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Du côté des ennemis, le duc de Cumberland, fils du 'roi, avait ^té blessé; ce monarque lui-même, las de remplacer les chevaux tués sous lui , avait fini par combattre à pied comme un simple officier. En général , la perte n'était guère moins grande du côté des ennemis que du nôtre ; il resta plus de quatre mille morts sur la place, dont deux mille étaient Anglais, Hanovriens, Ilessois ou Autrichiens. Le roi voulut avoir l'houneur de dîner sur le champ de bataille dans la journée du 27 juin; mais le repas de Sa Majesté fut court. Craignant d'être attaqué une seconde fois dans la position difficile d'oii il n'était pas sorti', ce prince se retira avec précipita^ lion vers Ilanau , sans même se donner le temps de relever six cents blessés , que lonl Stair recommanda k la générosité du maréchal de Noailles, et qui furent recueillis et pansés comme nos propres soldats*
134 CHROMQUES DE L*ŒIL-DErBŒUF.
Sans doute U perte de la bataille de Dettinguc doit être attribuée à la précipitation imprudente du duc de Grammont, mais le maréchal de Noailles n'est point exempt de blâme. Ce général , au moment oU il savait que Teiécution de ses ordres allait commencer, ne &e trouvait point dans son quartier : il était allé reconnaître et btire sonder quelques gués. Lorsqu'il s'agit de marcher au secours de Grammont, il y eut du désordre, de Thé&itation; il fallut chercher le maréchal , et souvent à la guerre un moment perdu ne se retrouve plus.
Cependant, peu de jours après ce funeste événement , qui mettait la France dans le plus grand danger, Louis XY déclara qu'il était fort content de M. de Noailles. Il faut que Sa Majesté soit bien abusée ou bien indifférente, car, en supposant que le maréchal ait fait tout son devoir à Dcttingue, l'instant oii les pertes de cette journée coo* vraient la France de deuil était mal choisi pour donner des félicitations au général qui avait perdu la bataille. J'ajouterai avec chagrin que l'opinion doit opter tristement entre l'erreur et l'indifférence du roi , s'il est vrai qu'il ait dit en apprenant la fatale nouvelle : « Dieu • soit loué ! je serai délivré cette fois de l'importunité des récom- » penses. • Si ce propos, dont j'aime à douter, était vrai, Je monarque se serait trompé, car quinze cents officiers, échappés au massacre du 27 juin, sont venus, la semaine dernière , solliciter à Versailles le prix de leur présence à Dettinguc ; plusieurs d'entre eux Tout même demandé en argent. Un lieutenant de grenadiers à qui le ministre de la guerre avait donné la croix de Saint-Louis sans y joindre la pension lui dit: « Monseigneur, Votre Excellence vient d'attacher » à ma boutonnière le signe de mon courage , mais elle a oublié la » réalité de ma valeur. » Cet officier fut satisfait.
Après l'échec de nos armes sur le Mein , le maréchal de Broglie hâta sa retraite des bords du Danube vers le Nècre, retraite qu'il put terminer heureusement, grâce à la jonction du comte de Ségur. Le 9 juillet, ce maréchal , dont la conduite en Bohème avait été dig^ne d'éloges , mais que les chances de la guerre n'avaient pas favorisé ^ remit son commandement au comte de Saxe et revint en France
Dans le temps des malheurs de notre armée du Rhin, Louis XY > plus heureux dans les petites entreprises que dans les grandes, triomphait des corsaires de Tunis , qu'il avait envoyé châtier par un bom<bardement de leur ville, confié au marquis de Massiac, capitaine de
"vaisseau... Quatre vaisseaux de ligne ont suffi pour obtenir la soumission de ces barbares. La rég^ence envoya dans les premiers jours de juillet des députes à Versatiles , le roi reçut de la part de leur souvenin huit chevaux barbes d'une rare beauté ; ils plièrent le genou en signe d'humiliation , mais on ne chanta pas de Te Deum au milieu des De profundts.
C'est un singulier aspect que celui d'une ville neutre pendant les hostilités ! Le lendemain d'une bataille où , la rage dans le cœur, des hommes de guerre se sont porté de gaieté de cœur les plus terribles coups , vous les voyez dans ce lieu , assis à la même table , se versant du vin de la même bouteille, boire à la santé les uns des autres , lorsque deux jours après ils doivent de nouveau chercher à s'arracher mutuellement cette vie pour laquelle ils forment en ce moment des vœux réciproques. Il y a plus : ces vœux sont sincères , car rien ne commande l'estime comme l'inimitié du champ de bataille .. Nous avons vu qu'il n'y eut qu'un pas de l'acharnement qu'Eugène et Villars montrèrent longtemps l'un contre l'autre à l'intimité qui les unit ensuite au congrès de Rastadt. C'est ainsi que le maréchal de Noaillcs et lord Stair se virent à Francfort, trois jours après la bataille de Dcttingne : ils se félicitèrent l'un l'autre de la valeur de .leurs troupes respectives dans cet engagement. « Quant à la direction » de la campagne et du combat, ajouta le seigneur anglais, nous * avons , tout victorieux que nous sommes , plus de reproches à nous » faire que vous : votre unique faute est de n'avoir pas attendu ; M tandis que nous avons failli deux fois, d'abord en nous jetant au 9 milieu d'un danger évident, ensuite en ne sachant pas profiter de » la victoire. »
Pendant que les deux illustres amis convenaient réciproquement de lears fautes, l'empereur Charles YII, confiné à Francfort, subissait craellement la conséquence de nos revers* Sans espérance, sans ressoarces, ce malheureux prince n'obtenait de personne dans cette ville impériale la plus légère avance d'argent; lui et sa famille manquaient souvent du strict nécessaire, et reconnaissaient le triste néant de la grandeur abandonnée de la fortune. Dans cette déplorable extrémité, Charles-Albert se vit bientôt réduit à la démarche qui devait coûter le plus à son orgueil , à son honneur : il fut contraint d'entrer en négociation' avec la reine de Hongrie. L'empereur offrit de prime abord, par Torgaue du prince de Hesse, « de renoncer à toutes ses
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u prétentions sur rhéritage de la maison d'Autriehe, de déposer celle* » couronne impériale qu'il avait placée sur son front, enfin de se dé— » clarer neutre dans sa propre cause, demandant pour toute grâce^ » qu'on laissât les débris de ses troupes en Souabe, où elles seraient » re(jardées comme troupes impériales. — Mon frère Vempereur de u Bavière, répondit ironiquement Marie-Thérèse, s'y prend avec une » politesse trop complète pour que je puisse le refuser. » Et sur-lechamp un armistice fut conclu à ces étranges conditions entre les. deux compétiteurs.
Le roi, par une ordonnance du 10 juillet, avait appelé sous ie» drapeaux une nouvelle levée de trente-six mille hommes, lorsque le maréchal de Belle-Isle lui marqua de Francfort la suspension d'hostilités signée entre Charles Vil et Marie-Thérèse. Tout ausùtdt Sa Majesté fait déclarer à la diète de l'Empire a qu'ayant appris que i> l'empereur et la reine de Hongrie étaient en termes d'accommo- » dément, et voulant donner au corps germanique un nouveau témoi- » gnage de son amour pour la paix , il rappelait ses armées, qui n'é- » taient entrées en Allemagne qu'en qualité d'auxiliaires... «Auxiliaires soit ; mais le caractère de haut protecteur a tellement percé dans la conduite de Louis XY au moment où sa main décernait la couronne impériale , qu'on devait peu s'attendre à un retour si humble... On voit que Sa Majesté manque de ces conseils qui dirigèrent si dignement le règne de Louis XIV du temps de Colbcrt et Louvois. Il est pour les rois deux espèces de grandeur : l'une, inhérente au tr^ne, appartient h l'héritage que le souverain reçoit par la grâce de Dieu , l'autre naît de la conduite personnelle du prince; et cette dernière, il faut bien le dire, est pour l'ordinaire inspirée par des sujets qui se sont donné la peine d'étudier les lois de la sagesse. C'est là le côté faible de la souveraineté : dame nature ne s'arrête point aux vanités de la terre; elle ne crée nulle part des êtres privilégiés dans leur organisation... il n'y a pas une molécule, pas la moindre émanation spirituelle de plus dans un potentat que dans un berger... Je crois que cette mère du genre humain est roturière par inclination.
Tandis que Louis XY renonçait d'une manière presque servile au rôle brillant qu'il s'était attribué en 1741, la reine de Hongrie récompensait l'alliance du i*oi de Sardaigue en lui cédant une partie du territoire qu'il convoitait. Ce prince, du consentement de l'Angle»
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terre y que cette affaire ne concernait point , recevait plus de moitié du Yigevanasque, la ville de Plaisance et le Pavesan. La cession de ces possessions à Charles-Emmanuel fut constatée par un traité signé à Worms le 1 3 septembre.
A cette époque toutes les conquêtes faites en Allemagne par les généraux de Louis XY étaient perdues : Braunau et Straubing avaient capitulé; Egra, ou le maréchal de Belle-Isle avait laissé une garnison française, venait de retourner à Marie-Thérèse; le marquis d'Hernouville , qui commandait dans cette place , est prisonnier de guerre avec ses troupes. Plus heureux à Ingolstadt, M. de Granvilie a pu du moins obtenir une capitulation honorable. En un mot , quand le roi ne se fût pas engagé spontanément i retirer ses armées des Etats impériaux, elles eussent été forcées de repasser le Rhin par la puissance~des événements.
Cependant Charles-Albert, première cause des hostilités dont la suite peut devenir si dangereuse pour nous, laisse retomber sur la France tout le faix de la guerre. Georges II , sous le manteau d'une neutralité perfide, commande aux portes du royaume une armée por^ tée k soixante-dix mille hommes par la jonction de vingt mille Hollandais, tandis qu'une escadre anglaise ferme le port de Toulon, nonobstant les profondes révérences que l'ambassadeur de Sa Majesté britannique prodigue au grand lever de Louis XY. D'un autre côté, le roi de Prusse et l'électeur de Saxe, maintenant alliés à la reine de Hongrie, se tiennent prêts à marcher contre nous, comme le fait l'Angleterre, c'est-à-dire sans déclaration de guerre. Ainsi, pour la première fois sans doute, nous voyons les appartements de Yersailles remplis des ministres de ces puissances qui s'apprêtent de toutes parts il s'élancer en armes sur nos provinces : l'Europe n'eût pas joué ce jeu avec Louis XIY.
La campagne se ferme au nord sous de tristes auspices : le prince Charles, établi dans une ile du Rhin , près de Yieux-Brisach , poussa au mois de novembre le partisan Montzel et ses aventuriers sur nos frontières, d'oii ce chef de pillards osa répandre un manifeste adressé aux provinces d'Alsace, de Bourgogne et de Franche-Comté, dans le but de les Csire rentrer sous la domination autrichienne. Montzel, joignant la menace aux sollicitations, déclarait aux habitants qui seraient pris les armes à la main qu'il les ferait pendre après les avoir obligés à se couper eux-mêmes les oreilles et le nez. Les peuples des
tn CHROmQUElS DE L'OElIr-DE-BŒOP.
pvoTUce* êb cette ftlr^ce procIanatMm était ftnreone y répon^rent h pea prêt en cet termes : « Les arnes qve imos aviMu prises, bri- » garni, sont asscx fortes ponr noas donner le pouToir de- te bcavcc » Si loi ou tes dignes satellites tombez en nos mains , nous ne vont » couperons ni les oreilles ni le nés, mais le eoa; et, plas complai- » sants que toi, brigand, nous prendrons ee soin nons-mèraes. Viens, » nous t'attendons. » Montscl ne riposta à cette ëneigiqne réponse que par une fuite prëcîpilée; mais elle ne put l'être asses cependant pour que sa troupe ne (àt pas poursuivie par les attroupements dont il avait excité l'indignation. Un grand nombre de ses bandits resté» rcnt sur les terres de France, on eut pitié de ceni qui n'étaient que blessés; mais leur commandant,* chassé comme une bète féroce, fat contraint de se précipiter dans le Rhin pour édiapper à Ja fureur des XK>ursuivants , qui le virent avec un farouche plaisir teindre de son sasig les flots argentés qu'il coupait en nageant. Trois mille grenadiers autrichiens, qui dans le même temps avaient passé le Rhin non loin de l'ile de Reignac et s'étaient avancés jusqu'à Rhinville, y furent attendus par les brigades de Champagne et de la Sarce, que sonle» naient deus régiments de dragons. Ce corps autrichien, taillé en pièces, ne repassa le fleuve que dans la proportion d'un quart. Le prince Charles, ayant rallié ce débris, leva son camp, et se rapprodîka des Anglais cantonnes dans le Brisgaw.
Ces petite avantages sont loin d'être rassurants, lorsque noos voyons étinceler de l'autre c6té du Rhin une longue forêt de mousquets qni s'étend depuis la Suisse jusqu'aux champs honides de la Hollande. L'indifférence du roi n'est cependant excitée ni par cet aspect mena» çant, ni par la présence de ces ambassadeurs qui dans sa propre cour semblent le braver. Naguère ce prince n'eut de regrets que pour non dame de Yintimille, morte d'une suite de couches; maintenant Su Majesté n'éprouve que le besoin de remplacer la défunte favorite, car les charmes robustes de madame de Lauraguais ont déjà perdu tout leur crédit. La marquise est peu regrettée à la cour : la faTeor extrême dont elle y jouissait ne fut utile qu'à elle seule, et Ton croît même que le penchant qu'elle avait à nuire pourrait bien avoir abrégé sa vie. Des soupçons ont plané sur la mémoire du cardinal de Fleury, qui , dit-on, fut effrayé, dès le débat de madame de Yintimille, des conséquences probables de ses menées ambitieuses. Mais cette accusation me paraît dépourvue de toute vraisemblanee : le cardinal est
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iBMt depuis plus de dix mois, la maîtresse du rèi moarut il y en a moins de quatre, et Ton a peu d'exemples, je crois, que l'homme le plus mëebant ait lë^^né ses vengeances par testament.
On a cru un moment que l'étoile de madame de Mailly allait briller d*iui nouvel éclat. Cette favorite, ressaisie par le péché s«r le d<»maine de la pénitence, avait reparu à Versailles; elle était, avec la princesse de Charolais et la comtesse de Toulouse, de toutes les pai^ lies du roi ; mais le règne renaissant de cette maîtresse émérite ii*a été qu'un éclair. Sa Majesté a découvert encore une rose au rosier galant de la maison de Nesle : une quatrième sœur du nom de Tour* nelle a, par son grand œil vif et spirituel, captivé toute l'attention de Louis XV. La marquise de Tournelle est d'ailleurs d'une blancheur ébloiifeante, ses traits ont de la déliaatesse, sa taille est élégante, son maintien noble et décent; tout en elle justifie la noûveUte passion du roi. Mais la marquise ne s'est point rendue à discrétion; une capitulation en bonne forme a précédé sa défaite. Yoici les princtpaux articles du traité tels qu'Us ont été soumis au royal conquérant par le due de Richelieu, son premier gentilhomme de la chambre, érigé en ministre plénipotentiaire auprès de la beauté convoitée :
« 1<^ Ma sceur Mailly sera éloignée de la cour et renfermée dans un couvent;
» S* Mon titre de marquise sera changé en celui de duchesse, avec les honneurs et distinctions attachés à cette dignité ;
9 30 Le roi me fera un sort tel qu'aucun événement ne pui^ m'en priver, et ma fortune sera indépendante de toutes les variations qui snrviendraient dans les inclinations de Sa Majesté ;
» 4* Si je deviens favorite, le roi se mettra à la tète de ses armées, ne voulant point être accusée d'avoir détourné ce prince des devoirs de la royauté. 9
D n'est aucun souverain qui ne doive se soumettre li la ^bzeraineté de l'amour s'il a reconnu son pouvoir : toutes les conditions de la marquise de Tournelle ont été acceptées; elle est duchesse de Ck^ teauroux; un patrimoine considérable lui est assuré; cette excellente sœur a obtenu que madame de Mailly fût jetée dans un cloître; et, nouvelle Agnès Sorel , la favorite débutante a obtenu de Louis XV qu'il saisit l'épée de Charles YII, bien qu'il n'en ait pas précisément ^ les inclihations guerrières.
140 CHRORIQUES DB L*ŒIL>DE-BŒUP.
A ce prit , U ducliesse a livré le trésor de ses charmes au galant monarque ; elle a été reconnue grande prêtresse des mystères célébrés dans les petits appartements ^ et mesdames de Toulovse et de Cbarolais ont juré foi et hommage à cette nouvelle souveraine des plaisirs.
En attendant que le roi de France voie naître des lauriers au milieu des myrtes qui l'environnent, parlons de ceux que Voltaire moissonne k pleines mains sur la scène tragique. Je mentionnerai peu la Mort de Cé$ar, véritable tragédie de collège, que Voltaire fit jouer d'abord sur le théâtre qui lui convenait, c'est-à-dire aux collées d'Harcourt et de Mazarin. Cet ouvrage, comme tous ceux de son auteur, se distingue par une brillante versification; mais lorsque la première des passions théâtrales, Tamour, n'est point employée comme ressort, il faut autre chose qu'une conjuration en dialogues pompeux pour remplir un cadre tragique, même réduit à trois actes, et personne ne produira ni terreur ni pitié avec une révolution politique opérée par sept à huit personnages sur une surface de doose pieds carrés. Disons-le sans détour, le tragique bien pénétré des ressources de son art s'interdira toujours les sujets oii des masses populaires doivent agir aux yeux du spectateur; point de représentation dramatique sans illusion, et jamais on n'en produira à l'aide des comparses, mécaniques vivantes aux gages de huit cents francs. L'âme de la multitude, révélée par cette expression passionnée qui rougit ou pâlit tous les visages, qui montre un feu étincelant dans tous les yeux , il ne faut point en demander le jeu à des gens toujours prêts à répondre : « On ne nous paye pas assez cher pour rougir, pleurer ou » pâlir. » Le succès de la Mort de César, représentée cetfe année au Théâtre-Français , a été froid comme cette tragédie elle-même.
Mais quelle éclatante revanche Voltaire obtient par les applaudissements donnés à Mérope, dont notre scène s'enrichit en 1743 ! Avant de parler de cette tragédie digne de figurer à côté de Zaïre et de Mahomet, disons que Voltaire n'est pas le premier poète qui ait traité ce sujet, car on doit accorder à chacun la part de gloire que ses travaux réclament. VAmasis de la Grange-Chancel, jouée en 1703, offre la donnée principale de Mérope : l'action est la même au fond , quoique disposée différemment; tout porte donc à croire que Voltaire doit cette inspiration à l'ancien page de la princesse de Conti. Ajoutons en passant que Phares dit à Sésostris, dans Amasis, que sa mère
Ne recouvra ses seos que pour envisager
Cinq fils que sur le marbre on venait d'égorger;
et que Henri IV dit dans la Henriade :
Et je n'ouvris les yeux que pour envisager
Les miens, que sur le marbre on venait d'égorger ^
Preuve qu'il a paru plus d'une fois commode à Voltaire de faire des emprunts à la Grange-Ghancel.
Sous le titre même de Métope, les comédiens italiens jouèrent en 1717 une tragédie du marquis de Maffey, où Voluire puisa encore quelques idées. Je doute qu'il en ait tiré de la Mérope représentée à Londres en 1 731, et dans laquelle le poêle anglais avait encadré une intrigue amoureuse ridiculement tissue, sans être toutefois le plus ridicule épisode de la pièce. Egisthe, encore inconnu, est tiré de sa prison par une fille d'honneur amoureuse de lui; conduit devant la reiue sa mère, il se dispose à débiter de belles maximes étrangères au sujet, lorsqu'à sa grande surprise cette princesse lui présente une coupe de poison, et lui dit : « Bois, ou je poignarde ta maîtresse. » Le prince, en galant chevalier, avale le fatal breuvage ; on l'emporte. Mais au moment où le spectateur croit Egisthe enterré, le voilà qui revient tout à coup, au cinquième acte, raconter à Mérope qu'il est son fils et qu'il vient de tuer le tyran. « Une amie de ma maîtresse, « ajoute-t-il , avait mis du jus de pavot au lieu de poison dans la 9 coupe que vous m'avez présentée ; je n'étais qu'endormi quand on * m'a cru mort. En m'éveiliant j'ai appris que j'étais votre fils (cornai ment? Dieu le sait), et sur-le-cùamp j'ai tué le tyran.— -Vous avei » bien fait, » répond la reine. Et la toile tombée
Quelles que soient les sources auxquelles l'auteur de la Mérope nouvelle en a puisé le sujet, c'est ce qu'il a mis de son propre fonds dans cet ouvrage qui séduit, charme, entraîne. Le rôle de Polyphonte est une des belles créations de la scène tragique , et il appartient tout entier à Voltaire. Jusqu'ici nous n'avions vu que des tyrans furieux ; celui-ci a de la noblesse , de la grandeur : conséquemment ce caractère approche de la vérité, caria tyrannie ne peut émaner d'une
■ Le sujet de Mérope avait été traité dès 4642 par Gilbert sons le titre de Thiléphonte et PhUoclét; il le fut ensuite par la Chapelle sous celui de ThilipK<mt€ seulement. En6n une Mérope de M. Clément , de Genève , avait été présentée aux comédiens avant celle de Voltaire, et, si l'on en croit ce Clément, l'illustre poète aurait usé de stratagème pour en empêcher la représentation.
fimc vulgaire, l^istfae ressemble souvent ii THippolyte de Racine; mais il y a cependant quelques traits originaux dans cette Imposante figure , particulièrement au cinquième acte. Le jeu supérieur de mademoiselle Dumesnil couvre ce que le rôle de Mérope offre quelquefols d'indéterminé ; les spectateurs ont applaudi surtout une innovation que cette excellente actrice s'est permise dans Tentrainement de rinspiration. Par une fausse interprétation de l'art, tous les pas de l'acteur tragique étaient mesurés et cadencés ; madenoiseUe Dumesnil, la première, a couru sur la scène en a'écrîant :
Arrête 1... c'est mon filsl
Le public a prouvé par ses accUmations que les mouvements spontanés de la passion valent mieux au théâtre que les conventions de récok.
L'ensemble de Mérope laisse beaucoup h désirer ; Voltaire , dans cette composition si remarquable à tant d'égards, ne s'est pas encore mis au-dessus des intrigues de comédie qui déparent ses autres tragédies ; toute la pièce roule sur un mystère de naissance invraisemblable, et découvert d'une manière peu satisfaisante.
Telle qu'elle est , c'est-à-dire masquée de séductions encbanlercsses, la pièce nouvelle a été reçue avec un enthousiasme qui pauera à la postérité. Le grand talent de Voltaire est de donner tant d'ouvrage à l'admiration, que l'âme n'a pas le temps de demander à être intéressée : avec ce précieux don , ce poète, rempli d'adresse, de' goût et de chaleur, fera constamment oublier qu'il manque souvent d'invention.
On vit après la première représentation de Mérope une cirooi^ stance entièrement nouvelle au théâtre : le parterre demanda Pantcur à grands cris, et exigea qu'il vint en personne recevoir le tribnt de reconnaissance que les spectateurs voulaient lui payer. On chercha longtemps Voltaire , qui , menacé de cette ovation bruyante , s'était caché pour s'y soustraire ; mais , trahi par une ouvreuse de loges, il fut découvert , blotti comme un lapin de garenne dans un recoin de l'amphithéâtre. On porte l'auteur déniché dans la loge de la maréchale de Villars, et on le met en évidence entre cette dame et sa bru. Tandis que l'auteur de Mérope se répand en salutations une voix du parterre crie : « Madame la duchesse de Villars, embrassez Vol- » tvire.... a Soudain mille voix répètent cette sorte d'injonction, et
la marëcliale se prête de bonne grâce au vœu du public. Il y a dixhuit ou vingt ans, lorsque Voltaire poussait aux pieds de cette même dame des soupirs malheureux , il eAt payé bien cher le baiser qu'il venait de recevoir, Teût-il obtenu à titre d'accolade par procuration... D'autres temps, d'antres sentiments; cette faveur qui jadis eût en-> ivre les sens du poète n'a satisfait que son amour-propre : vingt ans enlèvent bien du pouvoir aux lèvres de la beauté.
Depuis ta première représentation de Mérope on a demandé l'auteur dans tons les théâtres de Paris, à la fin des pièces nouvelles, soit pour Tapplaudir, soit pour le bafouer. Heureusement les auteurs tombés peuvent toujours prévoir l'orage, et quand la foudre éclate ils se sont mis par la fuite à l'abri de ses coups.
Le triomphe que notre brillant tragique vient d'obtenir à la Comédie-Française lui fera sans doute oublier une petite humiliation qui l'a précédé. Eloigné de l'Académie française par la jalousie puissante , Voltaire, dafls le but de se faire ouvrir les portes de l'Académie des sciences, a composé les Eléments de philosophie à la portée de tout de monde, ouvrage qu'il a fait remettre soigneusement à tous les savants distingués. Le journaliste Desfontaincs rendit un compte favorable de cette production aussitôt qu'elle fut publique; mais, voulant exhaler dans son article un peu de sa bile critique , il s'en prit au titre du livre : « Parmi les fautes d'impression qu'on y re- M marque, disait-il en terminant, il en est une qu'il f;iut absolumcut j» corriger; ainsi, au lieu de lire : mis a la portée de tout le monde, » lisez : mis a la porte de tout le monde, » Cette allusion au soin que Voltaire a pris de répandre sbn ouvrage est sanglante : ce poète, qui peut-être est l'homme le plus vindicatif de la France quand son orgueil est blessé, n'oubliera jamais une telle injure, et son ressentiment sera cette fois d'autant plus légitime , qu'il a tiré Desfontaincs de Bicêtre , oii il avait été enfermé pour certain système d'enseignement que cet abbé avait voulu introduire dans l'éducation de deiuou trois petits garçons titrés.