CHAPITRE PREMIER
FIN DE ItlS.
lleeures sécrétât prises par le duc d'Orléans pour s'assurer le psrk— at el Iss pairs. — Le lit de justice de Louis XV. — Le testament de Louis XIY est cassé. ^- Forme du gouYemement de la régence. — Droit .de reaontftooss préalables rendu aux parlements. — Portrait du régent. — Philippe d'OrléiBs considéré comme homme d'État. — Premiers travaux de la r^enoe. — Le père le Tellier à Faudience du régent. — Victimes de ce jésuite réintégrées dans le droit des gens. — Audace des jésuites. — Punition d'un père la Motte.
— Les bons pères reprennent leurs masques. ^- Eiil de le Tellier. — Dubois conseiller d'État. — Le testament inscrit sur le dos d'un maréchal de France.
— L'ivrogne psr courtoisie. — Rouillé. — Repartie (fan. Lorrain. — La mai* son assiégée. — Origueil impoli d'un évéque. — Changement dans les physionomies de cour. -~ Les saturnales du Palais-Royal — Madanie de Parabère; les dames admises aux soupers du régent; les roués. — Les soupers du Luxembourg. — Le comte de Riom. — La reoonoaissance infinie. — Tyrannie du comte de Riom. *- Le sorcier. — Le Méditant de Destouches. — Mort de Girardon , de Galaod et de Malebranche. — La comtesse de B*^ contemporaine de Louis XIV et dont les tablettes ont servi è la rédaction de ces Chroniques pose la plume à la fin de 4745.
Le duc d'Orléans, ainsi que je l'ai dit ailleurs , connaissait bien les dispositions du testament de Louis XIY , il savait que le feu roi ne l'avait dëclaié, par cet acte, que chef de la régence; qu'un conseil devait délibérer avec lui sur les affaires de l'Etat, et que les décisions seraient prises à la pluralité des voix : ce qui détruisait toutes les prérogatives attachées à la dignité de régent. Les membres du conseil devaient être les princes du sang majeurs , les ministres d'Etat , les maréchaux de Yilleroi , de Yillars, d'Harcourt, d'Uielles et de Tallart. Le duc n'attendit point le lit de justice pour faire valoir ses droits à une régence telle que l'avaient réglée les lois de la monarchie , il agit et fit agir ses amis auprès du parlement. Il ne négligea point, dans cette circonstance, la promesse de rendre à ce corps une prérogative qu'il avait dès longtemps perdue sous le règne précédent:
BÉGENCE, fl
celle éf tàkrt des reoiDiitnBce» au rot avant renr^gistremeot dci édiUy au Ueu de se restreindre à la faculté dérisoire de lui eu adres** ser après. Le parlement flatté de l'espoir de reconquérir le plus pré* deux de ses droits, parut très-favorable aux vues d'un prince si dls« posé à le lui rendre; il se montra d'autant plus empressé de le servir» que Son Altesse Royale ne demandait , après tout , que l'exécution des lois du royaume, à l'exclusion des volontés personnelles du feu roi, qui les avait violées par son testament. D'un autre côté, Philippe d'Orléans s'assura, par le duc de Noailles, d'une bonne partie de» troupes et de la maison du roi. Le duc de Saint-Simon et le mémo dac de Noailles chàrfs/és par Son Altesse Royale de dire aux paira qu'elle les soutiendrait dans certaines disputes d'étiquette qu'ils avaient engagées au parlement, rapportèrent de la part du plus grand nombre de ces seigneurs, des paroles de soumission au régent, et la promesse de se conformer à ses vues. C'est ainsi que dans tous lea temps on subjuguera les hommes eu favorisant leur fortune , ou bien en servant leur vanité.
Toutes ces mesures secrètes avaient été prises, lorsque, le J2 sep* tembre, à une heure après midi, Louis W partit du château dt Vincennes, qu'il habite, pour aller tenir son lit de justice au paiw IcmenL Sa Majesté avait dans son carrosse M. lo duc d'Orléan», madame de Ventadour sa gouvernante, M, k duc 9 M. le duc dn Maine, M. le comte de Toulouse, et M. le maréchal de YHl^rou Le« grands officiers, montés dans un carrosse qui précédait celui du jcone souverain, jetaient de l'argent au peuple, dont on montrait l'avidité sanglante à l'enfant couronné comme un sujet de récréation A l'entrée du faubourg Saint-Antoine , et lorsque le prévôt des mais chands, accompagné des échevins, fut présenté ^ Sa Majesté par M* le due de Tresmes, gouverneur de Paris, on dut éloigner avec U baïonnette la foule qui se pressait autour des carrosses du roi. De? main matin, les gazettes passeront sous silence ce petit incident dç Ja joie publique ; il n'y a guère eu que trente ou quarante personne^ d'étouffées ou de foulées sous les pieds des chevaux, et cela pou|^ que M. le prévôt des marchands put librement faire entendre au ro| on très-soporifique discours pendant lequel Sa Majesté jouajt avec la croîs de diamants pendue au cou de sa gouvernante.
Arrivé au grand perron du palais , le roi en monta à pied les degrés ; mèh» , parvenu au sommet , il fut porté par le prince Cbarleit dp
Lorraine jusqu'à l'entrée de la grand' chambre. Là , Sa Majesté passa dans les bras de M. le duc de Tresmes , gentilhomme de la chambre en année, remplissant les fonctions de grand chambellan; lequel porta ce prince jusqu'à son lit de justice. Le duc se plaça ensuite aux pieds du roi; le maréchal de Villeroi prit place à droite de M. de Tresmes, madame de Yentadour se tint à sa gauche.
Tous les assistants ayant pris leur rang, le roi se leva et dit d'une voix que peu de personnes entendirent : <c Messieurs > je suis venu ici » pour vous assurer de mon affection ; mon chancelier vous dira ma » volonté. » Sa Majesté se baissa aussitôt vers madame de Yentadour, qui sans doute récompensa en bonbons le petit orateur du récit intelligent de sa première leçon de royauté. Pendant ce temps, M. Yoisin vint se mettre aux genoux du roi comme pour prendre ses ordres ; puis il retourna à sa place , et parla le bonnet en tète. Le discours du chancelier était conçu avec une grande adresse : ce ma-> gistrat, qui connaissait et les prétentions du prince appelé à la régence et les dispositions conformes du parlement, ne mentionna que d'une manière vague le testament de Louis XIY, dont il était facile de prévoir le sort. Le duc d'Orléans ayant pris la parole après le chancelier, jeta d'abord quelques fleurs sur la tombe du feu roi; il montra ensuite un avenir prospère promis à la France par le règne de Louis XY; enfin, se rabattant sur l'époque actuelle. Son Altesse parla avec chaleur de la réparation des malheurs de la France. « C'est » parce que je suis jaloux d'y travailler, dit Philippe, que je ré— » clame aujourd'hui le droit de le faire sans gène, sans entraves. » Je ne m'expliquerai point ici sur les motifs que le feu roi peut » avoir eus pour mutiler les prérogatives de la régence ; il me se- » rait bien facile de prouver qu'elles se réduisirent à des influences, » à des obsessions, que personne n'oserait soutenir, ajouta le prince » en élevant la voix. D'ailleurs, continua-t-il , Louis XIY a senti lui- » même qu'il avait pu se tromper dans son testament. Yoici les pro- » près paroles qu'il m'a dites dans le dernier entretien que j'eus avec » lui : J'ai fait les dispositions que j*ai cru Us plus sages; mais, comme » on ne saurait tout prévoir, s'il y a quelque chose qui ne soit pa$ » bien, on le changera* Maintenant il appartient au parlement de ju- 2» ger si la régence qui m'est offerte est telle que doit la recevoir le » premier prince du sang, et si quelqu'un en France a le droit de V s'emparer de la réalité du pouvoir fwur ne m'en laisser que l'om-
XÉGEEfCE. 65
» bre. Da reste, je ne veux point q^ie le conseil de régence soit un » flambeau qui m*ëc1aire sans profit pour les intérêts de TEtat; j'en- > tends que les affaires y soient décidées à la pluralité des suffrages, * excepté en ce qui concerne les charges, emplois, bénéfices et grâces » dont je dois seul avoir la disposition. Ce n'est que par le libre choix » des hommes que je puis répondre de la marche régulière des
Le parlement, après une courte délibération, déclara le même joar, 13 septembre, M. le duc d'Orléans régent de France pour administrer les affaires du royaume pendant la minorité du roi; ordùtma que M. le duc de Bourbon, déclaré dès k présent chef du eenseîl de régence sous l'autorité de M. le duc d'Orléans, présiderait en son absence, et que tous les autres princes du sang y seraient admis à Pige de vingt-trois ans. Le parlement ordonna en outre que le prince régent pourrait composer d'ailleurs le conseil de régence ou tous autres conseils des personnes qu'il jugerait les plus dignes d'y figurer. Enfin le parlement conserva à M. le duc du Maine la charge de surintendant de l'éducation du roi mais sans autorité sur les troupes composant la maison de Sa Majesté , ni même sur celles employées à la garde de sa personne: le commandement de ces troupes demeurant à M. le duc d'Orléans. Le roi mineur en son lit de justice confirma toutes ces ces dispositions , et le testament de Louis XIV eut, comme on l'avait prévu , le sort de celui de Louis Xlll.
Ce n'est point une bague au doigt que le gouvernement d*un foyunme épuisé de finances, chargé de dettes, et qui réclame toutes les espèces de secours après avoir épuisé toutes les calamités. Le duc d'Orléans s'est empressé d'établir, indépendamment du conseil de régence, un conseil des affaires étrangères, présidé par le maréchal dlJxelles; un conseil de la guerre , présidé par le maréchal de Yilkrs; an conseil des finances, présidé par le duc de Noailles; un conseil de la marine, préside par le maréchal d'Estrécs; un conseil d'Etat, présidé par le duc d'Antin ; un conseil de conscience, présidé par le canlinal de Noailles, Chacun de ces comités , qui remplacent les ministres, a reçu l'ordre de rechercher dans l'étendue de son ressort, les malheurs k réparer, les abus k corriger, les vices à détruire, et de proposer des moycus réparateurs ou de répression. Le régent , accomplissant en même temps la promesse faite aux parle-
ments de lenr rendre le droit de remontrtnee préakUet, % énmé k cette restitution d'autant plu4 d'éclat, que la déclaration du conaeil de régnée porte que « le roi entend g'éciairer dea lumières de set » parlements dans tout ce qui se rattache au bieni*-ètre de sessujeta. 9 Mais pour imprimer le mouvement à un tel système et en prévenir les écarts , ii faut une puissance d'action , une ^tendue de capacités, une persévérance de zèle que rien ne puisse altérer et que rian n« Aétoume. M. le duc d'Orléans réunit-il en li|i ces préciiHtsea conditions? Je ne Le crois pas. Peignons ce prince au physique* oomnie aa moral i ce portrait confirmera ou démentira mon jugement, qn^oft pourrait trouver téméraire ou du moins précipité. Philippe d'OrléMia ^t d'une taille moyenne, bien fait, élégant dans sa démarehe, ^M$ dans son attitude. Les yeux de ce prince éuient beaux, mais en çrauat qu'il n'en perde un, et comme il voit peu de celui-lè, l'autre éprouvn fine fatigue habituelle qui en diminue l'expression. Le régent a Ina cheveux noirs, le teint coloré, la bouche vermeille et bien garnie | l'ensemble de sa physionomie est spirituel , plein de finesse et trèagracieux. £n un mot, les traita du duc annoncent un caractère affable* ouvert, franc, et ne sont point trompeurs. Philippe se montre ai-mable, bon, d'humeur égale; sa gaieté est presque inaltérable, aa mauvaise humeur est difficilement excitée. Ce prince, exempt de hauteur, aime qu'on lui parle avec franchise et qu'on s'exprime devant lui librement. Son Altesse saisit autant qu'elle le peut l'occa* sion de dire des choses flatteuses à ceux qui rapprochent; ses saillies sont ordinairement agréables, jamais piquantes jusqu'à humilier. Du reste, ami des grandes actions, de la gloire , du métier des armes, Philippe est doué de toutes les passions héroïques, ii admire tous les hommes qu'elles ont illustrés. Le r^ent adore la mémoire de Henri lY ; on ne saurait le flatter plus délicieusement que par une comparaison adroite de son caractère et de son visage avec ceux de ee grand roi : comparaison qui n'est pas sans quelque exactitude. Mais, si philippe possède plusieurs des qualités de son bisaïeul, i) en a aussi les défauts. Dominé comme lui par une complexion amoureuse, il a moins d'ingénuité et surtout moins de constance dans les inclinanations oii elle l'entraîne. L'abbé Dubois, qui dirigea le premier essor de ce tempérament de feu , sentit que pour perpétuer son vil
' Ce droit avait été supprimé par les ordonnances de 4667 et 4673.
■iaittère «après de son éiè?< » il deyiit lui inspirer 1« goèt du «Imh* femenl. Une telle disposiUeo est facile à développer elieii«os jeiuiee sei^tteafs; meis M* le duc d'Orléens les t tous surpassés en lé^eté i poajr lui FinconstaDce n'eut jamais asses d'ailes» l'avour assea de prêtresses. Ses liaisons ne sont que des fantaisies ( aussi reeule*4^ devant une conquête difficile , prétendant que le salaire serait Uùp auHlesaoqs du travail. Aux yeux du ré^nt, ee sent des ddeiees que ces préliminaires de tendresse qui plaisent tant aux âmes réeUeauaf passionnées; il n'admet le j« t;ouf aime que eemme met d'ordre dee ▼olnptés, n'escarmourche point sur les terres du plaisir, et veut qnt la beauté s'olfre d'abord en bateille ran|$ée. Ce que le due appelle une affaire de oœwr^ bien que cet organe du sentiment n'y joue qu'un i^le fort accessoire , doit se conclure dans l'espaee d'nn senper; ei^ ' eore le prince consacre-t-il la moitié de ce repas aux joyeux propos, aux millies des hommes d'esprit admis à sa table. Le premier soupir anuHireux de Son Altesse Royale fait explosion avec la première beu« teille de vin de Champagne , et quelquefois la tendresse de Philippe est époiaée avant le nectar pétillant du flacon.
L'inconstence naturelle des goûts du régent s'est promenée sur fout ce qui peut attirer un esprit ardent, actif, fiivorisé d'une grande aptitude, et porté à rechercher partout le beau. Il est devenu en peu de temps musicien, peintre, graveur; ses connaissances en sculpture, en architecture , en médailles se sont développées avec une rapidité qui a surpris tous les artistes ; et les savante ont été plus étonnés encore en voyant Son Altesse Royale pénétrer comme en se jeuan^ les secrets de la physique , de la chimie, de la mécanique. Dans le besoin de savoir qui tourmente Philippe d'Orléans, il s'élance avec ardeur vers les objeu nouveaux; les entreprises hasardeuses le flattent , les systèmes inconnus le séduisent, et toutes les innovatient obtiennent sa protection.
La vie du régent fut, aux distractions galantes et bachîqttes près, une suite d'investigations de celte nature; aussi passe- t-il à juste titre pour un des hommes les plus universels du temps , il serait difir cile de lui parler d'une chose qu'il ignorât. La science du gouvemo'ment ne lui e^ pas moins familière que les autres ; mais il faut pour }'exercer plus que du talent : l'homme d'Etat a besoin d'une présence d'esprit « d'une liberté de facultés , qui manque souvent au duc. Il est rare que les repas nocturnes qu'il aflectionnc ne dégénèrent pas
6S CnRONIQUES DE L*Œ1L-1>E-BŒUF.
en orgies, et presque toujonn Son Altesse Royale devient le Silène de ces fêtes de Bacchus. Or si Ton considère que chaque jour est le lendemain d'une semblable débauche , on jugera combien ce prince doit avoir de peine à reprendre les affaires au jK>int oii il les a laissées la veille, lorsque imposant un violent effort à son corps fotigné, il quitte le lit pour donner audience ou s'asseoir au tapis du conseil. Cependant la régence a déjà réformé plusieurs parties de Padministration; d'urgentes améliorations ont été proposées par les divers conseils, adoptées et conduites à fin; de grandes infortunes sont adoucies, quelques maux sont réparés. Mais le bien ne peut s'opérer que lentement, au milieu des désordres de toute sorte que laisse après lui le grand règne» Le régent a frémi en voyant qu'il fallait foire marcher le gouvernement avec un système de finances chargé d'une dette publique de deux milliards soixante -deux millions, et qui, pour les dépenses courantes seulement , offrait un déficit oh se trouvaient engloutis les revenus de la France jusqu'à la fin de l'année 1717. Effrayés d'une telle extrémité, plusieurs membres du con. seil de régence ont proposé, comme unique moyen de rétablir Téquilibre, de ne point reconnaître les dettes du feu roi ; mais ce moyen a a été rejeté par une majorité consciencieuse, quoiqu'on ne vît encore aucun moyen d'éviter une si horrible banqueroute. Malgré cette déplorable situation , on devait inévitablement songer à diminuer les charges de la nation, et cela tout en payant les troupes, dont la solde était arrêtée ; en acquittant les arrérages dus aux rentiers de l'Etat* et en remplissant une fouie d'engagements dès longtemps exigibles* afin de rétablir un peu le crédit du gouvernement. Pour se procurer les premières ressources on tira des receveurs généraux et des fermes générales une somme considérable , avec la promesse de la rendre du produit d'une opération sur les monnaies. Cette opération la voici : à dater du 1'^ janvier prochain, les louis d'or anciens vaudront vingt livres au lieu de quatorze, et les écus cinq livres au lieu de trois et demie; ce qui procurera un bénéfice d'environ soixante et douze millions. C'est une manière comme une autre de battre monnaie. Mais quoiqu'on se fût donné une vaste carrière dans cette augmentation de valeur des espèces, elle ne put répondre aux nécessités les plus pressantes; on dut recourir à d'autres expédients. Les rentes constituées au denier 12 sur les tailles furent réduites au denier 35; des offices onéreux et inutiles, quoique privilégiés, furent
supprimes : on en liquida la finance à quatre pour cent. Enfin une révision annoncée des comptes de certains entrepreneurs et traitants leur ayant fait redouter de voir leurs malversations punies, plusieurs sTeiécutèrent par avance et regorgèrent d'énormes capitaux. La plupart de ces mesures ne pouvaient se justifier que par l'impossibilité de faire autrement; mais, tout irrégulières qu'elles étaient, elles valaient encore mieux qu'une banqueroute : les résultats déguisent au surplus ce qu'elles ont d'arbitraire ou de vicieux. Le dixième et la capitation de l'année 1716 seront réduits de quatre millions; la ])aye des armées est au courant, et une foule d'engagements sont remplis.
Une réduction du personnel le ]4us coûteux de l'armée va procurer une forte économie dans les dépenses de la guerre, si longtemps ruineuses pour la France. Les deux compagnies des mousquetaires, fortes ensemble de cinq cents hommes, sont réduites à trois cents; âaq cents gardes du corps ont été licenciés; les compagnies des gardes suisses sont diminuées de quarante hommes chacune; celles des gardes françaises, jusqu'ici portées à cent trente hommes, ne seront plus que de cent dix. Dix hommes par brigade sont retranchés de la gendarmerie ; la cavalerie sera réduite de dix officiers par régiment; les dragons feront tous le service à pied. Au total la réforme des troupes se monte à près de vingt-cinq mille hommes.
Les dépenses du jeune roi lui-même ont été fixées par le régent : Sa Majesté a dix mille livres par mois pour ses menus plaisirs, et mille écus pour ses habits.
Dès les premières audiences que le régent a données au Palais- Royal, le père le Tellier s'est présenté à ce prince avec son audace aceontumée.
« Mes fonctions k Versailles ont pris fin, lui dit-il, je viens, mou«- •eignear, vous demander à quoi Votre Altesse Royale me destine.
— Ah! mon père, il est vrai, répondit le duc, vous voilà sans em« ploi; eh bien, je vais vous en donner un.
— Parlez, monseigneur! dit le jésuite en regardant Son Altesse Royale d'un oeil scrutateur.
— Partez donc pîour le château de Pierre-Encise...
"^ Pour le château de Pierre-Eocise, moi! interrompit le TelIicr avec effroi...
-*- Rcmettex-vottSy mon père, je vois que toi|s me compreiieit mal ; c'est UD plaisir que je vous méDa§;e, et non pas une punition. "^ Je ne comprends point Votre Altesse RoTale.
— Partez pour ce château , dis-je , et tirez-en Tabbé Foiieon et l^ père Guillaume Quesnei <» que vous j avez Csit enfermer.
— Monseigneur, cette ironie...
-* Aimez-vous mieux chercher en Europe, pour les ramener cbaritablement à Paris, les pères Jérdme et Turquob, exilés à votre demande?
'-^ Je ne conçois pas à quelle fin tendent ces sarcasmes de Yotrç Altesse Royale. «
-* Vous êtes loin de l'Evangile , père le Tellier, poursuivit le régent d'une voix élevée, si vous traitez de sarcasmes le moyen que je vous offre de réparer vos fureurs... Mais je n'avais point attendu c^ soin de votre Ame endurcie ; je voulais seulement vous rappeler vo9 proscriptions, afin de vous faire senUr que vous ne devez rien espérer de moi«i« Allez trouver vos supérieurs, ils ne tarderont pas 4 recevoir mes ordres. »
L'ex-conCesseur du roi sortit sans répliquer.
Le duc régent annuU successivement toutes les lettres de cachet lancées- à l'occasion du jansénisme ou de la bulle Dnigenitw : le vieux marquis d'Aremberg, mis à la Bastille pour avoir fait évader Qucsncl de l'archevêché de Malines, où il était détenu , recouvra sa liberté après dix ans de prison. Tous les supérieurs des monastère» furent autorisés à rappeler les moines opposants qui s'étaient expatriés; l'archevêque de Tours et Tévèque de Montpellier, relégués pour la même cause dans leurs diocèses, dont ils ne pouvaient s'éloigner, eurent la permission de reparaître à Paris, oii le duc d'Orléans les reçut avec des marques d'estime et de bonté ; en un mot toutes les victimes de la constitution rentrèrent dans le droit des gens, dont elles étaient véritablement exclues.
Il est facile de concevoir que cette protection ouverte accordée aux adversaires des jésuites, dut paraître fort dure à cette compagnie, habituée par le feu roi à proscrire tout ce qu'elle redoutait, ou simplement tout ce qui lui déplaisait. Elle se crut assez forte pour soutenir ses prétentions ouvertement , en couvrant ses projets sédi-
* Frère de feu lo docteur du môme nom doot le» ouvragâs causèrcot tant de troubles , et déterminèrent en partie l'envoi de la bulle Unigenilu».
tien do M«q«e d'ane religion qu'elle disait iiMrlyrisée. Des prëdiflHMiB jésoilM, nouTeaiif Jérëmies, prêchèrent U désolalion des désoJations, non pas avec des larmes, mais avec des injures. <r Hélas!
• mmùètegf disait à Rouen un père la Motte, Louis "KIY, ce pieux
> aonaïque, est mort dans un temps où nous avions plus besoin de
• hû fae jamais pour la destruction de l'hérésie. Quinze jours après
> sa mort, on a vu avec surprise des gens que la sagesse du roi avait
• frit mettre dm» les fers, dans les cachots, pour porter la peine de
> tnncfimeii «■ sortir avec éclat et être élevés aux dignités. N'est-il
> pu surprenant que ceux qui sont à la tète des affaires renversent a ainsi tout ce que la sagesse de Sa Majesté avait établi ? N'est-il pas
• éianmnt de voir un petit homme bonfi d'orgueil , sans science et
> lus mérite, ^avemer l'£tat ? v
Le régent, qui ne voulait pas, à Pexemple du fea roi, porter It njnie jusqu'à mettre les jésuites dam lés fers et dans le» cachots, ne patvait cependant laisser tant d'audace impunie. Des poursuites cri- ■ÎBcfles furent dirigées contre le père la Motte : il avait déjà disparu* ■aïs une saisie du temporel de la maison des jésuites de Ronen le il retrouver. On instruisit sérieusement contre lui... Les prédicates séditieuses n'en continuèrent pas moins à Dijon, à Nantes, à Bnin^sn, à Poitiers, ok les frères en saint Ignace se croiraient son* knêé Mais le peuple, qui avait tant souffert sous le bon règne que les jésuites regrettaient en chaire; le peuple, dont les maux com* ■suçaient à s'adoneir, quoique la bulle Unigenilus fèt moins respsetée, murmura partout contre des jérémiades tout à fait contraireK à sm syinieniw Se voyant abandonnés du public^ sur lequel ils avaient MBpté, les bons pères reprirent leurs masques. Le supérieur de lu ■Msan froCMse de Paris vint, le miel sur les lèvres, les jeux baist^t ^ démnehc timide < offrir ses très« humbles nmis très-tardifs vcspects au régent, et lui demander sa protection. Le père supérieur eut s'iqpcreevoir, au ton àvee lequel Philippe d'Orléuns le reçut, fi'il était mécontent de sa compagnie : c Je vons aecorderai, répon- •éilisl, la protection que vous me demandes, mais à condition que
• vous 1ères quitter Paris à ceux de vos religieux qui ont travaillé à
• eiciter des troubles dans le royaume... a Le jésuite assura , d'un MSMt ièté , à Son Altesse Royale, qu'il ne connaissait aucun des Wmmes dont le prince lui parlait, c Je vous les ferai donc con- ^trc, » reprit Philippe, et il articula sept ou huit noms parmi les-
quels celui de le Tellier ne fut pas oublie. Le père supérieur se retira en promettant qu'il allait répartir les jésuites dénommés dans diverses maisons de la province.
« Ailes, mon père, ajouta le régent, et que le Tellier soit envoyé à Amiens.
— Ce choix de Votre Altesse Royale est donc un eiii? demanda le jésuite surpris.
— Qui vous dit le contraire... L'ex-confesseur doit encore me remercier de la forme... En pareil cas il n'eût pas épargné la lettre de cachet à l'exilé. »
L'abbé Dubois n'est pas seulement un débauché et un habile pourvoyeur des passions inconstantes du régent son ancien élève, c'est aussi un homme adroit, subtil et propre aux aflfaires, dont il sait merveilleusement découvrir les ressorts cachés. Dubois, avide de richesses, de faveurs, d'honneur même, se garda bien de laisser dor^ mir son ambition quand il vit Philippe d'Orléans à la régence. Agrandissant la sphère de ses services, il s'initia aux intérêts de l'Etat pour CQ épargner les détails à son maître, dont il fit ainsi compatir la mollesse avec les devoirs du gouvernement. Le régent sut un gré infini à sou ancien précepteur d'une attention qui allégeait pour lui le fardeau de l'administration sans toutefois détourner le ministre de ses plaisirs des soins qu'ils lui imposaient.
n Vraiment, l'abbé, disait dernièrement ce prince à Dubois, je vois que tu es bon à tout.
— Cest beaucoup dire , répondit-il , mais j'en saurais toujours assez pour fiiire un ministre.
-» Allons, tu es fou, répliqua le régent, contente-toi de gravir l'escalier des petites filles de la rue Saint-Honoré et laisse monter à de moins vicieux que toi les degrés du pouvoir.
"^ Votre Altesse Royale sait bien que l'un n'empêche pas l'autre.
— Apporte-moi ma canne que je te rompe les os.
— Prenez plutôt celle plume pour signer ce rapport au conseil de régence : c'est celui que Votre Altesse Royale m'a chargé de faire pour un de ses roués qu'elle a nommé conseiller d'Etat.
— Ah ! oui, ce pauvre diable qui ne sait pas mieux écrire que boire. •^D'oii je conclus, monseigneur, que moi, qui n'écris pas mal et
qui bois à merveille, je ferais un excellent conseiller d'Etat.
—Apporte-moi ma canne, tedis-je!
— Comment Votre Altesse Royale trouve-t-elle ce portrait? ^ Ah ! Dubois, la jolie brune ! les beaux yeux, la belle gorge !
— Elle est là , dans votre cabinet.
-Qui?
— Eh ! cette charmante créature. Votre Altesse Royale sait bien fne je n'ai pas Thabitude de lui présenter des peintures idéales comme dans ks Mille et une Nuits,
— Je cours la voir ! s*écria le régent en se levant pour aller au calÙBeL
— Un instant, monseigneur, cette belle fille a un placet.à vous présenter... Je lui ai promis au nom de Votre Altesse Royale la grâce qu'elle demande... Elle est à vous à ce prix.'
— £h ! va donc la chercher!
— La voici , dit Tabbé en ressortant du cabinet avec le modèle du portraiL
— Voyons, ma belle enfant! reprit le prince en s'emparant du papier que tenait la jeune fille.
— Il ne s'agit que d'une simple signature, dit Tabbé... et il monliiit sur le papier la place oii elle devait être apposée.
— Que voift-je ! des provisions de conseiller d'Etat ! —Pour moi, monseigneur... Voyez comme elle est jolie...
— Sauve-toi, maraud, s'écria Philippe, qui jetait à Dubois les provisions signées, sauve-toi ou je t'assomme!
-» Bonne chance, monseigneur! » dit l'abbé en fermant la porte.
M. de Tallart était primitivement du conseil de régence du choix de Louis XIV, qui avait déterminé par son testament la composition de ce conseil ; mais des avis tranchants et quelquefois peu respec- Ineux émis par le maréchal portèrent le régent à l'exclure. « Il ne me » reste pins pour mou honneur, dit-il eu se retirant, qu'à faire in- * scrtre le testament sur mon dos. » Le duc de Noailles réussit mieux auprès du duc d'Orléans : c'est un homme sans caractère mais spirituel et souple. Renvoyé d'Espagne par Philippe V pour avoir proposé une maîtresse à ce prince dans un moment inopportun, il revint à Versailles et disputa d'assiduité à l'église avec madame de Itfainte- Bon elle-même. Depuis la régence Aoailles, le plu^ sobre des hommes, apprend tout doucement à s'enivrer. L'autre jour par un cflet de son issiduité à l'étude s'étaiit trouvé complètement ivre, le duc se hâta v. 6
d'aller trouver le régent dans sa loge à l'Opéra. « Bravo ! mon ami , » lui dit Son Altesse Royale en le voyant dans cet état, voos faîtes » des progrès. »
Mais, comme M. de Noailles ne perd la raison que pour faire sa cour, il n'en est pas moins propre à* diriger le conseil des finances, dans lequel il a rendu de grands services. On dit toutefois que c:es soins ne sont pas précisément désintéressés et que certains traitants dont il a fallu par malheur accepter le secours ruineux lui ont accordé quelques parts motivées dans leurs bénéfices. C'est sans doute k ce partage que M. Rouillé de Coudray faisait allusion k l'une d^s der^ nières séances du consciJ. Rouillé boit immodérément non pour faire sa cour, mais par goût ; or comme il s'emportait dans la discussion d'un projet de finance, M. de Noaiiles lui dit : « 11 y a ici de la boo- V teille. — Cela se peut , répondit-il, mais il n'y a pas de pot-de-vin, » vLe due ne répliqua point. 11 est bien vrai que pour soutenir l'aflTaire dont il s'agissait une compagnie avait offert une forte somme à Si. de Rouillé, ft Non, messieurs, dit-il aux traitants, je ne pourrais aider
• à vous faire pendre en cas que vous soyez des fripons. »
Le régent, dans sa carrière administrative, conserve presque toujours les formes affables qui le distinguent ; mais, si par suite d*unê contrariété sa franchise devient brusque , il souffre volontiers la réplique du dépit, il en rit même quand elle est spirituelle. La semaine dernière le duc ayant rencontré dans un lieu public le ministre plénipotentiaire du prince de Lorraine , dont il croit avoir à se plaindre. Son Altesse Royale s'emporta jusqu'à dire : n Monsieur de Stainville, »je crois que votre maître se .... de moi. — Monseigneur, répondit ft le diplomate, il ne m'a pas chargé d*en informer Votre Allesse
• Royale. -^ Oh ! oh ! dit le prince à madame de Parabère, qui l'ac- 3» compagnait , ce Lorrain a la repartie heureuse. »
Le surlendemain de cette aventure, les gens du roi pressaient le régent de s'expliquer sur une matière qui le contrariait. « Allez vous
9 faire , » leur répondit-il. L'un d'eux repartit : « Votre Altesse
«veut-elle qu'on fasse registre de sa réponse? » Le prince se mit k rire, puis il discuta froidement le point en question.
J'ai dit que le fond du caractère de M. le duc d'Orléans est une gaieté que les événements les plus graves altèrent difficilement. Heureux qui peut dans la demande d'une grâce flatter l'hilarité de Son Altesse Royale : les faveurs sollicitées gaiement ne tiennent point à
Kl B»iiis. Oesl aiiifti que l'un de ees matins ce prince fit droit à un piacct fort plaisant. M. de Yillars étant, comme on sait, à la tète du CBBseil de la guerre, occupe un assez grand nombre de commis. Son Uld en est plein et cette bureaucratie gène un peu ses habitudes 4naettiques. A la maison du marécbal touche celle d'un M. Thierry, nocat aa conseil : l'homme de guerre jugea que ses bureaux seraient «Mamodément placés dans ce local. Il envoya quelqu'un pour le vi- ■ter afin de faire déguerpir ensuite l'homme du barreau si les lieux csavenaient. Mais M. Thierry refusa sa porte aux visiteurs, et les Mdres les plos précis du maréchal ne purent changer la déterminatim àt notre avocat. M. de Yillars ordonna alors qu'on procédât d'autorité à l'ouverture de la maison. Outré , mais non pas attristé, par se moyen militaire, M. Thierry fit parvenir au régent le placet nivant :
« Antoine-Joseph Tierry, avocat, expose trës-huroblement à Votre B Altesse Royale que M. le maréchal de Yillars, n'ayant plus d'enne- > mis à combattre ni de traités à faire, vient de mettre le siège de-
• vant le cabinet d'un pauvre avocat. Le grand général s'est persuadé » que la place se rendrait à la première sommation ; mais l'exposant,
• qui y commande, est résolu d'attendre le gros canon, c'est-à-dire » ks ordres de Yotre Altesse Royale. Néanmoins il espère qu'ils ne
• viendront pas, et fera des prières pour Yotre Altesse Royale, » Après avoir ri aux larmes en lisant ce placet, le régent écrivit en
■KVge : « Tenez bon, j'irai à votre secours. » Et, le soir même, M. de VDIars reçut l'ordre de lever le siège du cabinet de l'ingénieux avocat.
n arriva l'autre jour à la cour de Yîncennes un petit événement fvi n'a point fait rire le régent, tout disposé qu'il est à s'égayer. IL 4e Coislin, évèque de Metz, avait désiré d'être présenté au jeune Hê; madame la duchesse de Yentadour satisfit à ce désir, elle conliisit le prélat devant Sa Majesté. Sa Grandeur n'a pas une figure Wrenante, et l'enfant couronné est franc, a Ah! mon Dieu! qu'il est ^bid! 9 s'écria-t-il en recevant M. de Coislin. « Yoilà un petit ^ garçon bien malappris , » osa répondre en se retournant le gentil- Ummc mitre. M. le duc d'Orléans le fit venir au Palais-Royal, et ^ adressa de vifs reproches, n A Vâge du roi , dit Son Altesse » Royale en terminant cette semonce, on peut être sincère à l'excès; » Bais un évèque n'est jamais excusable de pousser jusqu'à l'im-
CHRONIQUES DR I/ŒIL-DE-nŒUF.
» politesse roiibli d'une modesUc qui devrait être sa première » vcrlu. »
Personne n'avait pris le change sur l'air de componction que les courtisans affectaient pendant les dernières années du règne de Louis XIV; Molière nous a dès longtemps appris à reconnaître les gens à travers le masque d'hypocrisie dont ils se couvrent, ^os débauchés déguisés en dévots , ne se flattaient pas d'en imposer à leurs contemporains; mais enhn ils se gênaient, et la contrainte^ quoiqu'on en dise, ne rend pas toujours le plaisir plus piquant Quel changement depuis la régence, non pas dans lc$ principes, mais dans la physionomie morale du temps! Les mêmes hommes qui il y a six mois laissaient voir toujours le coin d'un livre d'heures sortant de leur poche, s'empressent aujourd'hui de se montrer aux croisées de leurs petites maisons avec des roués ou des danseuses d'Opéra. Lei mêmes femmes qu'on rencontrait journellement dans l'oratoire de madame de Maintenon, parlant bulle Unigenitus, reliques et sermons, sollicitent avec ardeur une place aux soupers du régent. Les vœux de bons nombre de ces dévotes revenues au culte des amours sont exaucés, et l'inconstance du prince est telle, que toutes peuvent es» pérer d'être admises aux saturnales qui excitent leur ambition voluptueuse. Mais la marquise de Parabère , maîtresse en titre du régent, tient toujours la première place à ces banquets de la débauche; c'est elle qui se charge d'y jeter le mouchoir du sultan, quand elle a quelque chose de mieux à faire que de le recevoir elle-même. Jeune, •belle, douée d'un tempérament insatiable, cette dame plaît en<»re plus à Son Altesse Royale que sa devancière mademoiselle de Sery, comtesse d'Argenson. Séparée de son mari, madame de Parabèce eut dernièrement une inquiétude grave, que l'habile Dubois parvint tou* tefois à calmer. Toutes les causes amènent des effets : c'est la loi da nature. Or le régent, qui dans l'émission de certaines causes ne s'îoi quiète guère d'éluder les effets, apprit un beau matin du mois dec^ nier que madame de Parabère allait bientôt se trouver dans und position critique, dont sa séparation d'avec son mari proclamerai l'inopportunité. « Il faut enivrer M. de Parabère, dit le régent, m » faire trouver sa femme auprès de lui. — Je m'en charge , » répoii dit l'abbé Dubois. Mais la mort du marquis, survenue peu de joun après cet entretien, dispensa d'employer le prétexte de paternité aitt
quel on voulait recourir. Parmi les beautés complaisantes que madame de Parabère introduit le plus souvcut aux soupers du Palais-Royal, on cite la duchesse douairière de Gèvres, maîtresse de Fargi, l'un des roués favoris du prince. Cette dame, comme toutes celles admises dans ces parties, a fait ce que le régent appelle les preuves. Je ne sais comment expliquer avec réserve le sens de cette expression , si ce o*est en disant que pour avoir fait ses preuves une femme doit être aux convives de Son Altesse Royale ce que dans le calcul la dizaine est aux unités... Rien au monde ne plaît tant au duc d'Orléans que les transmutations de la beauté ; mais qu'il est bonteux pour mon sexe de savoir qu'une ducbessc, déjà sortie de la première jeunesse, passe de main en main, roule de genou en genou , et livre ainsi son délire, moitié bachique, moitié amoureux, à la brutalité de six, huit, on dix débauchés !
Au premier rang des roués figure la Fare, dont l'imagination libertine semble être le crépuscule prolongé de sa jeunesse dès longtemps passée. On compte aussi dans cette société Simiane , ivrogne plein d'esprit, de qui l'ivresse s'exhale en jolis vers et en bons motspi* qoants. On y voit encore Broglie , amant émérite de la duchesse de Berry, qu'elle a promptement abandonné, parce qu'il ne s'est montré riche auprès d'elle que de saillies heureuses et de fines reparties foi lui ont quelquefois paru manquer d'à-propos. Enfin , Noce se trouve toujours aux orgies du régent; c'est avec madame de Parabère le metteur en œuvre des plaisirs nocturnes de Son Altesse Royale.
Mais Philippe d'Orléans ne sacrifie pas au plaisir dans un seul temple : les soupers du Luxembourg font diversion à ceux du Palais- Royal, et dans cet autre sanctuaire la duchesse de Berry est grande prêtresse. Le régent, qui aime beaucoup cette dame, comme fille et ooBme maîtresse, s'est plu à flatter le goût qu'elle montre pour la représentation et le faste : il lui a donné le palais du Luxembourg , me maison, cinquante gardes à cheval. Tous ces gardes, qui sont des jeunes gens bien faits, ont, dit-on, un service très-agréable depuis que la jeune veuve est devenue peureuse au point de se faire prder la nuit dans ses appartements, et d'exiger même que les fac« tîoiiiijiires y soient doublés. Le duc d'Orléans connaît ces particulaniés militaires de l'intérieur du Luxembourg; mais il ne s'en met point en peine : « Les scrupules, dit-il à cet égard à sa fille, ne sont » fiuts que pour le vulgaire. »
Quand le régent va souper cbei la duchesse avec ses roués, elle a soin d'avoir à sa table une ou deux de ces beautés faciles que ee prince aime à trouver partout. Alors toute possession devient commune; la fantaisie seule détermine des choix d'un moment, auxquels succèdent d'autres choix non moins passagers... De sorte qu'à la fin du repas toutes les inclinations out changé plusieurs fois d'objet, elque les plus ambitieuses se sont promenées sur tous les objets.
Ces fréquentes distractions ne suffisent point à la duchesse de Berry, mètoie avec le service régulier que ses gardes font la nuit dans son appartement; le comte de Riom , leur capitaine, exerce encore des droits journaliers sur la princesse. Ce gentilhomme est un gros garçon court, joufflu, bourgeonné, qui, sous son habit d'ordonnance, ne ressemble pas mal à un abbé déguisé en officier. Le comte, «impie lieutenant de dragons relégué dans une garnison de province, sentait fermenter en lui l'ambition ; mais ses talents militaires avaient ^u d'éclat; il ne paraissait pas facile de les faire percer à la cour; et madame de Pons, dame d'atour de madame de Berry, el qui est parente de M. de Riom, avait plusieurs fois échoué dans les démariches qu'elle avait Alites pour lui. Eniîn, on vint à parler de la fameuse compagnie des gardes de la duchesse ; madame de PoAs savait à que| genre d'activité ce corps était destiné, et elle pensa que son parent, dont elle connaissait la portée sous certains rapports, pourrait jouer Un rôle distingué dans cette compagnie. Un matin qu'elle habillait 8on Altesse Royale, la dame d'atour lui demanda pour le comte de Riom la lieutenance des gardes.
«t M. de Riom , répondit la princesse, je ne le connais point, qael homme est-ce ?
•— Un très-honnète gentilhomme, madame, et sa noblesse...
— Ce n'est pas ce que je vous demande... Sa taille?
— Cinq pieds trois pouces environ.
— Bon. Sa poitrine ?
— - Large, effacée entre deux épaules musculensei.
— Sa jambe ?
— Forte et carrée du haut; du bas, un tendon détaché, une cheville du pied bien arquée.
— Le visage ?
— Deux yeux noirs, nn nez un pen long, des dents admirables.
— Faites venir le comte à Paris , je verrai. »
M. de Riom étant arrivé , madame de Pont ne lui cacha point le {CDre d'informations dont il avait été Tobjct, et les réponses qu'elle STsit laites, a Je vous remercie , ma cousine , répondit*il ; de tout ce a que vous avez bien voulu dire de favorable sur ihon compte, et ma a reconnaissance est infinie. » Le lendemain la sensible dame d'atour, sans convenir précisément que son cousin f&t reconnaissant àî finfini , était persuadée néanmoins plus que jamais que la lieute* noce des gardes de madame de Berry serait très-bien remplie par lai; elle le présenta sur-le-champ à la princesse, qui fut très-con-
teote de sa tournure et de son air Il obtint la charge. Après un
Bois d'exercice , la duchesse trouva que le comte était un lieutenant li distingué qu'elle crut devoir lui accorder de l'avancement; elle pria son père de nommer cet excellent officier capitaine. Bientôt H. de Riom n'eut pas seulement le premier emploi de la compagnie des gardes , madame de Berry lui accorda la première place dans son csar : il devint le favori en titre de Son Altesse Royale. Au moment oii j'écris, la pa$^n de la princesse pour cet homme, qui n'est ni beaa ni spirituel , va jusqu'à la frénésie. Le comte est absolument le maître au Luxembourg ; pour les officiers , les dames et même les gens du palais, ce gentilhomme est doux, affable, poli; il se fait ai- Bier de tout le monde ; mais son humeur prend une tout autre teinte auprès de sa maîtresse. Cet amant, qu'elle chérit, qu'elle eouvre des plus beaux habits, des plus riches dentelles; cette idole de son cœur, aux pieds de qui elle sème à pleines mains l'or, les joyaux, les pierreries, reconnaît tant de bontés par une véritable tyrannie. Riom , petit-neveu du vieux duc de Lauzun , semble avoir Write du despotisme de son grand-onde sur la partie féminine de la ■aison d'Orléans. Madame de Berry est traitée par lui comme le fut jadis Mademoiselle par le favori de Louis XIV, qui rit sous cape de se voir renaître dans ce dominateur d'une princesse petite-nièce de ceUe qu'il a si longtemps dominée. Le comte , dont le privilège sur les désirs de la veuve est inexprimable , se plaît à la faire languir, à lui donner de la jalousie , à ne vouloir pas se livrer à celle qu'elle essaye de lui inspirer... L'empire qu'il exerce sur ses volontés s'étend jusqu'au choix des habits, jusqu'à celui des moindres chiffons servant à la parure; et, par un raffinement de maligne bizarferie, Riom se prononce toujours pour les atours qu'il sait déplaire à k dacheste , et lui défend de choisir ceux de son goût. Cet mant im-
përieux se divertit à faire changer de coiffure et d'habits à Son Altesse RoyaJe quand il s'aperçoit que sa mise lui sied ou qu'elle en est satisfaite. Souvent il la fait déshabiller au moment de partir pour rOpëra, surtout si, par quelques paroles indiscrètes, elle laisse voir de l'empressement à s'y rendre. Depuis quelque temps la princesse , pour éviter de faire une toilette qu'il voudrait refaire , s'est mise sur le pied de prendre chaque soir les ordres de M. de Riom pour les atours qu'elle mettra le lendemain. Si quelque chose n'a pas été prévu dans cette demande d'instructions , des mcssag^ers alertes cii^ culent du cabinet de toilette de Son Altesse Royale à l'appartement de l'ordonnateur pour déterminer l'adoption d'un point de dentelle ou d'une couleur de ruban. Imposant à l'illustre veuve des démar-> ches, des affections et même des inimitiés, le comte la fait rester ma palais quand elle veut sortir, ou la force de se promener lorsqu'elle voudrait prendre du repos; il l'oblige à se montrer fiëre, impertinente, avec des gens qu'elle affectionne, prévenante avec des personnes qu'elle ne saurait souffrir. Enfin la tyrannie du petit-neveu de Lauzun est portée au delà de toutes les bornes de l'audace , lu fille chérie du prince qui gouverne la France ne fait pas un pas sans la permission d'un homme qui n'était rien il y a six mois ; ou si elle se permet une démarche , même de la moindre importance , sans j être autorisée , un traitement comparable à celui qu'un maître brutal fait subir à une servante arrache des larmes k cette princesse du. sang. U faut vraiment que le comte de Riom ait soumis sa maîtresse ou plutôt son esclave à un talisman qui énerve en elle toute dignité.
Ajoutons cependant que le capitaine des gardes de madame de Berry, dominateur de toutes ses volontés , en a laissé une parfaite-ment libre, le comte a senti qu'elle devait être respectée et que tout son pouvoir succomberait s'il l'attaquait. Cette volonté, c'est celle qu'a la princesse de se donner au premier homme qui lui plaît. Le tyran du Luxembourg n'entend gêner en aucune manière Son Altesse Royale sur ce point ; mais il se donne de son côté toute latitude. Riom courtise publiquement madame de Mouchy, dame d'honneur de madame de Berry; on va jusqu'à dire qu'il l'a caressée plus d'une fois en présence de cette princesse , et qu'elle se déclare hautement sa rivale sans que Son Altesse Royale ose l'éloigner du Luxembourg n Cet homme vous a donc ensorcelée, dit
RÉGENCE. 8t
a Mareiit le rëgent à sa fille. ^ J'en conviens , mon père , répond- » eUe, mais aussi je n'ai jamais rencontré un pareil sorcier. »
On a joué dernièrement sur le Théâtre-Français une nouvelle co- ■édie de M. Néricault Destouches : c'est le Médisant,., Des vers, beiacoupde vers; des pensées très-peu, de l'intrigue moins encore, et du succès point du tout. Voilà en peu de mots l'analyse et l'his-* toire de cette pièce... Il faudrait, pour en dire davantage, être plus ■édlsant que le principal personnage de l'ouvrage , et il n'est pa3 charitable de médire des morts.
Le grand siècle ne sera bientôt plus que dans les souvenirs et les moDumcnts , un peu plus tard les monuments seuls le rappelleront. Chaque jour enlève un acteur de cette période brillante : en 1715 les arts ont perdu Girardon , qui, pour créer les bains d'Apollon, semblait avoir retrouvé le ciseau de Phidias. Les lettres ont eu à regretter Galland, ce traducteur ingénieux des Mille et une Nuits y dont la plume animée sut noua faire aimer les emphatiques métaphores de l'Orient en y mêlant la grâce, qui trompe quelquefois sur l'absence de la raison. La philosophie pleure Malebranche , cet autre Socrate que de nombreux disciples allaient écouter à l'Oratoire avec plu de fruit peut-être que les Athéniens n'en recueillirent des di^ CMirs du fils de Sophronisque. Malebranche , dans sa Recherche de la mérité, a écrit avec une profondeur de raisonnement qui n'exclut point la lucidité : il définit admirablement les sens et l'imagination ; nais en recherchant la nature de l'âme il imite ces navigateurs hasardés sans boussole sur une mer inconnue.
Aujourd'hui 24 décembre 1715 je pose pour jamais la plume* Ce MÎr, quand la cloche sonnera le premier coup de la messe de mi- Boit, j'aurai atteint le complément de ma soixante-seizième année... C'est avoir quitté trop tard une cour où la vieillesse joue un bien triste rôle ; à peine, d'ailleurs, me reste-t-il assez de temps pour me préparer à quitter la vie... Je pourrais bien être prise à Timproviste. Bon Dieu ! sur quel monceau de manuscrits je pose ce dernier cahier de mes tablettes! Cinquante-six années de notes écrites sous la dictée du siècle le plus fécond en grandes choses, en passions désordonnées, en magnificence , en scandales , en folies , cela ne pouvait nanqaer d'employer beaucoup de papier; et quand je vois, d'après ■UL table dea matières^ combien la sagesse tient peu de place dans
cette collection , je sois presque Hcbée d*avoir été ti vraie. C'est un acquit de conscience que je veux du moins dérober à trois ou quatre générations. Je cacbèterai ces volumineuses liasses ; la comtesse ma bru en connaît bien et le contenu et l'esprit ; elle les continuera , dit-elle ; à la bonne heure : tôt ou tard la vérité doit servir aux hommes ; mais il faut, pour qu'elle ne les irrite pas en les instniî» sant, laisser s'éteindre sous la main du temps les traits toujoun vift de son pinceau... Dans une centaine d'années nos arrière-neveux consulteront avec fruit mes tablettes; j'en ai le pressentiment; on regardera alors sans sourciller les gloires que j'ai descendues au niveau de l'humanité ; toute la génération comprendra les jugements empreints de franchise que j'ai substitués , sous l'inspiration de Molière , de la Fontaine , de la Bruyère , au culte aveugle du vulgaire ébloui par l'oripeau des grandeurs.