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bonbes; le ^villon anelais flottait sur cette escadre. Bientôt an canot s* en détache et conduit à terre un oftcier porteur d'une dépèche pour le premier ministre. Le contenu de cette lettre éttit précis : <i Monsieur, disait le chef d'escadre Martin y qui écrivait, )e » place à rinstant ma montre sur le tillac de mon raisseau, et je » vous donne deux heures pour m*annoncer que le roi votre maître a » fait partir l'ordre de rappel des troupes napolitaines qui rejoignent » en ce moment le général de Philippe V commandant en Italie. Sh 9 k l'expiration de la deuxième heure, l'avis que j'attends de vntre » part ne m'est pas parvenu, je fais immédiament bombarder la Ville 9 de Naples. »
Le ministre court au palais du roi; on délibère en toute bàtCf en tumulte, et l'on ne voit aucun moyen d'éviter la catastrophe dont la capitale du royaume est menacée. L'insulte était inattendue, la garnison était peu nombreuse, les forts se trouvaient mal armés; il fallut déférer à l'iu jonction de l'officier anglais, qui ne quitta la rade qu'après avoir obtenu la conviction que les troupes napolitaines s'étaient éloignées des drapeaux de Sa Majesté Catholique.
Néanmoins les Autrichiens, alTaibLis par le départ de Charles-Emmanuel, n'osèrent rien entreprendre contre les Espagnols, qui restérent sur la défensive dans un camp formé sous les murs de Spoletto. Mais M. de Montemar était malheureux , il dut paraître coupable : Philippe Y, mécontent de ce que ce général ne lui avait pas donné la Lombardie, le rappela, sans daigner s'informer des obstacles réels qui s'étaient opjwsés à cette conquête avec les forces insuffisantes que le duc commandait. Il fut remplacé par le comte de Gages, dont l'inactivité forcée justifia son prédécesseur.
Cependant don Philippe ne put tenir en Savoie contre les troupes et la tactique supérieures du roi de Sardaigue; l'infant dut se retirer en Dauphiué.
Des bords de la mer Noire au Rhin, du golfe de Najdes aux Alpes, et sur toutes les mers, la guerre secoue ses torches lugubres; l'Europe est couverte de sang et de feu... Mais la paix de l'Elysée règne au château de Choisy : c'est l'asile des plaisirs et des voluptés; Louis XV s'y couronne de roses sans paraître avoir la moindre idée ' qu'ailleurs il croît des cyprès que lui-même a semés sur le sol européen. Fleury, parvenu à sa quatre-vingt-dixième année, Fleury, troublé par les terreurs d'une mort prochaine , ne tient plus que
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d'une main défaillante le timon de TEtat... Personne ne gouverne plus, car madame de Mailly ne porte pas ses vues jusque-là. Yoici pourtant une anecdote qui prouve qu'elle a du crédit.
Le nom de Beauvilliers, fort honorablement inscrit dans Thistoire, n'y apparaîtra pourtant pas sans quelque légère souillure. On se rappelle cette abbesse de Saint-Aignan qui donna jadis un démenti formel à la chasteté claustrale avec l'aide d'un accoucheur de Fontainebleau; c'est h côté de ce fait qu'il faut classer les peccadilles peu épiscopales de M. de Beauvilliers, évèque de Beauvais. Ce prélat, aussi sensible aux plaisirs de l'amour que sa grand'tante la supérieure, entretint longtemps une fille nommée Lacroix; elle avait uu appartement dans le palais de Sa Grandeur, et vivait à peu près conjugalement avec cet amant mitre : ce qui faisait dire aux plaisants « qu'on ne pouvait douter de sa piété , puisqu'il passait toute la » journée au pied de la croix. » Cependant cette intrigue finit par faire tant de bruit que le cardinal de Fleury, pour l'honneur du sacerdoce, se crut obligé de faire enlever madame de Beauvais, qui fut enfermée dans la maison de force de la Flèche. M. de Beauvilliers perdit en même temps son siège. On eut bien tort de le lui ôter ; car dans son évèché ce n'était qu'un prêtre galant, et, sur le pavé de Paris, il devint escroc. Il lui passa un matin par la tète de fabriquer an arrêt du conseil tendant à imposer une forte redevance aux marchands bouchers. Bien servi par des intrigants subalternes, cet ecclé* siastique fit colporter le prétendu arrêt pour en effrayer celte corporation : faisant promettre en même temps d'en prévenir l'exécution moyennant cent mille écus. Le principal agent de Beauvilliers était !in capucin, jadis soldat, qui nasillait avec beaucoup d'adresse les raisons de son commettant; déjà plus de cinquante mille écus lui avaient été remis. Chaque soir, en dépit de la croix pastorale et du cordon de Saint-François , on sablait le Champagne avec des filles à la santé des bouchers de Paris.
Cependant tout le monde se plaignait de l'augmentation du prix de la viande ; les bouchers répondaient qu'ils étaient forcés d'y recourir par un droit nouveau. M. le lieutenant de police voulut con- »naitre ce droit singulier, dont il n'avait aucune connaissance. Ces honnêtes et crédules marchands informèrent alors ce fonctionnaire de la négociation du prélat suspendu , auquel ils devaient le jour même compter dix mille écus. Le magistrat , instruit de Theure à
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laquelle l'ëmisMÎre de M. de Beaiivilliers devait venir recevoir son argent au lieu indiqué, fît aposler aux environs des archers qui se saisirent du capucin émissaire, et par suite de l'évéque. On envoya ce dernier à la Bastille; mais il en sortit bientôt par le crédit de madame de Mailly, qui , à la sollicitation du cardinal de ce nom, obtint du roi la grâce de Tescroc aux bas violets... On est si rarement coupable avec des protections !
Toutefois monsci^eur de Beauvilliers,' auquel la clémence royale sauvait la rame de Toulon, fut obligé de se démettre de son éveché. On songeait, pour le remplacer, k l'abbé Dubos, savant académicien auquel nous devons VHif^toire critique de VétMissement de la monat" chiê dans les Gaules, Cet abbé , qui reçut le jour dans les mars de Beauvais, était vivement désiré par ses compatriotes, lorsque la tombe le leur enleva. Les circonstances de sa mort méritent d'être citées.
Dubos était l'ami de Fonlenelle , qu'il avait remplacé comme secrétaire perpétuel de l'Académie lorsque l'auteur des Mondes fol contraint par son grand âge d'abandonner cette charge trop active. Fontenelle est, à ce qu'il dit, un philosophe taillé sur le patron de Socrate; son successeur ne laissait pas d'avoir aussi des prétentions il la sagesse; mais ni Tun ni l'autre ne pensaient que leur beau caractère fAt incompatible avec la gourmandise. Un jour le vieux Fontenelle apporta chez son ami une superbe botte d'asperges qu'on venait de lui envoyer. A l'aspect de ces légumes d'une dimension extraoi^ dlnaire, une voluptueuse sérosité mouilla les lèvres des deux académiciens. Il n'y avait point là de sénat romain pour délibérer sur le choix de la sauce à laquelle on mettrait les asperges ; mais comme nos illustres différaient de goàt sur ce point, il fut décidé que moitié de la botte serait mise au beurre, et que l'autre serait mangée à l'huile : c'était l'assaisonnement favori de Dubos. L'ordre étant donné en conséquence à la cuisine, on se met à table gaiement... Mais, 6 versatilité des destinées de l'homme! avant que l'entremets convoité jsoit servi, Dubos est frappé d*apoplexie foudroyante... il tombe prive de mouvement. Les domestiques s'empressent de le secourir; l'un d'eux court chercher le médecin. Fontenelle aussi, malgré ses quatre-vingt-cinq ans, jette vivement sa serviette, se lève, franchit If corps de son collègue mourant, court sur l'escalier, et crie d'une voix de stentor à la cuisinière : Toutes les asperges à la sauce!
Décidément l'abbé Dubos était mort, on enleva son cadavre; et
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FonteneUe, qui s'était remis tranquillement à table, pensa peut-être en voyant arriver la botte d'asperges qu'une attaque d'apopleiie était bonne à quelque chose... Vive la philosophie !
Le règne de madame de Mailly fut de courte durée, et c'est ellemême qui en rapprocha le terme. La comtesse a quatre sœurs : la plus jeune, que cette favorite avait tirée, à treize ou quatorze ans, de la communauté oii elle était élevée, afin de lui procurer de bonne heure un bel établissement, reconnut cette attention par la plus noire ingratitude. Cette petite fille, étant encore au couvent, avait dit; rc J'irai k la cour auprès de ma sœur Mailly, le roi me verra , le roi if me prendra en amitié, et je gouvernerai ma sœur, le roi, la France » et l'Europe. » Yoilà une enfant dont l'ambition promet. Si l'on devait s'en rapporter au portrait que madame de Fiavecourt^, autre sœur de madame de Mailly, faisait dans le monde de l'échappée du cloître, on serait surpris qu'elle eût supplanté si promptement la favorite : « Notre chère cadette , disait cette sœur charitable , a la figure » d'un grenadier, le cou d'une grue et l'odeur d'un singe. Mais la M friponne est adroite dans l'art de persuader, son caractère est imi> périeux ; et si elle jette une bonne fois quelques étincelles dans le • cœur du roi , clic saura le gouverner, même quand il ne l'aimera j» plus. » En effet, malgré le peu de charmes qu'elle possède, et peutêtre grâce à l'adresse que sa sœur reconnaît en elle, la jeune demoiselle de Nesle est parvenue à inspirer à Louis XY une véritable passion, qui sur-le-champ a ruiné toutes les espérances de madame de Mailly : Sa Majesté a cessé entièrement de la voir. On entend chanter dans toutes les rues, dans toutes les promenades, ce refrain
grivois :
La Vailly va se fondre en pleurs , V'ià c' que c'est qu' d'avoir des sœurs.
11 y eut dans cette rupture une circonstance que je ne dois pas omettre : le roi , digne élève de l'avare Flcury, est le plus parcimonieux des princes; or, lorsqu'il s'éloigna de la comtesse, quelques frais avancés par cette favorite pour les plaisirs de Sa Majesté n'étaient pas remboursés , et, quoiqu'elle les ait rappelés depuis k cet illustre amant, ils ne le sont point encore... Ce serait le cas d'appli-
* Cette dame, dont l'bameur était spiritaelle et joviale . n*est morte qie Tan VII de la république, après avoir désarmé tous les révolufionuaires par ses facéties et ses quolibets.
lié CHRONIQUES DE L'ŒIL-DE-BŒUF..
quer le proverbe vulgaire : « Quand ou quitte un maréchal, il faut » payer les vieux fers. »
Madame de Mailly, délaissée des amours, s'est jetée incontinent dans le sein de la religion, vertu miséricordieuse qui promet la rémission des fautes, quelle qu'en soit la gravité, au prix d'une ardente ferveur. Mais l'indulgence des hommes est moins empressée; ce n'est que lentement qu'ils rectifient les réputations. La favorite di:igracice entrant, l'un de ces jours, un peu tard dans une église, fut forcée de déranger quelques personnes avant d'arriver à un siège : « Eh ! \'oilà bien du bruit pour une p..... , » s'écria un malotru mécontent d*ètre déplacé : « Puisque vous me connaisse! si bien , répondit la » comtesse avec douceur, faites-moi la grâce de prier Dieu poar a moi... » Madeleine pécheresse n'aurait pas mieux dit.
Les rois ne s'accommodent guère des précautions qui restreignent leurs plaisirs; mademoiselle de Nesle est grosse , et les papillons éc VOEilrâ^'hauf nomment par anticipation l'enfant à venir, dont ils font d'avance nn garçon, le demi-Louiiy à cause de la demi-l^itinité du mariage de sa mère avec M. de Yintimille, neveu de l'arcbevèque de Paria. Ce prélat, moins chatouilleux sur la morale conjugale qu'en matière de constitution, a donné sa bénédiction éptscopale a»x époux, nonobstant la condition écrite de non-habitation.
Pour récréer sa favorite , et faire diversion à ses maux de cœur, Louis XY la mène souvent à Rambouillet, chez M. le comie de Toulouse , qui , malgré sa vieillesse , est toujours le plus aimable des hommes. Chez ce prince tout le monde est à son aise, la plus douée familiarité est recommandée par lui à ses hôtes; et Sa Majesté ne hait pas le ians^façon, pourvu qu'il n'attente pas à sa grandeur, cet être idéal, qui, à ses yeux comme à ceux de Louis XIV, ne doit vivre ni de vertu, ni de magnanimité, ni de talent, mais de respect. Dans le doux laisser aller de Rambouillet , il arriva, jeudi dernier, qu'une dame titrée éprouva les douleurs de l'enfantement. Comme il ne se trouvait pas d'accoucheur à portée , Lapeyronie, premier chirurgien du roi, offrit de se charger de l'opération : « Mon Dieu, s'écria ma- » demoiselle de Charolais effrayée sans doute par la vieillesse de ^ l'opérateur, cet exercice demande de la pratique; peut-être, mon- » sieur, n'èles-voA plus au fait. — N'ayez aucune inquiétude, ré- » pondit le vieux Esculape un peu piqué, on n'oublie pas plus l'art
a de les ^ter que celui de les mettre... Jugez!...» Mademoiselle de Bourbon, qui a eu plusieurs enfants de Richelieu, du prince de Dombes, et peut-être d'autres encore, saisit parfaitement TappUcation du jugez , et s'éloigna en se pinçant les lèvres.
Ce n'est point en Europe que les Anglais cherchent à diminuer la puissance espagnole ; ils savent trop bien qu'elle tire toutes ses richesses des Indes , et c'est de cette source féconde de prospérités que le cabinet de Saint-James songe à s'emparer. Déjà maîtres de Porto -Bello, ces insulaires ambitieux aspirent à conquérir Carthagène, ce qui achèverait de détruire le commerce de Philippe Y au Nouveau- Monde. Une flotte de vingt-sept voiles est partie depuis longtemps pour rejoindre celle commandée par l'amiral Yemon, ▼ainqueur de Porto-Bello ; elle portait douze mille hommes de troupes de débarquement, et Ton a su que les deux escadres s'étaient réunies dans les eaux de- la Jamaïque. Mais on a appris en même temps que les espérances de l'Angleterre ont été complètement déçues» Jamais, cependant, on n'avait vu sur ce point un armement aussi considérable. Yoici les nouvelles arrivées , au commencement du présent mois, à Cadix. L'armée anglaise, forte de soixante vaisseanx de haut bord ou frégates , sortit de la Jamaïque en janvier, et jeta l'ancre en face de Carthagène le 4 mars. Bientôt les troupes furent débarquées : le siège commença par terre, tandis que la flotte £usait i^euvoir un déluge de projectiles et d'artifices sur la place. Mais les assiégés ne restèrent pas oisifs : leur feu tua beaucoup de monde aux assiégeants, pendant qU*un autre feu que le climat allu* mait dans leur sein en tuait davantage. Les maladies eurent promjH tement réduit à moitié cette armée expéditionnaire; les généraux •durent en rembarquer honteusement les débris.
L'orgueil anglais fut vivement blessé de ce déplorable résultat. Des «ris de mécontentement éclatèrent dans le sein de la chambre des eoflunones : Je parti de l'opposition affecta d'y exalter la puissance espagnole, qui, disait-il, devait finir par envahir l'empire des mers, si le cabinet de SaintpJames continuait è montrer la moUe politique qÊfiï avait adoptée. En Angleterre , la critique du gouvernement est la tactique parlementaire de prédilection, parce qu'on sait qu'elle ne manque point de produire des améliorations : les orateurs ajoutèrent ^ae la Franee aussi bravait la Grand«-Bretagae ; qu'elle donnait ou-
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vertement des secours k rEsfNigne ; qu'elle faisait rétablir le port de Dunkerque, et qu'elle se préparait de longue main k remettre ses forces navales au niveau de celles des Anglais. Ces censeurs politiques prétendaient enfin que la neutralité de l'électorat de Hanovre était tout à la fois ruineuse et humiliante pour la mère patrie : <r Oui, mesi> sieurs, s'écriaient les membres de l'opposition, ce coin de l'Aile- » magne est un gouffre où tout notre or va s'engloutir. Après avoir » élevé un électeur de Hanovre au trône d'Angleterre, nous sacrifions • tous les jours quelque portion de notre prospérité au patriotisme » originaire des descendants de ce prince; nous supportons un ac- M croisscment d'impôts énorme pour défendre un pays réellement » étranger et dont les intérêts spéciaux gênent continuellement la M politique des Royaumes-Unis. Considérons donc enfin que la cause M du pays hanovrien n'est pas celle de la Grande-Bretagne, et cessons 1» de payer follement, comme nous l'avons f^it jusqu'ici, des soldats » Iianovriens pour défendre leurs propres foyers. 11 est de la gloire a de l'Angleterre de se déclarer ouvertement pour Marie -Thérèse; M que Hanovre périsse , s'il le faut , pour réhabiliter le nom anglais « » dégradé par un indigne traité de neutralité. » — « D'autant plos u dégradé , aurait pu répondre un orateur français ou espagnol , que » l'Angleterre n'a pas cessé de le violer de la manière la moins » loyale ; que c'est môme en cela que réside sa honte, et non la » nôtre : car nous n'avons exercé qu'une réciprocité. »
Georges H, contraint plutôt que déterminé par ces murmures , se disposa à prendre part à la guerre de terre ; dès le mois d'avril seize mille hommes s'embarquèrent pour la Flandre , tandis qne le comte de Stair se rendait à la Haye à l'efTet de décider les Etats Généraux à joindre leurs forces à celles de la Grande-Bretagne.
Au mois d'octobre seize mille Hanovriens et six mille Hessois prirent position dans les environs de Bruxelles ; lord Stair occupa Gand avec les Anglais. Ainsi tout promet à la reine de Hongrie une alliance ouverte de la part des Anglais et peut-être des Hollandais, qui jusqu'à présent ne l'ont secourue que par des subsides.
Cependant le maréchal de Maillebois s'était avancé en Bohème jusqu'à Egra; le maréchal de Broglie, sorti de Prague à la tète de douze mille hommes, marchait au-devant de lui : la jonction des deux armées devait se faire à Toplits. Il n'en fut point ainsi : Maillebois, informé que Prague était délivrée, et n'ayant plus que pour huit jours
de vivres, suspendit son mouvement, de peur d'engager son armée dans les gorges de la Bohême, où la famine l'attendait inévitablement. D'ailleurs ce général avait Tordre exprès de ne tenter aucune affaire dont le succès serait douteux , et le grand - duc de Toscane , uni au prince Charles, marchait contre la nouvelle armée française* Laissant donc Egra à sa droite , Maillebois se dirigea vers le Danube , ce qui donna à l'ennemi des inquiétudes pour les Etats autrichiens, et força le grand-duc à se reporter sur Passau, qui en est la clef.
La retraite de Maillebois fut blâmée, et les critiques eurent raison : les forces réunies des trois maréchaux eussent pu, sinon balancer celles que les Autrichiens entretenaient en Bohême, du moins se faire jour aisément au milieu d'eux, et rendre au roi une armée dont le sort est aujourd'hui fort douteux. M. de Maillebois vient d'être rappelé ; le maréchal de Broglie le remplace.
Belle-Isle était de nouveau renferme dans Prague, avec un surcroit de calamité d'autant plus grand que la rigueur de l'hiver rendait les secours plus difficiles et la détresse plus absolue. Dans cette situation désespérée, le maréchal demanda les ordres de la cour, qui lui enjoignit d'évacuer la place et de sauver l'armée à quelque prix que ce fût.
Alors commença cette retraite que les tacticiens regardent comme le chef-d'œuvre de l'art militaire : Belle-Isle, avec onze mille fantassins et trois raille chevaux, traversa trente-huit lieues de plaines dévastées, couvertes de neiges, dépourvues de toute ressource, combattant sans cesse des troupes légères qui s'élançaient de toutes les gorges, de tous les ravins, pour couper le chemin aux troupes françaises ou les piller ^.. Huit cents hommes périrent de froid pendant cette marche ; mais la cour avait ordonné de l'exécuter k tout prix.
Le véritable coup de maître de M. de Belle-Isle, dans cette circonstance, c'est d'être sorti de Prague sans avoir même été aperçu de Loblovitz, qui en formait le blocus. Il ne restait dans la place qu'environ six mille hommes , presque tous malades ou blessés ; mais il y avait avec eux un de ces êtres presque surnaturels dont le nom seul vaut une armée : c'était l'intrépide Ghevert. Disons un mot de cet autre Bayard. Plus heureux que du Terrait, Chevert trouva l'héroïsme
Il y a loio de cette retrai e à celle de Mo«:ou en 4813 , durant laquelle la Grande Armée eut à supporter les mêmes calamités pendant une route de trois cents lieues.
lit CHRONIQUES DE LXEIL-DE-DŒUP.
MHti les haillons, Fîls d'an simple artisan de Yerdan, il quitta TAclioppe de son père en 1 7 1 1 et se fit soldat k Tige de seise ans. Il est ■ne noblesse que donne la nature et qui s'agite dans la fonle tant qu'eUe n'en est pas sortie ; Cbevert la possédait Les préjugés du ran^ reculèrent honteui devant la bravoure éclatante de ce militaire.... il arracha successivement tous les grades, jusqu'à celui de colonel , à la fierté jalouse de ses chefs... Cbevert ne peut en rester là ; chaque distinction nouvelle fût pour lui le prix d'une action d'éclat, et les récompenses, épuisées, manqueront un jour à ce héros.
Tel est l'homme laissé dans Prague par M. de Belle-Isle ; Cbevert, le premier de l'armée française, avait mis le pied sur le rempart de cette ville, il devait en sortir le dernier. A peine cependant j ful-il resté à la tête d'une faible et invalide garnison , que les habitants, persuadés qu'ils auraient bon marché de lui, le pressèrent avec menaoes de rendre la ville. « Rendre la ville ! s'écria le colonel, cela ne peut » entrer dans mon vocabulaire, u 11 fait saisir les principaux habitants, les renferme dans sa maison, en remplit les caves de pondre, et déclare aux échevins de Prague que la vie de ces otages lui répond des violences qu'on voudrait exercer contre lui ou ses soldats. « Dites- «leur, ajouta-t-il en parlant à l'officier qu'il envoyait à ces magis* » trats, que j'ai là une allumette toujours prête pour allumer ma pipe » ou pour ftûre sauter ma maison. » Le prince de Loblovitz, instruit de cette résolution, fit dire au brave Cbevert que s'il voulait capituler il lui accorderait sans aucune restriction tous les honneurs de la guerre. « Bon cela, répondit-il au parlementaire ; vous pouvet assurer » au prince que je suis prêt à conclure de cette manière : je ne cou- » nais, je n'apprécie que la valeur utile, i» La capitulation fut Mgnée (!ans un. dîner que Loblovitz donna à l'intrépide Français : « Mon- » sieur deChevert, lui dit-il en le quittant, permettez que je vous » embrasse , afin de pouvoir raconter à mes enfants que j*ai donné » l'accolade au plus valeureux soldat de l'Europe. »
Nous avons vu paraître cette année la plus grande, la ]das sublime des productions de M. Voltaire ; la tragédie de Mahomet, ou U Fana-^ ii$me, comme un phare lumineux, a répandu non-seulement le plus brillant éclat sur notre siècle littéraire, mais encore les principes les plus utiles dans la sphère de nos idées, malheureusement ce dernier résultat a été une cause de proscription ; cette magnifique thèse contre les envahissements du sacerdoce attaquait des ambitions trop
puitsantes de noftjoan pour être tolérées ; les Yintimille, les coii8ti«> tutionnaires et snrtout les jésuites jetèrent les hauts cris; Mahomet fttt déclaré janséniste au premier cheL Ajoutons que M. GrébilloB, qui s'est fait censeur de la police , de dépit d'avoir été trop censuré au théâtre dans ces derniers temps, a refusé son approbation k la tca* gédie de Voltaire ^. Ce refus ne faisait pas que Pyrrhuê fût meilleur, et ne diminuait point U beauté de Mahomet ; mais il satisfaisait cette jalousie trop ordinaire entre gens de lettres. Le défaut d'approbation fut le principal motif dont s'appuyèrent les poursuivants de la pièce philosophique ; ils firc^nt si bien qu'elle n'eut que trois représentations, quoique Fleury e&t ordonné de la bisser jouer. On fit avertir Voltaire, avant la quatrième, que s*il ne retirait pas l'ouvrage M. le procureur général poursuivrait et l'auteur et les comédiens. Voltaire, muni de l'autorisation du premier ministre, voulait tenir bon ; mais les comédiens savaient qu'en cas de dénpnciation le vieux cardinal abandonnerait Mahomet , pour lequel il ne pouvait pas ressentir une vive tendresse, ii tontes les rigueurs de la justice parlementaire : ils refusèrent de continuer les représentations , et Fautre fanatisme eut raison*
Des vers adressés par Voltaire pendant les répétitions de JfoAomet à ractenr Lanoue^, qui devait jouer Zopire, prouvent que les allvaîons ne manquent pas dans la tragédie nouvelle. Il faut savoir , pour rintelligence du couplet, que Lanone est auteur d'un Mahomei ieeond, joué avec quelque succès en 1789 ; voici les vers :
Mon cher Lanooe , illustre père
De riariadMe Mahomet,
fioyet le perrain d*uB cadet
Qm\ sans voos s'est point bit poor plairs.
Votre fils fut un ooDquérant ,
Le mien a rhonnear d'être ap6tre,
Prêtre I filoa, dévot, brigand...
Faites»ea Taornôoier du vOtre.
Comme conception dramatique, l'œuvre de Voltaire manque, ainsi que ses autres tragédies, de plan, de vraisemblance et quelquefois
* Ce reftis, évidemment mahreillast, est l'origine de TinimUiê qui a etisté entre ▼ellaira al CrébiUon Josqn'à la mort de ce dernier.
* Il était entré celte même année à U Comédie-Française après s'être rainé pir reflet de la guerre comme directeur de la troupe de Berlin*
ItO CHRONIQUES DE L*Œ1L-DE-BŒUF.
de raison ; mais tous les défauts du tissu disparaissent sous le plus riche appareil de poésie qu'on ait jamais vu au thé&tre. Mahomet remplit au reste le but que son auteur paraît s*ètre proposé : il prouve • que dans la bouche de certains prêtres la parole de Dieu n*est qu'an moyen de satisCtire aux plus sordides intérêts de la terre... Voltaire a gravé sur Tairain un terrible plaidoyer contre les arguties du faux lévite ; t^t ou tard il détrônera Thypocrisie.