., ne trouvaient la fin de leurs cuisantes douleurs qu'au sein d'un fleuve homicide, qui, par une trop brusque transition , éteig^iait leur vie avec leurs souffrances... Le feu a duré quatre jours.

Une sixième ou septième princesse, Marie-Louise de France, naquit le l5 juillet. Marie Leczînska obéit en conscience au précepte du Seigneur. Mais les deux fîls de Louis XIY, les ducs du Maine et de Toulouse, ont cessé de vivre en 1735 et 1737. La France perd dans le dernier un noble citoyen , un bon serviteur... Bornons-nous à dire que le grand maître de rartillcrie n'inspire de regrets qu'aux jésuites, et qu'en cela la duchesse du Maine s'est montrée plus que janséniste. La mort frappa aussi cette année M. d'Estrées, second maréchal du nom, et qui, comme son père, fut l'honneur de la marine française. Cette race de savants généraux de mer s'éteint avec lui.

Un musicien nommé Rameau , qui n'était encore connu que pour avoir composé des morceaux de clavecin, s'avisa, à l'âge de cinquante ans , d'un autre genre de composition après avoir vu l'opéra de Jephic, dont la musique, assez belle, était de Monteclair. Rameau, résolu de travailler pour le théâtre, alla demander à l'abbé Pellcgriu un poème lyrique. Ce poète, peu rassuré par les précédents d*un homme qui n'avait modulé que des accords de salon , consentit à livrer l'ouvrage , mais il exigea que le demandeur lui garantît le prix de sa pièce par un billet de cinquante pistoles. Rameau souscrivit à cette condition et obtint la tragédie-opéra à*Hippolyte et Aride. Le premier acte de la partition fut exécuté d'abord chez un riche financier; Pellegrin, enchanté de la musique brillante qu'il entendait, s'approcha du compositeur et déchira en sa présence son billet de cinq cents livrer. « Ce n'est pas avec un musicien tel que vous, lui « dit-il , qu'il faut prendre des sûretés. » Cependant l'opéra nouveau fut joué sans succès : les fanatiques de la musique dite grave, choqués d'une harmonie audacieuse nourrie des principes de l'école italienne de Pergolèsc et de Corelli , prétendirent que cette richesse d'accords étourdissait l'oreille et obs^uait le chemin du cœur. Rameau eut néanmoins ses partisans parmi les connaisseurs; ils soutinrent que ce novateur heureux prêtait à la musique une force et des rcMources nouvelles, qu'il éclatait un génie supérieur dans ses

symphonies, que ses chœurs étaient remplit de mélodie, que morceaux de chant abondaient en motifs neufs, qu'en&n ses airs et danse seraient enviés par l'Italie elle-même. La querelle musicak s'échauffa à tel point , que tout le monde prit parti pour ou oonire Hippoiyle et Aricie. Au moment de la plus grande effervescence, k prince de Conti , qui vivait elicore, demanda à Campra ce qu'il pensait de cet opéra : u Monseigneur, répondit-il, il y a assez d'étoffe » pour en faire dix... Cet homme nous éclipsera tous. » Malgré ee jugement favorable d'un rival, les ennemis de Rameau l'emportèrent , on abandonna les représentations de son opéra. « J'avais crm, » dit -il avec calme, que mon goût pourrait réussir, je ne sois a trompé; je n'en ai point d'autre... je ne ferai plus d'opéims» » Tel ^ut, eu 1733, le résultat du premier essai de Rameau.

Les musiciens ou 1rs poètes qui promettent de renoncer à leur art ressemblent aux amoureux et aux ivrognes qui jurent de ne plus aimer ou boire : Rameau reprit sa lyre pour composer la muaiqae ée Castor et Pol/ux, opéra d'un jeune et brillant écrivain nomn%é Bernard, qui a fait celte année son début poétique par cette composition. Aucun musicien, depuis Quinault, ne fut aussi heureusement servi par le poêle que Rameau le fut par M. Bernard : le pian de «a pièce est habilement conçu; l'intérêt en est vif, attachant ; les scènes» bien conduites, bien remplies, offrent des morceaux de chant amenés avec adresse, et, chose rare à l'Opéra, les airs sont toujours naturellement adaptés aux situations. La poésie de Castor, ei PoUux est pufe, ingénieuse cl tendre ; elle s'allie aisément avec la musique et lui fournit les moyens de développer toutes ses richesses. Aussi parurent-elles avec un tel éclat , que les détracteurs de Rameau demeitrèrent d'abord étourdis ; son triomphe et celui de Bernard ne furent troublés par aucun nuage. Mais la critique des antiramistes repnt bientdt son cours : elle dit que le naturel, la sensibilité étaient cacôiiés, dans la musique de ce compositeur, à la science, aux difficultés, à la recherche; une épigramme fut distribuée à profoùon au parten de l'Opéra , la voici :

CoDtre la moderae musique , Toilà ma dernière réplique :

8i le difficile est beau, C'est oa graod homme que Rameia; Jlais si le beau, par aTentuiei

N'était que la simple nature , Dont l'art do=t être le tableau, C'est un pauvre homme que Ramean.

Ce iugement manque de justesse; outre que la simple nature serait fort ennuyeuse aujourd'hui à FOpéra, l'abondance et la variété que Ton remarque dans la partition de Rameau ne sont dues ni au travail ni à la recherche : c'est le résultat de sa prodigieuse facilité. Il faut, au reste, s'habituer à raccroissement successif des ressources de la science et de l'art; les siècles, en marchant, augmentent toujours leur bagage : il y a témérité à rejeter en masse toutes les innovations ; le goût vient tôt ou tard choisir le beau et proscrire le mauvais; attendons-le pour prononcer, et gardons-nous de croire que la prévention soit un juge compétent.

La bulle de canonisation du bienheureux Vincent de Paul continue de troubler l'Eglise et d'occuper la magistrature : vingt curés de Paris ont signé un acte d'opposition contre cette bulle, et le 4 janvier (1738) le parlement de Paris en a ordonné la suppression par un arrêt. Mais, trois jours après , un arrêt du conseil , interprétant celui du parlement, l'a déclaré comme non avenu et a permis l'impression de la buUc. Ce coup d'autorité n'a point empêché d'autres parlements de condamner l'acte apostolique , plusieurs de ces compagnies ont déclaré l'arrêt du conseil illégal et abusif.

C'est sans doute par suite de cette discussion entre la cour et la magistrature, que le roi, par édit du 25 janvier , a supprimé toutes les charges de présidents au grand conseil, qui étaient confiées à de» membres du parlement : il faut toujours que le pot de terre soit brisé dans son choc avec le pot de fer. Les présidents supprimés reçoivent, pour fiche de consolation , les titre , rang et fonctions de mai très des requêtes honoraires, A l'avenir, la charge de premier* président du grand conseil sera exercée par un conseiller d'£tat , et celles de présidents par des maîtres des requêtes ordinaires. Le jeune Louis XV, grâce aux conseils du pieux Fieury, ne marche pas trop ■lal dans la rouie du despotisme.

Un incendie considérable éclata , au mois d'avril , dans les bâtiments du palais de justice ; la partie de l'édifice oii la chambre des comptes tenait ses séances fut consumée, avec la presque totalité des

Chartres, registres et archives qu'elle contenait. Jamais on ne vit datant de comptabilités liquidées dans un seul jour... Que de financiers se frottèrent les mains après cet événement ! Depuis lors , les arrêts et les lettres de la cour des comptes se sont mullipliés pour avoir les duplicata dei comptes véreux ; il a été impossible d'en obtenir : les comptables n'avaient point gardé de copies ; ils s'en étaient rapportés à l'équité de la cour. Mais tous les founiisscurs oa antres qui avaient à réclamer des deniers rojaux retrouvèrent des doubles de leurs pièces : il ne leur manqua pas un carré de papier pour soutenir leurs prétentions. Il en fut de même des particuliers jouissant de grâces, dons, fteb, droits , dignités ou concessions quelconques de la cour ; une déclaration du 26 avril leur ordonna de représenter leurs titres k la chambre des comptes, et, dans le délai d'un mois, tout le monde s'était conformé à cette injonction.

Tandis que ces dispositions se faisaient en France pour réparer, autant que possible, la suite de l'incendie du palais , don Carlos , roi des Deux-Siciles, faisait notifier au cabinet de Versailles son maria^je avec la princesse Amélie de Saxe , fille de ce roi de Pologne contre lequel le prince espagnol combattait naguère , dans une guerre qui n'est encore arrêtée que jKir des préliminaires de paix. Cest quelquefois une singulière chose que l'alliance conjugale d'un souverain... Durant les cérémonies de sqn hymen, don Carlos institua l'ordre de Saint-Janvier, dont il re^ut solennellement le grand cordon des mains de l'archevêque de Naples.

Dans le même temps, Louis XY, par un édit, déclarait que les sujets lorrains du roi Stanislas étaient réputés naturels français.

Depuis l'an 17 35, les puissances qui ont combattu pendant les deux années précédentes vivaient en bonne intelligence , sur la foi de simples préliminaires de pacification ; mais ils viennent enfin d'être changés en traité définitif. La convention de Vienne , après avoir été approuvée par la cour de Pétcrsbourg, fut portée à la diète génc^ raie de l'Empire, laquelle donna pouvoir à l'empereur, le 3S mai 173G, de conclure conformément à ces bases, au nom du corps germanique. Le 15 avril 1737 , la cour de Madrid accéda aux arlicics, et celle de Sardaigne le 6 août suivant. Enfin, le 19 novembre présent mois, le traité fut signé à Vienne par le marquis de Mirepoix, plénipotentiaire de Louis XV, et par les ministres de l'empereur.

Je dois tenir note de quelques chanf^ements apportés aux dispositions stipulées par les préliminaires : non-seulement Stanislas couserve les titres et honneurs attachés à la royauté, mais les biens que lui et la reine, sa femme, possèdent en Pologne, leur sont restitués; la czarine Anne et le roi Auguste III se portent contractants dans cette stipulation. Il est également dérogé aui préliminaires en ce que le roi Stanislas, qui ne devait prendre possession du duché de Lorraine que lorsque François , duc régnant , jouirait de celui de Toscane , en a , d'après le traité , reçu l'investiture immédiate. C'est en vertu de cette disposition que le roi de Pologne avait été pourvu de son nouvel Etat avant la mort de Jean-Gaston*de Médicis. L'article 4 des préliminaires , concernant l'indemnité de la Sardaigue, est expliqué définitivement par la cession du Tortounois, du Navarrois et du fief de Laughes. Enfin le roi de France et l'empereur garantissent respectivement toutes les clauses du traité à l'égard des autres puissances qui ne sont contractantes que dans quelques chefs spéciaux, et qui ne se sont rendues garantes que de ces seuls articles.

Pendant que cette grande conclusion se terminait à Vienne, M. le comte de Saint-Severin , au nom du roi , en signait une moins importante à Stockholm. Au moyen de cette convention , il y aura entre la France et la Suède alliance et amitié, moyennant un subside annuel de quatre-vingt-dix mille livres. A ce prix, Sa Majesté Suédoise s'engage h ne conclure, pendant l'espace de dix années, aucTin traité avec quelque puissance que ce soit , sans le consentement de la cour de Versailles. Il faut convenir que la politique de la Suède n'est pas chère, quoique cette monarchie donne son amitié par-dessus le marché. Je doute que Gustave Vasa, Gustave- Adolphe, Charles XII, et même Christine, se fussent montrés d'aussi bonne composition. Hélas ! s'il j a peu de dignité pour les hommes sans fortune, il y eu a moins encore pour les nations dépourvues de richesses : la soumission , chez les peuples comme chez les individus, est une triste conséquence de la pauvreté. Voici une nouvelle preuve de cette vérité affligeante.

Après le départ de leur roi Théodore , les Corses ne tardèrent pas à rallumer le flambeau de la discorde. Les haines particulières , les dissensions domestiques , un moment oubliées pour ki conquête du salut commun, furent promptes à se réveiller dès que le danger fut éloigné. N'ayant plus de Génois à combattre, ces insulaires h l'Ame vu 4

irascible tournèrent leurs armes contre eux-mêmes. Les assassinai* de sani'-froid recommencèrent dans toutes les parties de File. Le Corse r enveloppé de son manteau , sous lequel il cachait sa dague, attendit son compatriote , son parent, au détour d'une rue , au coin d'un bois, au fond d'une gorge, pour lui percer le cœur. On vit plus d'une fois cet homme farouche guetter sa % iclime dans le temple du Seigneur, et la frapper derrière un pilier auquel l'image du Sauveur était altochée. Le prôtre lui-même, après avoir déposé la sainte étole, courut arquebuscr son concitoyen, sou frère en Dieu.... Que dis-jeî des voyageurs dignes de foi rapportent que souvent ils ont vu une procession se dirigeant, à travers la campagne, vers une madone, objet de la vénéraUon du pays, et se changeant tout à coup en légion combattante à l'aspect d'une autre procession. Alors les deux réunions , naguère animées par des pensées pieuses, s'avançaient l'une vers l'autre la rage dans le cœur. Un combat terrible s'engageait; les bannières, les supports des châsses , les bâtons du dais , la croii même devenaient des inslrumenis meurtriers. On a vu des curés se faire une arme du saint sacrement, en porter des coups sur la tète de leurs adversaires, et faire voler au loin les parcelles de l'hostie consacrée... Le respect dû à la Divinité comprima rarement, dans le cœur de l'homme vindicadf , le senUment de la vengeance

Au milieu de celte anarchie, où bi population de la Corse se noyait dans son propre sang, les insulaires , qui ne recevaient aucune nouvelle de Théodore, par un motif que j'expliquerai, déférèrent le commandement à Gafforio, dont ils estimaient la valeur et les vertus. Ce chef éublit un gouvernement régulier-, il parvint à former des tribunaux qui réprimèrent les meurtres et les brigandages ; il réussit à réunir, à discipliner quelques troupes, ce à quoi personne n'avait pu parvenir avant lui. Tout, en un mot, annonçait que la civilisation, si lente à jeter des racines parmi les Corses , allait enfin leur Caire apprécier ses bienfaits , lorsque les Génois , leurs dominateurs, demandèrent des soldats à la France pour les aider à reforger les entraves de ce peuple infortuné !

Fleury voulut d'abord tenter de faire rentrer doucement les Corses sous le joug qu'ils détestoient : un plan de pacification fut signé à Versailles par le cardinal et par le comte de Liechtenstein, ambassadeur de la cour de Vienne. Ce projet fut porté à Bastia par le comte de Boissicuz , neveu de Viilars , auquel on donna quelques

troupes pour faire respecter sa mission. Avant l'arrivée de cet envoyé, les Corses avaient déjà adressé une requête au roi ; elle se terminait par ces mots dignes des vieux républicains compagnons du premier Brutas : « Si vos ordres absolus, sire, nous oblig;ent de nous » soumettre à Gènes, buvons à la santé du Roi Très-Chrétien ce calice » amer, et mourons. » Mais ces insulaires s'adressaient à celui des monarques de l'Europe que ses instituteurs ont rendu le plus étranger aux droits des peuples : en fait de prérogatives, Louis XY ne connaît que celles de la couronne ; à ses yeux , tout ce qui ne règne pas n'a que des devoirs.

Boissieux débarqua en Corse le 5 février de la présente année, avec les régiments d'Auvergne , de la Sarre , de Bassigni , d'Ourai et de Nivernais. GafTorio lui envoya sur-le-champ des députés, qui l'assurèrent du respect de la nation pour le roi deTrance. Us ajoutèrent • qu'ils étaient prêts à se soumettre à tout ce qu'il lui plairait d'or- » donner, persuadés qu'il n'exigerait rien d'eux que de compatible M avec leurs droits. » A ce mot , le comte fronra le sourcil , et renvoya les députés sans prendre, au nom de Sa Majesté, aucun engagement.

Le silence du roi Théodore, ou plutôt du baron de NeuhofT, était malheureusement justifié par un motif trop impérieux. Cet aventurier, monarque d'un moment , avait été joint à Amsterdam par ses créanciers, qui, le sachant en possession d'une couronne, mirent provisoirement Sa Majesté Corse en prison pour l'obliger à payer ses deties.

Malgré un contre -temps si peu propre à inspirer de la confiance aux prêteurs d'argent, Théodore parvint k déterminer quelques juifs établis en Hollande, non-seulement à racheter sa liberté, mais à lui fournir quelque fonds, des armes, des vivres, des munitions, et cela sur la promesse d'accorder à la compagnie que ces juifs se proposaient de former le monopole du commerce de la Corse.

Mais cette négociation , faite par NeuhofT du fond de son cachot, avait été longue, difficultueuse, plusieurs fois rompue et renouée ; ce ne fut que vers le milieu de la présente année que le roi de la Corse put s'embarquer avec les secours qu'il avait obtenus de ses juifs* Il ptrnt k la vue de Pile ; mais les Français étaient maîtres de la terre et les Génois de la mer, Théodore ne put débarquer... Ses sujets, «près avoir tenté vainement de favoriser sa descente sur quelque peint

ôv la côlc, le virent avec chagrin s't'loijjncr et se perdre dans le lointain brumeux des mers ^,

PriviS de cet appui, les Corses se docou ragèrent ; ils promirent de ])ortrr leurs armes au comte de Boissîcu\. Peut-être eussent -irs accompli celte promesse si la destinée ne leur eût pas envoyé l'occasion d'exercer leur perfidie. Quelques vaisseaux, partis de Toulon dans les premiers jours du présent mois de décembre, portaient en Corse deux bataillons. Tout à coup ils sont battus par une tempête et jetés sur la côte de l'ile, oii ils se brisent. Quatre cents soldats et leurs officiers, échappés au naufrage , furent assaillis, maltraités et dépouillés par les habitants. Boissieux voulut aller à leur rencontre; mais, repoussé par des forces supérieures, le comte se vit forcé de se retirer dans Bastia. Cet événement lit éprouver un tel chagrin à ce général qu*il tomba malade, et mourut peu de jours après.

Quelque temps avant cette catastrophe , c'est-à-dire an moment où Théodore partait des cotes de la Hollande pour retourner en Corse ^ ou avait montré à Louis XV, dans les rangs des gardes françaises, un jeune officier qui se disait neveu du monarque aventurier. Ce militaire avait la plus belle figure du monde ; sa taille était su(>erbe ; sa magnifique chevelure blonde lui attirait surtout l'attention de fous ceux qui assistaient à la parade de son corps. Le roi, frappé de la belle prestance de cet officier, s'arrêta un jour devant lui en pas^^ant la revue des gardes ; après avoir admiré ses beaux cheveux. Sa Majesté lui fit plusieurs questions, et entre autres celles-ci : « Vous proposez- » vous d'aller voir bientôt le roi votre oncle ? — Oui, sire, répondit » le jeune homme interrogé , à l'instant même oh Votre Majesté lui » aura envoyé des ambassadeurs, » Cette réponse, faite avec dignité, blessait un peu la majesté royale ; mais il faut convenir que Louis XY, eu faisant Tintcrrogation, s'était mis au-dessus de ce tact des convevenanccs qu'on se plaît à lui accorder.

Il a paru cette année uae comédie qui prendra rang à côté du Tartufe et du Misanthrope; M. Piron, dans sa Métramanie, s'est élevé au niveau de ces deux chefs-d'œuvre de Molière, c'est-à-dire

' Théodore débarqua à Livourne, d*où il se rendit à Londres. 11 y vécut longtemps en prison , et monrut dans la misère. — Nul doute que cet aventurier courageux et subtil n*eût réussi à affranchir les Corses si le roi de France ne se fût pas déclaré contre eux.

au-dessus de tous les autres ouvrages de ce grand homme. Force de com'que, exactitude du plan, vërilé des caractères, tout est Ih... Ajoutons que nul ouvrage du genre, pas même le Misanthrope, n'est t^crit en vers comparables à ceux 'de la Mélromanie ; cette composition délicieuse rend le nom de Piron immortel.

U est superflu de dire que le succès de cette comédie est prodigieux ; on la joue tous les soirs sur tous les théâtres de la France. Voilà à cet égard un épisode digne d'être ajouté à ce chef-d'œuvre. Le directeur de Toulouse se hâta de donner la Métromanie aussitôt qu'il put se la procurer ; mais M. le premier capiioul fut très -scandalisé de la liberté grande que Piron a prise de ridiculiser un peu les magistrats du Capitole gascon. Le lendemain de la première représentation, il fit venir l'entrepreneur du spectacle.

a Je vous trouve bien osé , lui dit-il , d'avoir fait jouer sur mon théâtre une comédie si impertinente !

— Monseigneur, les Parisiens en sont fous.

— Je le crois bien ; ces gens- là sont fous de tout, parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement... Faites- moi venir demain l'auteur de votre Métromanie.

— Il est à Paris, monseigneur.

— Bien lui en prend ; mais s'il vous arrive encore de donner sa pièce, je vous fais pourrir en prison.

— Alors monsieur le capitoul n'aura phis de spectacle.

— Vous croyez cela ? Allez, allez, monsieur le drôle, je ne manquerai pas de directeurs qui feront de meilleurs choix que les vôtres. Encore dernièrement vous nous avez donné un Avare, comédie de mauvais exemple dans laquelle un fils vole son père.

— Ah ! monseigneur, c'est un des chefs-d'œuvre de Molière.

— Et est-il ici , ce Molière ?

— Monseigneur, il y a tantôt soixante-cinq ans qu'il est mort.

— En ce cas , il est damné , fort heureusement. Mais vous , mon petit monsieur, tâchez de mieux choisir vos pièces ; plus de Molière ni de Piron, s*il vous plaît.

— Plus de Molière !... Y songez-vous, monsieur le capitoul ? lout le monde ici me jetterait la pierre.

— Du tout ; on n'aime pas à Toulouse le» poêles obscurs. Ae pouvez- ous nous donner les ouvrages de quelques gentilshommes de bon

UeU| que tout le monde connaisse ?

66 CHROMQUKS DE L'ŒIL-DE-DŒUF.

— Cela ne se peut, monseigneur, l'esprit des gens à parchemins n'a pas cours à la scène... ce n'est pas assez comique.

— Eh bien, mon petit directeur, nous verrous, nons verrons.

— - Moi, monseigneur, je vais voir dès aujourd'hui si une requête an parlement signée de tous les habitants de Toulouse , qui me demandent la Métfomanie, ne pourra pas lever l'interdiction que vous ne faites à vous tout seul. »

En effet, la requête ayant Hé présentée, le parlement de Toulouse, qui voulait rire le soir, ordonna que la charmante comédie seiait jouée, nonobstant et malgré l'opposition de MM. les capitouls. D fiJlait entendre les. battements de mains et de pieds à ce passage :

Monsieur le capitoul , vous avez des vertiges ,

Apprenez qu'une pièce d*éclat

ADoblit bien autant que le capitoulat.

M* le premier capitoul, ne pouvant faire mieux, resta chez lui quand on joua les comédies des foëtes obscurs comme Piron et Molière; mais on assure que l'arrêt du parlement, qui voulait rire le soir, fit maigrir ce magistrat d'environ deux livres et demie.

Le roi de France ne montre encore que 4cux passions , indépendamment de son attachement pour la reine, qui n'est qu'une affection conjugale résumée par la naissance de huit enfants. Les deux passions dont je veux parler sont l'amour de la chasse et celui du towr. Quelquefois Sa Majcsié passe quatre ou cinq heures à enlever des copeaox d'un morceau de bois qu'elle arrondit ; et ce monarque est devenu si habile à cet art qu'il pourrait gagner au moins trois livres par jour chez un tourneur de Paris. C'est une chose fort digne de remaïqae : car on parcourrait peut-être toute l'Europe sans trouver un prince régnant qui put exercer proprement un autre métier que celui de souverain.

Dernièrement le roi donna pour étrennes (1 7 39) à plusieurs de ses courtisans des tabatières tournées par lui-même ; la mode, comme on le pense bien, en est devenue tout de suite générale. Or, imaginezvous un morceau de rondin qui parait encore couvert de son écorce; et vous aurez l'idée de ces tabatières, dont la vogue est digne d'être associée à ceUc des pantins. Rien de grotesque comme de voir an seigneur dont l'habit est couvert d'or tirer de sa poche et ouvrir

4'ane main garnie de diamants un petit morceau de huche valant deux k trois sous..... Cela marquera dans l'histoire de nos ridicules.

La princesse Marle-Louise-Elîsabeth de France, fille aînëe du roi, a été accordée à Tinfant don Philippe, et le roi a dëclaré la conclusion de ce mariage le 32 février. En conséquence, les articles préparatoires furent signés le surlendemain par le chancelier d' A guesseau, le contrôleur général, les quatre secrétaires d'£tat, et le marquis de Las Minas, ambassadeur d'Espagne. Mais la signature définitive du contrat n'eut lieu que le 25 août dans le cabinet du roi, et la célébration se fit le même jour dans la chapelle du château de Yersailles. X. le duc d'Orléans, premier prince du sang, épousa la princesse an nom de don Philippe ; le cardinal de Rohan donna la bénédiction. La carrière de ce membre du sacré collège est tissue d'ondoiements , de bénédictions et d'absolutions octroyés à des princes naissants, se mariant ou quittant la vie ; aucun ecclésiastique n'a demandé pi us de grâces an ciel en faveur de ceux qui dispensent les grâces de la terre : c'est acheter pour revendre à profit. Après avoir assisté à plusieurs fêtes données à l'occasion de son mariage par le marquis de Lae Minas et par la ville de Paris, la nouvelle infante partit le 30 août pour se rendre à Madrid ; et ce ne fut que le 1 2 octobre que le duc de Tallart la remit, à Saint-Jcan-Pied-de-Port, entre les mains des officiers de Sa Majesté Catholique. Il est à remarquer que les grands ne vont pas vite au bonheur conjugal ; ils ne peuvent être

heureux que sauf le bon plaisir de l'étiquette Pauvres gens

illustres !

Dans le temps oii les cérémonies du mariage de la princesse Marie- Louise étaient célébrées à Yersailles , le roi concluait avec les étals généraux de la Hollande un traité de commerce , d'après lequel les commerçants des deux nations jouissent réciproquement, dans les ports de chacune, des mêmes droits, libertés et exemptions accordés aux nationaux. Ceite sage disposition lie étroitement les relations commerciales de la France avec la Hollande, qui, au moment oh j'écris, possède le plus riche négoce du monde entier.

Cependant la France n'a pas renoncé à soumettre les Corses par la voie des armes* Louis XV, qui d'abord ne fit que se prêter aux vues des Génois, croit maintenant son honneur intéressé à cette soumission. Le marquis de Maillebois, successeur de M. de Boissieux, à

et CHROmQt'ËS DE L*ŒIL-DF.-GŒUF.

la tète des troupes françaises envoy<^es contre ces insulaires, les attaqua, le 3 juin, sur les hauteurs de Jacomo et de Bigomo ; le lendemain ils avaient mis bas les armes. D'autres détachements français ayant occupé en peu de jours les provinces de Balagna, Serra, Aiessandri et Campoloro, tout le pays se trouva soumi^ et M. de Maillebois fit publier une amnistie générale. Les chefs corses vinrent trouver co général , auquel ils remirent leurs épées. Le marquis les leur rendit; mais il exigea qu'ils sortissent de l'ile, ce qu'ils firent.

La tranquillité paraissait donc rétablie en Corse ; Louis XV, qui apparemment n'a pas lu l'histoire de ce pays , était si couvai neu de Ka pacification , qu'il créa , au mois d'août , un régiment d'infanterie sous le nom de Royal-Corse, dans lequel les habitants de l'île furent admis. Mais, dès le mois de septembre, la province de Balagna avait relevé l'étendard de la révolte, pour faciliter le débarquement d'une cargaison d'armes, de vivres et de munitions que les révoltés atten- ' daient. La demande faite de ce secours, dont les chefs sortis de Tile avaient hâté l'expédition, prouvait bien que ces Italiens n'étaient nullement soumis. Le vaisseau si impatiemment attendu, fut pris, à la hauteur de Porto-Vecchio, par la frégate du roi la Légcri*, Cet événement découragea les bandes armées; elles se rendirent de nouveau à M. de Viliemur, qui commandait alors en Corse. On renvoya encore ces perfides insulaires dans leurs foyers; mais, cette fois, l'œil du général resta ouvert sur eux.

Le juif Samuel Bernard , dont les coflTrcs s'ouvrirent si souvent pour secourir la France, mourut au mois de janvier de la présente année, ftgé de quatre-vingt-huit ans. H laisse un avoir évalué à trente-trois millions;

"Ce fameux banquier, fils d'un pauvre peintre, avait commencé sa carrière par un mince trafic. Il dut une partie de ses richesses à sa rare habileté, qui toutefois ne descendit jamais a ces subtilités aussi viles que cupides, qui font mépriser la plupart des Israélites. Mais l'incapacité du ministre Chamillard, si favorable aux financiers de son temps, acheva de porter la fortune de Samuel Bernard au point d'opulence oîi il la laisse. Ce banquier, ainsi que ma tante Ta dit quelque part, avait beaucoup plus d'orgueil que de cupidité; depuis la petite comédie d'inlrigae jouée k Marly par le feu roi et le contrôleur général Dcsmarcts, pour obtenir de lui un prêt d'argent, il n'en accorda plus que d'après la demande directe de Louis XIV, du ré-

f.OUJS XV. ç^

genlou de Louis XV. Samuel fut anobli»; et, certes, il le. méritait, si les sentiments généreux sont quelquefois les motifs de celle diJ tiuction. L'inventaire des papiers de ce financier prouva qu'il avait prclc par pure bienfaisance la somme énorme de dix millions, qu'il ne s'était point inquiété de se faire rendre , et qui sera perdue pour ses héritiers. Bernard donna à la cour un exemple dont elle se garda bien de profiter : il resta l'ami des ministres après leur digrâce, par- ^ liculièremcnt du garde des sceaux Chauvelin. Cejuif aimait le luxe, '' et affichait le faste en certaines occasions; mais il était modeste dans ] ses habitudes domestiques. Sa maison, située place des Victoires, ne ' révèle nullement l'opulence; il n'y a môme pas de cour.

Samuel Bernard, comme tous les hommes, et surtout les hommes riches, avait des manies singulières : j'en citerai quelques-unes. Il fallait que, depuis le lever du soleil jusqu'à minuit, un de ses cochers eût toujours des chevaux attelés à une voilure, et attendit sur «on siège et le fouet à la main qu'il plût au maître de sortir. Quand il était en ville, son portier, à peine d'être chassé, devait l'attendre, le guetter en quelque sorte à toute heure , afin d'ouvrir les portes «vint qu'il descendit de carrosse, et sans qu'il fût besoin de frapper. A l'heure du dîner, Samuel Bernard exigeait que la soupe fût mise sur sa table à la minute; si le service tardait un instant, il ressortait, allait dîner ailleurs, et les convives qu'il avait invités s'arrangeaient comme ils voulaient. Ce banquier aimait le gros jeu ; il faisait toujours va-tout au brelan , se plaisant à voir reculer les joueurs moins riches que lui. Une nuit qu'un Hollandais lui avait gagné cinquante mille écus d'iin coup de carte , Samuel fut extrêmement piqué , non d'avoir perdu une si forte somme , mais de ce que son adversaire svait osé la tenir. Son dépit alla si loin , qu'il fit jeter à sa porte le 6^ant avec une montagne de sacs renfermant la somme perdue, et

* Voe des filles de Samuel Bernard épousa le préâideot Mole, et la fille de cette dame fut unie à U. de Cossé-Brissac. 11 eut un petit-fils prévôt de Paris , qai te faisait appeler le marquis de Boulai nvillicrs. Une autre fille de Sjmuel , norte an cbAteau de Chenooceau en Touraine vers 4797 ou 1798 , avait épousé QB fermier général nommé Dupin. Cette dame, à laquelle l'éditeur de ces Ghrooiques donna quelquefois le bras pour se promener dans son paro, avait éé la <' protectrice et Tamte de J.-J. Rousseau. Un Jour madame Dupin, en passant devant la porte de la chambre que ce grand homme occupa à Chononcrau , dit à l'auteur de la présente note : Tenes, voici la tanière de Voun de Genice M. de Villeneuve, recev3ur actuel de la ville de Paris , est petit-fils dfî madame Dupio.

le laissa seul au milieu de la rue , livré au premier bri{;and qui voudrait l'égorger pour s*emparer de sou argent. Le Hollandais , aussi flegmatique que le juif s'était montre colère, et sans doute opulent lui-même, s'éloigna froidement, sans s'occuper du trésor déposé à ses pieds. Le hasard ayant voulu que personne ne passât de ce côté pendant le reste de la nuit, les domestiques de la maison retrouvèrent tous les sacs à la porte, qu'ils ouvrirent heureusement aux premiers rayons du jour. S«muel trouva l'originalité du Hollandais plus heureuse que la sienne; il fit mettre la somme dans une voiture, la porta lui-même au joueur, et lui fit agréer ses excuses.

Samuel Bernard était superstitieux: il nourrissait dans son hôtel une poule noire à laquelle il croyait son destin attaché; on prenait, par son ordre, le plus grand soin de cet animal. Par^*enue à une vieillesse peu ordinaire à ce genre de volatile, la poule mourut dans les premiers jours de janvier; Samuel ne lui survécut en effet que de trois jours... Il expira victime d'un pressentiment qui ne se réalisa que par l'ébranlement moral qu'il apporta dans la constitution du vieui financier.

L'hiver oii nous entrons est comparable à celui de 1709 : même froid, même misère, même disette, sans que pourtant la récolte ait manqué. N'est-il donc personne qui ose représenter a Louis XY que les accaparements de grains au nom du roi font sentir aujourd'hui leur funeste conséquence à la nation? Est-ce gouverner sagement que de faire jeûner les peuples pour enrichir le trésor royal?

Ce n'est pas ainsi que règne le bon Stanislas, que ses hautes vertus ont déjà fait surnommer en l^or raine le philosophe bienfaisant. Heureux le souverain qui peut mériter un tel surnom ! A peine deux ans se sont-ils écoulés depuis que le monarque polonais est en possession de ses Etats , et déjà ce pays a changé de face. Des institutions utiles se forment de tous côtés; des maisons consacrées au son" lagcment de l'humanité, d'autres oîi l'on favorise Tintelligence et le travail, sont ouvertes de toutes parts. Les sciences, les arts, les litres, encouragés par un prince éclairé, commencent à répandie quelque gloire sur la Lorraine, en même temps qu'on voit s'y déve« lopper tous les germes de la prospérité. Tandis que le goût et même une certaine magnificence régnent dans les villes, les campagnes offrent partout l'aisance, qui naît si facilement de l'industrie fécon-

<iéepar la «oUîcitade du prince. Les étrangers ne peuvent concevoir que Stftnislas, dont les revenus sont si bornés après les longues souffrances de la Lorraine, puisse, sans emprunts et sans faire de dettes, opérer de telles mer\'eilles. Je le conçois bien, moi : un £tat «st toujours riche pour faire le bien, quand ses trésors ne sont employés qu'à cela. Feniicz dans toutes les cours le canal des sapertfluités, des dépenses sans fruit, des faveurs gratuites, et nulle puissance ne sera pauvre. Tel est le moyen que le beau-père de Louis XV a pris : les bienfaits répandus sur les Lorrains , voilà ses plaisirs; la bieofaisance , voilà son luxe; les hommes actifs, intelligents, amis de. leur pays, voilà ses favoris.

On commence à parler beaucoup dans le monde d'un littérateur

nommé DucloSj qui vise un peu à Théritagc de la Bruyère, mais qui

voit trop exclusivement la société sous le point de vue critique,

pour devenir jamais un moraliste impartial. Duclos a de Tcsprit, de

la vivacité, et possède Part précieux dans les cercles de conter d'une

manière amusante. Souvent il émet et soutient des propositions

étranges; mais il les soutient avec une telle adresse, qu'on se laisse,

sinon convaincre, du moins abuser volontiers. Duclos disait devant

moi, l'autre jour, chez madame de Mirepoix, qu'il n'y avait plus en

France que les courtisanes qui se montrassent réservées en propos,

et que les femmes les moins honnêtes étaient les plus timorées. Là*

dessus notre conteur se mit à enfiler une historiette fort gaie , puis

une autre très- leste, enfin une troisième tout à fait graveleuse.

« Halte là ! mon cher monsieur, s'écria alors la maîtresse de la

» maison , je vois que vous nous croyez aussi par trop honnêtes

» femmes. Passez à un autre chapitre. • Je le veux bien , répondit

Duclos , et il se mit à raconter la fin tragique de l'abbé de Saint-

Cosme.

Cet ecclésiastique, aventurier par caractère, fut envoyé successivement, comme missionnaire, à la Louisiane , an Canada et chez les Natcbez. L'histoire ne dit pas au juste le nombre des conversions qu'il fit pendant les deux premières missions; on sait seulement qu'à la troisième ce fut lui qui se laissa, non pas convertir, mais pervertir par une belle reine de sauvages que la vigueur de cet abbé séduisit. Cette princesse, veuve d'un souverain appelé le Grand Soleil, offrit sa main à M. de Saint-Cosme, qui l'épousa et devint lui-même Grand

73 CIIRO?IIQUES DE L'ŒIL- DE- RŒUF.

Soleil. L'ancien luis&iounairc gouverna ses peuples avec beaucoup de sagesse, dit-on; mais, clicz les jNatchez comme ailleurs, la grandeur a ses vicissitudes : soit que la reine ne se trouvât pas suffisamuieut échaufTée parles rayons d'un Grand Soleil europiei], soit que les &iuvages se fussent lassés de la domination de leur prince, soit plutôt que ses joues fleuries excitassent leur appétit, ils le massacrèrent un matin et firent un déjeuner de Sa Majesté.

Il y a trop de passions parmi les hommes pour que la paix puisse habiter longtemps un coin quelconque de la terre , et Tambition des souverains suflfîrait pour l'en bannir. L'Europe commençait à respirer; Charles VI, dont la force militaire s'était ensevelie dans la tombe d'£ugcne, venait de terminer une guerre malheureuse contrôles Turcs; il leur abandonnait, par le traité de 1739, Belgrade, IiScnie et tout ce qu'il possédait en Valachie. Mais un despote avec lequel les rois ne peuvent traiter, la mort, frappa Charles le 20 octobre dans la cinquante-cinquième année de son règne ^ Ce prince croyait avoir assuré sa succession k Marie-Thérèse, sa fille unique, par celte pragmatique sanction que toutes les puissances avaient reconnue; mais à peine eut-il fermé les yeux, que toutes aussi songèrent à violer leur promesse. La France, l'Espagne, la Bavièr<>, la Saxe, envoyèrent des ambassadeurs à Francfort pour décider du sort de la joonarchie autrichienne. L'électeur de Bavière prétendait à la totalité de ce vaste héritage; Télecteur de Saxe eu réclamait une partie; Philippe V ne se croyait pas moins fondé en droits, comme rhcritier et le représentant de la maison d'Autriche espagnole. Sa Majesté Catholique revendiquait spécialement la grande maîtrise de l'ordre de la Toison d'or, appartenant aux rois d'Espagne, héritiers des ducs de Bourgogne, fondateurs de cet ordre. Louis XV eût pu sans doute élever aussi des prétentions sur la succession de Charles VI > V^^ qu'il descend en droite ligne de la branche aînée par les princesses femmes de Louis XIU et de Louis XIV. Mais Sa Majesté préfère, dans cette circonstance, le beau rôle d'arbitre à celui de concurrent : c'est bien, si l'arbitrage, qui ne doit rien produire pour la France, ne lui coûte pas plus d'or et de sang que la concurrence n'en coù-

* Ch^trles Tl mourut des suites d'une forte colique, qu'on attribua, mais leoerairement, au poison. •

tera aux autres souverains. La générosité est digne d'éloges, mais elle peut faire rire de celui qui l'exerce à son détriment.

Tandis qu'on négociait à Francfort pour faire un empereur, l'Angleterre, plus jalouse de la puissance maritime et du commerce de l'Espagne que de ses droits à l'Empire , attaquait ses vaisseaux sur toutes les mers et ses établissements dans les colonies. Dès le mois de décembre 1739, l'amiral Yernon avait enlevé aux Espagnols la ville de Porto-Bello, entrepôt de tous les trésors du Nouveau-Monde, et s'était empressé de faire raser ce comptoir important. Des corsaires anglais attaquaient, capturaient, brûlaient tous les vaisseaux mar^ chauds sortis des ports de Sa Majesté Catholique , et déjà le commerce espagnol souffrait beaucoup de ces hostilités.

La France n'était point en mesure de secourir son alliée : Fleury n'a rien fait pour notre marine. Nous manquons de matelots expérimentés; les anciens oi&ciers se rouillent faute d'activité; il ne s'en forme point de nouveaux; et peu de nos vaisseaux sont en état de tenir la mer. Nous ne pouvions donc pas sans imprudence déclarer la guerre à l'Angleterre , mais dès qu'on apprit dans le cabinet de Yenailles les désastres de Porto-Bello , il fut décidé qu'on donnermit à Philippe y tout ce qui pourrait lui être offert sans amener une rupture avec Georges II. Le vice-«miral marquis d'Autui partit de Brest an commencement du printemps avec vingt-deux vaisseaux de ligne et se joignit en Amérique aux forces espagnoles , ce qui contribua à protéger les cdtes et les navires marchands appartenant à l'Espsgne. L'Angleterre vit avec dépit ce secours donné à ses ennemis, mais elle fut forcée de respecter le pavillon français, ayant toujours un ambassadeur à Paris.

Cependant, nonobstant le congrès de Francfort, l'archiduchesse Marie-Thérèse, en vertu de la pragmatique sanction, s'empara de tous les domaines que lui laissait l'empereur son père; François de Lorraine, grand-duc de Toscane, époux de cette princesse, l'aida à prendre possession de ses vastes Etats. Marie-Thérèse se fit reconnaître à yienne ; bientôt les provinces d'Italie et la Bohême lui envoyèrent leur soumission par des députés , et elle se rendit ensuite à Presbourg pour recevoir celle des Hongrois. Cette princesse , aussi tdroite avec ces peuples que ses prédécesseurs avaient été maladroits, prêta hautement au milieu d'eux le fameux serment du roi André II, serment repoussé si longtemps par les empereurs, et dont le refus

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