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CHAPITRE XVIII

Madame de Tooroelle et le duc d'Agénois. — PropoMtioM secrètes de Frédéric II A

Louis XV. — Ifolifs de cette politique. — Le conseil diplomatique du canapé. — BoLoe intelligeoce à coups de canon. — Combat dans les eaux de Toulon.

t44 CHROMQUCS DE f/Œ1L-DERŒUF.

— Tentative de Cliarles-ÈdoiMiri Stiiart. — Elle échoue. — Première campagne de L4mis XV. — Succès en Flandre. -^ Mort hèrofqtte du marquis <ie* Beauvau. — Charles de Lorraine passe le Rhin. — Manifeste de Frédéric II. ^L'amiral Anaon ; réfleiiona. — Triomphe en espèces sonnantes. — Louis XT •e met en route pour l'Alsace. — Maladie du roi à Meti. — Retentissement da désespoir. — Bellei paroles de Louis XV. — Intrigues poor chasser madame de Cbàteauroux — Le battant de porte brisé. — Le respect trop bruyant. — Biil des amours. — Origine dn bien-aimé dt Valmanach. — La modestie da roi a raison. — La cour et le peuple; où se trouve la canaille? — Le maréchal de Noailles est décidément un général inhabile. — Conduite bien diflerenle du maréchal de Saxe. — Campagne héroïque dans les Alpes. — Le mot d*ionibal. — Surprise de l'antique Velletri. — Bataille de Coni. — Retraite dans la victoire. — Les cuirasses percées et les chevaux tués. — Qoelqoes avantages en Allemagne. — La fortuue se dément. — Maurice de Saxe au rang de Turenne et Condé. — Mariage du Dauphin; réjouissances. — Foi punique des Anglais.— Le naturel revient au galop. — Rappel de madame de Chàteaorooz. ^ Sa mort. — Injustes soupçons. — Essai de Richelieu pour livrer an roi la marquiae de Flavacourt. — Le marquis est intraitable.

La quatriènoe fleur du rosier de Nesle que Sa Majesté ait voulu cueillir n'était point un bouton : le nom de Toumelle est celui d'un mari bénévole dont la nouvelle favorite a répudié le modeste marquisat en faveur du titre de duchesse. Ce n'était pas la première fois que cette dame cédait à des inclinations ducales : le beau et jeune duc d'Agénois faisait fumer à ses pieds Tencens d'un amour aussi vif qu'ing^énu, dont la marquise s'enivrait avec délices. Mais M. de Richelieu lui Rt aisément comprendre que cette flamme enfantine devait s'évanouir comme un feu follet devant celle du roi; madame de Tournelle, plus ambitieuse encore qu'amoureuse, sentit toute la force 1<h gique de ce raisonnement, et M. d'Agénois, qui s'en fût pénétré moins volontiers, reçut l'ordre de se rendre à l'armée.

Le duc de Richelieu, grâce à sa qualité de directeur des faiblesses royales, doit avoir la main dans toutes les affaires de la monarchie : au sein d'une cour galante , l'agent le plus attentif des amours du prince est toujours l'homme le plus puissant. Aussi est-ce à ce seigneur que le roi de Prusse s'est adressé pour une communication d'une haute importance. Un matin , le ducivit entrer chez lui le comle de Rottambourg, qui lui remit de la part de Frédéric II un billet conçu en ces termes : « J'ai chargé le comte de Rottambourg d'une com- » mission pour vous, et je vous prie de prendre confiance à tout ce » qu'il vous dira de ma part. » — « Me voilà prêt à vous écouter,

9 monsiear le comte, » dit le favori après avoir lu. Rottambourg apprit alors à Richelieu que Sa Majesté Prussienne savait à n'en pouvoir douter que si, conformément aux projets arrêtés pour la campagne de 1744, le roi se portait en Flandre à la tète de sa principale armée, le prince Charles devait, avec les forces imposantes qu'il commandait, passer le Rhin et pénétrer en Alsace. « Or, il est un moyen » de parer ce coup , continua le diplomate allemand , sans déranger » en rien les projets du roi de France, et c'est ce moyen que je viens » vous offrir. Dès que le prince Charles aura passé le Rhin , le roi » mon maître entrera en Bohème, et produira ainsi une diversion » aussi puissante qu'inattendue. Mais , ajouta tout de suite Rottam- » iMurg, Sa Majesté Prussienne met une condition au traité qu'elle » m'a chargé de proposer, c'est qu'il sera conclu entre les deux mo- » narques, vous et moi, sans que vos ministres actuels en aient con- B naissance. »

M. de Richelieu fut enchanté de trouver l'occasion d'affaiblir le crédit de MM. d'Ârgenson, ministre de la guerre; de Poisieux, ministre des affaires étrangères, et de Maurepas, ministre de la marine , fonctionnaires dont le grave ascendant ne pouvait cadrer avec la légèreté de conduite et de vues d'un courtisan aussi superficiel. Frédéric n n'avait pas , de son côté , interdit à ces hommes d'Etat la connaissance de son ouverture sans un motif intéressé, comme la conduite qu'il se proposait de tenir. En effet, l'offre d'entrer en Bohème pendant la marche de Charles vers nos frontières était assurément l'effet d'une prévision qui se rapportait tout entière à l'intérêt particulier de la Prusse. Cette puissance, par le traité de Breslau, avait conclu une alliance défensive avec la reine dé Hongrie ; mais celle-ci, soutenue depuis par l'Angleterre, par la Sardaigne , par la Saxe , par la Hollande , a fait en Allemagne des progrès inquiétants pour Frédéric : tèt ou tard il peut avoir tout li craindre de la part de Marie-Thérèse , qui , en lui cédant la Silésie , a subi la loi d'une impérieuse nécessité. Dans cette situation, le monarque prussien doit naturellement renouer ses engagements avec la cour de Versailles , et c'est agir en habile politifpie que de revenir à nous au moment oà notre propre danger peut prêter à l'intérêt de ce prince toute l'apparence du dévouement. Une fois qnt la Prusse sera liée à notre cause, nous devrons d'autant plus volontiers servir la sienne , qu'en attaquant Frédéric Marie-Thérèse ne paraîtra combattre que notre allié, vu 0

Ue CHROmQUES DE L'OIL^DC-BŒUF.

et qu'il Mn josie de tecMirir celai qui noiu «an seeovnu. Or Sa Majesté Prusueiuie a pensé avec raison que si wi tel projet était soumis k des diplomates babiUiés à prévoie de loin les résultats, Tava»tage prochain pourrait leur sembler trop ûacertain pour justi&er les obligations futures qu'il imposerait. Car la Bobéme fut déjà comquise sans que les affaires de Marie-Tbérèse en aient beaucoup sooSert, et rien n'assure que le prince Gbailes serait rappelé des bords du Rbin par une nouvelle occupation de ce royauiae lorsqu'une marcb« persévérante vers le centre de la France rendrait la position de Lo«is XY bien autrement dangereuse que celle de la reine de Hongrie. St , à l'appui de ces considérations, on se rapp^e les calamités que l'armée française eut à souffrir, en 1741 et 1742, au cœur des Etats autricbiens, on concevra que Frédéric ait voulu cacber au conseil de Louis XY un traité dont les ministres de ce dernier eussent bientôt aperçu le côté désavantageux.

Il n'j avait point âi craindre ces réflexions contraires de la part d'un monarque dont l'esprit est peu exercé aux affaires, et que ne pourrait éclairer un favori qui ne fit jamais de diplomatie que fur l'entremise de ses secrétaires : Richelieu ne sait que séduire les femmes et se battre.

Cet ambassadeur de boudoir courut à Cboisy en quittant M. èe Rottambourg. Le roi , alors dans toute reServescence de sa passion pour madame de Châteauroux , ne songeait encore qu'à jouir du bénéfice de la convention conclue avec elle^ il ne s'occupait gnèie de la condition martiale que cette dame lui avait laite : la gloire du monarque était loin de l'esprit du tendre Louis. Richelieu se rendit cependant à l'appartement oii les anmnts étaient renfermés : en homme prudent, il eut la précaution de tourner plusieurs fois U clef dans la serrure avant d'ouvrir; mais enfin il entra. Jamais, il faut en convenir, entrevue diplomatique ne s'était présentée plus mal à propos, et Sa Majesté demanda sèchement au duc ce qu'il voulait.

« Sire, lui dit le favori, je prie Yotre Majesté de m'excuser, mais j'ai à l'entretenir d'une affaire d'Etat pressante.

— D'une affaire d'Etat, vous, monsieur de Richelieu? dit en riant la duchesse de Châteauroux.

— Oui, madame, répondit le courtisan, et je vous en demande bien pardon en ce moment.

^- Enfin, reprit le monarqae en fronçant un pea le lourcil, de quoi s'agit-il?

— Voici une lettre de Sa Majesté le roi de Prusse, poursuivit le duc, et je ne doute pas qu'elle ne soit relative à une communication qpi m'a été laite par M. de Rottambourg*

-^ Qu'en penses-vous, madame? dit Louis XY après avoir lu et*eii panant la lettM k la duchesse.

•— Mais, sire, rëpondit-Ale, je ne vols nul inconvénient à accepter les offres de Frédéric II.

^ Voyons , raisonnons-en un peu, continua le roi en se levant. »

£t le conseil s'ouvrit sur le contenu de la dépèche entre le galant Louis, sa maîtresse et son... complaisant.

« Groye^vous, mon cher duc, demanda Sa Majesté, croyez-vous que Frédéric agisse là avec franchise ?

— Certainement, sire, avec la franchise, de...

-— La franchise de cour, interrompit madame de GhAteauroui» -— Ce n'est pas de cette expression que je voulais me servir pour fiiire comprendre au roi qu'en fait de politique la franchise c'est l'Intérêt; or, Sa Majesté Prussienne est pour le moment intéressée à seconder la France.

— Pour le moment, répéta Louis XY.

— Oui, sire, et c'est tout ce qu'il faut yotr dans les relatioiis diplomatiques, oh l'on ne doit engager l'avenir qu'avec...

— Qu'avec réserve, interrompît li son tour le roi.

— Ce n'est pas assez, sire, et je cherchais un moyen décent d'avouer h Votre Majesté qu'on ne doit engager l'avenir qu'avec une sorte de perfidie.

— Ah! que dites-vous là, monsieur le duc? s'écria la favorite...

— Calmez-vous, madame; ceci ne s'applique qu'à la diplomatie.

— Eh bien , monsieur, dit Louis XY, allez en avant et travailles d'après le plan du roi de Prusse.

-^ Je suis prêt obéir à Votre Majesté, dit respectueusement le duc; mais il s'agit d'un traité, et je craindrais d'avoir trop peu l'halûtade des aflTaires pour en discuter seul les conditions.

— Oui, dans de telles conclusions, ajouta la duchesse, monsieur le duc a raison de se défier de ses propres forces.

— Voilà, reprit Richelieu d'un air piqué, un témoignage du vif intérêt que madame la duchesse prend aux affaires de l'Etat; car elle

a dai^é m'accorder toate sa confiance quand il était question de conclure un traité qui la concernait elle-même.

-^ C'est que vous étiei alors sur votre terrain, répondit la fiavoriie sans se déconcerter...

— Sans doute, répliqua le duc en jetant sur la duchesse un coup d'oeil malin , je m'occupais d'un sujet intimement connu de moL »

Devant un homme moins amoureux que Louis XY, le dernier mot du premier gentilhomme de la chamhre eût été nn trait sang;lajit; mais il échappa à Sa Majesté, qui reprit :

ff Frédéric ne veut donc pas que mes ministres interviennent dans cette convention?

— Non , sire.

— Et qui croye^vous donc que je doive vous adjoindre?

— Je proposerai à Votre Majesté le maréchal de Noailles et le cardinal de Tencin.

^ A la bonne heure, dit le roi en se rejetant sûr une ottomane avec tous les signes de l'ennui, allez leur parler de ma part, et vojex si l'on en voudra en Prusse. »

Richelieu, voyant que, malgré Fimportance du sujet, la conversa* tion obsédait depuis longtemps Louis, se hAta de sortir, et Sa Majesté reprit sans doute l'entretien, bien autrement sérieux, interrompu par l'arrivée du diplomate importun. J'ajouterai , moi qui dois voir la véritable importance là ou elle est, que Frédéric n accepu les négociations proposées par Richelieu, et qu'un traité fut conclu aussi promptement que secrètement avec ce monarque du Nord sur les bases qu'il avait lui-même assises.

Cest un vrai phénomène politique que la bonne intelligence prétendue qui règne entre la France et la Grande-Bretagne ; bonne intelligence sous l'empire de laquelle fut livrée l'an dernier la sanglante bataille de DettiAgue , où le roi d'Angleterre commandait en personne ; bonne intelligence qui n'empêche pas les Anglais d'insulter depuis deux ans les côtes de Provence avec une flotte de cinquante-deux voiles , et de tenir bloquée dans le port de Toulon une escadre espagnole de seize vaisseaux de ligne qui s'y est réfugiée après avoir jeté des troupes en Italie. Louis XIY n'aurait point souffert longtemps une paix aussi dérisoire; las enfin de la supporter, le roi, •'avisant un peu tard d'une légitime indignation , fit armer au com«^

mencement de février, dans le même port de Toulon , quatorze vaisseaux de ligne, quatorze frégates et trois brûlots, dont le marquis de Court , lieutenant général des armées navales, eut le commandement. Cet officier, d'un talent distingué, reçut l'ordre de combiner ses forces avec celles de l'amiral don Joseph Navarro, alors bloqué à Toulon, et d'attaquer l'amiral anglais Mathéus, qui croisait dans ces parages, s'i] s'opposait au passage de l'escadre alliée.

L'opposition ne manqua *pas d'avoir lieu, et le combat s'engagea le 20 février entre la flotte combinée, forte de vingt-six vaisseaux et quatorze frégates, et celle de Georges II, composée, comme je l'ai dit, d'environ cinquante deux voiles. Malgré cette inégalité de forces, la journée fut glorieuse pour les armes de Louis XV et de Philippe y : si le succès du combat resta indécis, les avantages ultérieurs ne le furent pas; car non-seulement l'escadre franco-espagaole sortit, mais les Anglais, forcés de faire radouber tous leurs vaisseaux à Mahon, ne purent empêcher MM. de Court et de Navarro de porter en Italie des provisions de bouche dont l'armée espagnole avait le plus grand besoin.

Cette expédition était la première conséquence de la détermination prise par Louis XV de déclarer la guerre à l'Angleterre et à la reine de Hongrie ; en effet , le double manifeste suivit de près. Le roi des DeuxSiciles, brisant enfin les entrave? qu'il avait reçues en 1742 de la Grande-Bretagne, se déclara dans le même temps contre elle et contre la maison d'Autriche, dont les troupes menaçaient ses Euts.

Cependant Louis XV méditait, dans le plus grand secret, une entreprise dont le succès pouvait porter la guerre au sein même de l'Angleterre et réveiller dans ce pays les dissensions civiles, plus faUles aux nations que toutes les inimitiés étrangères. Le roi avait fait venir mystérieusement de Rome, oîi il vivait dans k religion et PoubU des grandeurs, le prince Charles-Edouard, dernier rejeton des StuarU. Sa Majesté, en réveillant l'ambition assoupie de ce fils du prétendant , lui avait montré comme une occasion favorable pour faire une descente en Angleterre le moment oii les troupes anglaises étaient dispersées en Allemagne et dans les Pays-Bas , Undis que le» forces navales de Georges II se trouvaient disséminées sur toutes les mers. « Prince, avait ajouté Sa Majesté, je puis, à Tinstant où je vous » parle, réunir une flotte plus nombreuse que celle qu'il sera permis

m aux Anglais de n'opposer; un corps de troupes ooosîdérable s*a^ 9 vauce vers Dunkerque sous les ordres du comte de Saxe, l'axi de » mes meilleurs généraux; des bâtiments de transport attendent » l'armée : vous seul manquiex à rcxpédition projetée pour la ren~ » dre décisive et vous mettre k même d'en recueillir le fruit; j^ai » cru devoir vous faire appeler. Voyez ai vous voulea profiter de cette >» occasion , la dernière peut-être qui vous sera offerte pour ressaisir B le sceptre de votre père. »

Charles -Edouard, prince doué d'un caractère noble et coursgcux^ répondit au roi que tant qu'il resterait un Stuart, son devoir serait de tenter de reconquérir l'héritage dont cette maison fut injustement dessaisie , et qu'il remerciait Sa Majesté de lui offrir le mojen d'acquitter pour son compte cette dette de l'honneur.

Vingt-six vaisseaux de ligne , portant vingt-quatre mille bommes^ de débarquement, appareillèrent à Brest avec une diligence peu commune ; le comte de Roquefeuil, qui en eut le commandement^ les conduisit dans la Manche , sans qu'aucune escadre anglaise pdt s'opposer à ce mouvement. L'armée royale forma trois divisions : la première cingla vers les côtes de Kent, la seconde se pUça entre Boulogne et Calais, la troisième se tint à la hauteur de Dunkerque. Le comte de Saxe montait le vaisseau amiral. Au moment du départ les troupes apprirent que le fils du prétendant était sur ce même vaisseau à l'apparition du pavillon royal que Charles-Edouard fit -arborer.

Stuart vit pour la première fois sa patrie ; mais , hélas ! elle ne lui apparut que dans un lointain nuageux : de ce point même soufia bientôt une tempête inhospitalière qui l'en éloigna. Cette fois encore les vents protecteurs de la maison de Hanovre semblèrent, de leur baleine puissante, repousser la destinée aventureuse des enfants de Jacques II. Rejeté sur les côtes de France, M. de Roquefeuil tenta plusieurs fois par des manœuvres habiles de vaincre la résistance des éléments; mais les vents, toujours contraires, le repoussèrent constamment vers la rive française. Forcé de perdre du temps, ce marin laissa malgré lui aux Anglais celui d'armer tout ce qui se troavait dans leurs ports de bâtiments capables de porter du canon; ils iqipelèrent sur leurs côtes des milices, des bourgeois, des paysans en armes: une invasion devint impossible. Il fallut débarquer les troupes; le comte de Saxe, è qui l'on promit le bâton de maréchal, les

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conduisit en Flandre, et Charles-Edoitard rerint k Parts attendra im nouveau sourire de la fortune.

Les dispositions maritimes que suivit un si triste résultat n'avaient point empêché les armements de terre : Louis, ceint du baudrier par les belles mains de madame de Châteauroux , se disposait à marcher en Flandre à la tète d'une armée puissante destinée k soumettre la Hollande, qui se déclarait ouvertement pour Marie-Thérèse. Une seconde armée se réunissait en Alsace sous les ordres du maréchal de Goigny, afin de protéger cette province contre l'invasion présumée du prince Charles de Lorraine. Enfin le prince de Conti conduisait en Italie un corps de vingt mille hommes , dont les opérations devaient se combiner avec celles de l'infant don Philippe.

Le roi avait rejoint son armée à l'abbaye de Gesoin, après avoir visité les principales places du Pford ; il allait passer en revue cent mille hommes rangés en bataille dans une vaste plaine oh cette ligne s'étendait à perte de vue, lorsqu'on lui annonça M. de Wasnar, ambassadeur des Etats Généraux. « Montez à cheval , et suivez-moi , » lui dit le roi , qui partait au galop. L'Hollandais fit de profondes réflexions à la vue du corps imposant dont Sa Majesté le forçait d'admirer la belle tenue et les dispositions martiales. Dvit avec tme sorte d'effroi une réserve de quarante mille hommes k la tète de laquelle se trouvait le comte de Saxe , officier d'une valeur et d'une habileté renommées. Le diplomate républicain se fit aussi une terrible idée du ravage que porterait dans les rangs hollandais une artillerie composée de cent pièces de canon, qui ne cessa de tirer pendant toute la revue. Bref, l'envoyé des Etats Généraux, auquel ses instructions prescrivaient d'engager les négociations avec prudence, avec ménagement, ne crut pouvoir mieux faire que d'annoncer au roi que le cabinet de la Haye était prêt à licencier les troupes qu'il devait joindre k celles de l'Angleterre, si Sa Majesté consentait à suspendre sa marche vers la Hollande.

L'ambassadeur n'obtint point de réponse définitive; il vit an contraire la formidable armée commencer son mouvement, et fut témoin de la prise de Courtrai et de Menin. Poursuivant sa conquête avec npidité, Louis XV mit le siège devant Ypres. U se reproduisit un fait depuis longtemps étranger aux fiistes militaires : le prince de Clermont, abbé de Saint-Germain des Prés, couvert d'une cuirasse

ISa CHROmQUES DE L'ŒIL-DE-BŒUF.

et portant «ne lourde ëpée, dirigeait les principales atUqnes des ûégeanU. Rien de mieux ; le noble métier des armes n'est point compatible avec l'esprit du sacerdoce, lorsque le prêtre combat pour' la patrie et son roi; il n'y a que les hostilités suscitées par l'intolérance et l'ambition reli^euse qui dérogent à la morale de l'Evangile. Du reste, Clément XII avait accordé au prince de Clermont la permission de combattre à la tète des armées : « L'état ecclésiastique, » lui avait-il -écrit, doit être subordonné à celui de la guerre dana le » petit-ikls du grand Condé. » Ypres capitula après vingt jours de si^; le roi y perdit un brave serviteur, le marquis de Beauvaa, qui, blessé mortellement, di% aui grenadiers de Bourbonnais et de Royal-Comtois, qu'il menait à l'assaut : « Mes amis, ne vous arrhes » pas pour moi , les pionniers vont m'enterrer; vous, continues de » marcher âi l'ennemi. » Pendant que nos troupes entraient dsns Ypres, le duc de Boufflers s'emparait du Kenaque, et l'abbé de Saint- Germain poussait avec vigueur le siège de Fumes. Le comte de Saxe avait pris une position telle , qu'il couvrait toutes les opérations des divers assiégeants, sans que ni les Anglais ni les Autrichiens, postés vers Bruxelles, pussent arrêter le succès des armes du roi.

Mais ce que n'avaient pu faire les armées de Georges et de Marie- Thérèse opposées à celle du roi , une puissante diversion sur le KUin le fit : Sa Majesté apprit , au milieu de sa marche triomphante , que le prince Charles de Lorraine venait de passer ce fleuve à Spire à la tête de quatre -vingt mille hommes et d'envahir l'Alsace. On attri« bue au Bavarois Sechendorf la réussite de cette invasion , ce général n'ayant su profiter ni de l'avantage du terrain, ni des nombreux renforts qu'il avait reçus, ni de l'ardeur des troupes, pour fermer le passage au prince Charles. Quoi qu'il en soit, au moment oii j'écris, des partis autrichiens, obéissant au partisan Trcnk, qui a remplacé le farouche Montzel, dont il égale la férocité, répandent l'épouvante jusqu'en Lorraine... Le roi Stanislas a quitté Lunéville. Mais on sait que depuis les premiers mois de l'année la France, par une MlliaDce avec la Prusse, demeurée secrète jusqu'à ce jour, se prépare à opposer à la diversion entreprise en Alsace une contre-diversion dirigée vers le cœur des Etets de Marie-Thérèse. En effet un manifeste de Frédéric II annonce en ce moment à l'Europe qu'il a été conclu à Paris et à Francfort un traité entre le roi de France, l'empereur Charies VU, le roi de Prusse, l'électeur palatin et la régence de liessc-Cassel, pour

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sisfcontraindre la reine de Hongrie à reconnaître Charles-Albe ri comme f^chef de l'Empire, et à lui restituer ses Etats héréditaires. Sa Majesté lùrif Prassienne dit expressément « que sa qualité d'électeur de l'Empire » fui fait un devoir de donner des troupes auxiliaires à l'empereur a méconnu, dépossédé, combattu par la reine de Hongrie, au mépris » de l'unanimité des suffrages qui lui ont décerné la couronne impé- » riale. » En conséquence de ce manifeste, Frédéric marche sur la Bohème avec quatre-vingt mille hommes , tandis que vingt mille occupent la Moravie.

Malgré l'importance des événements militaires , les politiques du cufé de la Régence trouvent le temps de deviser longuement sur le retour en Angleterre de l'amiral Anson , qui rentra dans sa patrie le 4 juin, après avoir fait le tour du monde, voyage qu'aucun marin moderne n'avait encore achevé. Je dis aucun marin moderne, car il me parait d'une singulière légèreté de considérer comme des entreprises ou des découvertes nouvelles ce qui nous semble n avoir jamais eu lieu , parce que nous avons perdu la trace de ce qui fut entrepris ou découvert il y a quelques milliers d'années. Non , après la longue vie de l'espèce humaine attestée par tant de témoignages, il ne peut y avoir que des connaissances renouvelées : tant de générations ne se sont pas succédé sur notre globe sans avoir atteint Tapogée de l'intelligence qui fut donnée à l'homme. Dès longtemps il De put rien rester d'inconnu à ce chef-d'œuvre de la création; tout fut connu, reperdu, oublié, englouti, comme diverses races animées ou végétatives, par les révolutions de la nature. Regardons notre espèce intelligente comme reconquérant par intervalles, dans la suite des siècles, ce que nos pères ignorèrent, mais ce que leurs pères avaient su. Comment expliquer autrement cette civilisation , si cou* forme à la nôtre, trouvée dans l'empire de Montézuma, lors de la découverte du Mexique ? De qui ces Américains, séparés du reste de la terre par le vaste Océan, tenaient-ils des arts, des lois et même des sciences , comparables sous tant de rapports aux institutions de ee que nous appelons le vieux continent? Enfin quelle main enfouit aux sources de l'Ohio des médailles romaines , que les premiers voyageurs modernes qui parvinrent dans ces contrées sauvages y découvrirent, a leur indicible surprise ? Et, si l'on jette les yeux sur la carte au point ou le nord de l'Asie n'est séparé de l'Amérique septcntrio-

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a*le que par un détroit de qnelqvet lieves ; si Pan considère le rapport des phjsionomiet sur l'ane et rtiitre rire; û Pod mnaiw que ^identité des animtui fossilet trouvés dtBS les deui partie» du monde que divise ce filet d'eau glacée , tout ne porte-l-il pns è croire qu'une secousse violente ouvrit un passage k la mer au miliea des terres, et forma ainsi deux continents en quelques lienres» en quelques instants peut-être ?... Oui, tel put être le sort des babitnats de ces régions hyperboréennes, que, compatriotes, amis, parents, ils t iront tout à coup séparés pour jamais et pour jamais étrangers. Hé voilà bien loin de Tamiral Anson ; j*y reviens pour dire que cet oflicîer lit son entrée à Londres chargé de dépouilles espagnoles conquises au Pérou ; trente-deux chariots remplis d'or et d*argeBt ma reliaient devant lui : c'était un triomphe d'une réalité palpable; aussi Georges n éleva-t-il le triomphateut à la dignité de pair du royuume.

Les Anglais ne sont pas aussi heureux dans les mers d'Europe que dans celles d'Amérique : après avoir réparé leurs vaisseaux n maltraités près de Toulon, leur flotte a reparu dans U Méditerranée; mais ils n'ont encore osé tenter aucune entreprise, quoique l'escadre que nous entretenons dans ces parages soit inférieure en forcée celle de TAnglcterre. Au commencement de juillet, une flotte nombreuse, sortie de Spithead sous le commandement de sir Balchex, avait ofdre d'attaquer la division de Brest, commandée x^ar lè comte deRoebambault ; mais l'armée ennemie, dispersée par la tempête dans le golfe de Biscaye , a dû rentre bientât à Piymouth dans le plus grand désordre : le vaisseau la Victoire, monté par l'amiral, avait été submergé.

Cependant Louis XV , informé de l'invasion de l'Alsace , u suspendu ses conquêtes pour courir au secours de cette province. Ajoutons que le maréchal de Coigny, campé près de Ydssembourg, voyant dix mille Autrichiens maîtres de cette place et des lignes qui la bordent, a conçu et exécuté le projet de traverser les lignes ennemies pour rétablir ses relations avec la France , coupées par l'armée de Charles. Tout à coup cet intrépide général marche sur Ycissembour^, oh les troupes autrichiennes n'ont pas encore eu le temps de s'affermir; il attaque simultanément la ville et les lignes : on se bat sur les places, dans les rues, dans les maisons et jusqu'au pied des autels; le sang des Allemands et des Français se mêle dans les ruisseaux , le pavé est couvert de morts et de mourants. Les marquis de Clermonl- Tonnerre et de Montai , ainsi que le comte de Mortagne , firent des

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prodigeB de valeur dans cette terrible journée , oh la yietoÎK nous resta. Veissembouig et ses lignes furent reprises, mais pour un moment : toute l'armée de Charles tomba dès le lendemain sur les bras

kl maréchal de Goigny il fallut fuir..... Nous ne laissâmes dans

cette position si chèrement disputée que des cadavres mutilés et le sang dont la terre était impr^ée.

Louis XV, revenu à Dunkenfue, partit de ce point dans les derniers jours de juiUet à la tète de vingtr-six bataillons et trente-trois escadrons ; le rendez-vous général était à Mets. Sa Majesté laissait aux Pays-Bas le comte de Saxe avec environ quarante mille hommes, opposés à plus de soixante et dix mille Anglais on Autrichiens. Et cependant le brave Maurice dit à Louis XY en le quittant : « Stre, ■ j'ai déjà mesuré l'étendue de ma tAche; non-seulement je dois em-

• pécher l'ennemi de rien tenter contre moi, mais encore il faut que » je conserve le pays conquis par Votre Majesté... Sire , j'espère y

• réussir. » Le roi partit pénétré de confiance : il savait que le comte de Saxe était homme à lui tenir parole. Sa Majesté se dirigea rapidement vers le pays messin, par Saint-Quentin, Laon et Reims, précédé partout du marédial de Noailles, tandis que le duc d'Haroourt gardait les gorges de Phalsbourg.

On avait appris à Paris que l'armée qui se portait vers Meta , et dont le roi venait d'augrmenter les rations et la paye , montrait le plus ardent enthousiasme ; d'un autre côté, l'on savait que le comte de Saxe, campé sous G>urtray , paralysait toutes les opérations de l'ennemi, et lui coupait souvent les vivres. Enfin les Parisiens étaient informés qu'un envoyé du roi de Prusse, M. de Schmettau, avait assuré a Louis XV que le mouvement projeté sur la Bohème et la Moravie s'exécutait avec un plein succès.

Tout à coup une nouvelle aifreuse retentit , au milieu de la nuit, dans la capitale, comme un tocsin sinistre... Réveillée en sursaut, j'entends sous mes croisées ce cri qui me glace d'effroi : Le roî te meurt.,. U rot est mort,,. Je cours presque nue à la croisée , je l'ou^ vte, et des sanglots parviennent de toutes parts h mon oreille... Un bruit confus de chevaux, de carrosses et de piétons se mêle à ces s|> gnes de douleur. Des flambeaux se croisent rapidement dans l'obsco^ rite ; des seigneurs dont la voix m'est connue passent à pied sont buleon. Us courent, disent-Us, ches le comte de Saint^Fiorentin,

ISd CHRONIQUES DE L'ŒIL-DE-BOCOT,

qui dirige les affaires intérieures en Tabsence du roi , et qui reçoit à chaque instant des dépêches de Metz... Toutes les cloches appellent par un tintement lugubre aux prières des quarante heures, qui commencent cette nuit même... Je vois d*ici trente églises paroissiales on de communautés s'éclairer successivement : la lumière des cierges me parvient nuancée diversement à travers les vitraui coloriés, et j'entends les Chants pieux accentués ici par la voix cassée du prêtre sexagénaire, là par Torgane doux et clair des jeunes religieuses.

Le sommeil a fui sans retour de ma paupière ; l'aurore, que je n*ai pas vue depuis que mes nuits ne s'écoulent plus au sein des plaisirs, me trouve au pied de mon prie-Dieu; j'adresse au ciel des vœux pour un prince qui mérite d'être aimé, qui peut mériter d'être chéri et dont la mort nous replongerait dans tous les malheurs inhérents an règne de l'inexpérience, mais surtout aux intrigues des nouvelles créatures.

Mon mari vient de rentrer; il a vu M. de Saint^Florentin... Le roi est à la dernière extrémité. Voici des détails. Louis XY fut attaqué le 8 août d*une fièvre putride qui dès le 14 présentait le caractère le plus alarmant. Néanmoins le moral de Sa Majesté résista dans ces premiers moments aux atteintes de la maladie. Ce prince demandait à chaque instant à M. d'Argenson, ministre de la guerre, des nouvelles de l'armée du Rhin, dont M. de Noailies avait pris le commandement. Dans la matinée du 12, ce secrétaire d'Etat priait Sa Majesté de signer un ordre pour le maréchal : « Mandes-lui en » outre, dit l'illustre malade après avoir signé, que le grand Coudé » gagna la bataille de Rocroi cinq jours après la mort de Louis XDLI. » Mais la fermeté de caractère que ce mot annonçait ne tarda pas de se démentir : chez Louis XV, le naturel c'est la faiblesse.

Ce monarque avait voulu pousser l'imitation de son aïeul jusqu'au point de joindre sa favorite au bagage de son armée : madame de Châteauroux avait accompagné le roi en Flandre; sa sœur, madame de Lauraguais, était aussi du voyage, et toutes les deux suivirent Sa Majesté à Metz. J'ai dit ailleurs que la duchesse, loin d'inspirer au roi une conduite efféminée, avait fait jaillir de sa flamme amoureuse la première étincelle du beau feu de la gloire ; peut-être que sans les conseils de cette dame Louis n'eût jamais paru à la tète de ses armées. Mais si madame de Châteauroux comptait à la cour beaucoup de partisans, ses ennemis n'étaient pas moins nombreux. Ces derniers

pensèrent que It maladie du rot , le repentir, qui danà les âmes faibles nait toujours du danger, la crainte de la mozt, la sombre perspective de Tenfer, seraient autant d'auxiliaires qui les aideraient à perdre la ducbesse. Ce parti avait à Metz pour organes le duc de Bouillon, grand chambellan ; le doc de la Rochefoucauld, giand maître de la garde-robe; Tabbé de Fitz-James, évoque de Soissons, premier aumdnier, et le jeune duc de Chartres. Ce fut, comme on le pense bien, le prêtre qui se chargea de faire parler le ciel pour favoriser une intrigue de la terre, et, qui pis est, une intrigue de cour. Quand le roi se fut confessé, le prélat déclara qu'il ne pouvait absoudre ce prince qu'il n'eût préalablement demandé pardon à Dieu du scandale qu'il avait donné et qu'il n'eût chassé madame de Châteauroux. Louis XV pleura et ne répondit rien alors. Le duc de Chartres, en sa qualité de prince du sang, annonça qu'il se chargeait de parler au roi avec la fermeté convenable, et qu'il ne le quitterait pas qu'il n'eût prononcé le renvoi de sa maîtresse. En conséquence. Son Altesse se dirigea vers l'appartement de Sa Majesté ; mais le duc de Richelieu, prévenu , en avait fait fermer la porte et s'était posté en dehors , attendant l'arrivée du prince. Celui-ci ne tarda pas.

« Votre Altesse Royale ne peut entrer, dit respectueusement le premier gentilhomme de la chambre.

— Qui donc s'y opposera ?

— Moi , monseigneur ; et Votre Altesse Royale ne m'en disputera pas le droit. Sans doute les grandes et petites entrées vous sont acquises ; nàais il ne s'agit point ici de cérémonial, c'est la convenance qui fait loi.

— Précisément; et c'est dans l'intérêt de la convenance que je dois entretenir le roi.

— Je connais votre projet , monseigneur, et je suis surpris que vous songiez à faire une scène à Sa Majesté dans la situation où elle se trouve.

— Bon, bon , je ne suis pas surpris de votre opposition : il est tout

simple que le ma du roi soutienne sa p Et le prince voulut

déranger le duc , qui barrait le passage.

— Monsieur, vous ne passerez pas! s'écria le duc en traversant son ^pée sur la porte.

— Quoi! répondit M. de Chartres en écumant de rage, un valet

lit CHRONIQUES DE. MEIL-DE-BŒUF.

tel qne toi retawn U porte au plu proche parent de tm makre?... et il leva la canne.

— > Si Yons faites an moiiTement , je vous passe mon épée au travers du corps... N'oubliez pas qu'un valet de ma sorte ne -se laissera jumais ftiipper par un descendant de Gaston d'Orléans, que mon çranJ- «ncle vit plus d'une fois à ses pieds.

— Insolent! dit avec la dernière fureur le petit-fils du régent... je trouverai l'occasion de te châtier!... » A ces mots, le prince, d'un grand coup de pied sur la porte, en enfonça l'un des baltants.

On accourt de l'intérieur; Son Altesse entre et parvient sans obstacle au lit du roi.

ff Sire, de grâce, punissez ce domestique, dit M. de Chartres en montrant Richelieu; il est inouî qu'il ait prétendu s'opposer à ce que je vinsse mettre mon respect aux pieds de Votre Majesté.

— Yotre respect est trop bruyant, monsieur de Chartres, répondit le roi d'une voix affaiblie, mais vous ne devez pas avoir tort... Monsieur de Richelieu , je vous ordonne de quitter la cour. »

Le duc , qui venait d'être nommé ambassadeur en Espagne , perdît cet emploi éminent , ainsi que la grandesse et la Toison d*or, qui ne pouvaient manquer d'y être attachées. Après le départ de ce seigneur, la cabale ennemie de madame de Châteauroux n'eut pas de peine k triompher : cette dame eut ordre de quitter Metz dans la iouniée; madame de Lauraguais partagea sa disgrâce. Le peuple, touiours extrême dans sa fureur comme dans son amour, excité d*ailieujrs pur le parti de Tévêque de Soissons , s'anima à tel point contre ces sœurs disgraciées, qu'il les eût peut-être déchirées si M. le marédial de Belle-Isle ne leur eût prêté son carrosse pour sortir de la ville.

Le roi, après avoir fait amende honorable publiquement de ses faiblesses , avait été administré quand le dernier courrier est parti de Metz; Sa Majesté était au plus mal : les scènes scandaleuses qui s'étaient passées au lit du monarque, dans l'intérêt fort mal entendu de la religion, avaient aggravé son état. Et certes il ne dépendra pas des prétendus dévots dont ce prince est entouré qu'il ne succombe à une maladie que la force de sa constitution eût surmontée s'il eût été moins prêché, moins catéchisé , mais soigné avec plus de ménagement et de sollicitude.

La consternation r^ait à Paris, et gagnait de proche en proche

tontes les provinces. Les boatiques étaient fermées; les ouvriers alMDdonnaient leur travail ; une foule oisive et attristée circulait sans bat comme sans direction. A chaque instant on entendait dans les mes cette demande faite d'un accent attendri : « A-t-on des nouvelles » du roi, espère-t-on sauver Sa Majesté? » Le saint sacrement était exposé dans toutes les églises; le clergé priait nuit et jour aux autels chargés d'ex-voto, et étlncelants de mille cierges allumés par l'amour des sujets pour leur souverain. Point de jeux , point de spectacles : les transports de la gaieté et la musique#des fêtes avaient cessé partout oh la fatale nouvelle était connue. En un mot, les pleurs de toute la France confirmaient le surnom de BivunAimé que le peuple de Metx avait donné par acclamation à Louis XY dès le commencement de sa maladie.

Tout à coup le galop d'un cheval se fait entendre dans la matinée du 19, un courrier élève et agite son chapeau couvert de rubans; il approche en s'écriant : Le roi est sauvé! On le suit, on rentoure , on le presse , on l'embrasse , on l'enlève de son cheval , on le porte au-dessus des tètes jusqu'à l'hôtel de ville, où cet homme confirme la convalescence de Sa Majesté. A l'instant l'aspect de Paris change : à la démarche lente et grave des habitants qui parcouraient tristement les rues succède un mouvement tumultueux ; la foule se presse sur le parvis des temples, bientôt remplis de fidèles allant rendre grâce à l'Etemel du salut de leur roi. De toutes parts retentissent des Te Deum spontanés. Des troupes de violons s'établissent dans les carrefours; le peuple chante, danse , boit au bruit de ces orchestres improvisés , tandis que les maisons sont ornées de drapeaux , de fleurs, de branches d*arbre chargées de leur verte parure. Le soir toute la ville est illuminée; mille pièces d'artifice brillent, pétillent, éclatent, et de nombreuses fusées, en sillonnant d'une trace de feu l'espace rembruni , s'élèvent dans les airs comme les cris de joie d'un peuple enivré. « Ah! s'écria Louis XY en apprenant ces transports » d'allégresse , qu'il est doux d'être aimé ainsi ! et qu'ai-je fait pour » le mériter! » La modestie de ce prince avait raison ; mais les Français s'attachent à leur roi par devoir , par la conscience de ce qu'il doit faire pour eux : leur amour confiant récompense dans le maître que Dieu leur a donné tout le bien qu'ils en attendent.

On a pu , durant la maladie du roi , juger le peuple et les courtisans : dans cette période" d'inquiétude et de doul«ur , on voit des

f eo . CHRONIQUES DE LXEIL-DE-BŒCF.

évèques , des pairs , des princes du sang intriguer scandalensemetit à Metz pour chasser une favorite, et le choix du sacrifice fait à de prétendus scrupules religieux est tellement maladroit, qu'il frappe précisément la seule personne qui, au milieu de cette foule morale, ait inspiré au monarque des idées dignes de lui ; la seule qui lui ait dît franchement, et même au risque de fermer tout à coup la brillante carrière ouverte devant elle, qu'un roi de trente-quatre ans devait marcher à la tète de ses armées. D'un autre côté, cette tourbe populaire, cette tawxiWt à laquelle d*avides courtisans font

En la croquant beaucoup d*honneur,

elle est grave, pieuse, fervente dans son chagrin , ce n'est que dans la joie qu'elle se montre expansive, emportée; mais alors même le scandale ne déshonore point son délire, on ne l'a point remarqué à Paris pendant ces fêtes... Il s'était réfugié à la cour de Metz.

^peine le roi fut-il convalescent qu'il se disposa à marcher contre le prince Charles de Lorraine. Ce général venait d'apprendre l'invasion de la Bohême et de la Moravie par Frédéric II, et cette circonstance eût suffi pour le déterminer à la retraite quand il eût pu tenter de résister aux forces supérieures qui lui étaient opposées. Mais ce mouvement rétrograde lui-même présentait de grandes difficultés : renfermés en Alsace entre les Bavarois, les Hessois, les troupes palatines et l'armée royale, commandée par le maréchal de JSoailles, les Autrichiens ne pouvaient trouver aisément une issue pour regagner le Rhin, et l'occupation des gorges de Phaisbourg par le maréchal d*Harcourt achevait de rendre la position de Charles éminemment dangereuse. Les plus faciles combinaisons de tactique eussent empêché la retraite de l'ennemi. Mais, ici comme à Dettingue, M. de Noailles laissa échapper l'instant décisif que son collègue le maréchal de Coigny lui avait indiqué, et dont il ne pouvait profiter lui-même parce qu'il était maintenant en sous-ordre. Une marche trop lente des colonnes françaises laissa au prince allemand le temps de parvenir au Rhin , à l'aide d'une diversité de manœuvres habiles que M. de Noailles ne sut ni prévenir ni contrarier. Charles, arrivé sur la rive du fleuve, exprima sa surprise en voyant que les généraux du roi avaient négligé même de couper les ponts, disposition facile, qui, malgré toute l'habileté du beau-frère de Marie-Thérèse, eût

renda son retour en Allemagne presque impossible. A peine si dans cette marche périlleuse Farrière-garde des ennemis fut atteinte; ils quittèrent la France sans y laisser un canon. Le roi de Prusse , informé de la faute du maréchal de Noailles, faute qu'il qualifiait d*inimaginable , se plaignit hautement d'une incurie qui allait lui jeter sur les bras une armée qu'il était si facile de tailler en pièces. En effet Charles s'avança à marches forcées vers le Danube et l'Elbe, afin d'inquiéter Frédéric sur deux points à la fois. Mais le monarque du Nord savait mieux que le maréchal de Noailles calculer l'emploi du temps : Prague était prise et sa garnison, forte de dix mille hommes, prisonnière de guerre, avant que Charles de Lorraine p&t rien entreprendre contre le vainqueur.

Tandis que les fautes de l'armée du Rhin répondaient si mal aux brillants résultats que le roi de Prusse obtenait en Bohème, le comte, maintenant maréchal de Saxe, avec quarante mille hommes, continuait de paralyser en Flandre tous les efforts de soixante dix mille Anglais, Autrichiens ou Hollandais; et, du côté de l'Italie, l'infant don Philippe et M. de Conli soutenaient avec éclat l'honneur des urnes de la maison de Bourbon. Ces deux princes, après avoir passé le Var en avril, chassèrent devant eux les Piémontais, qui leur abandonnèrent successivement les châteaux d'Aspremont, d'Utelle, de ^ice, de Castel-Nuovo , de Montalban et de Yillefranche. Dans cette dernière forteresse , on eut le singulier spectacle d'une foule de matelots anglais, ayant à leur tète l'amiral Mathéus, et qui, faisant la guerre sur un théâtre nouveau pour eux, combattaient parmi les soldats du roi de Sardaigne. On allait faire prisonniers ces marins et leur général, lorsqu'ils parvinrent à franchir les remparts avec toute la dextérité de leur profession. Continuant leur marche triomphante au milieu des gorges étroites des Alpes, les troupes françaises et espagnoles ne se laissèrent intimider ni par les roches menaçantes dont ^eurs ennemis faisaient crouler sur eux d'énormes quartiers, ni ^r les précipices dont l'œil pouvait à peine mesurer la profondeur, ni par les torrents qui mugissaient aux pieds de ces hardis conquérants. Us bravaient également la double ceinture d'artillerie placée entre les rochers de ce défilé homicide, et dont les détonations continues •retentissaient au loin comme ce roulement de tonnerre que perpétuent les échos. A Château -Dauphin, qui s'élève sur un roc presque inaccessible, deux mille PiémonUis voulurent arrêter l'armée franco-

ut CHROinQUES DE LYEIL-DE-BŒUF.

ctn^Mile : « A ramiit ! t'écria k baUli 4e Gîvn... —C'est Mem 4it» » répondit ub oflîcier en sortant des rangs; à moi, mes amis! je mis » comment on se conduit qoand on arrive le premier s«r «n rempart » escaladé. . . » Cétait l'intrépide Ghevert, et dé}à ce modèle 4es braves touchait le sommet de l'échelle sur laqoelle il s'était élancé. Mes troupes n'avaient point de canons, et ceux des ennemis les fou;dMyaient. N'importe î les grenadiers de Poitou, que leurs dieCs, Ghevert surtout , excitent de la vqîk et de l'exemple , mutent dans les retranchenhcnls; plusieurs y pénètrent en se glissant dans les embrasures des pièces mêmes qui tirent sur eux. Cette attaque fut un masucre : le sang des vainfuears et des vaincus découlait en âlels de pourpre le long des murailles qu'on venait de frandiir ; une autraillede cadavres en tombait sur les soldats restés au pied du rempart... Aucun Piémontais n'échappa : Charles-Emmanuel lui-même allait trouver parmi ses soldats la mort qu'il cherchait, lorsque des mains amies vinrent l'enlever de ce lieu funeste. Mais cet obstacle si ^rieusement surmonté n'était pas le dernier : à quelque distance de Chàleao- Dauphin se trouvait un passage large seulement de quelques toises, et qu'on avait appelé les Barricades. Ce dé&lé, ou plutôt ce précipice^ oifert comme unique issue à nos troupes, était borné de chaqoe o6té par une montagne dont la cime se perdait dans la nue ; de plus, la rivière de Sture, violemment détournée de son cours, y faisait mugir ses flots resserrés et blanchissants; enfin trots retranchements et un chemin couvert, placés de l'autre côté de l'obstacle, complétaient un système de défense qui semblait insurmontable. La valeur des assaillants eût échoué contre tant de difficultés ; mais leur habileté sut les éviter : par une manoeuvre regardée comme un chePd'oeuvre de tac> tique, les Barricades furent tournées, et le château de Démont, bâti un peu plus loin sur un rocher isolé au milieu de la vallée de la Sture, ayant été emporté d'assaut, les Français et les Espagnols débouchèrent en Italie. L'armée, pendant sa marche aussi longue que meurtrière, avait souflTert toutes les privations en même temps que tous les dangers : « Soldau! s'écria le prince de Conti en imiunt » Annibal , vous aves faim , vous êtes presque nus; voilà les plaines » du fertile Piémont et de la belle Lombardie > allons conquérir ce » qui vous manque. » i

A l'autre extrémité de la presqu'île italique, le roi 5te Deux- Siciles, ayant réuni ses troupes à celles du comte de Goges, a garanti

LOUIS XV i63

ses Etats de rinvasion dont les menaçait PAatricbien Loblovitz. La campagne de Rome est devenue le théâtre de la guerre : les soldats de la France, de l'Espagne et de l'Allemagne foulent, en s'agitant sur cette vieille terre des héros, les os desséchés des guerriers romains, carthaginois ou gaulois qui reposent sous le gazon. La capitale des Volsqaes, Vêlletri, offrit le 1 1 août le même spectacle qu'on vit à Crémone sous le règne de Louis XIV. Le roi de Naples et le duc de Modène occupaient la ville antique ; ils y dormaient dans le magnifique palais de Ginettî, sur la foi d'une garnison nombreuse, lorsqu'au milieu de la nuit six mille Autrichiens, guidés par une trahison inconnue, pénétrèrent à petit bruit dans Yelletri après avoir égorgé la grand'garde d'une porte , et cernèrent silencieusement la maison cil Sa Majesté Sicilienne reposait. Sauvé par le marquis de l'Hôpital » ambassadeur de France, don Carlos court se mettre à la tète de ses troupes hors des remparts contre lesquels il va marcher. Mais bientôt on lui apprend qu'un régiment irlandais, les gardes wallones et les Suisses viennent de reconquérir la place en jonchant son paré d'Autrichiens égorgés. L'aurore éclaira le résultat de ce massacre nocturne : dans certaines rues, les monceaux de cadavres bouchaient les portes des maisons ; il fallut enlever ces obstacles sanglants pour que les habitants pussent sortir de chez eux. Le prince de Loblowitz, qui avait introduit ses Allemands à Yelletri, n'en vit pas ressortir nn seul... tous avaient trouvé un tombeau ou une prison dans ces murs héroïques. Ce général se retira aux portes de Rome , les Espagnols et les Napolitains l'y suivirent; mais il leur échappa en passant ce Tibre fangeux , qui ne rappelle plus le fleuve sujHsrbe que sillonnaient les riches galères d'Auguste et de Néron. Le peuple encapuchonné qu'on appelle encore les Romains vit du haut de ses remparts défiler les soldats de Loblovitz ; tandis que ceux de don Carlos traversaient en armes la métropole du monde chrétien, et que leur prince baicait les pieds du souverain pontife.

Cependant l'importante place de Coni avait fermé à dzz ^LiSippe et au prince de Conti la route du Milanais ; il fallait s'emparer de cette forteresse pour obtenir le succès vers lequel Us faisaient tendre leurs efforts. Au moment où ils se préparaient k former le siège de cette clef du pays des Lombards, le roi de Sardaigne les atuqua dans leurs lignes avec des forces supérieures à celles qu'ils commandaient. Mais Charles Emmanuel ne trouva qu'une défaite sous les murs de Coni ;

1€4 CHROXIQUeS DE L'ŒIL-DE-BŒUF.

il dut abandonner précipitamment le champ de bataille , y laissant cinq raille Piémontais tués pendant le combat. La place, abandonnée à elle-même, se défendit encore trois semaines ; elle allait enfin ouvrir ses portes, lonque des auxiliaires plus redoutables pour les assiégeants que le feu des remparts, c'est-à-dire d'abondantes neiges , les eaux débordées de la Sture, et ensuite un froid rigoureux, obligèrent don Philippe et le prince français à lever le siège et à repasser les Alpes, victorieux, mais affaiblis et privés de résultats.

Le prince de Conti n'est point aimé de Louis XV; l'éloignement qu'il professa toujours pour la gênante étiquette des cours, le mépris qu'i) fit constamment des maîtresses du roi ou de ses favoris servîtes, enfin la franchise d'humeur et même d'expression que Son Altesse ne songea jamais à comprimer, l'ont puissamment desservi dans l'esprit de Sa Majesté : le roi, à l'exemple de son bisaïeul, vent qu'on soit soumis avant tout à sa volonté, quand même elie se manifeste dans une erreur ou dans un défaut ; qu'on le domine, qu'on le brave en actions qu'il peut paraître ignorer, il le souffre, pourvu qu'on le respecte en paroles et qu'on rampe à ses pieds. C'est depuis Louis XIII le triste côté du caractère des Bourbons ; puisse-t-il ne pas se perpétuer, car on prend en pitié la grandeur souveraine qui ne vit que de démonstrations. Le prince de Conti, auquel je reviens, a fait glorieux sèment la guerre depuis 1741 sans avoir obtenu la moindre faveur: Louis XY ne peut surmonter, même politiquement , l'aversion qu'il éprouve pour ce parent, dont l'âme énei^ique forme un contraste si prononcé avec la sienne. Aussi dans ses rapports à la cour Son Altesse ne parle jamais d'elle , et le roi prend cette modestie au mot. Après la victoire de Coni M. de Conti obtint des récompenses pour MM. de la Force, de Senneterre, de Chauvelin, de Choiseul, de Courtin, du Chaila, de Beaupreau, qui s'étaient distingués dans cette action. Pour lui , quoiqu'il eût eu sa cuirasse percée de deux coups et que deux chevaux eussent été tués sous lui, il n'eut rien, absolument rien Tous les honnêtes gens de la cour, car il y en a quelques-uns, furent indignés... « Pardon, sire, dit un malin dans la tente M du roi M» de Souvré, gentilhomme rempli de franchise et d'audace, » il faut que je quitte Votre Majesté ; M. le prince de Conti vient de » m' écrire que toutes ses cuirasses ayant été percées par des balles et » tous ses chevaux tués entre ses jambes, il me chargeait de lui convoyer de nouvelles armes et d'autres chevaux. Je vais de ce pas

9 m'acquitter de cette commission... » Le roi fronça le sourcil, tourna le dos à M. de Souvré, et ce fut tout.

Louis XY, dont la convalescence s'était prolongée par le chagrin que lui avait causé la faute du maréchal de Noailles, voulut du moins couvrir cet échec en essayant quelque trait d*éclat ; Sa Majesté alla mettre le siège devant Fribourg tandis que le maréchal de Coigny reprenait toutes les villes frontières oil l'armée impériale avait laissé des garnisons. Le roi donna sous les murs de cette place des preuves de résolution et d'activité; lui-même accélérait par sa présence les travaux, dirigés avec une grande intelligence par le comte de Lowendal. Néanmoins le général Daunitz, qui commandait la garnison , ne capitula qu'après deux mois entiers de tranchée ouverte. La prise de Fribourg rendait nos troupes maîtresses du Brisgaw et de la Souabe; dans le même temps l'empereur Charles Yll , dont les intérêts occupaient peut-être plus Louis XV que l'intéressé lui-même ne l'eût dé^ siré, rentra en6n dans sa capitale électorale sous la protection de nôtre général tonsuré le prince-abbé de Qermont , qui s'était avancé jusqu'à Constance.

Tout portait à croire dans les premiers jours de novembre que la campagne allait se terminer à la gloire de la France et de ses alliés; la Bohême et la Moravie conquises prr Frédéric II, presque toutes nos places reprises par M. de Coigny, l'armée de Charles -Albert maîtresse de la Bavière, et ce prince rentré à Munich, tels étaient les événemen ts décisifs qui semblaient nous promettre le retour de la fortune sous nos drapeaux. Mais une alliance secrètement et nouvellement conclue entre Marie -Thérèse et le roi de Pologne, électeur de Saxe , change subitement la face des choses. Ce prince fournit vingt-quatre mille hommes à la reine de Hongrie, qui, pour prix de ce secours , lui abandonne une partie de la Silésie, qu'elle a précé* demment cédée en entier au roi de Prusse. Par cette jonction inattendue du corps saxon, l'armée du prince Charles est devenue tout à ooup plus forte que ceUe de Frédéric II ; ce monarque, forcé d'évacuer Prague le S 7 novembre, est bientôt obligé d'abandonner toute la Bohème et de rentrer dans ses Etats. Charles poursuit son ennemi, passe l'Elbe en sa présence comme il passa le Rhin en la nôtre au commencement de la campagne, et poursuit les Prussiens jusqu'aui portes de Breslau.

IM CHRONIQUES I« tYEEi-DE-BŒUF.

lUgré en viciisitudet, Louis XY a ordonné que quarante mille hommes passeraient Thiver dans les Etats éicctoraux de Mayence, de Trêves et de Cologne, pour reprendre promptement les opérations au eommenoement de la campagne de 1746. En Flandre, le maxédial et Saxe n'avait pas, au retour de ranière-saison, laissé conquérir un pied de terrain à set ennemis : opposant les combinaisons de l'homme de génie à l^ force, il s'était aidé de cet art qui sait camper ou décamper à propos, attaquer lorsqu'on craint d'être attaqué, eonqnénr quand on redoute la conquête. En un mot, Maurice de Saxe venait de se placer au rang des Tu renne et des Condé.

Après avoir donné des ordres à ses généraux, le roi revint à Paris au commencement de décembre ; il y fut reçu avec un enthousiasme inexprimable ; Sa Majesté passa trois jours aux Tuileries pour se montrer à chaque instant au peuple. Ce bon peuple! voir son prince, tel était le seul prix dont il voulait qu'on payât son dévouement el son amour. Dans le même temps, on célébra le mariage du Dauphin avec l'infante Marie-Thérèse, dont la demande avait été faite à Philippe Y par l'évèque de Rennes, ambassadeur de France à Madrid. La célébration fut faite dans celte ville le 18 décembre par le patriarche des Indes; le prince des Asturies épousa sa sœur au nom de M. le Dauphin... Cette mission ultrafratemelle fit murmurer, dit-on, les dévots espagnols, quoique ce soit bien peu de chose qu'un mariage par procuration.

On se réjouissait encore à la cour de cette alliance, lorsqu'on apprit un triste événement : le maréchal de Belle-Isle, se rendant à Berlin pour des négociations diplomatiques, fut arrêté le 20 décea^ bre dans un village de l'électorat de Hanovre, qu'il traversait sans le savoir, et fait prisonnier de guerre, avec son frère, le chevalier de Belle-Isle. L'un et l'autre ont été conduits sur-le-champ en Angleterre et sont retenus au château de Windsor, oh d'ailleurs GeorgcsH les fait traiter avec beaucoup de politesse et d'égards.

La courtoisie est une jolie chose, mais le respect du droit vaut encore mieux ; et les Anglais l'ont violé en arrêtent MM. de Bdle-Isle. Par suite de conventions faites avec tous les princes d'AUema^;ne, Frédéric II entretient dans toute l'étendue de l'Empire des de poste, lesquelles sont, par les mêmes conventions, déclarées très, couséquemment inviolables. Or, les voyageurs français, en prenant des chevaux dans Tune de ces maisons, devaient être respedéS;

«le plus, le duc de Belle-Isle a la qualité de prince de TEmpire, qui, aux jeux d'un électeur de Hanovre, devait revêtir ce seigneur françai« d'une seconde égide d'inviolabilité. Clependant la cour de Yersailles a invoqué vainement auprès de celle de Saint-James, non^ seulement le privilège des ambassadeurs et le droit des gens, mais encore le droit de la guerre. D'après ua cartel signé à Francfort en 174 S, la rançon d'un marécbal de France est &xée à cinquante mille livres, et celle d'un lieutenant général à quinze mille livres; le roi a fiât offrir les deux sommes, mais elles ont été refusées : le roi d'Angleterre retient, di^41 » MM. de Belle-Isle comme prisonniers d'Etat C'est de la bonne foi punique de nos jours, et nos voisins exceUent dans ce jétuittsme diplomatique.

Le capitaine 'd'un vaisseau marchand vit son navire assailli un jour par une terrible tempête; le navire était loin des câtes , tout espoir de salut paraissait perdu : « Ah l bonne sainte Yiei^e , dit le » marin en se jetant à genoux sur le tillac, je suis un grand pécheur; » mais si, par votre puissante intercession auprès du Seigneur, nous » échappons au naufrage, je vous promets, bienheureuse Marie, de 9 faire amende honorable au pied de l'autd et de ne plus retomber » dans le péché. » Un bon prêtre, passager sur le bâtiment, entendit ce vœu; il le rappela au nav%ateur quand il fut arrivé au port. <i Bon, » bon , que venea-vous me dire là ! répondit le capitaine , sais-jc ce » que la peur m'a fait promettre quand le sort me tenait le couteau • sur la gorge? Mais aujourd'hui je ne m'en inquiète guère, je ne » navigue rai plus. »

Il y a beaucoup de rapport entre cette histoire et ce qui arriva dernièremeo t à Versailles : le roi, bien guéri de sa maladie, s'est remémoré, en soupirant, tous les charmes de la duchesse de Châteauroux; bientdt il a voulu avoir quelqu'un pour parler de cette favorite, si cruellement disgraciée; le duc de Richelieu a été rappelé; à peine ce courtisan eut-il repris ses habitudes auprès de Sa Majesté, qu'il affecta de plaindre madame de Châteauroux : je crois même que l'adroit gentilhomme pleura.

a Sire, répétait-il souvent, ces gens^là ont abusé de la situation de Votre Majesté pour souiller sa gloire, en .vous forçant de traiter indignement une femme qui n'était coupable à votre égard que d'un cicès d'amour.

168 CHRONIQUES DE L'ŒfL-DE-BŒUF.

— Oui, je le sens bien maintenant , mon cher duc, fai été inhumain.

— Envers une beauté qui s'était montrée si humaine avec Yolre Majesté ! dit en riant Richelieu.

— Ah ! vraiment, le cœur me saigne quand f j songe.

— Votre Majesté ne saurait trop tôt rappeler la duchesse de son exîL

— C*est mon intention ; et je vous charge, monsieur le duc, de h ramener à la cour.

— Moi , sire, cela ne se peut ; il faut que justice se fasse, et nudame de Châteauroux, outragée, a droit à une réparation.

— Que puls-je faire pour qu'elle l'obtienne ?

^ Le siège de Soissons est depuis longtemps privé de son évèqve...

— Je vous entends... En effet, M. de Fitz- James néglige trop ses devoirs de prélat... Il partira demain.

— N'est-ce pas M.. le comte d'Argenson qui, de la part de Votre Majesté, porta obligeamment l'ordre d'eul à la duchesse ? Eh bien ! sire , ce ^ministre, qui a fait lé mal , doit être jaloux de le réparer; il semble naturel que ce soit lui qui porte à madame de Châteanroux sa lettre de rappel.

— Je ne serai pas fâché de lui adjoindre M. de Manrepas , qui a fortement poussé à la roue pour l'exil.

— Ma foi, sire, ce n'est pas moi qui détournerai Votre Majesté de ce parti ; M. de Maurepas est un superbe qu'on aime à voir abaisser un peu.

— J'en trouyerai le moyen, reprit le roi avec un sourire malin... Ce ministre de la marine , dont l'esprit caustique me déplaît quelquefois, sera chargé de demander à la duchesse la liste des personnes qu'elle veut éloigner de la cour.

— Ah ! sire, que l'idée est ingénieuse!... Moi, pour qu'il ne reste plus de trace de la malheureuse scène de Mets , je vais écrire au gouverneur de cette place de faire remplacer le panneau de porte que M. de Chartres a crevé d'un coup de pied.

— Vous me rappelez que ce jeune homme s'est en effet montré trop audacieux... L'air de ses terres lui sera favorable. »

Tout s'exécuta ainsi qu'il avait été convenu entre le roi et M. de Richelieu ; l'évèque de Soissons fut relégué dans son diocèse; le dnc de Chartres eut ordre de s'éloigner quelque temps de la cour ; enfin, les comtes de Maurepas et d'Argenson se rendirent auprès de ma-

LOUIS XV» le»

dame de Châteaaroax , charges d'une lettre du roi , que le premier remit en demandant à la duchesse la liste des personnes dont elle désirait l'éloîgnement : « Je la remettrai moi-même à Sa Majesté , » répondit la favorite ; je suis trop polie , messieurs , pour vous en » charger. » Cette réponse était claire ; les deux secrétaires d'Etat y virent l'avis de leur disgrâce ; mais la prévinrent-ils par un crime ? Non sans doute. M. d'Argenson est certainement un des plus honnêtes ministres qui jamais aient dirigé les affaires : l'aptitude , la loyauté, le désintéressement et la justice qu'ifa constamment montrés depuis son entrée au ministère, sont des qualités qui n'émanent point d'une âme criminelle; on a calomnié cet homme d'Etat en le soupçonnant d'avoir attenté aux jours de madame de Châteauroux par un empoisonnement. Le même soupçon a plané sur le comte de Maurepas, parce qu'il haïssait cette favorite ; c'est encore une calomnie. Ce gentilhomme a dans le caractère de la malice, de la causticité; il est enclin à la critique sévère, qu'il exerce toutefois en riant; car c'est un des hommes les plus légers de la cour ; à quel moraliste fera-t-on croire que. ces penchants conduisent à commettre des forfaits ? Ils annoncent bien plutôt un esprit qui se révolte contre les alMUy les vices et les travers : le censeur , si ce n'est point un envieux , doit trouver Ai fond de son cœur le type des vertus dont il Mâme ailleurs l'absence. Je ne dirai plus qu'un mot en faveur du conte de Maurepas : c'est le petit-iils du chancelier de Pontchartrain; on ne devient point criminel avec un tel nom à soutenir.

LfL duchesse de Châteauroux tomba malade le jour même oh les 4ettx ministres vinrent lui annoncer son rappel : voici , selon les rapporu les plus dignes de foi , la cause de cette maladie , que la mort suivit de près, béjà frappée par le retour inattendu de sa faveur, la duchesse , impatiente de voler dans les bras du roi , se découvrit, se baigna, se parfuma dans un jour critique ; la révolution que ces soins inopportuns produisirent fut prompte et fatale, madame de Châteauroux ne revit point Louis XV. On croyait cependant à Paris que cette maîtresse était déjà revenue à Versailles , et sa réconciliation avec Sa Majesté fut hautement blâmée par le peuple. « Puisqu'il a repris sa catin , disaient les poissardes, dont le cri est » le vfxcpopuli, il ne trouvera plus un Pater sur le pavé de Paris. » La duchesse ne méritait pas ce mépris : elle se rendit aux désirs du roi ; mais les conditions qu'elle mit à sa défaite suffiraient pour l^n vu 10

170 CHRONIQUES PK L'OUr-DE-BŒUF.

ûiire abtaodra , ai fon ne nyait qv'eUe im tauYeBl de PcBipîre qu'elle ayait pria sur l'esprit da rai pewlai inipîrer des voeanoldca, généreaiea, et relever celte gnndesr qui ae kiaae si Cacîleaieiit afftisaer en Iai« Les panégyristes de maduie de Chileauroux allèrent pourtant trop loin en lui faisant cette épîtaphe : /

Sans relerer Téolat de mon Ulustra sang, Oa trait seul fera vivre à JtBsais m oiteoire : MoB roi ravit le Jour pour ne raadra saon rang, UX je maora saas regrets pour lui rendre sa gloire.

La ftvorite, loin de mourir sans rcjprets, a quitté avec une douleur a»ère une vie qui allait être coukhlée de biens et d'honneuri noi»vcauz en compensation d'un moment de disgrâce que l'amour se làt efforcé de faire oublier. Du reste, la mort de la doiehesse ne rendit point la gloire à Louis XV ; car à peine eut-elle fermé les yeux, que ce prince revint à madame de Lauraguaia, en attendant, ^t-^n, que M. de Richelieu lui eût soumis la marquise de Flavacourt, cinquième maîtresse de la maison de Nesle que Sa Majesté ait recherchée* Mais le marquis de Flavacourt n'est point un homme^ traitable : il a br»» talement déclaré à sa femme que sa vie lui répondait de son respect pour les devoirs de l'hjmen. La marquise, dont l'humeur est Ictère et moqueuse, a ri de l'amour du roi et de la jalou&ie de sou mari; mais on assure que secrètement elle eût trouvé la réussite plus plaW saute que l'interdiction.

GHAPITBE XIX.

ItJft.

Mort de l'empereur Charles YII. — Uo mot sur ce prince. — La guerre continue. — Intrigues des dames de la cour pour s'emparer du cœur de Louis XV. — Mariage du Dauphin. — Portrait de ce prince et de Pinfante sa femme. — La présidente de *** et Vît galant. — Bal de l'hôtel de ville. ^ Les masques. — > Le mouchoir est jeté. — Le lieutenant général duc de Richelieu dans a«s îoDCtions de boudoir. — Madame d'Stioles. — L'infusion de tilleul. ^ La crise. — Une nouvelle favorite. — Montespan second. — Désespoir, plaintes, menaces. — Voysge sanitaire prescrit par six mousquetaires. — Hisloire de Marie-Antoinette Poisson, dame le Normand d'Etiolés. ^ Elle est créée marquai d$ Pompadour. — Dagé, héros de la papillote. — Madame Vautn et madame celle-ot. — Jalousie rétrograde du roi. — Singulière invesUgalina auprès de M. de Bridge. — En préviendrsit-il le roi oeonl ou aprèi? — Ls nouvel électeur de Bavière conclut un traité avec Marie-Thérèse. — II recon-

IXMnS XV. 17'f

nttt par ose bonteate ingratitade les seeoart domét par la Franoe à aea aleui et à son père. — Trait de perfidie de ce prince envers M. de Ségnr. <— I^Ian de campagne de la France. — Siège de Tournai. — La fièvre et la tran-» chée ouverte. — Sic vos non vobis. — Description pittoresque de la bataille de Pontenoy. — Louis XY ofTre Is paix au sein de ses victoires. — Elle est refusée. — Préc'éric II gagne la bataille de Friedberg. — Réjouissances à Ver- ■ailles. — Le Trajan de Yersailles. — Le peintre Yanloo. — L'uniforme et l'étiquette. — Election de remperear François I«'. — Gonromiement à Fraaofort de François I". — Détails ratlitaires. — Guerre maritime. —Le aaréobsl et le chevalier de Belle-Isle sont rendus par les Anglais. — L'ambition de madame de Pompadour commence à poindre. — Elle a peu l'esprit des affaires.

— Le (rëre de la favorite est emmarquhé. — Le monde j la sociétif les intimes. -— Description du petit Trianon. — Fathos galant. — Louis XY cuisinier. — Les poulets au basilic et le héros de la salade. — Le verre du roi. — Un t<iar de psge. — Le mar<|aia de Lugeac ; anecdote. — Echappée de vue en ltaU«.

— Commencement de l'expédition de Charles-Edouard Stuart en Angleterre.

— Coup d'œil eo Allemagne. — Mort des maréchaux de Broglie et de Puységur. — M. de Machaud contrôleur général. — La table mécanique de Choisy.

Louis XY n'a pas le temps de pleurer la dachessé d? Ghftteanroiiz; les grands éyënements qui se préparent à la eour de Versailles ne l«i laissent pas le loisir de draper les petits appartements de Choisj» Tandis qae les courtisans s'occupent des importantes futilités qui doivent accompagner la réception de madame la Dauphine, les hommes d'Etat médiient sur les suites de la mort de l'empereur Charles YII, qui vient de terminer à l'âge de quarante-sept ans une carrière remplie de vicissitudes et vide de prospérités. Ce prince a quitté la vie comme un homme qui dépose un fardeau ; on l'avait fait plus grand qu'il n'eût voulu Tètre ; la goutte remontée qui l'emporta l'a délivré d'un mal plus importun qu'elle : je veux dire cette puissance quel*» quefois triomphante, plus souvent vaincue et toujours malheureuse, qui depuis quatre ans lui fit regretter chaque jour la modestie de l'électorat, et peut-être l'obscurité d'un simple particulier. .

On devait penser que la mort de ce César aux moeurs bouigeoises éteindrait en Europe le flambeau de la guerre : lui seul paraissait en être la cause; les traités de Paris et de Francfort, désormaia sans objet, semblaient devoir être brûlés sur la tombe de Charles-Albert, et le rappel des armées françaises dispersées en Allemagne devait, selon les plus raisonnables présomptions , être le premier gage du retour de la paix. Mais cette paix , Marie-Thérèse la repousse, même avec l'espérance de voir placer la couronne impériale sur la tête dq

grand-duc de Toscine 8on ëpoux. Cest pour elle que cette souveraine veut r empire ; elle essayera de conserver ce brillant héritage tant qu'elle recevra les cinq cent mille guinëes que TAngleterre lui compte chaque année : un nouveau traité vient d*ètre conclu entre cette princesse , la Grande-Bretagne et la Pologne. En conséquence, les troupes françaises restent dans leurs cantonnements au delà du Rhin, et Thabile maréchal de Saxe n'abandonne aucune des positions favorables qu'il a prises dans la dernière campagne.

Un grand roi ne peut guère descendre de sa dignité jusqu'à verser des larmes sur la tombe d'une favorite , mais il n'est point indigne de lui de chercher à la remplacer : pleurer est une foiblesse; mais soumettre un cœur, c'est une conquête , et ce triomphe de boudoir a son prix dans une vie royale. Or, si Louis XY songeait à donner la survivance de madame de Château roux, vingt dames de la cour brûlaient de lui succéder et se consumaient pour attirer sur elles Vattention de Sa Majesté. Les fêtes données à l'occasion des noces du Dauphin secondèrent merveilleusement la coquetterie de saspirantes : les appartements de Versailles étaient une galerie où tous les char^ mes rivaux, étalés aux yeux du monarque, provoquaient ses désirs par un assortiment de séductions étudiées : c*était une sorte de basar d'yeux noirs ou bleus, de teints mélancoliques ou animés, de gorges plates ou rebondies, de tailles sveltes ou épaisses... Le choix pouvait s'arrêter indistinctement, partout il devait être accueilli avec empressement. Mais parlons un peu des nouveaux époux : je les ai bien examinés dans la chapelle du château, pendant que le cardinal de Rohan leur donnait la bénédiction nuptiale, le 23 janvier. L'in-faute Marie-Thérèse est une de ces femmes dont on n'aurait rien à dire si l'éloge devait se borner à vanter leurs charmes, leurs grâces et leur esprit : cette princesse me fît, à la première vue, l'effet d'une figure de marbre dont le statuaire aurait manqué les proportions; et l'intelligence divine, en animant ce corps peu séduisant, ne lui a^ donné aucune de ces brillantes qualités qui rachètent les imperfections extérieures. D faut donc, pour satisfaire au protocole louangeur des cours, se borner à dire que madame la Dauphiue a de l'élévation dans les sentiments, de la douceur, de l'aménité dans le caraclëre, et une piété extrêmement solide; ce qui veut dire, eu termes plus précis, que c'est une femme dont on ne dirait rien si elle était née dans une classe ordinaire.

Le Dauphin est un bel homme dans toute Tacception du mot, et son Ame parait aussi belle que sa personne. Son Altesse Royale a le port noble et élevé de Louis XTV avec les traits réguliers de Louis XY, à Pexception toutefois de cette expression de finesse qui distingue la physionomie de Sa Majesté. Heureux si Tamour du devoir, l'application constante, la loyauté remplie d*éq>iité que ce prince possède au plus haut degré, eussent été dirigés vers des vues nobles et généreuses! Mais l'éducation du Dauphin, comme celle du roi son père, a été circonscrite dans cette sphère de principes étroits, de pratiques dévotes, oit Tame ne reçoit aucun élan, oit les qualités vraiment royales ne peuvent éclore. Tous les germes de vertu que le fils de Louis XV portait en lui ont été resserrés, étouiïés par une piété méticuleuse que les jésuites , instituteurs des princes, ne manquent jantais de leur inspirer, parce qu^elle rapetisse dans ces illustres élèves tout ce qui tendrait à dontiner les intrigues de l'ambitieuse compagnie.

Disons-le sans détour, le couple assis sur la première marche du tr6ne de France ne serait nullement remarqué s'il vivait au milieu de la foule ; on lui décerne des hommages parce qu'il faut lever la tète pour l'apercevoir , c'est toujours la conséquence de ce principe presque aussi vieux que le monde : Les hommes ont placé au-dessus d'eiix les maîtres qu'ils se sont donnés afin de ne pas voir les imperfections qu'ils partagent avec le reste de l'humanité... La majesté souveraine peut être comparée à ces belles décorations théâtrales qui de loin uous offrent itn ensemble parfait ; qu'on s'en approche, l'éclat disparaît, le prestige s'évanouit, les coups de pinceau grossiers paraissent. >. U faut voir en perspective les décorations du théâtre et la grandeur suprême.

Parmi les agaceries imaginées par les cent beautés qui aspiraient à rhériUge galant de madame de Châteauroux , je dois citer celles d'une présidente à mortier que je ne nommerai point parce qu'elle a porté un peu loin le manège des séductions. A l'un des bals donnés à Versailles après le mariage du Dauphin le roi parut déguisé en if, accompagné de trois ou quatre seigneurs affublés du même d^uiscment. On ne tarda pas à reconnaître Sa Majesté au milieu de ce buisson vivant, la présidente surtout fut prompte à découvrir le monarque sotu sa verdoyante parure ; elle s'attacha a ses pas et le lotina pendant itn qiurt d'heure dans un langage mêlé de malice, de

174 CIIRO!«IQUES M LHEa-DE-BŒUF.

iatterie et de sovpin que le prince dut trMiTer très-«îgiiiiettif. F^ tigué de cette galanterie provocatrice, peut-être autant que d« poids de ton singulier coftnme , Louis XY se retira bientôt, suivi des ift courtisans qui raccompagnaient; et Van porta son liabillement chcx le premier ralet de chambre de service, qui avait un petit appaitement auprès de la chambre du roi. M. de Bridge, ami de cet oficier, se trouvait en ce moment avec lui ; il le pria de lui prêter le déguisement que venait de quitter Sa Majesté, ce à quoi le premier vaJet de chambre consentit. Il donna même à son ami la clef de Pappartement, afin qu'il pût venir quitter sa mascarade quand il en serait las. M. «le Bridge fut à peine dans le bal , que la présidente l'aborda , le prenant pour le roi, dont elle reconnut parfaitement le costume, qu'elle avait, à certaines marques, distingué des ift accompagnants. Les agaceries de cette dame devinrent cette fois beaucoup plus vives que la première : rambitieuse aspirante jeta loin d'elle la ^le dont elle avait jusqu'alors voilé sa pudeur. M. de Bridge, enchanté de la méprise, qu'il avait prévue, répondit avec empressement, avec chaleur, aux avances de la présidente. En quelques minutes l'amour fit un chemin prodigieux dans deux coeurs qui s'entendaient si bien; bref, l'if galant proposa à sa conquête de le suivre dans la chambre de son premier valet de chambre, dont il avait la clef. On dit non, mais d'un ton qui signifiait oui ; on eût l'air de se laisser entraîner mais le vainqueur n'employa pas à beaucoup près toute la pnisMinee de son bras pour vaincre cette résistance obligée... Petit à petit ks amants s'éloignèrent du cercle brillant, le bruit harmonieux de Im musique s'affaiblit à leurs oreilles, l'éclat des lustres disparut h leim yeux, une porte s'ouvrit mystérieusement, le couple fugitif se tnrava dans la plus grande obscurité. Hélas ! que peut opposer la vertu sans lumière à une audace qui ne se montre jamais plus habile que lors- - qu'elle attaque à tâtons?... Cette pauvre présidente crut avoir obtenn la survivance de madame de Ghâteauroux, et c'était d'un écnyer du roi qu'elle venait de faire un élu... selon l'Alcoran.

La houri de M. de Bridge , désirant que son triomphe fAt constaté aux yeux de toute la cour, voulut rentrer dans le bal en donnant le bras à l'illustre vainqueur. Mais que devint-elle lorsqu'on tiuveraant rCEil-de-bœuf elle vit le roi qui s'entretenait d'une tout antre guerre que celle oh elle venait de se laisser vaincre... M. de Bridge, prompt à saisir l'expretùon de la surprise sur le visage de su

UMJIS XV f7S

qaéte tbasëe, lai lâcha donoemcnt le bras, eafonça dana la feule Vit perfide auquel il avait dà le bénéfice de la plus douce erreur et disparut inceMamment des salons... Que pouvait ftire notre présidente? Crier au voleur pour des bontés qu'elle avait presque offertes... le parti eût été imprudent*: il lui parut plus sage de se consoler, et le mortier du président couvrit encore cela... Pour le bel écuyer, car M. de Bridge est un des jolis seigneurs de la cour, il cacha bien son escapade ; peat4tre craignit-il que la présidente n'attendît des armes d'Achille le remède trop fréquemment administré de la blessure qu'elles avaient fkite.

Cependant le trône de roses que madame de Chàteaurout laissait vacant ne paraissait pas devoir être occupé par une nouvelle souvenîne : le manège tentateur de cent beautés avait été sans succès» lorsqu'une fête magnifique fut donnée au roi , au Dauphin et à l'in- Cinte sa femme dans le vieux édifice de ThAtel de ville à Paris. Le prévôt des marchands et les échevins avaient invité à cette fête tout ee que la cour et la ville offraient de plus distingué. Ces magistrats complaisants s'étaient surtout attachés, dit-on, à réunir sous les yeux de Sa Majesté les femmes les plus belles qu'il y eût dans la ca» pitale, et Ton m'a dit depuis que beaucoup d'entre elles, figurantes roturières tirées des comptoirs de la rue Saint-Honoré et même de la rue Saint-Denis, assistaient au bal de l'hôtel de ville sur l'unique recommandation de leur jolie figure ou de leur fine taille... C'étaient là tous leurs titres de noblesse, et je puis assurer que, parées de robes de louage ou couvertes de déguisements pris ches le costumier de l'Opéra, ces jolies figurantes ne laissaient point deviner l'or faux de leur illustration. Ces petites transfuges de magasin aiguisèrent sans doute outre mesure les propos d'une galanterie expérimentée, mais à cet égard les dames de la cour allèrent plus loin qu'elles. Si l'on put reconnaître nos gentilles grisettes, ce fut encore à la modestie de leurs discours. Il faut avoir vu la foule de masques qui se pressait à l'hôtel de ville pour se faire une idée de cette agglomération con- Aise de formes et de couleurs. Jamais rien de plus bizarre ne s'était offert il mes yeux : ici des tritons agitant leurs nageoires à sec faisaient les aimables auprès des nymphes de Diane ou de Calypso, tandis que des satyres frisaient dans une chaconne leurs pieds de chèvres en courtisant les chastes prêtresses de YesU. Là des hamadryades à l'ceil langoureux écouUient les propos galanU des sauvage»

de la mer da Sad , et les Grâces au doax sourire suivaient volontiers des cannibales prêts à les dévorer. Plus loin des sirènes, qui ne l'étaient pas seulement par le costume , dansaient avec des démons qui peut-être ne se montraient pas aussi diables qu'elles l'auraient voulu. A leurs jcdtés Minerve la prude se trémoussait sous la protection de Mars l'audacieux en lançant une œillade d'intelligence au puissant Hercule. Andromède causait avec le monstre , dont elle n'avait pas peur, et l'Amour parlait à l'oreille de la Discorde, qui lui souriait très-agréablement. Tout cela , fourvoyé parmi des Turcs, des Américains, des Chinois, des Bohémiens, des Espagnols, des Zéphyrs, des Arlequins, des Vents, des Pierrots, des Jeux, des Scaramouches, des Plaisirs, des Crispins, des dominos noirs, rouges, verts, bieus, jaunes, blancs, dorés, argentés, endiamantés ; tout cela, dis-je, formait le plus singulier amalgame : c'était la confusion animée, dansante et galante par-dessus tout.

Le roi jouissait avec délices de ce spectacle curieux, lorsqu'une belle Amazone à la chevelure flottante , à la taille élancée , le carquois au dos, une flèche à la main sortit tout à coup d'un groupe de masques tout près de Sa Majesté. Cette beauté, remarquable surtout par une gorge divine presque entièrement découverte, attira toute l'attention du monarque... « Belle chasseuse, lui dit- il, heureux » ceux que vous percez de vos traits, les blessures en sont morieUes... » — Sire, répondit l'Amazone, j'en serai donc avare, car je ne veux » procurer à personne le bonheur de mourir de leur atteinte. » Après cette ingénieuse critique du pathos royal la nouvelle llippoiyte se perdit dans la foule masquée , au grand regret de Louis XV.

En ce moment le roi fut accosté par un nouveau masque : c'était une jeune femme non moins séduisante que celle qui venait de fuir devant lui.

A Sire, dit-elle, la beauté chasseresse que vous suivez de roeil est bien heureuse; mais, prenez-y garde , Diane a le cœur sensible, et celle fière déesse sourit des tourments de l'amour.

— Il est affligeant , répondit le monarque , qu'à tant de charmes se joigne tant de cruauté.

— Heureusement toutes les belles qu'on rencontre au fond des forêts ne sont pas aussi indifférentes , j*en connais une qui souvent y est conduite par un sentiment bien opposé au plaisir meurtrier 'de Itt chasse.

— -Cest peut-être une tendre Vénus cherchant sous les frais ombrages quelque nouvel Adonis.

— Précisément, sire... un Adonis charmant... Ah J' quel dommage qu'il soit couronné !

— Qu'cntends-je ! et, diles^moi, beau masque, dans quelle partie de la terre rencontre-t-on cette beauté sensible ?

— Mon Dieu ! sire, il n'est pas besoin d'appeler votre attention sur un autre hémisphère : il est rare qu'Adonis parcoure les bois qui avoisinent cette capitale sans que la personne dont je parle se trouve près de lui... particulièrement dans la forêt de Senart.

— La forêt de Senart ! répéta vivement Louis XV, ceci , beau masque, commence à devenir assez clair pour mol , et si je ne craignais point d'être abusé par une présomption déplacée...

-—Non, non. Votre Majesté ne se trompe point... elle a bien deviné.

— De grâce, belle inconnue, n'abusez pas de l'émption que j'éprouve..• Dites, connaîtriez-vous la charmante amazone que je remarque en effet à presque toutes mes chasses ?

— Si je la connais !

-^ Beaucoup ?

—«Oh! beaucoup, je vous assure. »

A ces mots la personne qui causait avec le roi depuis un quart d'heure détacha son masque, et Sa Majesté reconnut l'amazone de la forêt de Senart. •• Louis XV, rouge de surprise et peut-être de plaisir, allait sans doute lancer une déclaration au milieu des accords dansants de l'hôtel de ville, lorsque son aimable interlocutrice se précipita dans la foule par un jeu subtil de cette coquetterie qui se plaît à lutiner les amours pour les rendre plus entreprenants. Mais la nymphe fugitive, plus avisée encore que la bergère de Virgile, ne se borna pas à regarder derrière elle si le roi la voyait fuir, sa main, à dessein inattentive, laissa tomber un blanc mouchoir qu'elle tenait. Louis XV, plus prompt qu'aucun de ses courtisans, ramasse le tissu de fine batiste, et ne pouvant atteindre du bras jusqu'à celle qui l'a perdu il le lui jette avec une politesse toute française, à laquelle on prêta sur l'heure une intention tout orientale... Le mouchoir est jeté ! «'écria-t-on dans toutes les parties de la salle, et de sombres nuages couvrirent soudain le front de vingt dames qui aspiraient à la conquête du cœur de Sa Majesté. Madame de Rochechouart , qui , parmi

tant de beautés empressées de faillir, avait fait le plus de chemin dans la y oie du péché d'intention , madame de Rochcchouart désespérée quitta le bal... Elle allait s'évanouir.

Cependant le nom de l'heureuse odalisque volait de bouche en bouche ; en peu d'instants toute l'assemblée le sut : c'était madame le Normand d'Etiolés, nièce, par son mari, du fermier général Tournehem. Avant de faire connaître plus particulièrement cette dame, sa famille et ses alliances , je dirai quelles furent les suites de Peutretien du bal de rbâtel de ville.

Le duc de Richelieu, grand connaisseur en fait d*!ntrigaes, mit rapidement calculé les conséquences probables de celle-ci : if pensait, comme le reste de la cour, que le mouchoir était jelé. Cet empressé pourvoyeur des plaisirs du roi aspirait encore au bâton de maréchal : le duc n'était pas incapable de le mériter sur le champ de bataille ; mais il lui paraissait plus sur de l'obtenir dans le boudoir, où , plus d'une fois déjà , cet attribut militaire se trouva sur la toilette d'une favorite... témoin le maréchal de Yivonne. Richelieu donc s'approcha du roi dès qu'il eut reconnu la profonde impression que venait de faire madame d'Etiolés sur le coeur de Sa Majesté.

« Ah! venez, mon cher duc, lui dit le monarque amoureux, vous me voyez enchanté, enivré, éperdu...

— Calmez-vous, sire, nous aurons bientôt en notre pouvoir le remède qui convient à votre mal.

— Le pensez-vous, mon ami? Cela me parait difficile : on dit que M. d'Etiolés est fou de sa femme.

— Tant mieux, nous le tromperons plus facilement ; ou voit trouble avec les yeux de la folie.

— Je crains que ce gentilhomme ne fasse du bruit.

-— Nous lui dirions alors qu'il a besoin de voyager poiur sa santé*

— Que dites-vous, monsieur le duc, un exil?

— Du tout , sire , une simple promenade limitée par oEdonimiee du médecin.

— Vous êtes un grand roué , monsieur de Richelieu ?

— Je suis le serviteur dévoué de Votre Majesté.

— Mais croyez-vous que madame d'Etiolés se rende à nosvœiu?

— Je la vois d'ici qui tremble de n'être pas attaquée»

— Vous ne doutez de rien, mon cher duc

— • Il fandraît que je fusse bien incrédule pour ne pas croire aui succèf de Voii'e Majesté.

•— Taiaei-votts, flatteur.

«" 11 faut cependant que je dise encore à Votre Majesté que madame d'Elioles sera demain ftu soir dans les petits appartements.

«- Vous êtes un diable.

— Soit; mais, sire, je tiens pour cette fois la clef du paradis. •

Le rot s'éloigna en riant

Le lendemain matin Richelieu ût prier mystérieusement madame d'Etiolés de Touloir bien lui assigner un rendez-vous » ayant à Tentretenir de ]a part du roi. Le duc allait au but sans détour, parce qu'il savait qu'il n'en avait pas besoin. Ce maître passé dans Tart de la galanterie observait depuis un mois le manège de cette jeune femme; il ne lui restait pas le moindre doute sur la docilité de ses intentions. Toutefois madame d* Etioles ne reçut point à son hôtel i'ambassadenr galant de Louis XY , ce fut dans la grande allée des Tuileries qu'elle parut le rencontrer par hasard; et la conclusion du traité, qui fut facile et prompte» se fit en présence des promeneurs» fort éloignés, sans doute, de croire que M. de Richelieu venait de décerner la couronne des plaisirs.

A la nuit tombante, madame d'Etiolés, fortement indisposée pour son mari, s'était retirée dans son appartement après avoir reçu sur le front un baiser conjugal auquel la petite perûde préparait une étrange réciproctté locale.

Renfermée sous la protection d'un double verrou, madame d'Etioles, aidée par une femme de chambre dévouée, s'enveloppa d'une mante, sortit de chez elle par un escalies dérobé, se glissa le long des murailles de la cour jusqu'à la porte cochère, la fidèle suivante demanda le cordon, et, d'un pied léger, notre jolie aventurière gagna le détour de la prochaine rue » où le duc de Richelieu l'attendait avec un carrosse. L'aspirante au favoritisme s'élance dans la voiture, Pambassadeur de Cytbère s'y place à ses côtés, la portière se referme, on brûle le pavé , et la confidente va préparer à l'office une infusion de tilleul pour sa pauvre maîtresse.

A neuf heures du soir, le duc entrait dans les petits appartements donnant la main à une jeune dame qui, en jetant la brune mantille qui l'enveloppait, venait de découvrir la mise la plus élégante et la plus voluptueuse. Louis XV, qui avait compté sur l'exactitude de sou

180 CHROniQUES DE L'ŒIL-DE-BŒUF.

favori, attendait madame d*£tioles; il fut ébloui de les cbarmet, réellement enchantcan; les étincelles du plus vif désir jaillirent des yeux de Sa Majesté. M. de Richelieu comprit gu*il était arrivé à ce point de négociation amoureuse oii les souverains n'ont plus besoin de plénipotentiaires ; il se retira, honoré du regard le plus bienveillant que Louis XV eî^t lancé de sa vie... Le duc jugea qu'il j avait certainement un bâton de maréchal dans ce regard-là.

Le sanctuaire oii les favoris mêmes des rois ne doivent pas rester auprès d'eux ne saurait, à plus forte raison, demeurer ouvert pour rhistorien ; je tire, en sortant des petits appartements, le rideau du mjstère sur le couple que j'y laisse.

La séance fut longue ; il faut quelque temps pour faire la £ivorite d'un grand roi de la femme d'un petit gentilhomme de fraîche date. Cependant le jour allait paraître, M. de Richelieu, qui avait trouvé la nuit plus longue que les nouveaux amants, rentra dans le cabinet de Sa l^Iajesté en toussant un peu... On sait que les rhumes de précaution entrent pour beaucoup dans les belles manières de la cour. Madame d'Etiolés comprit, par le retour du favori, que l'instant de la retraite était arrivé ; elle se leva , mais les adieux se prolongeaient singulièrement. Le duc fut obligé de dire en riant à l'oublieuse beauté qu'il y avait bientôt huit heures que sa femme de chambre jouait à l'infusion de tilleul à Paris ; qu'après une migraine aussi prolongée, M. d'Etiolés, par élan de sollicitude conjugale, pourrait vou-loir pénétrer dans l'appartement de la malade , et que l'embarras de la soubrette deviendrait alors fort dangereux. Le roi dit avec impatience que les maris étaient une espèce fort gênante; Ri^elieu en convint, mais il n'en entraîna pas moins madame d'Etiolés. U était temps : la pâle aurore de Thiver commençait à blanchir la cime des arbres de l'allée de Paris quand l'aventurière et son conducteur rejoignirent le carrosse de ce dernier, qui les avait attendus hors de l'enceinte du château.

Un homme à bonnes fortunes trouve peu de chose à dire à une (pmme sortant d'un tête-à-tête avec un autre homme ; le duc , en dépit de la galanterie, posa sa tête sur un des oreillers de sa voiture et s'endormit. La maîtresse de Sa Majesté imita bientôt le duc. Ce sommeil, désœuvré d'une part, réparateur de l'autre, devint si profond , qu'un laquais dut prévenir le couple sommeillant lorsque l'équipage fut arrivé à la porte du jardin de l'hôtel d'Etiolés, oii la com-

lotns XY. ig .

plaisante femme de chambre attendait sa maîtresse en grelottant. Quatre heures plus tard, Thonnête mari, marchant avec précaution dans la chambre de sa femme de peur de faire crier le parquet, s'a» vançait vers son Ht pour savoir comment elle avait passé la nuit.

a Bien , monsieur, répondit*elle ; depuis hier au soir je me trouve beaucoup mieux.

— Vous me paraisses pourtant un peu plie.

— G^est la suite de la crise.

-— Oui , comme vous dites , ces diables de crises ont toujours des suites.

— Oh! celle-ci n'est rien.

— D faut, madame, tâcher d'en éviter de plus graves.

— J'y mettrai tous mes soins.

— Je vous en supplie , chère Antoinette ; vous savez combien je vous aime.

— Âh! prenez garde, monsieur; ce gros baiser vient de m'ébran* 1er les &bres du cerveau.

— Graind riez-vous une nouvelle crise?

-— Beaucoup, monsieur, surtout en ce moment... — • Allons, allons, je me retire ; dormez.

— Je vais tâcher, car je redoute fort une rechute pour ce soir.

— Encore î... c'est cruel!

— Cela pourra durer sept à huit jours ainsi, et puis cela diminuera*

— Huit jours! c'est bien long!

— Sans doute; mais il faut souffrir ce qu'on ne peut empêcher.

— Hélas! oui, ma chère Antoinette; on a comme cela dans la vie beaucoup de choses désagréables à supporter...

-« Oui ; mais il y a des compensations.

— Dormez, dormez, vous seret plus forte ce soir pour soutenir la dise.,. »Et le pauvre d'Etiolés se retira sur la pointe du pied, comme il élail entré.

A huit heures du soir, la mante fut de nouveau jetée sur l'élégante parure; Richelieu et sa voiture étaient à leur poste; tout se passa comme la veille et l'infusion de tilleul joua son rôle. Mais ce manège ne pouvait durer; Louis XY le sentait, et, sérieusement épris de madame d'Etiolés, il lui proposa bientôt de rompre la glace en prenant un appartement à Versailles. Elle recula d'abord devant un tel éclat; cette femme, que son mari avait tirée, comme on le verra bientôt, Tl. 11

lit CHROniQUES DE LVEIL-DE-BŒUF.

d'une profonde obscurité, répugnait à lui léguer ouvertement lliéri* tage de honte du marquis de Montespan. Mais la renommée des nouvelles amours du roi ne larda pas de faire ce que les scrupules d'Antoinette n'avaient pas osé : l'écriteau d'infiunie fut attadié au Trant du malheureux d'Etiolés, et la nouvelle favorite prit possession de la place de madame de Châteauroux aussi publiquement qu'on le fait d'un ministère vacant.

Le gentilhomme trahi fut au désespoir; car, ainsi que je Pai déjà dît, il avait le malheur d'être amoureux fou de l'ingrate qui le déshonorait. Tant qu'il se borna à pleurer, k se plaindre du sort, on le laissa faire; mais aux larmes succédèrent les reproches, les imprécations, et aux cris de douleur, les menaces de la colère. Alors le roi commença à prendre un tendre intérêt à la santé de ce mari, il lui fit conseiller un voyage, comme avait dit Richelieu, par ordonnance du médecin. •• M. d'Étiolés' parla un moment de résister; six mousquetaires vinrent le prier d'obtempérer à la prescription médicale. 11 partit. Tandis que ce Montespan second se rend à Avignon , terre papale oîi les indulgences doivent se récolter aussi abondamment que les olives; tandis que la favorite s'établit à Versailles dans le bâtiment de la surintendance , où déjà la foule des courtisans se presse pour être réchauffée par ce nouveau soleil de la faveur, jetons un coup d'oeil sur les précédents de madame d'Étiolés, et voyons d'où elle vient.

Jeanne- Antoinette Poisson est née en 1722 d'un homme obscur qui amassa quelque bien dans l'administration des vivres, et qui , en dernier lieu, eut la fourniture des viandes à l'hdtel royal des Invalides. L'industrie de ce particulier ne fut pas moins l'unique cause de sa petite fortune ; il la dut plus particulièrement à celle de sa femme, personne fort galante, qui échangea ses plus expansives bontés contre la faveur que le fermier général le Normand de Tournehem promit au sieur Poisson. Le financier s'intéressa bientôt si vivement à la prospérité de ce ménage , qu'à la naissance de Jeanne- Antoinette on soupçonna que cette enfant était un présent de lu soi* licitude de cet attentif bienfaiteur. Quoi qu'il en soit , Toamehem prit un soin tout paternel de la petite fille : il lui fit donner des maîtres qui trouvèrent son intelligence docile à toute espèce d'in-> struction ; à dix-huit ans , Antoinette possédait rlans la perfection tous les arts d'agrément. La nature, en développant dans cette

Jeiine personne la plus henrease aptitude , ne s'était pas montrëe moins généreuse en la pourvoyant de grâees et d'attraits. On fàt frappé des charmes de mademoiselle Poisson, lorsque Tournehem, en père bien plutôt qu'en protecteur, s'empressa de la produire dans les fêtes qu'il donnait chez lui , et dont elle derint bientét l'héroïne. Des traits imposants mais fins, un regard doux comme le velours, pénétrant comme la flamme , une chevelure d'un blond enchanteur , la bouche des Amours de l'Albane, mais surtout un jeu de physio* nomie mêlé de vivacité , de malice et de douceur, telles étaient les séductions qui enchaînaient mille adorateurs auprès d'Antoinette. Une taille élégante, une démarche noble, un maintien gracieux achevaient de captiver cette foule soupirante , et l'esprit, sinon vif et délié, du moins riche de culture, de cette beauté, la faisait, par surabondance de qualités, admirer de tous ceux qui l'approchaient. C'est un morceau it roi ! s'écriait souvent madame Poisson avec un enthousiasme maternel dont l'amour-propre de sa fille s'inspirait , et qui élevait les espérances de celle-ci au niveau des Mille et une Nuits. Exaltée par les éloges de sa mère , Antoinette se fit un monde fictif, ou les prin* ces les plus beaux, prosternés à ses pieds, lui proposaient l'échange de leur couronne contre un seul de ses baisers. Ce fut donc sans plaisir qu'elle apprit que M. le Normand d'Etiolés , sous-fermier et neveu de Toumehem, brûlait pour elle du plus violent amour. L'oncle du jeune financier, déterminé par les sentiments paternels que l'on connaît , se plut à favoriser cette inclination ; mais le père d'Etiolés ne la voyait pas avec des yeux aussi prévenus. Quand on lui parla du mariage que son fils sollicitait avec ardeur, il objecta que du côté de la naissance l'alliance n'était point honorable, et que la médiocrité des biens de mademoiselle Poisson ne compensait point l'obscurité de sa condition, a Je vous attendais ici , mon frère, » répondit Tournehem ; sachez donc que je me charge de doter cette » chère enfant , et que sous le rapport des biens je veux qu'elle » n'ait rien à envier à mon neveu. » Cette promesse aplanit toutes les difficultés de la part du père de M. d'Etiolés. Quant à madame Poisson , elle se prêta volontiers au mariage , quoique sa fille n'épousât pas un roi ; et la jeune personne , n'ayant aperçu dans le monde réel aucune de ces tètes couronnées qu'elle voyait à ses pieds au sein de ses rêveries ambitieuses, se résigna à suivre à l'autel M. le Normand d'Etiolés , qu'elle n'aimait point.

184 OmOinQUES DB LHEtLpDE-BOEIlF.

L*opalenec e«t une paitunte encbaiiteretsc : madame d*Etîolef oublia un moment sci rèvet illutret dans les aédaclio&t du faste dont Tournehem le plut à environner les nouveau éponx; leur maison fût mite sur on pied magnifique : splendeur des amenUemcnis, loxe des équipages , recherche eiquise de la table, multiplicité des lêtes y tout attira la haut^ société financière dans les salons de madame d'Etiolés, qui fit les honneurs de sa maison avec une grâce infinie... Quelques merveilleux de ]a cour se fowrvoyèmU même, comme ils disaient , dans ces brillanics assemblées , dont Us se> eouaient la poudre roturière avec dédain après s'en être laissé oovfrir avec délices. Les gens de lettres, qui n'affluent pas avec moins d'empressemect sur les rives du Pactole que sur celles du Permesse, disaient une cour assidue à madame d'Etiolés ; sa toilette était cfaai^fée chaque matin des vers qu'elle avait inspirés la veille; Voltaire luimême grossit souvent de ses rimes spirituelles ces monceaux de fadeurs scandées sous lesquels disparaissaient les pots à pommade, les boites à mouches , les flacons , et qu'une femme de chambre peu sensible à la poésie finissait par reléguer dans la partie la plus secrète de l'appartement de sa maîtresse*

L'ambition peut s'endormir quelque temps» bercée par les séductions et les plaisirs; mais elle se réveille enfin, et, jetant les yeux au delà de la sphère de jouissances qu'elle a parcourue, elle ne voit plus le bonheur que dans les prospérités qui sont hors de sa portée. Madame d*£tioles aperçut un jour Louis XV à la chapelle de Versailles, oà son mari l'avait conduite; labeUe figure de Sa Majesté, le sourire aimable qui toujours badine sur ses lèvres , peutr-ètre un regard dirigé par hasard sur la jeune financière, ranimèrent toutes les idées fantastiques de grandeur qui fermentaient naguère dans son imagination; elle se crut amoureuse du roi, lorsqu'elle n'ét^t que jalouse de l'empire de la duchesse de Ghâteauroui, qui régnait alors sur le cœur du monarque.

Depuis ce moment madame d'Etiolés employa tous les moyens pour attirer sur elle l'attention de Louis XV : eUe assistait souvent am oUces de la chapelle , se ttouvail à tous les spectacles de la cofur, se glissait dans tous les cort^^ce chasseurs, surtout quand Sa Mujesté chassait dans la forêt de Sénart , près de laqueUe d'Etiolés «vail un joli château. Une mise extrêmement prétentieuse, un équipage élégant, l'afiecution la plus soutenue de se plaoor fn vue dn roi.

LOUIS XV. tS6

Ihippèreiit d'abord madame de Chftteauronx , et ce fût le dépit que hd causèrent les prétentions de celle qu'elle appelait uns gHsette qui iS remarquer la jolie ambitieuse au prince dont elle osait provoquer les regards. Après ce dangereux avis de la jalouse duchesse, aussi maladroite dans cette eirconstance que le fut jadis madame de Moutespan lorsqu'elle montra mademoiselle de Fontanges à Louis XIV, le roi chercha des yeux madame d'Etiolés à toutes ses chasses; quelque chose paraissait lui manquer quand il ne la voyait pas, et dès qu'il l'avait aperçue il ne manquait jamais de lui envoyer du gibier par le plus complimenteur de ses gentilshommes.

Les choses en étaient là lorsque la favorite mourut et laissa si promp» tement vacante la place qu'elle occupait dans le cœur de son royal amant. Telle est la chaîne de doux souvenirs à laquelle se rattachèrent les agaceries de madame d'Etiolés au bal de l'hôtel de ville ; tels furent les précédents qui firent si promptement une flamme ardente d'une inclination déjà décidée ,' et qui n'avait manqué que d'une occasion pour se déclarer ; ainsi se réalisèrent les songes d'ambition transcendante auxquels l'esprit romanesque de mademoiselle Poisson s'abandonnait depuis sa tendre jeunesse ; ainsi fut élaboré par la bicarré destinée le malheur du pauvre d'Etiolés , qui s'était vainement flatté de combler de gloire et d'honneurs l'existence de la fille d'un boucher des Invalides.

Madame Poisson était malade quand on lui apprit que sa fille vevait d'être déclarée maîtresse en titre ; cette nouvelle prolongea son existence... « Chère Antoinette, s'écria-t-elle en levant les yeux au » ciel , la voilà donc parvenue au rang des reines!... Je l'avais bien M dit que c'était un morceau de roi.... » En effet cette fille d'un obscur fournisseur et d'une femme entretenue était assise au niveau des reines , mais sur les coussins de l'infamie. Bientôt madame Poisson, accablée de nouveau par la maladie, expira en disant : « Je n'ai » plus rien à désirer, » tant le clinquant de la grandeur a d'empire sur les âmes avilies !

En se rendant aux désirs du monarque, qu'elle avait provoqués, madame d'Etiolés avait senti qu'elle n'était pas en position de lui (kire aucune des conditions imposées par les femmes titrées qui l'ont précédée; elle sentit également, après avoir cédé, que, pour conserver le cœur de Sa Majesté au milieu de tant de séductions rivales, ses charmes seraient bientôt insuffisants. Elle se fit donc un manège de

cette réserve coquette, onbre d'niie pudeur expirée ^ui, même aptes la délaite, peut élmgner rindifférence. D'ailleurs Antoinette s'appGfUA à dierdier dans sou esprit et dans ses talents des ressources pour remplir le vide d'une passion satisfaite; elle put s^aperoevoir prompteneot qu'elle avait complètement réussi, et qu'elle charmait le roi même lorsqu'elle n'excitait plus ses désirs.

Au milieu des hommages dont elle était l'objet (madame d'Etiolés}, deuxehotes la tourmentaient et nuisaient à cet orgueil satisfait qu'efle prenait pour le bonheur. Le nom de son mari , qu'elle continuait de porter , lui rappelait à chaque instant la honte qu'elle y avait attachée» « Sire, de grâce, dit-elle un jour à Louis XV, laites que ce • nom ne retentisse plus à mon oreille comme un écho importun de » ma conscience ; il empoisonne les beaux jours que Votre Majesté a » fait luire pour moi. » Le lendemain madame d'Edoles avait le titre de nimrquise dé Pompadour, emprunté d'une ancienne Camille dn Limousin, éteinte depuis la mort de cet abbé qui fiiîsait lire son bréviaire par son domestique à raison de six francs par mois. La favorite prit les armes de eette maison, rendue célèbre par Geoffroi de Pompadour, qu'on vit en même temps grand aumdnier de France et président de la chambre des comptes sous le règne de Charles YITI. Le second sujet du chagrin de la maîtresse en titre était la cause de Féloignement de son père, qui, condamné pour malversations, avait tù. de la France quelques mois avant le maria^ de sa fille. On ne voyait rien de bien filial dans l'affliction de la nouvelle marquise; mais cette punition suspendue sur la tète de l'auteur de ses jours flétrissait, pensait-elle, sa ri'putation, comme si cette même réputation pouvait être encore flétrie ! Sans doute elle n'avait qu'un mot à dire pour ikire tomber l'arme vengeresse de la loi des mains de la justice ; mais, ce mot, il fallait le prononcer, et éet effort fut longtemps au-dessus des forces de la favorite. Enfin il sortit un soir de sa bouche avec un profond soupir; Poisson fut gracié, blanchi , rappelé, et madame de Pompadour n'eut plus à supporter que la honte de sa propre condition.

Dans les premières semaines de la fisveur de cette reine de boudoir, an ne parlait à la cour que du coiffeur Dagé, dont la renommée avait commencé sous les auspices de madame de Ghftteauroux. Ce tnrtuose de la papillote ne reconnaissait point d'égal dans tontes les nationa de la chrétienté frisée ; son peigne était plus vanté que le pincea» d'Apelles on le ciseau de Phidias. Il possédait l'art difficile d*api»o-

ptier la frisure h l'expression des physionomies; parlai, le regard recevait un surcroît de séduction de la disposition d'une boucle dd «heveux , et le sourire s'animait de toute la grAce auxUiairc d'un «rèpë... L'âge même, ce grand vainqueur des prestiges de la coquet- .terie, s'évanouissait sous la main habile de Dagé. Aussi toutes les dames de la cour écartèrent-elles de leur toilette les femmes de chambre les plus expérimentées; toutes soumirent leur tète à cet enchanteur; il devint leur enfant gâté... Quelques-unes d'entre elles même, pensant qu'un si grand homme ne pouvait être médiocre en rien, assignèrent à son savoir des épreuves d'un genre particulier, et leur admiration n'en devint que plus vive.

Madame de Pompadour, au rang où.' elle était placée, ne pouvait se passer de Dagé ; elle le fit appeler. Mais ce ne fut pas chose facile que de l'avoir : il avait, disait-il, ses anciennes pratiques; il ne pouvait j suffire; les chevaux de son carrosse étaient sur les dents; lui-même succombait à la fatigue. Bref, pour obtenir cet important personnage, il fallut presque un édit, et Louis XY dut traiter de puissance à puissance avec le prince des coiffeurs. Victorieuse de par le roi de la résistance du grand Dagé, la Isvorite lui demanda, la première fois qu'elle l'employa, comment il avait apquis la haute réputation et l'immense faveur dont il jouissait, «c Gela est-il surprenant, répondif^il <a» avec fatuité... je ooiffan Vautre^ ! » La cour de madame de Pompadour était en ce moment très-nombreuse, et la marquise vit dans son jBÛroir toutes les bouches se pincer. Le soir , la Dauphine et mesdames de France, qui n'aimaient point la favorite, répétèrent à tout venant que Dagé coiffait Vautre. Ce mot facétieux, colporté par l'ironiCy ne contribua pas peu à susciter à la cour des divisions entre les courtisans des princes et les partisans de la marquise ; et quand les premiers parlaient de madame de Pompadour, ils l'appelaient, pour la distinguer de i'aufre, madame eelie^^.

Que les hommes sont injustes! qu'ils sont ingrats!... Soyes condescendante pour un de ces dominateurs exigeants, cédea-lui par faiblesse, par pitié, et vous le verres bientôt persuadé que la faiblesse et la pitié sont des habitudes de votre vie. Gomme ils promènent en tous lieux leur inconstanee, ils ne nous jugent pas capables de la laisser se morfondre à notre porte... Cest nous croire aussi trop enclines à l'hofr-

I La dochasae de Cb&tcauroiix.

1M CBMiaQITBS DE LXEIL-DE-BCEUF*

plulitë. Plot Dont les ■imonSf phu ils nous croient disposées à en aimer d'aatres. A peine, au gré deleors sens, nous ont-ils peint l'arnoor sons Ta^ct d'une qualité, qu'ils s'efforcent, an gré de leurs soupçons, de nous le représenter comme un vice. « Adorez-moi, madame, » la tendresse épure l'Ame; elle ouvre le coeur aux vertueuses im- » pressions ; c'est une émanation de source divine : » voilà ce qu'ils dbent aujourd'hui dans le délire de la passion. « Fuyes, fiijez les se- I» dttctions d'un amant; la réputation d'une femme est ternie par on » souffle. N'oublies jamais que la pudeur est la première vertu de a votre sexe; enfreindre ses préceptes, c'est être criminelle : » voilà ce qu'ils diront demain dans leurs jalouses appréhensions... Jeu hilarre d'une humeur exclusive qui (kit entrer le moi dans Ion les les considérations, et qui ne voit le bien que là oii ce moi trouve son profit. J'en demande humblement pardon à la plus noble moitié du foure humain, mais tel est l'esprit des lois que les hommes se sont Usités, pour la pins grande commodité de leurs relations avec nous , pauvres femmes, nées de la côte du premier de ces mutres absolus. Si l'on trouve cette tyrannie masculine jusque dans la dernière classe de la société, que sera-ce sur le trône, devant lequel doivent venir s'incliner et souvent s'anéantir toutes les volontés, tous les penchants? On a dit à Louis XY que madame de Pompadour, n'étant que madame d'Etiolés, avait vécu dans une sorte d'intimité avec M. de firidge, ce même écuyer du roi qui, sous les étranges dehors d'un if, joua si bien la galanterie royale , au commencement de l'hiver dernier, avec la plus abusée des présidentes. J'ai dit que quelques gentilshommes faisaient, par oubli de grandeur, certaines excursions dans les salons du sous-fermier le Normand; M. l'écuyer était du nombre. Il dessinait fort agréablement ; madame d'Ëtioles peignait à ravir : on montait à cheval ensemble , et l'on allait esquisser de jolis points de vue sur les bords de la Seine. Le couple dessinateur choisissait de préférence les sites boisés, parce que rien ne produit un meilleur effet dans un tableau... Tout cela ne prouve absolument qu'un goàt commun pour la peinture ; et quand il serait vrai que M. de Bridge aurait fortuitement donné quelques baisers à madame d'Etiolés, c'eût été, à coup sOùr, par amour de l'art, comme le pédant de Molière embrassait par amour du grec. Ce précédent inquiétait cependant Sa Majesté ; elle voulait en avoir le cœur net. La prétention était peu raisonnable ; car, en supposant qu'une intelligence intime ait existé entre deux ar-

tistes amatean» la favorite n'en peut être comptable envers ion illustre amant. D'aUlears, dans quel but le serait-elle? Toute la puissance souveraine ne saurait détruire un fait consommé : rien de plus irrévocable que les arrêts exécutés du destin, et il en est dont Texécution laisse si peu de traces, que c'est réellement douleur perdue que de t'en affliger. Toutefois le roi tenait à s'édaircir; 11 j tenait même beaucoup, et, à cet effet. Sa Majesté ordonna, la semaine dernière, à M. de Bridge de l'accompagner dans une promenade matinale à travers les bosquets de Yersailles. La suite avait reçu Tordre de se tenir à quelque dislance ; l'écuyer marchait seul à côté du monarque.

« Savez-vous , mon cher comte , dit tout à coup Louis XY en s'arrètant au milieu d'un rond-point, savez-vous que vous êtes le plus bel homme de ma cour?

— Votre Majesté est trop bonne, répondit M« de Bridge surpris de ce début italien.

— Et je suis peu surpris, continua le roi, que vous ayez tant de bonnes fortunes.

-» Mais , sire, il n'y a pas de quoi se récrier.

— Diable! votre galanterie est gourmande, monsieur l'écuyer... Et la présidente de P*'*, qu'en dites-vous?

— Oh! pour celle-là , sire, c'était une surprise. ^- J'en ai ri de bon cœur.

•—C'était une conquête de Votre Majesté... C'est à elle, et non pas à moi , que la dame s'est rendue...

-^ Vous me la donnez bonne avec ma conquête !... quand c'est à vous qu'on a payé les frais de la guerre.

— Votre Majesté voit que je lui en fais les honneurs.

— Oh! mais, en pareille affaire, la partie honorifique n'est rien... tout est dans l'hommage effectif... Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agît. J'attends une preuve de votre sincérité, monsieur de Bridge, et je la réclame comme un gage de votre attachement à ma personne.

-^ A ce compte, sire, vous ne pouvez douter que je ne veuille être sincère.

— Je compte donc sur votre parole. Vous avez connu la marquise de Pompadour avant qu'elle f&t à la cour ?

— Oui , sire.

— Connue , ce qui s'appelle connue ?

Il*

190 CHRONIQUES DE L^ŒXL-DE-BŒUP.

— Je ne sait quel tei» Votre Majetlé attache k ee mot, maii j'ai loajoiin eu pour cette dame la plus grande estime.

— Ah! de çrftcc , monsieur le comte, ne rentrons pas dans les si* foifications vagiies... Je me défie à tel point du mot estime, que je suis toujours disposé à en prendre le contre-pied, et j'ai bonne e&TÎe de vous dire quant à madame d'Etidles : dmUrien de fins TatM»- V0CI8 Bêiimée?

— Mon Dieu ! que les présomptions de Votre Majesté sont éloignées de la vérité !... Je peignais avec cette dame.

— Oui, vous peigniez d'après nature... et la nature est si commanicative !

— - Les malices de Votre Majesté ont une grâce infinie... MmU^ Coi de gentilhomme...

— Arrêtes, monsieur, un serment dans un tel entretien setait chose trop sérieuse... Le roi ajouta : J'entends VÀngelw au château... £t Sa Majesté se mit à le réciter tout haut.

"^Amen, répondit l'écuyer.

»- G>nvenes avec moi, reprit Louis XV, comme si de rien n'était, convenez que vous avez été l'amant de la marquise.

— Impossible, sire, je ne puis convenir d'un fait qui n'a jtmûs existé.

— Allons, vous manquez à votre promesse. Songez que madame de Pompadour elle-même m'a tout appris.

— Madame la marquise est la maîtresse de dire , pour s'amuser sans doute, tout ce qu'elle voudra; pour moi, je ne puis mentir. EUe était amie des arts , nous les cultivions ensemble; ce commerce lui plaisait, mais jamais il n'y eut rien entre nous par delà l'amitié.

— Nous voilà revenus aux mots élastiques... D est dit que je ne saurai rien.

— Sire, il est de toute exactitude que je n*ai rien à vous apprendre.

— Bien... Je cesse d'insister; il peut y avoir de la délicatesse k me taire la chose... Au surplus, je ne sais pourquoi je vous deman* dais la confirmation d'un fait dont je suis sûr.

— Je ne sais vraiment plus que dire à Votre Majesté...

— Parlons de Tavenir.

— Quoi ! Votre Majesté penserait...

— Qui sait? si le goût de la peinture reprenait à la marquise..

^- Avec la connaiMance de vos idées, ûre, je m'abttieBdnis d'iecompagner madame de Pompadour.

— Et si elle tous j obligeait... Un gentUhomme français n'est pas un Joseph.

— Non sans doute, sire; mais il peut le devenir pour ne pas déplaire à Votre Majesté.

— Je ne suis pas si exigeant ; et si l'événement a lieu...

«— Mais, dans la supposition du cas, vous m'en informeriez.

— Avant, sire?

-— Non, seulement après; vous voyez que je suis un bon prince. »

En ce moment le marquis d'Argenson, ministre des affaires étrangères, qui devait travailler ce jour-là avec le roi, mit fin en le rejoignant au débat de générosité commencé entre Sa Majesté et son écuyer ; on laissa indécise la question de savoir si , dans le cas d'un renaissant amour de la Csvorite pour la peinture et les sites boisés , le monarque en serait prévenu avant ou après.

Tandis qu^on semait de nouvelles roses la couche royale, et que les amours battaient de l'aile à Choisy, des intérêts plus graves, auxquels Louis Xy ne songeait guère , s'agitaient en Alleo^igne. Le fils de Charles VU, âgé de dix-huit ans, héritait et de Télectorat de Ba^ vîère et des droits de son père à l'empire germanique» Mais de ces deux successions, ce jeune homme n'accepte que la première. U n'a point été séduit par les magnifiques funérailles faites à Charles-Albert i au delà de la fastueuse chapelle ardente où ce prince a été exposé en costume espagnol ^ ; derrière le convoi aux mille flambeaux dans lequel on portait le globe du monde devant l'empereur défunt, son successeur a vu les misères trop longues , trop réelles d'une grandeur sans puissance... Il a repoussé cette couronne d'épines. Il y avait de la sagesse dans une telle abn^tion ; mais il y eut de l'ingratltudc dans les circonstances qui raccompagnèrent. La France soutint sur le trône chancelant de la Bavière le grand* père et le père de l'électeur actuel ; quelques services rendus à Louis XTV par le premier fàreot payés d'une protection qui ne s'est pas démentie un seul instant depuis près d'un demi-siècle : l'Empire même n'a pas sem-

* tUqnette admise à la ooar impériale par le GastiUan Charles-Qaint, et qui tendait sans doute à rappeler les droits de la maiioa d'Espagne à l'Empire.

lit GHROliniUES DB LXEIL-DE-iCBUP.

Mé à Lonit XV nn gige trop éclatent àe te recmmaSflWAce qa*3 eierçait au nom de ton bisaïeul. Eh iMen ! c'est en s'alliant a«x eanemis de te France que le nouvel électeur a rompu des liens tissus de tettt de sacrifices. La cour de Versailles voulait à peine croire ifue ce jeune souverain eût conclu un traité avec te reine de Hongrie. H a telltt cependant céder à l'évidence : le Bavarois, par ce traité, signé le 32 avrÛ à Fuessen, renonce à toute prétention sur l'héritage de te mai^n d'Autriche ; il s'oblige à faire sortir les troupes étrangères de ses Etats électoraui, et promet d'accorder son suffrage au grand-duc de Toscane à la diète d'élection oh la couronne impériale sera décernée. Bien plus, l'électeur s'engage, moyennant son admission au partage des subsides de l'Angleterre , à donner des troupes k te reine de Hongrie pour l'aider à combattre le roi de France , défenseur de son grand-père, de son père, et qui voulait être te sien... Les cours ont une reconnaissance h elles. Avant même qoe ce traité, mo^ numcnt étemel d'ingratitude, fàt conclu , le fils de Charies- Albert avait ordonné à ses troupes, qui défendaient les frontières de la Bavière conjointement avec le marquis de Ségur, de se replier sans retard sur Munich. Ce mouvement ayant été eiécuté sans que le général français en eût reçu l'avis préalable , il se trouva exposé , avec des forces inférieures à celles qui lui étaient opposées, à une attaque dont le résultat désavantageux était sans doute espéré par le perfide Allemand. Mais en cela du moins son attente fut trompée : M. de Ségur, h te tête de cinq mille hommes en combattant plus du triple, fit de hauteur en hauteur une retraite aussi- habile que glorieuse jusqu'à Donawert, oh ce gentilhomme mit le Danube entre lui et ses ennemis , après leur avoir tué beaucoup plus de monde qu'il n'en «vait lui-même perdu.

Cependant cette couronne impériale, qui venait d*ètre refusée d'une manière si honteuse par l'électeur de Bavière, le fut également par le roi de Pologne, électeur de Saxe. Ce prince, plus attaché à l'or des Anglais qu'ambitieux de Thonneur stérile qui attira tant de calamités sur feu Charles VU, reste dans l'alliance de Marie-Thérèse, sans autres motifs que te crainte et l'intérêt sordide.

Ainsi Louis XV, qui n'avait pour faire la guerre aucun intérêt direct, qui ne l'entreprit que dans le but de soutenir un empereur qu'il ^vait Tait par un élan d'orgueil; Louis XV se voit contraint de supporter presque seul, en Aiiemagne et dans les Pays-Bas, des hosU-

LOUIS XT. 19S

litët durant lesqueUes il va compter parmi ses ennemis ceux-là mêmes en faveur de qui ce prinee a tiré l'épëe. Dans cette triste obligtftion, Ja cour de Versailles doit agir avec autant de prudence que de réserve : elle ne continue la guerre qu'afin de conquérir la paix, et cette affligeante ressource doit coûter le moins possible. Les généraux français ont donc reçu Tordre d'évacuer les places qu'ils conservaient encore en Allemagne , de se rapprocher du Rhin et de se tenir sur la défensive en couvrant notre frontière. Le prince de Conti, appelé de l'armée dltalie , doit cependant occuper sur ce point les Autrichiens assez sérieusement pour les empêcher de se porter avec des forces supérieures sur le roi de Prusse, notre allié. Le maréchal de Mailleboîs remplacera M. de Conti au delà des Alpes, tandis que le roi en personne achèvera les conquêtes commencées l'an dernier dans les Pays-Bas.

Mais on sait que de nos jours les rois ne se mettent à la tête de de leurs armées que pour exciter le courage du soldat par la majesté de leur aspect , par l'éclat de leurs habits , et pour jouir du triomphe conquis par les armes portées en leur nom. Le véritable moteur des opérations qui se préparent en Flandre , c'est le maréchal comte de Saxe. Ce général , dont l'âme énergique semble avoir encore acquis des forces dans les souifrances d'une longue maladie , est parti ce printemps pour se mettre à la tête de soixante-dix mille Français, qu'il doit mener contre une armée plus forte , composée d'Anglais , d'Hanovriens, de Hollandais et d'Autrichiens, réunis en vertu d'un traité signé k Varsovie le 8 janvier. Trois généraux dirigeront ces troupes coalisées : le jeune duc de Cumberlaud , qui vainquit à Dettingue près de George II, commande les Anglais; un autre enfant, le prince de Valdeck , brûle de se signaler k la tête des Hollandais ; et le vieux général autrichien Konigsek , auquel Marie-Thérèse a confié ses Allemands, tempérera par son expérience consommée la bouillante ardeur de ses jeunes collègues.

Le maréchal de Saxe a fait ouvrir la tranchée devant Tournai dans la nuit du 30 avril au l^** mai. Il présidait aux premiers coups de pioche quoiqu'il tremblât en ce moment la fièvre. On vo}ait ce grand corps étendu auprès d'un feu qu'il avait fait allumer au milieu des travaux; les boulets de Tennemi en faisaient de temps en temps voler au loin les tisons , ce foyer lumineux servant de point de mire

IN CHRONlQUeS DB LYBIL-DB-IMEOF.

ém ctnmmicfft d« vtaifftrt* Le bnve BUutiee, saigré lespnjeeiiln «t 1» maladie 9 resta joifu'aii jour «« poste qu'il if était dDUié; os ne parvint à le faire retoamer daai ton quartier que lonqu'il vit les soldats travailler à eouvert derrière la douve da fossé qu'Us avaie&t ouvert. Le siège était oommencé sdon tontes les règles de la guerre, lorsque^ le 7 mai , le roi arriva au oamp avee le Daupbin» qui n'avait pas encoie setM ans accomplis. Trois jours après les journaux de la capitale annoncèrent que Sa Majesté avait fait exécuter devant elle les dispositions qui étaient déjà terminées avant qu'elle arrivât ais oamp i toutes les fois que des tètes couronnées se montreront aux armées , leurs généraux deviendront passiCi comme les abeilles de Virgile.

Cependant les EtaU Généraux, étant informés du dai^r que cou* fait l'importante place de Tournai, firent diriger sur ce point Tannée des alliés, forte d'environ cinquante-cinq mille bommes*, elle s'avança le 6 mai jusqu'à Cambrou, lieu distant de la ville assiégée de aeçt à bnit lieues. Le maréchal de Saxe se disposa sur l'heure à se porter audevant des ennemis; à cet effet il fit garder par un corps de six mille hommes les ponta de l'Escaut , et échelonna dix - hait mille hommes des murs de la place au champ de bataille sur lequel l'armée coalisée avait pris position. Maurice devait donc entrer en ligne avec neuf mille hommes de moins que l'ennemi ; mais ce général avait pour lui l'expérience, des précédenta glorieux et la confiance de set troupes.

Les deux armées manœuvrèrent ou s'observèrent pendant les journées des 7, 8, 8 et 1 0 mai ; ce dernier jour Louis XY et son fils parcoururent tous les rangs français, d'oU s'élevèrent d'unanimes acclamations qui durent retentir jusque dans le camp des ennemis. Le soir Sa Majesté reçut tous les généraux dans son quartier, elle les exhorta à bien faire leur devoir ; puis , leur rappelant que depuis saint Louis aucun roi de France n'avait gagné de bataille signalée sur les Anglais, Louis ajouta qu'il était temps de renouveler ce vieux laurier. Toute ta noblesse promit la victoire au souverain qui U lui demandait : il s'endormit avec confiance, avec sécurité.

Le It mai Louis XV fut levé le premier dans son camp, le soleil seul l'avait devancé. Le roi éveilla lui-même M. d*Argenson, ministre de ta guerre, qui sur-le-champ envoya prendre les ordres du maréchal de Saxe. On trouva Maurice couché dons une voiture d'osier qui

LOUIS XV. lis

loi servait de lit, et qu'il fit traîner à bras autour du camp poar donaer ses premières instructioiis. Au liout d'une demi -heure le maréchal était à cheval t « A mon tour, madame la fièvre, dit-il de* » Tant ses oftciers, je n'ai pas aujourd'hui le temps de vous écouler, 1» et à moins, parbleu , que vous n'obteniez l'assistance d'un boulet, » je jure que vous n'aurez pas raison. » Cependant le roi montrait une sérénité qui remplissait tous ses généraux de satisfaction ; ils étaient heureux de la confiance qu'ils inspiraient à leur souverain. Jamais en effet on ne l'avait vu plus gai qu'en ce moment, oh la des* tiaée allait jeter sur la trame de sa vie un des grands événements dont elle d&t être empreinte, événement qui pouvait être une grande ca« tastrophe. Biais il est à la guerre un prestige heureux répandu snr les chances funestes : toutes les riantes illusions se groupent, s'endiaînent pour dérober derrière les massifs de lauriers fantastiques qu'elles présentent aux guerriers le speclacle terrible des membres mutilés, des flots de sang, des cadavres aux traits livides et contrat tés qui sont le prix acquitté d'avance d'une victoire douteuse.

Bientôt on voit défiler dans la plaine les bataillons et les escadrim français allant prendre les diverses positions qu'ils doivent occuper; les rajrons du soleil naissant se jouent sur les armes polies , sur les casques brillants de ces masses alignées , dont le mouvement semUe être celui de murailles hérissées de baïonnettes et de sabres acérés. Les trompettes, les tambours, les musiques guerrières mêlent confusément leurs sons, que les échos répètent au loin. Des généraux à cheval au milieu du champ de bataille montrent de la pointe de leurs épées les différents points où les colonnes doivent s'arrêter. Cent aides de camp partant au galop se croisent dans leur course en portant des ordres aux légions combatuntes. Voilà, tout près de l'Escaut, le village d'Antoin, et un peu plus loin celui de Fontenoy, vers lequ^ se dirige l'extrême droite de l'armée française ; ces deux villages sont remplis de canons prêts à foudroyer tout ce qui s'en approchera. Entre Fontenoy et Antoin s'élèvent de fortes redoutes ; ces groupes ' qu'on voit s'agiter derrière les épaulements, ce sont les canonnien qui préparent leurs pièces : ils rangent, ils alignent ces instrumenta de destruction. Un espace d'environ quatre cent cinquante toises sépare Fontenoy du bois de Barri; là, d'autres redoutes, d'autres canons forment un système de défense imposant. Si l'ennemi , qui se dispose à nous attaquer, n'enlève ni la position de Fontenoy ni celle

IM CHROmOUES DE LHEIL-DE-lbXnF.

d*Antoin ; s'il ne ]Mirvieiit pas à s'enparer du bois de Barri , qui marque l'autre eitrëmilé du champ de bataille dans sa lougueur, fl fkut qu*il essaye d'y pénétrer par l'espace de quatre cent cinquante toises sous les feux croisés de Fontenoy, d'Antoin et du bois. Muii cette marche serait trop audacieuse ; l'armée française parait donc inabordable.

Quel est ce groupe de cavaliers qui passe en ce moment rfiscunt sur le pont de Galonné? A ces cuirasses étincelantes , aux plumet blanches que la brise matinale balance sur les chapeaux, on a reconnu le roi, le Dauphin et plusieurs de leurs grands officiers. Ils s'arrêtent h mille toises du pont qu'ils viennent de traverser, au lieu dit ht Jua* tice-de*Notre-Dame-aux-Bois , et non loin de l'entrée da champ de bataille. Autour de ces personnages illustres , une foule épaisse de gens de toutes les classes se dessine en demi-cercle st r les éminences, sur les chariots , et même à travers la verte parure des arbres. Ce sont des curieux attirés par les apprêts de la journée meurtrière qui commence ; ils viennent, dignes descendants des Gaulois et des Germains, demander un spectacle à la mort..... Ils seront satisfaits.

11 est ^ix heures du matin , des nuages de fumée au milieu desquels brille un éclair tranchent tout à coup sur le feuillage du bois de Barri; de retentissantes détonations suivent de près... La bataille est engagée.

A une petite distance du quartier royal, sous un bosquet de vieux ormeaux, le duc de Noailles décrit au maréchal de Saxe un ouvrage qu'il a fait construire pendant la nuit pour lier les redoutes d'Antoin à celles de Fontenoy : le duc est l'ancien du brave Maurice; il a sur lui le rang de la pairie; mais, reconnaissant la suzeraineté du talent, M. de Noailles rend hommage à ce premier de tous les titres, et sollicite, dit-il, l'honneur d'être le premier aide de camp du généralissime... Après cette noble abnégation , le duc embrasse M. de Grammont, son neveu, qui se rend au poste qu'il doit défendre... « Allez, » mon ami, lui dit-il, combattez comme à Dettingue, mais soyez plas

» heureux » Heureux! il le sera bientôt si le bonheur est dans

l'éternité : Noailles parle encore , et Grammont est étendu sans vie sur le gazon... Un boulet anglais vient d'envoyer chez les morts la première victime des champs de Fontenoy.

A huit heures les ennemis se sont consumés en vains efforts pour s'emparer des positions de Fontenoy et d'Antoin; une batterie de ce

dernier village a d'an seul coup emporté un escadron hollandais; les troupes de la république renoncent à l'attaque de ce point; elle» cessent même de prendre part à l'action. Le duc de Cumberland ordonne alors au major général Ingolsbi de pénétrer de vive force dans le bois de Barri ; mais Télite de Tarmée anglaise , que guide cet officier, est presque entièrement moissonnée par le feu de la redoute que masque ce bois. H ne reste plus au prince que le parti de pénétrer entre les redoutes de Fontenoy et de Barri en traversant l'espace de quatre cent cinquante toises, sur lequel se croisent les feux de presque toutes les batteries françaises; le fils de Georges II ordonne cette marche audacieuse... Notre armée voit en ce moment s'avancer une formidable colonne d'Anglais et d'Hanovriens , formée de trois li^es sur quatre hommes de hauteur. Elle traîne ses canons il bras , sans que ni les ravins ni les escarpements de terrain suspendent son mouvement, sans que ses rangs en soient sensiblement dérangés ; et les terribles brèches que nos batteries font dans cette phalange macédonienne sont aussitôt remplies. Les premières troupes du roi qui essayent d'arrêter la colonne se composent de quatre bataillons des gardes françaises, de deux bataillons de gardes suisses, du régiment de Courten et de celui à'Aubeterre. Le régiment du Boi se trouve embusqué un peu plus loin , dans un chemin creux. Les valeureux chefs de ces corps donnent l'ordre à leurs grenadiers de s'élancer avec eux sur l'ennemi ; ils obéissent, mais cent officiers et soldats tombent morts aussitôt... Le reste rentre dans les rangs. Du c6té des Anglais, pas le plus léger trouble, pas la moindre hésitation... La colonne s'avance toujours lentement, alignée comme à la parade, et paraissant insensible aux pertes nombreuses qu'elle éprouve eo marchant à travers un déluge de feux. Cependant ces mêmes gardes françaises et suisses dont les grenadiers viennent d'être repoussés, ees mêmes régimenU du Roi , de Courten et d'Aubeterre, qui partagent cet échec, se sont ralliés: ils s'avancent vers le corps anglo-hanovrten ; leur ligne, formée sur quatre hommes de hauteur, n'est plus qu'à einquante pas des assaillants... On voit au premier rang les gardes •Ag^ises et le régiment de royal-écossais; à leur tête, nos officiers reconnaissent le lieutenant général Cambel , le comte d'AlbemarJe, major général , et le brigadier Churchill, peUt-fils naturel du grand Marlboroug. La colonne s'arrête un moment. Les Anglais saluent les Français en étant leurs chapeaux... MM. de Biron, de Chabannes, et

tM CHRONIQUES DE L'CSOi-DE-BŒUF.

tomit la noblesse qni let enviroBne , rendent le salut aux ofteien de Sa Majesté Britannique. « Messieurs des gardes françaises, dit alors » un capitaine des gardes anglaises, tires... — Messieurs, répond le » comte de Hauterocbe, nous ne tirons jamais les premiers. L irows, • s'il vous plaît. 9 Politesse dérisoire, délire de la valeur, qui ne prouve rien, si œ n'est l'éternel asservissement des hommes aux ym^ nités. Cédant à la courtoisie française, les Anglais tirent les premiers; ils font un feu roulant de bataillon qui jonche la terre des cadavres de cette noblesse naguère si polie. Quatorze officiers, parmi iescfaeto on compte M. le colonel de Gourten, ont perdu la vie; quarante-cinq sont blessés; deux cent cinquante soldats restent sur la place ; plus de sept cents sont atteints de blessures... Et la déchaige n'a pas duré dnq minutes. Le corps français ne se trouvant point lontenu, ses rangs •e débandent... M. de Luttauz, lieutenant général, accourt avec qu^ques régiments pour rétablir l'ordre , mais il n'y peut réussir qa*en partie; et la terrible colonne, de plus en plus serrée, avance toujours, elle déborde la position de Fontenoy, lorsque Luttaux , déjà blessé dans ce village et aveuglé par le sang qui coule de sa tète, vient eiHcore opposer le régiment d'Aubeterre et un bataillon des gardes au corps devant lequel tant d'efforts ont été jusqu'alors infructueux. Mais cet intrépide général est arrivé au terme de sa glorieuse car^ lîère : deux coups mortels l'atteignent à la fois... il tombe... Le roi perd un de ses plus fidèles serviteurs. Le duc de Biron, à la tête du régiment du Roi qu'il commande , fait hésiter un moment la colonne «n l'attaquant par son flanc gauche; mais un bataillon des gardes angUises s'en détache, fait une décharge sur la troupe de Biron, et ravient au petit pas reprendre la place qu'il a quittée, après avoir mis «ent hommes hors de combat. On dirait qu'un enchanteur est caché an oentre de cette cohorte de granit et la rend supérieure aux efforts 4e la puissance humaine*

Le désordre qui naît de la terreur commence à gagner de rang en rang tous les corps de l'armée française : la déroute des gardes fian-> çaises et des gardes suisses répand l'alarme jusqu'au sein de l'étatoi^or. Le maréchal de Saxe, accablé de souffrance, de fatigue, de soucis , et mâchant une balle de plomb pour tromper sa soif, que les médecins lui défendent de satisfaire, parcourt au petit pas de son cheval le front des Anglais, en voyant tomber avec mépris autour de ini ana nuée de mitraille et de boulets. « Allés, monsieur, dit-il au

» naïqnls de Meme^ eonrez au quartier da roi , dites de ma ]Mirt à » Sa Majesté que je la supplie de repasser l'Escaut avec le Dan» » phin... Pour moi , je vais faire ce que je pourrai pour rappeler la » fortune. — Ah ! je suis bien sur qu'il fera ce qu'il faudra , répond • Louis XY, mais je resterai où je suis. »

En ce moment le maréchal ordonne au comte d'Estrées, qui commande la cavalerie, de'f<»dre sur les Anglais; mais nos escadrons, brisés par la mousqueterie et l'artillerie de l'inébranlable colonne, se dispersent : la première ligne est forcée de faire demi -tour. Maurice eondiût lui-même à l'ennemi la seconde ligne, composée d'une partie de la maison du roi ; ce sont de nouvelles victimes qu'il livre : MM. de Puységur, de Saint-Sauveur, de Saint-Georges, de Mézière, d'Aché , de Monaco, du Gueselin et vingt-deux autres officiers sont blessés dans ce nouveau choc; le comte de Longaunaie, leschevaUers de Suzy et de Saumery, le comte de Ghevrier et six autres officiers restent morts sur la place. •• Ramenée encore , cette cavalerie d'élite est poussée en désordre jusque dans le quartier du roi, qui, entraîné dans la foule des fuyards, se trouve bientôt séparé de son iils. Sa Majesté aperçoit déjà la colonne anglaise , qui maintenant s'avance Parme au bras; le feu de presque toutes nos batteries est éteint.

Tout paraît perdu; le maréchal de Saxe envoie exprès sur exprès à Louis Xy pour le conjurer de repasser le pont, ce prince s'y refuse obstinément. Le danger devient pourtant extrême; on va se voir forcé d'évacuer les positions d'Antoiu et de Fontenoy, que les ennemis dâwrdent de trois cents toises: déjà les canonniers ramènent let pièces de campagne. Maurice se dispose teutefois à faire une attaque mieux combinée et plus imposante que toutes les précédentes : il eM inouï qu'un général aussi distingué n'y ait pas songé plus tât... Mal» gré ce qu'il a dit au commencement de Faction , sa maladie a an moins raison en cela. Tandis qu'on prépare cetle attaque, le comte de Lamarck reçoit l'ordre de se porter vers le front de la colonne, aftn de protéger sur ce point la retraite de l'armée, si le dernier effort qu'on va tenter ne change pas la face des choses. Cependant un eon» seil tumultueux est tenu dans le quartier du roi : on y ouvre mille avis qui se croisent sans amener une détermination ; et la colonne anglaise, dont la profondeur égale toute la longueur du camp, reste immobile, et semble être maîtresse du terrain qu'elle occupe. Tout à coup le duc de Richelieu, lieutenant général, qui dans cette

t%Q oaiomouis de l*œil-de-ikeuf.

journée remplit les fonctîoiifl d'tide de ctnip du roi, anÎTc auprès de Sa Majesté; ce seigneur est couvert de sueur et de poussière; U a perdu son chapeau dans sa course rapide, et la brise en se jouant dans ses cheveux prête à sa physionomie animée une expressâon héroïque qui frappe et impose ; le due paraît préoccupé d'une grande idée, il va parler, quand le maréchal de Saxe l'interroge : « Quelle » nouvelle apportes -vous? lui dit-il, et quel est votre avis? — Mm • nouvelle, répond M. de Richelieu, est que la balaille-est gagnée si » on le veut; mon avis est qu'on fksse avancer à l'instant quatre ca« » nons contre le front de l'ennemi , et pendant que cette artillerie > i'ébranlera la maison du roi et les autres troupes le chaigeront en » tombant sur lui comme des fourrageurs. • Louis XV adopte aua— sit6t cette idée : vingt généraux partent au galop pour la fhire exécuter. Le duc de Péquigny fait placer les quatre fâèees dans un vieux moulin abandonné ; lui-même les pointe sur la colonne angLane. Pendant ce temps le duc de Richelieu amène la maison du roi, que guident MM. de Montesson, de Soubise, de Ghaulnes, de Grille et de Jumilhac. Toute cette brillante et impatiente cavalerie, secondée par dnq escadrons de Penthièvre et les carabiniers, court sur le bastion vivant qui semble avoir bravé toutes les attaques, mais que les quatre canons du moulin commencent à ébranler. La brigade des Irlandais, les régimenu de C3iambrillant, de Brancas, de Brionne, d'Âubeterte, de Courten, de Normandie, se forment en colonne serrée pour soutenir la charge de cavalerie. Tout le mouvement est dîr%é pur MM. d'Estrées, de Biron, de Groissi et de Lowendhal, lieutenants généraux, sous les ordres du maréchal de Saxe. Malgré U &ëvre ardente qui le dévore , ce général se maintient sur son cheval par on courage surnaturel; il court de la droite à la gauche, encourageant de la voix et du geste tout ce qui commande , tout ce qui obéit.

La colonne, attaquée tout à la fois en tète et par ses deux flancs, ne peut tenir à tant de chocs simultanés : elle s'ouvre de toutes parts ; Normandie et les carabiniers y pénètrent les premiers; la brigade irlandaise suit immédiatement. Les rangs anglais se séparent,

se rallient, se séparent encore, se rallient de nouveau En&n ils

sont rompus. L'ennemi quitte précipitamment, mais sans désordre, le champ de bataille qu'il avait conquis.

Ce fut seulement alors qu'on sut à quel prix l'armée anglo-hanovrienne avait, pendant une partie de la journée, montré une si fière

LOUIS XV. 20 i

contenance ; on trouva près de dix mille cadavres anglais et hano- ▼riens. Mais la mort avait aussi moissonné amplement dans nos tronpes, si péniblement triomphantes : quatre mille soldats étaient morts; plus de trois mille étaient blessés. Cent officiers au moins avaiml perdu la vie; trois cent vingt se trouvaient en danger ée mort, et Ton en comptait davantage de blessés plus ou moins gvavement*

La victoire jetait à pleines mains ses lauriers sur cet aspect alBigéant : le sentiment de la gloire tempérait l'amertume det regrfts... L'armée entonna le chant du triomphe; elle laissa k la t'ranceles tarmes de la douleur. Le roi parcourait tous les rangs; il prodigaaH les félicitations aux soldats, se laissait embrasser par les Athy et promettait à tous des récompenses. Le maréchal de Saxe, qui venait de descendre de cheval, rejoignit Louis XV, et se laissant tomber à ses pieds : « Sire, lui dit-il d'une voix éteinte par la fatigue et la » douleur, j'ai assez vécu; je ne souhaitais de vivre aujourd'hui que » pour voir Votre Majesté victorieuse... Elle i>ettt juger maintenante » quoi tiennent les batailles. D faut que je me reproche une faute, 9 ajouta Maurice : j'aurais dû mettre une redoute entre le bois de 9 Barri et Fontenoy, mais je ne croyais pas qu'il y eût des généraux, 9 je ne dirai pas assez hardis, mais assez maladroits pour hasarder de » passer en cet endroit. Oui, sire, l'audadense marche de la colonne^ > anglaise était une tentative maladroite qui n'a réussi que par la fa* 9 talité qui nous a fait consumer en attaques plus maladroites encore, » effectuées par de trop petits corps. Aujourd'hui , sire, la troupe a » tout fait, soit du côté des ennemis, soit du nôtre, et ni M. le duc » de Cumberland ni moi ne devons marquer dans nos fastes la jour- • née de Fontenoy. Si, profitant de sa marche victorieuse, le prince » eût ùli avancer les Hollanâais sur le champ de bataille quand rien » ne les empêchait plus de pénétrer entre les redoutes éteintes de » Fontenoy et d'Antoin , nous étions perdus sans ressource ; Votre 9 Majesté elle-même ne pouvait échapper. Quant à moi, me fiant 9 aux feux croisés de nos formidables positions , j'-ai trop tardé à or- 9 donner une attaque générale ; Votre Majesté vient de voir que le a succès en dépendait. 9

Le roi se tournant alors vers M. de Richelieu , lui dit en lui tendant la main : a Je n'oublierai JMum le service que vous m'avca rendu. 9 Le duc reçut ce compliaent anwc moins de modestie que

fOS CHRONIQUES DE L'ŒIL-DE-BŒUF.

rillttstre comte de Stie ne venait d*en montrer dans son diseoars; riionDettr de la récompense excédait cependant le mérite du service. L'idée que M. de Richelien avait émite, et à laquelle on devmit iat victoire^ ne lui appartenait point : il Pavait recueillie en travenant le» rangs, et elle était due au comte de Lally ^ Un peu pins tavé M. d'Isnard, capitaine an régiment de Tonraine, avait indiqué à M. de Péquigny le lieu oili l'on pouvait prendre le plus promplemcBt les quatre canons placés dans le moulin , et qui avaient ouvert les premières brèches dans la colonne anglaise. Ces! ainsi que le prix des services rendus est rarement accordé à ceux qui l'ont mérite.

Le soir de la bataille , le maréchal de Noailles dit au coucher d« roi à Maurice de Saxe : « N'en déplaise à votre modestie, raoosîeor, » toat hydropique que vous êtes, vous avez fait merveille aujonnl'huî, » et certes vous êtes le seul homme que la gloire ait désenflé. »

Le roi, vainqueur à Fonfenoy, ne songea point à se prévalw de su victoire; au contraire, il fit écrire de son quartier même k l'abbé de la Ville, ministre de France à la Haye, qu'il n*aspirait qu'à rendre la paix à l'Europe. Les Etats Généraux, ne croyant pas sans doute qu'une telle modestie pût naître du triomphe, ne firent qa'nne ré» ponse évasive aux offres de Louis XV, à la sincérité desquelles ils devaient d'autant moins ajouter foi, qu'ils ne mériuient pas pour leur compte une telle modération de la part de Sa Majesté, puisqu'ils lui faisaient la guerre sans déclaration , et quoiqu'un ambassadeur hollandais prodiguât en ce moment même ses lourdes salutations è Ja cour de France. La reine de Hongrie, qui, par l'entremise de ces mêmes Etats Généraux, avait reçu de semblables propositions du roi de France, les éluda à son tour : elle les éluda dans le temps qu'elle avait à soutenir U guerre en Silésie contre Frédéric 11, en Italie contre Louis XV, Philippe V et don Carlos, en Allemagne contre les Français.

Hais les Anglais, alliés de cette princesse et qui la soudoyaient, éUient trop intéressés à la continuation des hostilités pour se prêter à une pacification, PhUippe V serait incontestablement intervenu dans le traité , Georges U se fût alors vu forcé de renoncer aux attaquei réitérées qu'il dirigeait contre la marine espagnole, atUques

I Le même dont le nom est devenu si célèbre par sa fin tragique, qui résulta d'un déni de Justica.

LOUIS XYé m

desquelles devait résulter sa raine , et qui , par une conséquence in* faillible, ne pouvaient manquer de faire tomber les opulentes colonies de r£spagne au pouvoir de la Grande-Bretagne.

Malgré ses intentions pacifiques , LouiH XY se vit donc forcé de continuer la guerre. L'armée des alliés , affaiblie et dispersée après la bataille de Fontenoy, ne pouvait s'opposer aux projets du roi; il se disposa à poursuivre ses conquêtes. Maître de Touniai, qui s'était rendue peu de jours après la bataille et à la suite de quelques moa«vemcnts destinés à faire croire aux Anglais qu'on voulait les suivre dans la direction de Bruxelles, le maréchal de Saxe se porta brusque» ment sur Gand. La ville est investie par le comte de Lowendhal , lui-même se jette le premier dans les fossés et fait appliquer des échelles aux murailles; en un instant elles sont escaladées par denx compagnies de grenadiers , qui courent ouvrir une porte au reste de Parmée. Le surlendemain Bruges ouvre les siennes, Oudenarde est emportée d'assaut, Dandermonde capitule, et la forteresse d'Ostende est enlevée de vive force. Une escadre anglaise, qui avait apporté des secours dans ce port, vit arborer le drapeau du roi de France sur ses remparts. Bientôt Nieuport et Ath se rendirent; mais Louis XY ne fut pas témoin de la soumission de ces denx places : il était revenu à Ycrsailles avec le Dauphin.

Avant que toutes les places de la Flandre autrichienne tombassent en notre pouvoir, Louis XY avait député un de ses aides de camp an roi de Prusse pour l'informer de la victoire de Fontenoy. Cet officier, nommé M. de la Tour, rencontra Frédéric II à la tète de son armée dans une gorge de la basse Silésie, près de Ratibor. En présence même de l'envoyé de son allié, le monarque du Nord remporta sur le prince Charles de Lorraine la mémorable victoire de Friedberg; et le soir même (4 juin 1745} il écrivit à Louis XY d'une grange dans laquelle il coucha : « J'ai acquitté à Friedberg la lettre de change que VOQS » aviez tirée sur moi à Fontenoy. »

Ce serait une fastidieuse énumératioi^ que celle des Te Deum^ des bals, des concerts, des feux d'artifice par lesquels on célébra dans toute la France les événements glorieux que je viens de rapporter. An milieu de ces solennités de la* victoire , on n'entendit point les sanglots de mille familles en deuil : la galanterie des courtisans, voilà le chagrin des épouses et des mères. Cependant, malgré le soin qu'on prit de repousser dans l'ombre tout ce qui pouvait affliger l'esprit oa

M4 CBRONIQOES M LXEB<-DB-BaSCF.

les r^gtrds du monarque vainqueur, quelques incidents désagréuMes ternirent Tédat des réjouissances dont il était le héros. J'en citerai deux.

Voltaire , introduit k la cour, par la nouvelle fovorite , avait composé pour célébrer le triomphe de Fontenoy un hallet héroïque appelé k Temple de la Ghire, et qui fut d'abord exécuté par des seigneurs et des dames titrées. Il est presque inutile d'ajouter que madame de Pompadour y jouait un réle principal. La marquise, qui voulait Civoriser l'auteur, avait obtenu du premier gentilhomme de la chambre qu'il lût placé dans la loge du roi le jour de la première représentatioa; elle fut satisfbile à cet égard, et Voltaire se trouvait debout derrière Sa Majesté. Louis XV était désigné dans l'ouvrage sons le nom de Trajan : les poêles flatteurs ont toujours pensé qu'en Ait de comparaison il vaut mieux dépasser la vérité que de rester en deçà. Or, si la cour paraissait contente de la pièce , Voltaire en était plus satisfait que personne, et mentalement il s'adressait lieaucoup plus de f\&licitations qu'on ne songeait à lui en accorder. Vers la fin du ballet, ce sentiment intime devint même si impérieux, que, ne poovant pi is contenir l'expression de son ravissement , notre courtisan, par allégorie, saisissant Louis XV entre ses bras, s'écria avec transport : ff Eh bien ! Trajan, vous reconnaisses-vous là ? » Gel enthousiasme était par trop romain , et Tnjan, qui n'est point un César de la vieille roche, exprima apparemment que ce geste poétique lui avait déplu. Des gardes s'avancèrent aussitdt, enlevèrent l'enthousiaste irrévérencieux et le portèrent, avec infiniment de politesse il est vrai, hors de la loge oîi ce téméraire venait de franchir si imprudemment Tespace incommensurable qui sépare un grand poêle d'un grand roi. Le lendemain, au lever, on présenta à Louis XV le peintre Amédée Vanloo. Gel artiste portait un tableau oh Sa Majesté était flattée d'une manière moins romaine, mais plus conforme à cette heureuse étiquette qu'on aime tant à Versailles. Vanloo avait peint toutes les vertus qui caractérisent un prince magnanime : on pria le roi de regarder ce tableau dans un verre à facettes ; il vit alors son portrait, et les courtisans de s'écrier : « Cest délicieux, » c'est enchanteur; on ne vit jamais rien de plus ingénieux! » O misères des vanités !

Des succès militaires étaient le sujet des réjouissances qui se succédaient sans interruption à la cour, et durant lesquelles la gloire de

nos armes était proclamée bien haut. Cependant, qui le eroira? l'hahit de nos guerriers n'avait point accès dans ce centre d*bilarité martiale, l'étiquette Ty proscrivait. Â l'une de ces fêtes, le chevalier de Modène, capitaine au régiment Dauphin-infanterie, ignorant cette étrange interdiction, se présenta en uniforme au château; il avait déjà traversé la salle des gardes , VOEiUde-hotuf et la pièce suivante, lorsqu'un gentilhomme de la chambre rarréta. « Vous ne pouvez entrer, lui dit-U.

— Pourquoi donc, monsieur ?

-^ Ignoreipvous les usages de la cour ?

— Il se pourrait, monsieur, que je les eusse oubliés ; il y a dix ans que je suis à l'armée.

-* Je vous apprends donc qu'on n'est point admis en uniforme aux cercles du château.

— N'y célèbre-l-on pas en ce moment les triomphes de notre armée ?..«

— On célèbre les victoires de Sa Majesté.

— Mais on daigne peut-être convenir que l'armée est entrée pour quelque chose dans ces résultats glorieux?

— Sans doute, monsieur; qu'en prétendez-vous conclure?

— Que cet habit, encore empreint de la poussière de Fgntenoy, doit être nn^ belle parure aux yeux du roi.

— Vous vous trompez , monsieur : sur le champ de bataille , Sa Majesté se 99Tt de ses officiers ; mais dans sa cour elle entend qu'ils se conforment au cérémonial qu'il lui a plu d'établir.

— Ma foi, monsieur, à l'impossible nul n'est tenu. Tout le lustre qu'un gentilhomme peut acquérir sur le champ de bataille, je crois en être pourvu... Quant à l'éclat qu'on achète chez un brodeur et que je vois en ce moment briller sur votre habit, il n'est pas en mon pou* voir de me le procurer... J'ai vendu mon dernier domaine pour faire la campagne qui se termine.

"— En ce cas , il faut vous retirer, monsieur,

— Quoi ! vous osez expulser un capitaine d'infanterie ; vous n'épargnez pas une telle humiliation au chevalier de Modène, le parent d'un prince souverain !

— Ce n'est pas vous que je renvoie, c'est votre habit.

— Vous avez raison... En Flandre, il fallait au roi de braves officiers; à Versailles, il ne lui faut que des habits recouvrant dos

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mattiiequms, lonjoan mmi recommandabltt quiind ils savent i €d«irbcr... » Et le capitaine ûndigné se relira. Le lendemaiB, cent copies de ces vers couraient les salsos di

Serrilat insIniineDts de triomphes nonreaax,

TicUme des projets dont oeite coar abonde , '

Coum, piocbex, nùoez et montez au assaats,

Sacrifies vos Jows ao phis grasd roi du mosdo ,

Louis TOUS le permet : combattre est votre état.

Mais se paraisses poiat au grand jow qui s'apprête;

Yotre nombre importun pourrait troubler la fêle ,

Bt vos habits poudreux en terniraient l'éclat.

Cette explosion d'une verve énergique produisit la plus sensation; le roi, -qui peut-être n'eût dû y voir que le cri d'in<iic;sation d'une âme noble humiliée, ne s'éleva pas jusqu'à cette hsntear de considérations, et ne se livra qu'à la colère. Le comte d'Ai|;cn- •on recul Tordre de faire arrêter le chevalier de Modène; nuis, prévenu par ses amis du danger qu'il courait, il se cacha quelque temps, puis il se retira secrètement à Avignon, sa patrie* Le ministre étk guerre, qui fkit plus de cas d'un bon officier que d'un bel habtt, lit charmé de cette fuite, et il avoua dans son intérieur qu*il eût élé désolé de punir un brave militaire qui avait eu raison.

Tandis qu'on se réjouissait à la cour de France, on intriguait à ceiie d'Autriche pour faire déclarer le grand-duc de Toscane empereur. Marie-Thérèse, en éludant les propositions de paix que Louis XY lui avait faites après la victoire de Fontenoy, dans le but de conserver les subsides que l'Angleterre lui payait durant la guerre, D'avak fis renoncé à placer sur le front de son époux cette couronne impériale que le cabinet de Versailles ne lui eût pas disputée; mais eUc voulait tenir ce résultat de ses alliances actuelles, et non d'un trutr avec ses ennemis. Le roi, choqué de cette conduite, ordonna as prince de Gonti de s'approcher de Francfort, oia se réunissait Iê diète d'élection, et dans un manifeste énergique ce prince dédira qu'il allait s'opposer de tout le pouvoir de ses armes au choix du grandduc Malheureusement les effets ne pouvaient répondre à ces nenaces ; la nécessité de nous maintenir en Flandre dans une situation imposante avait obligé le roi à retirer vingt mille hommes au prince de Gonti pour les envoyer au maréchal de Saxe. L'armée de Son Al-

tOUffi XV. Î<y7

fut donc trop faible pour s'opposer à la jonction des troupes la reine de Hongrie entretenait dans cette partie de l'Alleina- , et la diète, environnée dans Francfort d'ane formidable cein«de baionnettes,.procéda à l'élection avec une complète sécurité, conférences avaient commencé le i*' septembre; treize jours ^s le grand-duc de Toscane fut proclamé roi des Romains, sous nom de François 1***, par les suffrages des électeurs de Mayence, de res, de Cologne, de Bohème, de Bavière, de Saxeet de HaiHH ^ 'Vainement les ambassadeurs du roi de Prusse, électeur de mdebourg, et de l'électeur palatin se retirèrent-ils de la diète en ^testant contre cette élection, elle n'en fut pas moins légale; la ftvlle d'or portant que « si deux électeurs se retirent du lieu oà se • fût l'élection avant que le rot des Romains soit élu, ils seront

> privés pour cette fois de leur suffrage comme étant censés l'avoir

> abandonné. »

Marie-Thérèse , satisfaite d'avoir conquis et non obtenu l'Empire pour le prince son époux, et cela au sein même des échecs que set annes avaient subis , Marie-Thérèse vint à Francfort jouir du cou* ■annement de François I*'. Assise sur un balcon orné de riches draperies, elle assista à l'entrée du nouvel empereur et mêla sa voix aux acclamations de la multitude. Le soir ce prince la reçut dans son camp à la tète d*nne armée de soixante mille hommes ; elle en passa la revue en souveraine qui veut encore occuper le trône après Favoir cédé. Les troupes avaient un empereur; mais les premiers hommages furent pour l'impératrice, et le roi des Romains, l'épée à la main, ne paraissait être que le premier général de la reine de Hongrie. Il était dans la destinée de cette princesse d'être comblée teut à la fois d'honneurs et de disgrâces : pendant que le canon de Francfort annonçait l'élection du nouveau souverain, Frédéric II taillait en pièces le général de Marie-Thérèse à Sare vers les souroee de l'Dbe. Ainsi la fille de Charles YI, après avoir perdu la Flandre, se voyait menacée de toutes parts en Allemagne, et cette couronne qi^elle avait donnée à François I*' pouvait, comme celle de Ghaiw les Yll, être le vain insigne d'une monarchie sans réalité.

En IUlie, les affaires des alliés n'étaient guèra plus heoreiueâ qu'ailleun : l'infant don Philippe et le maréchal de Maillebois, maîtres de la vallée d'Oneille, venaient d'entrer «ur le territoire de GêneSf oii le sénat, offensé de la cession d'une partie de son terri»

IM CimONKlUES DE L*ŒIL-DE-IKEUF.

toire au roi de Sardugne, rceerait en amiet les troupes gBolet. De plot y cette répulilîque t'était oUii^ée à fonmir une armée de dix mille lioniniet, moyennant un tnbtide une fois payé de cent mille piastres, et un autre tuhtide de trente mille piastret par aaoia, le tout payé par la cour de Madrid. Dans le même temps le duc de Modène el le comte de Gages, à la tète d'un corps formé d'Espugnols et de Napolitains , avaient poursuivi les Autrichiens des envi» ions de Rome à Rimini, à Gésane, à Imola , à Forli , ii Bologne, à Modène. Dans cette dernière position , la proximilé de l'armée plémotttaise ne fut d'aucun secours aux troupes de la reine de Hod» grie : poursuivi lui-même par le maréchal de Hailiehois, Charles- Emmanuel dut réunir tous ses efforts pour empèdier le maréchal de pénétrer dans le Montferrat; il n*y put parvenir. M* de Mirepoij^. avec douie bataillons, attaqua au mois de juin le cam|^ retranché de MontésumOy oh les Piémontais furent forcés. Bientèt les troupes de k reine de Hongrie et du roi de Sardaigne, étant parvenues h se réunir à Novi, n'en furent pas moins contraintes d'abandonner cette position et de découvrir ainsi Parme, Plaisance et Pavie , dont le maréchal de MaUIebois s'empara successivement au mois de septeasbre.

I/kuis XV et SCS alliés font avec avantage la guerre de terre, mais il n'en est pas de même des hostilités maritimes. Xa marine française, ti négligée sous le ministère de Flcary, ne peut encore entrer en ligne de combat avec les escadres de l'Angleterre : il est presque honteux d'avoir à dire que h France, qui sons Louis XIY fut deux ans maîtresse de la mer, ne possède en ce moment que trente-cinq vaisseaux de ligne ; elle n'a donc pu empêcher qu'aux victoires du maréchal de Maillebois l'amiral anglais Roulai n'opposât le bombardement de Sa voue, Final, San-Remo et Gênes, qui fit beaucoup •souffrir ces divers ports. Néanmoins dans les combats de vaisseau à vaisseau la marine anglaise eut rarement à se prévaloir d'avanti^^ remportés sur la nàïrt» Cette année encore le capitaine Maceemara avec le seul vaisseau VlnvindbU soutint dignement l'honneur du pavillon français contre quatre vaisseaux anglais ; et malgré leurs attaques simultanées il conduisit à destination une flotte marchande qu'il était chargé de convoyer.

Le maréchal et le chevalier de BelleJde, dont j'ai rapporté ailleurs la prise dans un village d'Allemagne, au mépris du droit des gens, viennent d'être renvoyés sans rançon. Mais qu'on ne croie pas

que ce renvoi soit une mesure gënéreuse du eabinet de SeintJemet t c'est simplement une disposilion intéressée. Lt violation commise far MM. de Belle*l8ie avait suspendu tout cartel d'échange entre la France et la Grande-Bretagne, et comme le nombre des prisonniers anglais excède celui des prisonniers français il importait au mimstèie de Londres de mettre fin à cet état de choses.

Les réjouissances continuent à Versailles, au mois de novembre, et l'on s'y réjouit toujours à l'occasion des victoires du roi, rentré dans son palais au mois de septembre. Mais depuis quelque temps les lètes de la cour ont repris le caractère d'intimité que leur avait donné la duchesse de Chiteauroux et que madame de Pompadonr est jalouse de perpétuer. L'empire de cette favorite parait avoir une tout autre Importance que celui des précédentes : elle se lie aux hommes d'Etat, interroge les ministres, recherche les membres du conseil ; en un mot tout porte à croire que la marquise songe à s'emparer des lènes de FEtat, si relâchées dans les mains débiles de Louis XV. Le moment est en e£fet favorable à l'ambition de cette dame : elle peut d'autant plus facilement renouveler madame de Prie que Fleurj n'est plus là pour l'arrêter et qu'aucun ministre ne possède la confiance du roi , parce que , disons*Ie sans détour, en matière de gouvernement Sa Majesté n'a point de projets à confier. Je ne serais donc point surprise que madame de Pompadour, se substituant dans les affaires et au monarque, et aux secrétaires d'Etat, ne remplaçât le premier pour le pouvoir et les derniers pour la direction à lui imprimer. Ou je me trompe fort, ou la fille du boucher Poisson sera sous peu de mois la dispensatrice des grâces, des emplois les plus éminents et deviendra l'arbitre de la guerre et de la paix. Malheureusement pour la France , menacée d'une telle domination, la maitresse du roi, douée de toute la subtilité nécessaire à ceux qui cherchent à usurper l'autorité, manque de la prévoyance, de l'énergie et de la hauteur de vue indispensables aux gouvernants. Sans doute la marquise a de l'instruction, de l'esprit, des talents , tout cela produit un grand effet dans l'enceinte des petits appartements ; mais il Ciut d'autres qualités lorsqu'il s'agit d'imposer à la foule orgueilleuse qui s'agite, intrigue et parfois conspire dans la galerie.

Quoi qu'il en soit de l'insuffisance morale de madame de Pompadour, Louis XV ne Hait déjà plus rien sans la consulter, et les avis

Ht CHRO!IIQUES D£ L'ŒIL-DB-DŒUF.

qu'elle lu 4aMe tcMenUeitl bcsucMip à des întiiiMitiûM. DcnûècemcBt eUe fvtt d^mU que mb fvèw , monné ji>H«*«^n HL PeiasMi UNii liapleneat, devint mrqws dt Vaudièm. La chMMe me leiiffrii pat U phu légère diftcvllé : l'iMimète garçoii fut emtmirgttisé , elles envieux de rOEU-de-bœui; qui ne pouvaient atteindre ee vilain anftUî que par des ëpigrammc* , l'appelèrent le marquis i'avmU-hêer.

Il est à remarquer que trois degrés se sont formés dans le cornmeff€e dea personnes qui eompeaent la CMtr de lirais XY : on appelle à VersaiUes le monde les grands officiers de la couronne, le» ministres, les ambassadeurs et toute cette foule de courtisans pour laquelle le roi ne descend jamais des sommités de sa grandeur..!^ «H. ùUU se com]«Me des seigneurs et des dames qu'U reçoit le soir dans ses appartements, honore d'une sorte de lamiliarité et admet à lu fiivenr de rire en sa présence. Enfin on a donné le titre d'iniMn^t aux gentilshommes galants , pour ne pas dite plus , qui savent se pcèlex aux goàU les plus secreU de Louis XY et Taider à déposer tout à fait la n^jeaté royale : tels sont les Soubise, les Richelieu , les Luxembourg, les Brissac et quelques autres familiers des petits appartemenU, de la jolie maison de Choisy et du nouveau temple des plaisirs que Sa Majesté vient d'ériger au petit Trianon.

Comme tous les objets recherchés par le caprice, le petit Trianon, aux yeux du monarque prévenu, n'ofiEre que charmes et délices , il ne présente pas la plus légère incommodité : il n*y a de belle verdure, de fleurs brillantes et parfumées, de fruits exquis que dans les jardins de ce petit palais d'Armide. Louis XY cueille lui-même ces derniers; il en distribue aux personnes qui l'accompagnent; on doit les manger en sa présence et les trouver délicieux, à peine de déplaire à Sa Majesté. Du reste, noire mutre sensuel a fait tout ce qu'il fallait pour que Trianon fût réellement un séjour enchanteur ; j'ai même entendu dire qu'il s'était montré généreux dans le payement de tout ce qui devait concourir à rembellissemenl de cette maison de plaisance.

Le château est une miniature, ou, comme on dit aujourd'hui, une bonbonnière : il occupe au plus un espace carré de douxe toises. Ge gentil édifiée se compose du rez-de-chaussée et de deux étages, compris dans un ordre corinthien que termine une balustrade. Il n'y a que cinq croisées sur chaque face; celle qui regarde le jardin est ornée d'un avant-corps iTormé de quatre colonnes isolées. Les dispoai- UoBs intérieures répondent au peu d'étendue du pavillon : au rex-de-

«haassëe, un lalon de moyenne grandeur et une ttUe à manger; m premier ëtage, Tappartement du roi , compote de trèfr-petites pièces^ an second , quelques cbamlures pour les seigneurs; voiUi tout. Mais si les appartements sont bornés à d'étroites localités, leur élégance est d'une recherche inexprimable. La volupté semble avoir présidé au dessin des sculptures, au choix des statues, à celui des metd>les et à l'arrangement du tout L'architecture extérieure est aussi disposée avec beaucoup de go&t : elle fait honneur à M. Gabriel; les ornements du ciseau sont dus à M. Guibert.

Le petit Trianon est situé au bout de la pièce d'eau dite du l>f«gon ; une haute futaie dérobe aux yeux profanes ce joli temple érigé aux plaisirs; on n'y parvient que par une allée tortueuse, image peu fidèle des délices de l'amour, qui par le temps qui court offrent une route directe et pour l'ordinair^ fort battue. Jamais le roi ne conduit beaucoup de monde dans cette élégante féerie , oti les sectateurs du plaisir, les hiérophantes des petits appartements sont seuls admis avec Sa Majesté. Le bel esprit y a aussi ses petites entrées , et mesdames de Pompadour et de Charolais tiennent quelquefois dans ce lieu séduisant une distillerie de fadaises tout à fait curieuse. J'en veux faire juger en rapportant une conversation qui eut lieu dernièrement sous les riants ombrages du petit Trianon entre Louis XY , mademoiselle de Gondé et la nouvelle favorite.

« il ne manque ici, dit Sa Majesté , que la troisième Grâce.

— Sire, répondit madame de Pompadour, Votre Majesté y a seule le pouvoir de Jupiter.

— Oii vous commandez , mesdames , reprit le roi avec feu , nuUe création nouvelle ne saurait être désirée. »

En ce moment la marquise offrit au monarque une rose et un ceillet qu'elle venait de cueillir.

« Si l'oeillet me représente, lui dit-il, la rose ne vous vaut pas. »

De son côté, mademoiselle de Charolais présentait au roi un bouquet de pensées.

« Ah ! donnez -moi ces fleurs , s'écria-t-il avec un transport théâtral , vous venez de leur communiquer tout Tattrait de l'éloquence.

— Sire, répliqua la princesse, cette éloquence est quelquefois tout l'esprit de nos goûts secrets. »

Tandis que Louis XY cherchait sans doute vainement le sens de

fis CHtORlQUES M LXEIL-DK-IKEUF.

cette phrase snblini^, on erriTÛt à la grille daboiqaet, pfèt de laquelle étaient reteoui deux petits cerfs de Sibérie.

« Gomme ces animaux sont charmants ! dit la marquise... Ils ont bien Tair aussi d'être heureux ( heureux des cerfs attachés! ). Car, ajouta cette fkTorite, le bonheur a sa figure,

— Je le crois, mesdames, repartit Sa Majesté, surtout quand fl prend une des Titres pour persuader de son existence. »

Voilà, bons Français, ce qu'au sein de votre cour on appelle de l'esprit , de la délicatesse d'expression ; cela dans le monde , et Marivaux au théâtre, c'en est asses pour que bientôt il existe au centre de la France un jargon plus inintelligible et surtout plus niais que le ba»-breton.

Mais il se passe souvent au petit Trianon des scènes pendant lesquelles le plaisir se nourrit de substances plus consistantes que le bel esprit, particulièrement les jours oii le roi de France et de Navarre ceint le tablier de cuisine. Lorsque ce prince s'est mis en tèle de satisfaire à cette fantaisie, il part de Versailles avant midi, ordinairement accompagné des ducs de Gontaut, d'Âgen, de Coigni, de la Vallière , de Fleury , du prince de Beauf remont et du marquis de Polignac. La cuisine est alors transportée dans le salon ; le comte de Grolsmare , le chevalier de Brasse , écuy ers cavalcadours, le chevalier de Saint-Sauveur , le marquis de Montmorency, chefs de brigade des gardes du corps, et quatre pages, y sont déjà établis en qualité d'aides-cuisiniers et de marmitons , personne autre n'y est admis, et les valets ne paraissent un instant dans cette pièce que pour j apporter tout ce qu'il faut pour les apprêts du dîner.

La semaine dernière, le roi, possédé de sa manie culinaire, se chargea d'accommoder des poulets au basilic qu'on trouva délicieux, et qui l'étaient, dit-on, en effet, à part même la courtoisie qui érige en qualités les défauts les plus détestables des rois. Dans la même séance, il fit cuire des œufs frais avec une intelligence digne de beaucoup d'éloges; M. de Gontaut fut proclamé hautement le héros de la salade, et M. de Coigni se couvrit de gloire en soignant le rdti.. Chacun voulut apporter son chef-d'œuvre sur la table, les convives se servirent ensuite eux-mêmes; les officiers des gardes du corps, les écuyers cavalcadours et les pages eurent le plaisir d'assister, comme spectateurs, à ce rcjuis de façon royale , que ses nobles auteurs consommèrent avec une habileté plus active encore que celle apportée à

M composition. Cependant Louis XV , tyant pensé en définitive qu'il pouvait bien y avoir quelque chose d'incomplet dans le plaisir de voir manger, même le roi, fit passer à ses officiers quelques débris du repas. Par malheur ce prince ne songea d'abord qu'aux aliments solides y et ce ne fut qu'en voyant dans une glace un de ses pages allonger violemment le cou pour aider à la déglutition , que Sa Majesté pensa aux liquides. Le roi se leva alors précipitamment, et, prenant une bouteille , il courut au page altéré : « Tenez , lui dit- » il , voici mon verre , rincez-le , et buvez. ~~ Ah ! sire , répo}»a» dit le jeune homme, que Votre Majesté me permette de boire im- » médiatement après le plus grand monarque de la terre... » Il est ▼rai que Louis venait de donner, la casserole à la main, des témoignages éclatants de sa grandeur.

Les parties du petit Trianon ne contribuent pas peu à rendre messieurs les pages, essaim passablement audacieux , comme on sait, Camiliers jusqu'à l'excès auprès du roi. Voici, à cet égard, un trait qui mérite d'être cité.

Le chevalier de Rostaing, page de la chambre , avait parié avec un de ses camarades, aussi fou que lui, qu'il mettrait le monarque dans la nécessité de se coucher sans l'assistance de son service ordinaire. En conséquence , le parieur resta seul à VOEH'-de^œuf jusqu'à minuit, et feignit de s'y endormir sur une banquette. En ce moment le suisse des appartements, ne voyant plus que ce page, quitta la salle pour un moment. A peine Rostaing vit-il THelvétien parti, qu'il courut pousser les verrous de la porte communiquant à la salle des gardes, stratagème qui le rendit maître de l'intérieur. En vain, quand l'heure du coucher approcha , les officiers de service frappèrent-ils à ooups redoublés, le page n'ouvrit point. Le silence qui régnait dans les appartements, les portes fermées, l'absence même des lumières, que l'espiègle avait éteintes dans VŒU-de^bcBuf, tout fit craindre aux arrivants d'être venus trop tard; ils se retirèrent, fort inquiets des suites de leur prétendue inexactitude.

Cependant Louis XV, étonné de sa solitude inaccoutumée, ne savait à quoi l'attribuer. Le seul Bontems , son premier valet de chambre , et Rostaing , riant sous cape, étaient auprès du roi : c C'est singulier, • disait Sa Majesté, c'est inimaginable, je ne puis en aucune façon > expliquer une irrégularité aussi générale de mon service. > Le monarque regardait sans cesse à ses pendules; il cherchait à se per-

214 CHRONIQUES DE L'(En*BE-BŒnF.

suader qu'elles avançaient... Un peu plus tard, Sft Majesté devint rêveuse ; on lui entendit prononcer à demi-voix le mot de pariement : ce bon prince n'était pas loin de croire à une conjuration contre sa s&retë. Enfin , las d'attendre, le roi se mit au lit, et prouva par ce fait qu'une tète couronnée peut se poser sur son oreiller sans le secours de vingt ou trente niais qui font consister une partie de leur gloire à fermer les rideaux d'une couche royale.

Oeùt été peu de chose pour Rostaing d'avoir gagné son pari, s'il ne se fût pas vanté d'un trait digne de figurer dans les fastes des pages; il n'eut rien de plus pressé le lendemain que de raconter l'aventure à ses camarades , et ce fut par suite- de leur indiscrétûm que le duc de Fleury, premier gentilhomme de U chambre, apprit cette escapade. U courut en apprendre au roi tous les détails , et lui demanda quelle pénitence il fallait infliger au coupable. « Ceci me » regarde , monsieur de Fleury, ne vous en mêlez pas , répondit Sa » Majesté en riant à se tenir les côtés. »

Le soir, notre espiègle , ne croyant pas l'affaire divulguée , parut comme de coutume au coucher. « Comment, jeune téméraire, lui dit » Louis Xy en s'efiforçant de garder son sérieux, c'est vous qm avex a» tu l'audace d'obliger le roi de France à se mettre au lit presque » seul, ce qu'aucun potentat de l'Europe n'oserait entreprendrel » savez-vons bien que vous mériteriez de ma part une déclaration de » guerre en règle ?» Le page admonesté rougit, avoua sa faute, et, se jetant aux pàeda du roi, en implora le pardon, v Allons, relevo»- » vous, levons pardonne, mais une autre fois, monsieur le che- » valier français , songez mieux à nos forces respectives. «

Cette anecdote prouve que Louis XV portait quelquefois jusqu'à U faiblesse son indulgence pour ses pages : c'était une preuve de générosité sans doute ; mais je ne puis taire un autre épisode qui démoiilœ que ce penchant de son âme souffrait, dans l'appUcation, quekiaCB notables exceptions.

Le marquis de Lugeac, page de Péeurie, était aimé du roi plu» qu'aucun de ses collègues. C'était un jeune homme d'une fi^^ee charmante, d'une tournure oichanteresse. D possédait, loraquril servait à Versailles, une fortune considérable, mais persozme ne dépensait l'argent avec plus de prodigalité. Lugeac, simple page, donnait des bals comme un prince du sang; toutes les dames de la cour y allaient par attraction , tous les seigneurs les suivaient

jalousie. Le Dauphin même dansait aux bals de l'écurie , qui ne cessèrent qu'au moment oii le marquis fut nommé enseigne au régiment des gardes. Bien plus, ce jeune et brillant gentilhomme cessa dès lors de paraître à la ootir. Le comte de Biron , colonel de Lugeac , interrogé un jour sur cette singulière absence , répondit avec hésitation qu*un délabrement absolu de finances en était la seule cause. « Je » m'en doutais un peu, dit le monarque; mais écrivez, je vous prie, » à Lugeac que, nonobstant cette difficulté, je veux le voir ici. »

L'enseigne parut quelques jours après au lever ; Louis s'avança vers lui en riant.

A Eh bien , marquis , lui dit-il , vous m'oubliez , il a fallu vous «rdonner de venir me voir.

— Sire, Votre Majesté connaît trop bien mon dévouement pour en douter; M. de Biron n'a pu lui dissimuler la cause de mon absence for£é£.

— Mauvaise excuse, mon cher, mauvaise excuse. -— Cependant , sire...

— Vous manquez d'argent , n'est-ce pas , continua le roi à l'oreille de Lugeac , mais n'avez-vous pas ici des amis qui vous en prêteront?»

A ces mots , Louis'XV glissa furtivement dans la main de son favori... une bourse de cent louis. C'était ce que l'cx-page dépensait naguère dans une soirée pour faire danser le Dauphin , et n'oublions pas qu'en s'en rapportant au discours de Sa Majesté cette somme était prêtée.

Tandis que Louis XV se répandait en générosités à Versailles , la guerre continuait avec acharnement en Italie. Le roi de Sardaigne, avec vingt-cinq mille Piémontais , et l'Autrichien SchuUembourgi avec un pareil nombre d'Impériaux, étaient retranchés dans une anse que forme le Tanaro vers son embouchure dans le Pô. Ce poste parais» sait inattaquable, il fallait donc tâcher d'attirer sur un autre point une partie des troupes qui le défendaient : c'est ce que tenta le maréchal de Maillebois au commencement du présent mois Je décembre en feignant d'attaquer Milan. Les ennemis donnèrent dans ce piège : les troupes autrichiennes quittèrent l'anse du Tanaro pour se portée k la défense de la capitale du Milanais. Profitant de ce mouvement, l'armée franco-espagnole passe cette rivière ayant de l'eau jusqu'aux reins; Charles-Emmanuel, forcé dans son camp, lâche pied et se retire jusqu'à Casai. Le comte de Lautrec, qui a rejoint dans la vallée

SI6 CHROIIIQUIS DE L*ŒIL-DE-lltEUF.

de Pngelat un fort dëUchement piëmontii» , le btt, et bienlât farnée combinée t'empare d'Alexandrie, de Valence, de Casai el d*Aiti , dont le brave Ghevert fait la garnison priaonnière. Enfin don Pfulippe , maître de Milan, reçoit, le 19 décembre, le lermentde fidélité du sénat et des habiunts de cette grande cité.

L'année 1745, qui se termine, a vu de grands événements se snecéder en Angleterre. Le prince Edouard , profitant de la dispersion des troupes et des forces maritimes de la Grande-Bretagne, a débarqué en Ecosse sur une frégate de dix-buit canons armée par un négociant français. Dans une expédition qui tendait à conquérir une couronne, ce prince n'avait avec lui que sept officiers ; mais iï em» portait dix-buit cents sabres, douxe cents fusils et envinm deux mille louis d'or. Jamais entreprise ne parut plus aventureuse, et pourtant Jamais aucune ne toucha de plus près à la réussite. Edouard se bâtn de publier un manifeste dès qu'il eut mis le pied sur la plage éoofrsaise. « Compatriotes , disait-il aux peuples de ces cMitrées montueu* B ses, je viens au nom de Jacques III, mon père, fkire valoir les droits B de ma maison à ce trdne que l'usurpation nous arracba. Tous verres » en moi le plus xélé défenseur de la religion et de cette liberté qui » est notre autre divinité. Je ne veux, pour ressaisir le sceptre, m'ai* » der que du secours de vos bras , à moins que nos ennemis ne me » contraignent par leur exemple à me servir des armes étrangères. » Avec vous, mes amis, avec vous seuls je dois vaincre, car la justice » est pour moi, et je n'ai en vue que la prospérité des Rojranmes- » Unis. »

Ce discours, prononcé avec une chaleureuse franchise, rallia autour d'Edouard quelques partisans de sa famille. Maître de la petite ville de Perth, il y fut proclamé régent d'Aogleterre, d'Ecosse et d'Irlande. Il était alors à la tète de trois mille hommes, avec lesquels il battit quatre mille Anglais à Prestons-Pans , après avoir occupé Edimbourg avec moins de qninxe cents.

Les montagnards qui suivaient cet illustre aventurier avaient conservé l'habit des Romains ; ils combattirent ce jour- là à la manière de ce peuple-héros, et Charles-Edouard s'exposa comme un centurion* « Mes amis, dit-il à ses soldats en tirant son épée, dont il jeu le four- » reau loin de lui, je ne la remettrai dans le fourreau que quand voua » serez libres et heureux. » A ces mots , et sans laisser aux ennemis le temps de former leur ligne de bataille , Stuart s'avança jusqu'à

vingt pas des rangs anglais, suivi de tous les siens. Les canônniers n'étaient pas encore à leurs pièces , les feux de Tinfanterie n'avaient pas encore commencé, et déjà les Ecossais, le bouclier haut, Tépée au poing , frappaient hommes et chevaux de près , et leur faisaient éprouver l'influence dès longtemps oubliée de la force du corps dans les combats humains. Surprises , effrayées dé cette étrange attaque, les troupes bretonnes lâchèrent pied ; huit cents hommes restèrent sur le champ de bataille ; le reste prit la fuite et tomba presque entièrement au pouvoir d'une réserve de cinq cents hommes qu'Edouard avait placée à l'entrée d'un défilé pour ménager au besoin sa propre retraite.

Bientôt l'armée de ce* prince courageux s'augmenta considérablement ; mais , en dépit de sa promesse , il n'en reçut pas moins avec empressement uu secours d'hommes que Louis XY lui fit passer. Si le projet qu'on avait formé dans le conseil de Versailles d'envoyer dix mille combattants sous les drapeaux d'Edouard eût été mis à exécution en ce moment , il est probable que c'en était fait du règne de la maison de Hanovre. Mais, cette fois comme tant d'autres, on délibéra longuement , on accumula objections sur objections , difficultés sur dii&cultés, et l'amiral anglais Yernon eut le temps d'occuper la Manche avec une forte croisière qui rendit tout débarquement impossible» Un incident vint augmenter les chances de succès d'Edouard , nonobttant même l'absence des auxiliaires qu'il attendait de France.

A l'époque oh Georges II avait envoyé une armée en Flandre on avait levé un régiment de montagnards écossais , en lui promettant que, quelque chose qui arrivât, il ne serait point employé sur le continent. Peu de temps après , cependant , on se disposa à embarquer ces soldats ; plusieurs désertèrent. Saisis dans les bois, ils furent maltndtés , enchaînés et conduits à Londres , oii trois d'entre eux subirent le supplice du gibet. Le surplus fUt transporté dans les planta* tions de l'Amérique.

Cette sévérité excessive fut regardée par les Ecossais comme un outrage fait à leur nation ; aussi partout oii le prince se présenta il vit les Ecossais prêts à le suivre. Vainqueur à Preston-Pans , il courut à Edimbourg, oti bientôt se rendit une foule de paysans, descendus de leurs montagnes pour s'attacher à sa cause et à ses pas. Tout se réunissait alors en faveur des Stuarts : l'attachement que les Ecossais conservaient ii des souverains originaires de leur.^ays ; leur jalousie VI. 13

IIB CHROinQUEft DE LXBIL-DE-BŒUF.

contre les Anglais, te reuentinient d'une iajiifc réoente, qoc de plut pour garantir le triomphe ? D'autres ëléanents de succès lent eneore se joindre à ceoft-là* Yojons quel sera l'effet de tant de gages de réussite.

L'alarme fdt grande en Flandre^ au camp de Georges DL, quand es y apprit randacieuse entreprise d'Edouard et les victoires qu'il avait déjà remportées. Le monarque de la Grande-Bretagne quitta précipitamment son armée , et se hâta d'accourir au secours de ses Etats. Le duc de Cumberland repassa aussi dans sa patrie, oh ce pfince prit le commandement de quelques régiments ramenés de Flandre, et auxquels se joignirent des volontaires et des milices enrégimentés. Les villes, les corporations fournirent de fortes taxes ; la noblesse aiyfaise fit de grands sacrifices. Néanmoins la confusion , la terreur éuient dans Londres, où le prétendant avait de nombreux aaiis. De seeièles instigations étaient exercées en son nom dans cette capitak ; des écrits à double entente se glissaient sous les portes pendant les nuits brumeuses ; on répandit à profusion celui-ci : « Un jeune homme de » grande espérance est près de faire une fortune considérable ; en pcn » de temps il s'est lait plus de vingt mille livres de rente , mais il a » besoin d'amis pour s'établir à Londres. »

Toutefois le duc de Cumberland marcha sur le prince Edouard, qui vers la fin de novembre avait pénétré en Angleterre jusipi^ Derby, à trente lieues de Londres. Stuart se replia alors sur l'EcoMe, où il attendit les Anglais. Tel est en ce moment l'état des aAires de ce prince. Les rois de France et d'Espagne lui donnent en Jut écri* vant le nom de frère, après l'avoir laissé abreuver d'amertume daas leurs antichambres; il règne en Ecosse, lève des contributions, forme des régiments ; il a des officiers , une cour, des secrétaires d'Eclat. Tout porte à croire qu'une révolution est près d'éclater ; attendoiis-ls.

* Dans le temps que ces événements se passaient en Angleterre, Frédéric II, après sa victoire de Friedberg, avait publié un nsanifeste contre les Saxons, qui éuient entrés en Silésie par suite du tcmiié conclu entre le roi de Pologne, électeur de Saxe, et la reine de Hongrie. Cette publication faite, le monarque prussien dirigea sur la Saxe une armée sous les ordres du prince d'Anhalt-Dessau. Les troupes saxonnes, attaquées à Kesseldorf, ne purent soutenir le choc des Prussiens ; la défaite de l'électeur fut telle, dans cette alfoire, que ce

LOmS XY. tt»

pfuce Ini-méne dnt quitter en toute hAte sa résidence de Dresde et se réfugier à Prague. Tandis que le fugitif sortait par une porte, Frédéric n y entrait par une autre ; le pays supporta une forte contribution. Mais ayant appris, peu de temps après son entrée dans cette ville, que la czarine Anne se déclarait pour le roi de Pologne, dépouillé de son électoral, le vainqueur se détermina à signer la paix avec la Saxe et l'Autriche. Ainsi, pour la seconde fois depuis le cornnencement de la guerre, la France allait en supporter tout le poids en Allemagne.

Le maréchal de BrogUe ne cueillera pas de lauriers dana cette arène oà nos troupes vont combattre seules contre tant d'ennemis : cet officier distingué est mort dans son lit, après avoir échappé aux dangers du champ d'honneur et à la rigueur des éléments pendant les dernières campagnes. Ce n'est ni à ces dangers ni à cette rigueur qu*a incoombé un autre maréchal de France , M. de Puységur , général parvenu au premier grade de l'armée à la manière de tous nos seigneurs, qui trouvent les dignités réparties sur leur vie comme les bornes milliaires le sont sur une route de poste.

Nous verrons si, pour soutenir la guerre qui se prépare, M. Maehault, nommé récemment contrôleur général, saura grossir lestions de nos mines financières. C'est un homme capable ; mais cela ne suffit pas pour changer le cuivre en or, et Ton trouve maintenant dans la circulation numéraire plus du preaoder métal que du dernier. Il en eoAte cher aux peuples pour entretenir les grands rois quand la grandeur de ces princes consiste en fêtes galantes, en feux d'artifice, en équipages somptueux , en maisons militaires dorées , en entretien de fiivorites : les souverains de l'antiquité se faisaient grands à meilleur marché.

La nation, qui s'occupe un peu de ses affaires, voit avec tristesse s'ouvrir devant elle une perspective sans bornes d'hostilités. Mais la cour ne s'arrête pas à de si vulgaires détails ; il est bien plus intéressant pour elle de savoir quels seront dans l'année qui va commencer les quatre pages de la petite écurie destinés au service de la table magique de Choisy;. table oii l'on voit beaucoup de choses curieuses, indépendamment du mécanisme qui la fait mouvoir. Un seul de ces quatre pages, choisi par une rare faveur du monarque, se tient dans la salle oii cette machine est placée ; encore doit-il , en certains moments, se retirer derrière un paravent afin d'être un peu

moins immédistement tëmoin de quelqnes fins de conversations, qid d'ailleurs offrent peu d'attrait au jeune spectateur. On devine aisément quels convives sont admis h la table magique, dont l'idée première est due à madame de Mailly ; en voici la description. Elle est ronde , richement incrustée de bois des Iles, et hors les heures du service elle s'abaisse au niveau du parquet. Alors ce n'est plus qu'une élégante rosace, sur laquelle on marche sans se douter de sa mobilité. Mais au besoin la table s'élcve sur un cylindre de cuivre doré qui en forme le tambour ; dans cet (tat il n'y a de Axe qu'une bande circulaire d'environ un pied de large sur laquelle se posent les oouverts. Le reste, au signal donné par les convives, descend et remonte à volonté, de manière que le service se fait dans un souterrain situé sous la salle à manger et sans qu'aucun laquais ait besoin d'y paraître* Quatre servantes à centres également mobiles apportent, au moindre bruit d'une sonnette d'argent attachée à chacune , toutes les choses de détail marquées d'un trait de crayon sur une carte imprimée. Des rouages nombreux disposés dans le souterrain sont les agents cachés de ce service ; ils se meuvent sans le moindre bruit : c'est une véritable réalisation des merveilleuses rêveries du bon Perrault. Mais il arrive un point des orgies de la table mécanique où la baguette même d'une fée serait sans vertu.

Revenons aux pages de la petite écurie, qui seuls ont le prtvil^ de fournir les jeunes desservants du temple mystérieux de Chmsy. Il est difficile d'apercevoir dans ces attributions occultes , qui attirent dans le monde un assez vilain renom , rien de fort honorable, quoiqu'elles soient exercées pour la plus grande félicité d'un prince magnanime. Cependant il est bien prouvé qu'elles conduisent rapidement aux dignités militaires : Lordat , Lugeac et d'autres voient de loin leur bâton de maréchal, pour avoir fait leurs premières armes à la table magique , au bruit d'une mousqueterie de baisers qui ne luait que la raison du roi et la gloire de son règne.

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