‹ Chroniques de l'oeil-de-boeufChapitre 27 sur 34 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Mort dtt otrdioal de Fleary ; ud dernier mot sur ce miaistre. — Portrait de Louis XY. -~ Madame de Lauraguais troisième maîtresse du roi. — hti deux sœurs ensemble. — Les peftu apparitmtntt de Versailles. — Les ptlitet fiteM Gonsacrées à Baochus. •— Louis XV cuisinier. — Grande fitn ou fêtes de Vénus. — Le suisse de mademoiselle de Charolais. ^ La morale d^Efope déplaît à Louis XV. •— Le vin du roi. — Gonse.l de la Meute sur la guerre.

— Le maréchal de Noailles passe le Rhin avec une armée considérable. — 11 prend position sur le Mein. — Dangereuse situation de l'armée anglaise près de cette rivière. — La guerre en Allemagne et en Italie. — Intrigues politiques de l'Europe. — Bataille de Dettingue. — Bombardement et sounission de Tunis. — Entrevue à Francfort de M. de Noailles et de lord Stair. — Misère de Charlea VII et de sa famille. — H traite honteusement avec Marie-Thérèse.

— Humble conduite do Louis XV. — Cession de territoire faite au roi de Sardaigne par Marie-Thérèse. — Toutes les conquêtes de la France en Allemagne sont reperdues. — Des partis autrichiens pénètrent en France. — Insolente proclamation de Montzel. — Réponse vigoureuse des habitants. — Mort de madame de Vtntimille. — • Éclair de renaissante faveur de madame de Hailly. — Madame de Ghàteauroux quatrième maîtresse du roi. — Elle fait des conditions à ce prince. ^ La mort de Cétar^ tragédie de Voltaire. — Mérope, tragédie du même auteur. — Précédents, anecdotes; mademoiselle Duménil. — Origine de la haine de Voltaire pour Desfontaines.

Le cardinal de Fleury ne verra point la fin d'une guerre entreprise malgré lui ; la mort lui enlève un fardeau dont sa vieillesse était accablée. La vie de ce ministre s'est éteinte au village d'Issy le 29 janvier : il était âgé de quatre-vingt-neuf ans et sept mois.

Bien des jugements ont été portés déjà sur cet homme d'Etat : ils sont généralement trop indulgents. J'ai esquissé ailleurs le caractère de Fleury, et son ministère a justifié tout ce que j'en ai dît. A part la simplicité des mœurs du cardinal, première cause peut-être de

LOUIS XV. ISf

son irréprochable probité, il eut peu de vertus qui le recommandas* sent comme homme au respect de la postérité ; comme ministre ij n'en eut aucune. Ce n'est point par l'habileté de son administration que la France a recouvré quelque bien-être de 1726 à 1740, mais . par les richesses d'un sol privilégié de la nature et par un commerce que les intérêts de l'étranger le forcèrent d'entretenir avec nous sans que Fleury ait contribué en rien à sa prospérité. On reprochera surtout à la mémoire de ce ministre d'avoir laissé tomber entièrement la marine française précisément à l'époque où une longue paix et de faciles relations commerciales lui permettaient de la relever au mépris de la jalousie inquiète de nos voisins. Les Anglais n'eussent pu opposer aux courses de nos flottes marchandes qu'une politique tortueuse et de mauvaise foi , que des démarches fermes et franches eussent aisément déjouée ou livrée à la vindicte puissante de l'Europe, toujours intéressée à la liberté des mers. Mais cette franchise, cette fermeté, dont il eût fallu rester sans cesse armé contre une puissance qui ne voudra dans aucun temps être alliée sincère, Fleuiy ne les possédait point. Pour conserver une paix qui n'est le premier besoin des peuples que lorsqu'elle ne les froisse ni ne les humilie, ce ministre prit souvent le parti de paraître ignorer les entreprises de l'Europe contre nous. Achetant ainsi le repos au prix de notre dir> gnité, il ne chercha point à tirer raison des attentats contre la couronne de France et en laissa plus d'une fois ternir l'éclat. Le cardinal de Fleury fit la guerre de 1733 en don Quichotte après avoir laissé humilier Stanislas avec pusillanimité. Si, comme la gloire de Louis XY l'exigeait, la France eût envoyé vingt mille hommes en Pologne pour soutenir l'élection qu'elle avait préparée , elle se fût épargné dans cette circonstance et le dessous que lui donna l'empereur et les reproches mérités que lui adressèrent les Polonais, qu'elle avait armés les uns contre les autres pour les abandonner ensuite aux troubles intérieurs. Les hostilités entreprises plus tard couvrirent d'or et de sang cette tache politique sans parvenir à l'effacer, et la guerre de 1733 coûta vingt fois plus à la France que n'eût coûté la facile intronisation du roi de Pologne. * L'acquisition de la Lorraine, dont on fait un trophée à Fleury, n'est qu'une escobarderie d'autant moins digne d'éloges qu'on dépossédait un prince ami , qu'une pension d'ailleurs ruineuse pour la France ne dédommageait point de la perte d'une souveraineté. Certes,

Itt CHRONIQUES BE L*ŒIL-DE-BŒUF.

«î le gmid-duc ée Toscine «lors régnant e4l Técu viii|;t ans eacocc, François de Lorraine et le roi de France eussent fait an triste marciié.

Il faut féliciter le cardinal de s'être opposé autant qu'il Ta pu à ^rintervention de la France dans les affaires de la succession antcickienne , intervention qui nous entraine aaîoard'bni dans une snile de malheurs dont il est diftcile de prévoir le terme. Mais après œtle opposition légitime quelle misérable conduite que de justi&er aaprès d'un ennemi le parti qu'on a pris contre lui et de censurer en lui écrivant la politique dont on est devenu le moteur \ Telle a cependant été la faiblesse de Fleury... En vérité l'on a besoin de croire que ce ministre était tombé en enfance lorsqu'il a écrit au général Koaigsek pour ne pas l'accuser de trahison.

Si l'on examine le ministère de Fleur}^ dans la direction des aflaires intérieures , cet homme d'Etat parait plus bl&mable encore* D^abord sage et modéré en matière de discussions religieuses il se Inrte toul à coup k une terreur panique des jésuites, qui ne peuvent jamais être forts que de la faiblesse des gouvernements. Nous voyons le cardinri renouveler l'émission des lettres de cachet, « voulant avoir, disait-il, la paix dans l'Eglise ; » il charge de fers ces piuvres oonvtUsùjnnaires, auxquels il eût &llu se borner à donner des douches et de l'eliébore. Pour pacifier l'Eglise, c'était dans son sein qu'il fallait faire tûce les passions : le Csnatisme du dehors eût cessé avec les persécutions. Cet amour du repoa , qui dominait toutes les actions de Fleury, fut U cause d'une foule d'irrégularités, d'injustices, de malheurs réels. De là vinrent les exactions des fermiers généraux, les mauvais ^oix pour les grands emplois, la confiance du roi fourvoyée sur des intrigants, des fripons ou des sots; enfin l'impunité des coupables qui osaient élever la voix. Pendant les dernières années de sa vie surtout ie cardinal craignait tant d'être troublé dans sa douce quiétude, mt^i toutefois vouloir renoncer au ministère , qu'il ne se défendait plus ni des préventions, ni des préjugés, ni des (aux rapports ; il ne savait refuser ni une gr&ce ni une punition : Son Eminence se hâtait d'accorder tout ce qu'on sollicitait avec ferveur, de peur qu'on ne ixd lit mal k la tête en le demandant avec force. C'est ainsi que ce ministre était continuellement dupe des hommes et laissait aller les choses comme elles pouvaient. Je l'ai déjà dit, Fleury ne sera placé parmi les bienfaiteurs de la France que par des panégyristes trop indulgents; mais ce fut un ministre probe » et cette qualité est asses

rare pour qu'on puisse loi en tenir compte en admiration... Ce n'est pas l'Age d'or que le siècle où l'on doit accorder un si bel hommage à ta plus simple des vertus.

Au moment où j'écris Louis XV a trente-trois ans accomplis, et je ne croîs pas avoir encore esquissé son portrait. Je ne sais si je me trompais , mais d'année en année il me semblait toujours qu'il restait quelque chose à venir pour compléter le physique charmant de ce prince. Pattendais que sa physionomie reçût cette expression, ce reflet du sentiment sans lequel il n'est point de beauté réelle... Madame de Mailly a donné ce dernier coup de pidceau de la nature aux traits de Sa Majesté... Me voici à mon chevalet.

.Louis XV est grand ; sa taille élancée ne laisse pas présumer l'envahissement de cet embonpoint qui dépara de bonnertieure celle de Louis XIV, et la démarche du roi est aussi noble qu'aisée. Ge prince a peut-être la cuisse un peu courte , mais sa jambe est admirable. Sa Majesté porte la tète haute , et elle a raison , car il est difficile de montrer un visage plus régulièrement beau. Louis a le front élevé; ses cheveni, qu'il montre depuis que la cour renonce aux grosses et vilaines perruques , sont presque bruns ; des sourcils de la mèaDit couleur recouvrent d'un arc un peu ouvert et délicatement dessiné un grand œil toujours prêt à marier son regard bienveillant au sourire gracieux qui rarement quitte les lèvres de Sa Majesté. Le roi a la bouche fraîche ; ses dents sont belles, son teint est blanc, souvent ileuri ; enfin ce nez aquiliu , dont le type bourbonien remonte au grand Henri , complète cet ensemble de traits non moins distingué» que séduisants. Au premier abord on peut recosnaitre sur la ligure ouverte du roi cette amabilité, cette douceur qui forment le fond de son caractère : ses yeux étincelleni, si je puis m'exprimer ainsi, d'na* Amchtse que le regard ne saurait simuler quand elle n'existe pas au fond de l'àme. En effet Sa Majesté est douée d'une droiture, d^mi abandon, d'une générosité de vues qui ne se démentent jamais. Aussi rien de plus agréable que la condition des gens qui l'entourent : ce prince ne leur parle qu'avec aménité, ne leur commande qu'avec mesure. Cette même affabilité se retrouve dans ses audiences; jamais on n'entendit une parole dure sortir de sa bouche. Pourquoi Aiut-il ajouter que ces qualités débonnaires an sein desquelles Fleury n'a pas su marquer la limite où cooamcnce la faiUetsc sont souvent

1)4 aiRONIQUES DE L'ŒIL-DE-DŒUF.

cbez Lcttift XY le principe de ce début trop essentiel dans un souTerain ! Le cardinal profita le premier de cette bonté, dont il avait fait la vertu unique de son élève , pour réf^er à sa place , et malheurentemcnt Tinfluence de ce ministre , qui n'était pas sans quelque sagesse , est remplacée par celle des courtisans. Le roi a du jugement, un tact asses sûr, une certaine connaissance des hommes et des choses ; mais tout cela s'endort aisément au milieu des circonvcntians du petit coucher ou dans les saturnales des petits appartements, auxquelles je reviendrai tout à l'heure. Louis XY est d'autant moins excusable de céder aux su|jpg^stions intéressées des gens de cour, qu'il en connaît bien le danger. Plus d'une fois on l'enteqdit répéter ce propos de Charles-Quint : «r Les gens de lettres m'instruisent, les » négociants m'enrichissent et les grands me dépouillent. » Cependant notre maître dans son apathique incurie favorise peu les lettres, seconde moins encore le commerce et ne montre de sollicitude qu'à ces mêmes hommes occupés de le dépouiller. Une nuance tout à fait disparate de ce naturel doit être citée : c'est que , nonobstant les prodigalités dont Louis paye les complaisances de ses courtisans , on peut le regarder comme un des hommes les plus parcimonieux de son royaume, et j'aurai, j'en suis sftre, l'occasion de saisir son avarice sur le fait.

Possédant quelques principes superficiels des scieoces, ainsi que je crois l'avoir dit ailleurs, Louis aime à s'en prévaloir ; mais c'est avec plus d'esprit que d'ordre qu'il s'avise de son érudition : il parle histoire, géographie , physique , anatomie , botanique, presque ài la fois, et sans marquer dans sa conversation les points de connexité que

ces connaissances peuvent avoir entre elles Les vrais savants

voient trop que Sa Majesté veut paraître universelle , et ces mouvements rapides d'érudition leur laissent voir fréquemment le tuf.

J'ai signalé la franchise du roi, ajoutons pour preuve que c'est dans toute la sincérité de celle qualité qu'il croit pouvoir concilier le plaisir cl les cicrcices pieux, le culte des amours et la foi romaine. Louis XY, au milieu de ses plus grands désordres, ne manque jamais i ses prières du matin et du soir; il entend la messe avec une ponctuelle régularité; les jours fériés, il assiste aux vêpres, au sermon, au salut... Pendant les offices. Sa Majesté ne lève pas les yeux de son livre d'heures, et le mouvement de ses lèvres ne laisse pas douter qu'elle n'articule chaque mot. Enfin^ sans affecter dans la vie privée

toute raustérité bigote de Louis XIY, le roi est dévot; il professe une profonde vénération pour le sacerdoce, et blâme, même au sein de ses orgies, les esprits forts et les indévots... Cette pratique a bien son mérite : Sa Majesté y gagne la franche allure de ses plaisirs, tandis que nous y gagnons, nous, l'absence d'une cour hypocrite.

Malgré le talent que la jeune marquise de Vintimille déploie dans ses entrevues avec le roi, malgré l'amabilité de ses manières et la vivacité de son esprit, ce prince ne l'a pas eue longtemps sans chercher à lui donner une rivale. Je ne sais quelle attraction porte S» Majesté vers la famille de Nesle, mais c'est encore une sœur de madame de Mailly et de madame de Yintimillc qui a tenté l'inconstance du monarque. L'appartement de mesdemoiselles de Nesle est un nid de Grâces oii notre bon roi va les prendre dès qu'elles som^^'a^s. La dernière dénichée, plus jeune que la favorite en titre, a cepen^ dant reçu plus abondamment les dons de la nature : c'est une grosse et grande femme, à la taille forte, à la gorge rebondie, aux lèvres épaisses et aui traits communs, dont le physique forme avec le corps grélc de madame de Vintimille un contraste parfait. Au moral, ma-^ demoiselle de Nesle possède une gaieté franche et niaise , un abandon qui signifie « Tout ce qu'il vous plaira, » enfin tout le laisser aller d'un tempérament fougueux affiché par la sottise. Cet ensemble matériel piqua la curiosité libertine du roi; il voulut l'avoir, il l'eut, et donna cette troisième maîtresse à M. de Lauraguais, qui la prit aux conditions de non-possession stipulées pour madame de Vintimille.

Louis fut bientôt las d'une femme qui n'avait rien à dire dès que son amant n'interrogeait plus que sou esprit; mais, honteuse de recourir sitôt à une nouvelle infidélité. Sa Majesté conçut le projet de prolonger ses plaisirs actuels en les combinant. Un jour elle proposa aux deux sœurs de partager en même temps la couche royale, ce à quoi elles consentirent assez peu volontiers. Le roi, qui, dans ce raffinement de luxure, surpassait son bisaïeul et le régent lui-même, se félicita de cette innovation avec ses intimes courtisans. Ce prince était enchanté, disait-il , de cette transition subite de formes , de façons de procéder, d'expression passionnée; il ajoutait « qu'avec ma- » dame de Vintimille le bonheur éuit maigre et délicat, Undis j» qu'avec madame de Lauraguais il était gras et robuste* »

Ccst ainsi que s'écoule la vie de Louis XY, peadant que ses armées luttent en Allemagne avec un désavantage de plus en pJus affligeant. Cette période n'en sera pas moins un règne essentielle- "^ent glorieux f car les pensions des écrivains ne sont pas supprimées, nn beau rideau de pourpre , brodé par des panégyristes à gages de telles les actions honorables de Sa Majesté, sera tiré sur ses dérégiem^its : montrons-les donc avant que Tindulgente histoire les dén^ •uj( yeux de la postérité.

Le% petits appartewients , théâtre des orgies ordinaires, sont une Ij^rtic mystérieuse du palais de Versailles, ne communiquant avec )e surplus que par des issues étroites et presque cachées. Ce réduit délicieux est ouvert aux seuls néophytes du plaisir, dont Louis XV s etK déclaré le grand prêtre. Les fêtes nocturnes qu'on y célèbre f arcnt,, tîit^n, imaginées par mademoiselle de Charolais, fervente prè- ^*"l'sse de V^nus, et par madame la comtesse de Toulouse, dont yt n'ai pas encore parlé, quoique depuis longtemps elle fasse parler d'elle plus que le comte ne le voudrait C'est là que madame de Mailly, après avoir initié le roi aux voluptés adultères, le forma h l'intempérance et lui apprit à s'enivrer. Sa Majesté prit tellement goût à ce nouveau passe-temps, qu'elle voulut qu'à certains jours on ne sacrifiât qu'à Bacchus dans les petits appartements. Ces bacchanales, appelées p6tt (es fêtes, sont, à moins d'impérieuse nécessité, une sorte de jubilé des amours : on ne s'y occupe que de boire, avec mesure toutefois, et de manière à exciter les bons mots, les saillies, les sarcasmes même. Sous l'apparence d'une gaieté frivole, les la Trémouille, les d'Ayen, les Maurepas, les Coiguy , les Souvré, tous censeurs auui malins qu'ils sont convives joyeux , ne laissent pas de . glisser à l'oreille du roi quelques bonnes vérités critiques qui malheureusement sont perdues. Quelquefois , fatigués de faire de l'esprit, les habitués des petits appartements se livrent à des transports tout à fait bachiques. Alors les dames se retirent, et, dignes émules des buveurs anglais, les agrégés se portent de superbes défis... Cest à qui mettra son adversaire sous la table. Au terme de ces nobles combats, des serviteurs afiîdés relèvent les vainqueurs ronflant sur le plancher auprès des vaincus, et portent les uns et les autres dans lenrs lits. Pendant la faveur de madame de Mailly , elle avait coutume de rester avec les sectateurs de Bacchus quand les autres dames étaient retirées; cette nouvelle Erigone ramassait le gant des bo-

veurs, et souvent elle tombait dans la lice couronnée des pampres de la victoire... On pense bien que les domestiques s'ëgayaient beaucoup lorsqu'ils avaient à relever Tintrépide combattante, qui ne tom» bait pas toujours selon le vœu de la pudeur.

11 n'est pas inutile, pour l'iiistoire des mœurs, de dire qu'aux fêtes des petits appartements Louis XV se charge de préparer la plus grande partie des mets. Il a fait construire en conséquence , dans cette partie mystérieuse du château, une fort jolie cuisine, un four, des fourneaux. Abstraction faite de toute flatterie, les ragoûts de Sa Majesté sont délicieux; plusieurs sauces nouvelles, dont les cuisiniers de la capitale se sont donné les gants , sont réellement dues à l'ima<ginative du roi de France et de Navarre, et le royaume ne peut manquer d'être comblé de prospérités si Louis XV apporte un jour dans la science du gouvernement la moitié de Taptitude qu'il développe dans l'art de la euisine.

Après quelques heures de sommeil, les célébrants des fêtes de Baechus n'en conser^'ent plus que le souvenir. Il n'en est pas de même des fêtes de Vénus, et les dames qui participent aux mystères de la déesse n'échappent pas toujours aux conséquences de ces sacrlftces. Mademoiselle de Charolais, par exemple, a subi cette année un semblable résultat, qui n'a toutefois surpris personne. On sait que la princesse, tous les ans à peu près, fait une retraite obligée de six semaines environ , et cela sans plus de secret qu'une fille d'Opéra. Cette fois la retraite de Son Altesse a été accompagnée d'une circoiistancc qui a diverti plus que de coutume la cour et la ville. Le suisse de mademoiselle de Bourbon est un bon, gros, épais Helvétien qui n'entend pas finesse aux intrigues de sa maîtresse ; quand on venait, de la part des grands seigneurs, lui demander des nouvelles de la malade, il répondait sans façon : « La princesse se porte » aussi bien que son état le permet, et l'enfant aussi. » Du reste, la conduite de mademoiselle de Charolais est un laisser aller de famille; oft a vu que madeaMÎselle de Clermont se donnait carrière avec feu M. de Melun, qu'elle a dès longtemps remplacé en plusieurs volumes, et Mademoiselle de Sens ne favorise pas moins M. de Maulevrier- Langeron.

Il 7 eut dernièrement à Choisy , oh les deux sœurs Nesle et le roi exécnuient leur trio favori, nne scène qui &t un peu diversion à ce passe-temps. Une joUe comédie de Boursault, Eiope à la cour, ayant

été jouëe devant Louig XV, ce prince, qui ne la connaissait pas, dressa singnlîèrenient l'oreille en entendant une^ certaine scène de cette pièce. Le roi de théâtre permet à ses courtisans de lui reprocher ses défauts; mais, conformément aux us et coutumes des cours, tous s'accordent à le louer outre mesure. Un seul tient à Sa Majesté tin langage difTérent : « Sire, dit-il en beaux vers, vous aimez le vin, M vous vous grisez , et ce défaut dangereux dans tout homme l'est » encore plus dans un souverain. »

A ces mots, Louis XY se lève, impose silence à l'acteur, et déclare que la comédie qu'on ose jouer devant lui est indécente... L'expression n'était pas heureusement choisie : c'était injurieuse qu'il fallait dire, car l'allusion atteignait à brûle-pourpoint le monarque. Sa Majesté fit défendre expressément de jouer à l'avenir Esope à la œur dans aucune maison royale ; le roi a dit depuis qu'il pensait que cet ouvrage avait été mis sur le répertoire par ordre de la reine , mais qu'il n'avait jamais osé lui en parler. Quoi qu'il en soit, le coup a parlé : on ne s'est pas cuivré à la cour depuis cette représentation; nous verrons combien de temps durera ce souvenir de la honte.

Sans doute les courtisans, peuple toujours livré aux extrêmes, se sont imaginé que la moralité de Boursault avait guéri le roi même de l'usage de boire pour apaiser sa soif : voilà ce qui est arrivé au dernier courre de Saint-Germain. On a coutume de faire jiorter aux chasses de Sa Majesté une quarantaine de bouteilles de vin, dont les plqueurs, les traqueurs, les valets, gens d'ordinaire fort altérés, font leur profit dans la proportion des trente-huit quarantièmes. Le roi, pour qui l'on est censé se munir de cet approvisionnement liquide, demanda ce jour^là un verre de vin.

« Sire, répondit un officier des chasses, il n'y en a plus.

— N'en prend-on pas toujours quarante bouteilles? dit le roi saiv pris d'une si rapide consommation.

— Il est vrai, sire, mais tout est bu.

' — Qu'on en prenne donc à l'avenir quarante et une , afin que du moins il en reste une pour moi. »

On voit que l'attention du roi est loin des combats : jeune, Louis XIV savait s'en occuper en même tem)>s qu'il se livrait à ses amours ; la guerre et la beauté avaient un empire égal sur son cœur. Mais jusqu'à présent Louis XV ne ressent que la moitié de celte influence; il laisse ses généraux travailler à sa gloire.

Cependant, dès le 10 janvier, on fit tenir au roi un grand conseil au château de la Meute, dans lequel il fut résolu que les armées francises seraient recrutées et que Ton en formerait de nouvelles par l'appel des milices. Bientôt uu mouvement considérable de troupes s'opéra sur toute la surface du royaume ; un grand nombre de r^ments, complétés par des recrues, marchèrent vers l'Alsace, où se forma une armée dont le maréchal de Noaiiles prit le commandement. Quand tous les contingents que ce général attendait furent arrivés, il passa le Rhin. Détachant ensuite un corps, sous les ordres du comte de Ségur, pour aller au-devant du maréchal de Broglie, en retraite sur le Mein , M. de Noaiiles prit lui-même position sur cette rivière. Le maréchal trouva l'armée anglaise , commandée par Georges II lui-même et forte d'environ cinquante mille hommes, campée de Sellngstaal à Aschaffembourg. Cette position était périlleuse : resserrés entre le Mein et une chaîne de collines assez élevées qu'un bois épais couronnait, les Anglais se trouvaient privés de tout jnojen de développement et même de salut ; car, les Français étant maîtres du cours de la rivière au-dessus et au-dessous du camp de Georges, ce prince ne pouvait faire aucun mouvement. M. de Noaiiles conçut le projet d'affamer son ennemi ou de le forcer à mettre bas les armes, projet qui faillit avoir sa complète exécution. En effet, dans l'étrange situation où s'était mise Sa Majesté Britannique contre l'avis du comte de Stair, qui commandait en second, rien ne pouvait entrer dans le camp anglais ; après quinze jours de blocus (car c'en était un que l'armée anglaise subissait), 'le soldat ne recevait plus cfue la demi-ration ; les fourrages étaient entièrement épuisés ; on parlait de couper les jarrets à tous les chevaux : extrémité déplorable qui fkisalt jeter les hauts ciis aui troupes, mélange confus d'Anglais, d'Hanovriens, de Hessois et d'Autrichiens : rien ne pouvait donc sauver les ennemis; cinquante mille combattants devaient tomber inévitablement au pouvoir du maréchal de Noaiiles avec une tête couronnée : ce général français avait sous la main un moyen de terminer la guerre d'un seul coup... Telle est encore la situation des choses au moment où j'écris»

Tandis que des événements sans doute décisifs se préparent sur le Rhio , récapitulons ce qui s'est passé ailleurs depuis le commence» ment de la campagne. Le maréchal de Belle-Isle, parti d'Egra, où il s*ëtait arrêté cet hiver après sa retraite savante, conduisit, au prin-

temps, son armée à Spire en traversant le haut Palatinat. Ce corps, réduit à de faibles débris par la guerre, les souffrances et la faiig^ne, devait repasser le Rhin et rentrer en France pour se réoiiganiser. Quant à M. de Belle-Isie, il se rendit à Francfort à l'effet de reprendre son caractère et ses fonctions diplomatiques.

Cependant le maréchal de Broglie, combinant ses manœuvres avec celles du Bavarois Sechendorff, essayait de couvrir la Bavière; mais les efforts réunis de ces deux généraux ne pouvaient longtemps soutenir les attaques réitérées du prince Charles de Lorraine, qni leur opposait des forces supérieures, que des ressources locales grossissaient tous les jours. Refoulés vers Donavert, pays où retentit jadis le canon d'Hoechstsdt, si fatal aux armées françaises et bavaroises , Broglie attendait les ordres du roi pour se diriger dans une situation ok cet officier n'osait plus agir de lui-même. C'est à ces pressantes nécessités que répond la marche du comte de Ségur.

Au midi, la fortune des alliés se traîne languissante, et de nombreuses armées, qui pourraient battre les ennemis, n'osent rien entreprendre parce qu'elles sont disséminées. Don Philippe , rentré en Savoie, après avoir reçu un secours que le marquis de Las Minas lui amena à travers la France, a forcé le roi de Sa rdaigne d'abandonner son camp de Montmeillan : le prince piémontais a repassé péniblement le mont Cenis et le Petit Saint-Bernard. L'infant, trop faible pour s'engager dans les Etats de Charles-Emmanuel, s'est consumé pendant plusieurs mois en vaines tentatives pour pénétrer en Lombardie , oh ce prince espagnol eût trouvé des partisans et des auxiliaires; mais le Grand Saint-Bernard s'élevait devant lui menaçant, inaccessible : ce n'est qu'à d'autres Titans qu'il peut être réservé de vaincre ces rocs sourcilleux, fiers géants de la création.

De l'autre côté des Alpes une armée autrichienne s'étend depuis le Milanais jusqu'aux portes de Bologne , sans que le corps espagnol commandé par le comte de Gages puisse rien tenter contre cette ligne si prolongée et conséquemmcnt si vulnérable. Tel est le funeste effet de la neutralité orcionnee au roi des Deux-Sicilcs par l'Angleterre : une armée napolitaine s'indigne , à quelques marches de ses alliés, des honteuses entraves qui l'empêchent, non pas d'aller à leur secours , mais de courir leur donner la victoire par le concours de ses armes maintenant enchaînées.

Pendant l'espèce de repos que la position di&cile des armées donne

k TEurope, les poissances s'agitent pour imprimer ou soutenir le terrible choc qui suivra cet instant d'inaction : toute rAUemagne est en mouvement ; chaque prince y fortifie ses Etats ; ce vaste pays se hérisse de bastions , de redoute^ , de remparts , oii le bronze est prêt k tonner. Les levées se multiplient dans les Etats électoraux : cent princes, dont une pierre lancée par un bras vigoureux traverserait les possessions , réunissent leurs contingents pour former une armée où les uniformes bigarrés des soldats exprimeront bien la diversité des opinions et des intérêts de leurs maîtres... Tous ces souverains pygmées ont vendu leur alliance ou à Marie-Thérèse ou à Charles Yll; le pins offrant et dernier enchérisseur a été leur allié, le moins généreux est devenu leur ennemi , et malheureusement l'empereur de façon française n'a pu lutter de subsides avec la reine de Hongrie, qu'alimentent, sous ce rapport, l'Angleterre , Venise, la Hollande et la Prusse. Aussi les armées de cette souveraine couvrent-elles la Bohême, l'Autriche, la Bavière, Tltalie. Elle se dispose à faire marcher encore de nouvelles troupes sur le Rhin et sur la Moselle, tandis que douze mille Hanovriens ou Hessois, venant des Pays-Bas, s'avancent par Hanau pour secourir le roi d'Angleterre.

Il est aisé de reconnaître, d'après le rapide exposé que je viens de tracer, que sur tous les points nos frontières sont menacées, et que nulle part ni de fortes armées ni de grands talents ne nous oiTrent de garanties rassurantes. Mais, je Tai dit, Georges U s'est placé dans une position telle, qu'il ne peut échapper un seul de ses soldats au maréchal de Noailles : le nœud de la guerre est sous l'épée de ce général, il dépend de lui de le trancher ; il ne faut pour cela qu'on coup de main hardi, et la paix, une paix glorieuse, est conquise.

Dans la situation critique de nos armées, c'eût été déjà un événement fort malheureux qne de laisser échapper Georges U du piège ott lui-même s'était engagé ; que résultera-t-il donc pour nous de la perte d'une grande bataille sur le point même où nous devions triompher ?

Convaincu trop tard qu'il ne pouvait conserver sa position sans risquer d'y perdre son armée, le roi d'Angleterre, averti de la marche da corps qui venait se joindre à lui , se disposa à lever le camp pendant la nuit« En conséquence il fait plier silencieusement se» tentes, forme ses bataillons dans l'obscurité, et commence le mou- Tement le plui dangereux que jamais général ait entrepris.

Entre les montagnes et U rivière est le village de Dettingue , q«e partage un ruisseau profond s'échappant des collines qui dominent ce village y et dont les eaui vont se perdre dans le Mein. Cette bouignde est enveloppée d'un massif épais d'arbres fruitiers; à peine en aperçoit-on les maisons blanchâtres, que M. le duc de Noailles montre du doigt au duc de Grammont, son neveu, en lui ordonnant d'aller occuper cette position avec un détachement de douze ndUe hommes, composé de quatre brigades d'infanterie et des gardes françaises. Le maréchal vient d'être prévenu du décampement de Georges; il va ranger toute son armée en bataille dans la plaine, il chargera l'ennemi de front, tandis que l'artillerie, placée au delà de la rivière, le prendra en flanc , et que Grammont, qui l'aura laissé passer devant lui , s'élancera du ravin boisé de Dettingue pour l'attaquer à dos. Si toute cette manœuvre est faite avec précision , les Anglais courent en ce moment à leur perte. Ce défilé oit le désespoir les engage va devenir leur tombeau... Mais, soit erreur, soit impatience de com- .battre , Grammont fait franchir le ruisseau à son corps avant que les troupes de Sa majesté Britannique aient dépassé le village , et tombe prématurément sur elles. Par ce mouvement, le duc a quitté le retranchement naturel derrière lequel il se trouvait, et, au moment oii les masses anglaises s'arrêtent pour lui faire face, il ne peut former sa ligne de bataille que sur un terrain désavantageux. Cependant Grammont se trouve entièrement séparé de l'armée principale; il n'en peut au premier moment recevoir aucun secours : c'est avec douze mille hommes qu'il doit lutter contre cinquante mille. Les batteries françaises établies sur la rive opposée du Mein , et qui, dans l'exécution régulière des ordres de M. de Noailles, devaient foudroyer les ennemis, ne peuvent tirer un seul coup de canon; elles frapperaient au milieu des rangs français.

Grammont combattait donc avec un grand désavantage dans le champ dit des Coqs, Un moment les Français ressaisirent l'avantage par le concours de la maison du roi et des carabinier» , qni accoulurent de la tète du village de Dettingue. Mais bientôt les lignes épaisses des Anglais , rompues par le choc de celte cavalerie d'élite , se reformèrent et enveloppèrent les forces trop inégales qui les combattaient. Alors s'avancèrent plusieurs brigades d'infanterie française, qui , dégageant la maison du rof, lui rendirent la liberté de charger avec plus de valeur que d'ordre. La mêlée devint terrible : chevau-

légers, gendarmes, mousquetaires, chargeaient péie-mèle avec les dragons, les housards et les carabiniers. Les ducs de Chartres et de Peuthièvre, le prince de Dombes, les comtes d'Eu et de Clermont, rangés a côté des simples cavaliers , sabrèrent comme eux , jusqu'à s'engourdir le poignet. Les ducs de Biron , de Luxembourg, de Richelieu, de Ghevreuse, afin d'encourager nos brigades, s'enfoncèrent tète baissée dans les lignes ennemies. Le marquis de Puységur, furieux de voir fuir les soldats de son régiment , eu tua plusieurs de sa main pour arrêter sur leurs lèvres le honteux sauve qui peut

Malgré tant de prodiges de valeur , il fallut céder à Georges II un champ de bataille trop chèrement et trop vainement disputé... Le maréchal de Noailles ht sonner la retraite. Vingt-sept officiers de la maison du roi , à cheval , et vingt-trois du régiment des gardes avaient péri , plus de cent vingt étaient blessés. Le duc de Rochechouart, les marquis de Sabreau et de Fleury, leà comtes d'Estrades et de Rostaing restèrent parmi les morts... On y compta aussi un jeune comte de Boufflers, âgé de dix ans et demi : cet enfant avait eu la jambe broyée par un boulet ; il se la ht couper et mourut sans pousser un cri... De vieux soldats, habitués aux carnages héroïques, donnèrent des larmes à tant de jeunesse , de bravoure et de malheur. Le prince de Dombes, le comte d'Eu , les marquis de Gontaut et de Vaubecourt, les comtes d'Harcourt, de Beuvron et de la Mothe- Houdancourt étaient atteints de blessures plus ou moins graves. Les chevaux des ducs de Chartres et de Noailles avaient été tués sous

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