‹ Chroniques de l'oeil-de-boeufChapitre 5 sur 34 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Notice historique sur la comtesse de B***, contemporaine de Louis XIY. — Sa bru continue ses tablettes. — Envoi de Tannée 4746 à l'année 4846. — Louis XV s*établit aux Tuileries. — L'abbé de Fleury nommé oonfeneur du roi. — La chèvre , le chou et le jardinier. — Goronencemeat des baie mno qués de l'Opéra. —Coup d'oeil sur ees bals. — Las grands donnent la coaaèdio au peuple. — Meator et Télômaque pour rire. — Le duc et la duchesse do Lorraine k Paris. — La jeune princesse de Coati. — Clermont, Richelieu, la Pare , Soubise , etc. , amante de cette princesse. — Le petit chien gardien de Phonneur de Son Altesae. — Mademoiselle de Charolais. — Ses intriguée avec Richelieu. — Rendez-vous roulant. — (Joe princesse du sang chez le commit— saire. — Mademoiselle de Valois , troisième fille du régent. — Soa aaMMir pour Richelieu. — La surveillan'e Desrochea ; «"ipédieats pour la troaiper. -» Angélique ; substitution. — Le style proliie. — Angélique dénonce au régont l'intrigue des amants. — Colère du prince; scène faite à sa 6lle. — Chai^ les XII ; expédition proposée à ce roi paladin — Intrigues d'Alberoni. — Délire de la vanité. — Première représentation d'Athalit devant le public. — Exil de Voltaire. — Les épinea cachées de Tiodigne rosier. — Horrible eiote commis sur une femme de qualité ivre. — Le duel. -•- Ricbetieu pour la aaoQode fois à la Bastille. — Mademoiselle de Charolaia va consoler le priaoa» nier. — > Complaisance d'une bonne sceur. — Établissement d'une chambre de justice pour juger les traitants. — A fripon fripon et demi. — Samuel Bei^ nard; son portrait. — Un juif généreux et honnête homme. — Querelle entro les pairs et le parlement. — Détails scandaleux qui en ressortent. — La

bnoté prise d^assaat. — Les soldats jésuites. — Système de Law^ fondation de sa banqoe ; forme des billets. — Bequôte des princes du sang contre lêa priaen lé^Uinés. — Mademoiselle d'Orléans ; intrigue incestueuse. — Cette fimcmM te Ait raligiense. — L*amoar passe partout. — La lanterne magique. — Le régent veut qu'on lui coupe le poing. -•• Mort do chnoaomder Go«p langaa.

La comtesse douairière de B..., ma belle-mère et ma tante, qui cesse d*écrîre des Mémoires historiques, qu'elle appelait ses TabUttes, resta veuve en 1660 avec un fils âgé de quinze mois; elle n'avait alors elle-même que vingt et un ans. Le comte de B..., dont elle n'a pas parlé, parce qu'on n'aime point à dire du mal de ses enfonts, fut un franc mauvais, sujet; ce qui ne m'a pas empêchée de le prendre pour mari en 1695, attendu que ce gentilhomme était encore ce qu'il y avait de plus .sage à la cour. D'ailleurs l'usage dès longtemps établi dans notre famille est de marier ensemble les cousins pour maintenir plus sûrement un nom illustre, à ce que disaient nos pères. Ma tante a tu aussi cette coutume de ses ascendants, parce qu'elle sent un peu la féodalité, et l'honnête dame, en sa qualité d'esprit fort, ne voulait pas montrer dans les siens des préjugés qu'elle condamnait. Ma bellemère est amie des lettres : elle a étudié les auteurs de l'antiquité, s'est pénétrée des philosophes grecs, et, dès sa tendre jeunesse, elle méprisait la grandeur qui ne résultait pas de la beauté des actions oa^ de la noblesse des sentiments. Riche, libre par sa position, encline à la critique, la comtesse fut recherchée par les beaux esprits du temps : elle s'attacha beaucoup à Racine, ce qu'elle a fort ingénument avoué, pensant peut-être que , si l'on peut avoir un amant sans un peu de «bonté, il y a plus que compensation dans l'amour d'un grand homme* Mais la philosophie de ma tante était plus solide que celle de l'auteur d'Andromaque; elle le quitta quand il devint courtisan, et continna de fronder ce qu'elle appelait les grandeurs pour rire.

Il y a tantêt viugt ans que la comtesse me lit chaque jour quelque passage des Tablettes, L'esprit de ces annales plaît; c'est un tableaiv véridique et animé de l'époque , je suis décidée à le continuer. Bien m'en a pris d'écouter attentivement les lectures journalières de ma tante, mieux encore ai-je fait de lire à la dérobée les passages qu'elle me cachait dans les premières années de mon mariage. Je suis à même, an moins quant au plan, de me faire la continuatrice des Tablettes, et je lâcherai d'en soutenir le ton. Pour les opinions, ce sont, à quelques

nuances près, les miennes; je ne suis pas arrivées ma trente-sixième année sans avoir appris à voir les hommes et les choses sons lear véritable jour, et la cour a justifié à mes yeux dans ces derniers temps tout ce que ma tante en pensait.

Les vieillards sont quelquefois plus fantasques que les jeunes gens : la comtesse douairière, qui m'avait promis de laisser ses cahiers à ma disposition pour me guider, a changé tout à coup d'avis. « Non, » ma fille, m'a-t-elle dit, écrivez sous Tinspiration des événements; » le temps est le meilleur conseiller que vous puissiez écouter. Les » couleurs varient, les physionomies changent, les caractères reçois » vent de nouvelles influences; peignez d'après nature, cela vaudra » mieux que d'imiter ce que j'ai fait... Au surplus, ajouta ma tante » en me montrant la liasse de ses Tablettes, ficelée et scellée de son M cachet, voilà mon bagage empaqueté; si mes intentions sont re»* » pectées, et je les exprimerai dans mon testament, ce paquet arri*

• vera tel qu'il est à son adresse. » Et je lus sur la liasse : Envoi de l'armée 1710 a Vannée 181 G ^ J'écrirai donc ce que je verrai ou ce qu'on me dira, d'après l'impression que j'éprouverai. Je me mets dès aujourd'hui sur la trace des événements.

Le roi, qui, depuis la mort de Louis XIV, avait habité Yinccnnes, vint, le 6 janvier , s'établir aux Tuileries. L'appartement de Sa Majesté est celui qu'occupait la comtesse de Soissons, lorsqu'elle était surintendante de la feue reine Marie-Thérèse. Si les murs de cet appartement pouvaient parler, leur rapport serait une chronique bien scandaleuse ; il faudrait , pour la conservation des mœurs du jeune monarque , lui Caire changer de logement.

Le lendemain de son arrivée, Louis XY reçut, pour la première fois, l'abbé de Fleury, nommé confesseur de Sa Majesté. « Monsieur » l'abbé, dit le régent à cet ecclésiastique en lui annonçant le choix » qu'il avait fait de lui, je vous préfère à tout autre, parce que vous

• n'êtes ni janséniste, ni molinisle, ni ultramontain. » Fleury se montra jaloux de soutenir sa réputation de véritable gallican ; il porta même fort loin, comme on va le voir, l'art de ménager tous les partis. Lorsque les jésuites envoyèrent un des leurs, le père Graye, pour complimenter le nouveau confesseur, qui venait d'enlever à leur ordre

* L'indifTérence des descendants de la comtesse de B*** da dix-ieptiéme siècle a dépassé ses intentioDs, poisque sa liasse o'a été ouverte qa'ea I8t9,

ane charge dont il était en possession depuis la fin du seizième siècle, Pabbé répondit au complimenteur : « Mon pète, je crois n'être point a désagréable aux membres de votre compagnie, car je ne suis point janséniste. » Quand vinrent ensuite les félicitations des jacobins, ïlenry leur dit : « J'espère ne pas vous déplaire , mes révérends ; » vous savez que je ne fus jamais molinistc. » Enfin parut l'abbé d'Orfanne, grand vicaire de l'archevêque : « Monsieur, lui dit le direct

> tenr de la conscience royale, assurez mes très-humbles respects à • monseigneur le cardinal de Noailles; Son Eminence croira à leur

> sincérité, elle sait que je n'épouse nullement les exclusions de la » cour romaine. » Cela s'appelle, comme on dit, ménager sagement Ja chèvre et le chou et même le jardinier... U n'y a qu'un petit incon* vénîent à craindre avec un homme si conciliant , c'est que son natorel flexible ne se plie aux passions du jeune roi plutôt que de les frire fléchir. Nous verrons.

Mon mari jouit de l'insigne honneur de compter parmi les roués du régent, ce qui est aujourd'hui la première dignité de la cour du Palais- Boyal. Le comte de B***, dont le caractère est fort bien fait, aurait ▼oolu, pour augmenter ses chances de crédit, m'initier tout douce» ment aux mystères des soupers ; mais, outre que je fus, comme on s'en convaiifcra facilement, trop généreuse pour me venger des innombrables infidélités que me fit cet époux trop résigné, je ne croirais janais expier par assez de honte le roulement de mes charmes de trente-six ans sur les genoux de dix satyres envinés. Fi! l'horreur! la chair de poule me vient en songeant à cette prostitution de la beauté, devant laquelle n'a pas reculé madame de Gêvres. J'ai répondu au comte que, peu désireuse de me faire actrice dans les scènes nocturnes du palais d'Orléans , je voulais me borner à être rbbtoriographe de ces prouesses galantes, et que je le priais de restrdndre sa complaisance à me fournir des renseignements sur les travaux erotiques auxquels il est agrégé. M. de B**^* m'a promis de me tenir an courant, ce bulletin secret de la régence me sera d'un grand secours.

M. le duc d'Orléans, dès le mois de novembre dernier, accorda au dac d'Antin la permission de donner , cet hiver , des bals masqués dans la salle de l'Opéra ; le nombre en fut réglé à trois par semaine. Cette fondation d'un amusement nouveau a d'autant plus de succès , <|ue le père Sébastien, religieux carme, qui , tout moine qu'il est , ne

veut paK rester étranger aux plaisirs mondains » a trouvé le moyen d'élever Cscilement le plancher du parterre au niveau du théâtre. La scène, ainsi réunie à la salle, forme un vaste local qu'éclairent une multitude de lustres, et dans lequel les masques montrent leurs coutumes bigarrés et leurs intrigues en spectacle aux personnes qui reotplissent les loges. Cette comédie en vaut au moins une autre : le plus grand nombre de dames, sous prétexte de la chaleur, se découvrent le visage et y laissent voir , dans des scènes fort animées, des impressions que leur masque immobile n'aurait pas offertes aux assistants. Ce n'est pas trop, en vérité, des cinq livres que les spectateurs payent à la porte pour jouir d'un si joli coup d'œil, surtout quand le régent lui-même, en paraissant au bal de l'Opéra, vient ajouter au plaisir visuel que les Parisiens se procurent à cinq livres par tète. Ils ne sont pas tentés, à coup s&r, de regretter leur argent, lorsqu'ils voient Son Altesse Royale parcourir celte arène de la folie en tenant par la main l'une de ses maîtresses échauffée, comme lui et comme les roués qui l'entourent, par les fumées du vin. Le jour du dernier bal, l'ivresse du prince était si prononcée après son diner, que M. de Canillac , l'un de ses favoris , craignit que , s'il descendait en cet état dans la salle de l'Opéra , le spectacle ne devint trop burlesque pour les loges. Il supplia Son Altesse de se coucher, lui insinuant avec douceur que la musique et les lumières lui feraient mal à la tète. Le duc eut l'air d'acquiescer à la prière de Canillac, et, poor le déterminer à sortir plus promptement de sa chambre , il se mit à simuler un ronflement nasal essentiellement caractéristique du pins profond sommeil. Le favori, rassuré par ce témoignage bruyant, se retira sur la pointe du pied. Mais k peine avait-il quitté le r^ent , qu'il se leva , se fit habiller , et descendit dans la salle du bal , qu'il traversa plusieurs fois en décrivant des figures de géométrie bien éloignées de la ligne droite. Le lendemain, M. d'Orléans, sachant que Canillac était informé de son escapade , dit , en le voyant entrer : ff Voilà mon Mentor qui va bien me gronder de ce que je fis hier » malgré lui. — Ne le craignez pas, monseigneur, répondit le gen- » tilhomme, car jamais vous ne serez mon Télémaque. »

Les fêtes, les divertissements redoublent au Palais-Royal» depuis l'arrivée à Paris du duc de Lorraine et de la duchesse sa femme soeur du régent. Leurs Altesses, qui sont venues rendre hommage au roi à cause du duché de Bar, profitent largement de l'occasion pour

RiGENCE. . t7

foèter dans la capitale de France des plaisirs qui ne se trpuvent peint à Ifancy. Il en est néanmoins que le duc a compris dans ses bagages: la maîtresse Ta suivi. Le régent l'a reçue avec lui au Palais-Royal; et la duchesse , qui ne se formalise nullement de l'amour de son fluri pour la jolie Lorraine, dont elle a fait son amie, laisse à cette dame l'appartement qu'on lui avait destiné k elle-même. L'indulgente princesse a prié son frère de la loger près de ches lui , on prétend mèrae qu'elle loge tout à (ait chez lui ; ce qui , du reste , serait confî»ane au sentiment d'amitié plus que fraternelle dont ces deux eife- 6nts de feu Monsieur furent jadis soupçonnés.

La première fois que madame de Lorraine alla à l'Opéra le régent la conduisit dans la loge où il a fiait placer un lit, et dont l'ameuhlement est de tout point ordonné par la plus voluptueuse recherche. « Yoilà qui est on ne peut mieux , » dit la princesse parvenue à je ne sais quel degré d'expérience de la commodité de ce charmant réduit. « Madame de Berry s'est fait construire une semblable loge» » répondit le duc d'Orléans , elle est placée vis-à-vis la mienne. Les » antres princesses n'ont pas tardé d'imiter cet exemple : chacune a » son petit boudoir à l'Opéra ; et quand elles s'y trouvent avec leurs » favoris , tous les acteurs ne sont pas sur la scène. Tenez , continua

* le r^ent en désignant à sa sœur une des loges, voici la jeune prii^

• cesse de G>nti chez elle avec Clermont, que, par renaissance a d'intrigue , elle a fait succéder depuis quelque temps à mon capt- » taine des gardes la Fare, parce que toute l'éloquence amoureuae » de celui-ci est passée dans ses discours. »

Puisque la circonstance m'a conduite au chapitre de la princesse de Conti , racontons en peu de mots ce que j'en sais. Louise-Elisabeth de Condé n'eut jamais la moindre inclination pour son mari; elle vécut cependant en bonne intelligence avec lui pendant une année entière. Mais la bonne intelligence est si fade, si assommante , quand elle n'est pas aiguisée par l'amour ! Dans le courant du treixième mois de mariage, le marquis de Qermont, premier gentilhomme du prince, offrit à madame de Conti quelque chose de plus piquant que cette léthargie conjugale : il est bien difficile de refuser le plaisir quand on s'ennuie; la princesse n'en eut pas le courage. Les amants sont indiscrets , l'aventure fit du bruit dans le monde : M; de Conti, très-jaloux quoique fort débauché, chassa son premier gentilhomme et le remplaça par le marquis de Richelieu. Ce changement arriva

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prëcisëment dans le temps où la princesse commençait k s'apercevoir qu'un amant peut à la longue devenir aussi ennuyeux qu'un mari. Richelieu succéda à Clermont dans toute retendue de ses fonctions. Vint ensuite la Fare , le prince de Soubise , puis bien d'autres , puis une renaissante tendresse pour Clermont. On ne sait pas où ceU pourra s'arrêter, car madame de Conti est la personne du monde la plus susceptible de s'ennuyer.

Cependant le prince ne veut pas absolument prendre son parti, il continue d'être jaloux comme un ti|]fre , et sa femme continue de s'en moquer. Une de ces nuits que la princesse ne dormait pas, il lui prit fantaisie de s'amuser de monseigneur son époux. La dame a un petit chien qui couche souvent avec elle et qu'elle se plaît à déchaîner contre ceux qui s'approchent de son lit, quand il s'y trouve, s'entend. Or, la nuit en question, Son Altesse At un grand bruit pour donner à croire au prince , dont Tapparteinent est au-dessus de celui de sa femme , que quelqu'un s'était introduit dans ce dernier. M. de Conti, s'étant imaginé en efiet qu'un galant se trouvait avec madame , se lève furieux , saisit son épéc , quoiqu'en costume flottant très-peu ressemblant à un habit de combat , et descend à la chambre de la princesse... Elle, qui fait semblant de s'éveiller en sursaut, lui demande ce qu'il veut. Au lieu de réiiondre, notre jaloux se met à chercher partput, et au moment où, pour terminer son investigation, il se fourre sous le lit, la princesse lâche son petit chien, qui mord le prince jusqu'au sang... où ? je n'ose le dire... mais la morsure dut être très-douloureuse... M. de Conti, relevé comme par enchantement, voulait plonger son épée dans le corps du hargneux quadrupède. « Ingrat! s* écria madame de Conti en arrêtant le bras de tt l'Altesse en chemise, ne voyez-vous pas que cet animal est votr« » plus fidèle serviteur ! qui oserait la nuit s'approcher de moi avec un » tel gardien ! Reconnaissez donc enfin tombien vos soupçons jaloux » sont injustes : c'est moi qui ai dressé mon chien à ce service dé- » fensif , et ce témoignage seul vous prouve ma sagesse et ma • fidélité. »

M. de Conti , persuadé par une preuve si convaincante , demanda pardon à sa chaste moitié ; il voulut même , pour l'obtenir, se glisser auprès d'elle... « Non, non, monsieur, reprit Son Altesse, ce n'est » pas là le traitement qu'il vous faut ; allez , croyez-moi , foire panser » votre blessure. »

Midemoîselle de Charolais , sœur de mftdame de Conti , n*est jmis moins qu'elle portée aux tendres faiblesses de l'amour, et elle n'a pu même attendu pour s'y livrer les licences que la beauté reçoit trop souTent de l'hymen. Depuis assez longtemps déjà cette très-jeune personne entretient une intrigue avec le duc de Richelieu , dont la vogue continue d'être telle, que toute femme comme il faut se croirait méprisée si elle n'avait pas été déshonorée par lui. Mademoiselle de Charolais a tout ce qu'il fallait pour acquérir ce précieux déshon* neur : sa taille est divine , sa beauté enchanteresse , et ses yeux brillent d'un si vif éclat', qu'au bal ils ne manquent jamais de la faire reconnaître sous le masque.

L'appartement que mademoiselle de Charolais occupe, situé au rez-de-chaussée de l'hôtel deCondé, donne sur le jardin, dontRîcheliea a la clef. Le duc entre donc chez sa maîtresse avec la plus grande facilité, et c'est avec la même aisance qu'il en sort le matin, . lorsqu'il commence a voir une lueur dorée éclairer la cime des grands marronniers. Quelquefois les amants se donnent rendez-vous dans le jardin, quand une lune indiscrète ne peut les trahir. Mais si cet astre , ennemi des galants et des filous , trompe l'espoir du couple charmant, mademoiselle de Charolais, d'un pied alerte et léger, sort du palais avec une fille de garde-robe, chargée seule de répondre au suisse, soit en sortant, soit en rentrant, et se rend auprès de l'église desCordeliers, oii Richelieu l'attend. Alors la confidente s'éloigne jusqu'à une certaine heure marquée pour son retour. Le duc a eu soin d'amener un carrosse de place : il y monte avec sa maîtresse; le cocher fait rouler doucement sa voiture et va... oii bon lui semble , jusqu'au moment désigné où il doit ramener ses bourgeois , comme il les appelle, au point du départ. Dans ces sortes d'entrevues, la jeune princesse , vêtue très-simplement , s'enveloppe la tête dans une coiffe qui la fait ressembler à une femme de la plus modeste condition.

Toutes cet dispositions avaient été faites, il y a quinze ou vingt jours, lorsque la princesse, en roulant dans une voiture plus dure que de coutume , fut atteinte d'un mal de tête violent , et proposa à son amant de revenir à pied au lieu où elle devait retrouver sa fille de <çarde-robe.

La fille des Condé et Richelieu quittèrent leur carrosse de louage près deSaint-Eustache, ils suivirent la rue des Prouvaires, puis celle

du Roul« , et le petit pied de mademoiselle de GharoUis, peu à presser le pavé inégal des rues, venait de toucher le trottoir da pont Neuf y lorsqu'un homme assez mal mis s'approcha de la princesse et parut la considérer assez longtemps... Tout à coup cet individu 8*écrie : « C'est elle, je la retrouve ! » Effrayée par cette exclanutioB, mademoiselle de Charolais presse le bras de Richelieu et double le pas. Les amants étaient arrivés au commencement de la rue Dau* phine; mais ils avaient toujours sur leurs traces l'importun qui les avait escortés sur le pont. Devenu plus hardi , il eut l'insolence de vouloir soulever la coiffe de mademoiselle de Bouriion. Un violent coup de poing, plus prompt que l'exécution de son projet, envoya l'audacieux tomber sur une borne; le duc avait frappé comme un portefaix. Le battu crie au meurtre, au voleur; Richelieu recommande à la princesse de ne point parler , et lui promet de foire léte à l'orage. Cependant des marchands sortis de leurs boutiques aux cris de l'inconnu entourent le couple illustre, qu'il leur désigne avec les épilhètes les plus injurieuses , en disant que c'est sa femme qu'on lui enlève. Il n'y avait pas à résister : le duc sentit qu'il allait y avoir du commissaire dans cette aventure ; il s'efforça de rassurer la princesse , dont le bras tremblait sous le sien. Pendant ce temps, arrivait le guet, dont le commandant, revêtu du grade éminent de caporal, enjoignit à nos amants de marcher au milieu de sa troupe. Rien à répliquer à cela ; Richelieu et mademoiselle de Condé cheminèrent entre huit soldats, suivis d'une populace qui insultait, chemin fai» sant, les prétendus délinquants.

On arriva ches le magistrat du quartier : la princesse , en montant l'escalier, était au supplice; elle craignait d'être reconnue, circonstance qui pouvait avoir pour elle les plus graves conséquences. Le plaignant était un parfumeur de la rue de Buci , dont la femme avait diaparu depuis deux ans , et cet hçmme croyait l'avoir retrouvée dans mademoiselle de Charolais. Le duc se fit connaître au commissaire, qui, d'abord disposé en faveur du parfumeur, se déclara contre loi dès qu'il sut que la plainte atteignait un grand seigneur. Celui-ci prit alors la parole avec le ton hautain qu'autorise un beau nom : « Je » veux bien vous déclarer, dit-il au plaignant, que cette dame eat. » ma maîtresse et qu'elle appartient à l'Opéra. Ce n'est donc point 9 votre femme; en conséquence, si vous persistez dans votre sotte » réclamation , je vous fois mettre à Dicêtre. » L'entêté parfumeur

ajaot voulu malgré cette menace saisir le bras de la princesse, m second coup au travers du visage lui fit Ucher prise; et le commis taire , après avoir dit que c'était fort bien fiait , envoya coneiier le pauvre diable au Châtelet, en complimentant, faute de mieux, M. le duc sur la manière dont il administrait un coup de poing*

Mademoiselle de Bourbon , que sa fille de garde-robe avait en vain attendue près des Cordeliers, ne put pas rentrer à l'hètel de Gondé par la porte ; Richelieu l'aida t franchir une des croisées du cdté des jardins, et le duc n'eut pas trop du reste de la nuit pour la consoler de l'aventure de la rue Dauphine. Le lendemain , M. d*Afgenson fit transTcrer le parfumeur à Bicètre; il y restera , dit-on , six mois pour loi apprendre à ne pas donner la peine aux grands seigneurs de le battre et de le faire emprisonner.

L'intrigue de M. de Richelieu et de mademoiselle de Bourbon avait déjà duré quelque temps, lorsque le duc et la duchesse de Lorraine arrivèrent à Paris. Les fêtes se multiplièrent au Palais-Royal à l'oo* casion du voyage de Leurs Altesses ; les dames de la cour , rentrées dans tous les droits de leur coquetterie depuis la mort du vieux iMnarque , s'ingénièrent à l'envi pour briller aux cercles du régent* Mais elles furent toutes éclipsées par mademoiselle de Valois, trol* lième fille de M. le duc d'Orléans , qui fit son début dans le monde au premier bal donné en l'honneur de sa tante. Tout le monde fut véritablement ébloui de la beauté de cette princesse à peine sortie de l'enfance , et Richelieu , le plus inflammable des hommes , en tomba subitement amoureux. Or , on sait que l'amour du jeune due ne ic borne point à la contemplation : dans son système , aimer c'est aspirer à la possession ; il jura donc d'obtenir mademoiselle de Valois. Il fallait être dominé par une grande présomption pour se flatter de réussir dans un tel projet : cette princeue était la fille du maître Ktuel de la France, elle habitait le palais de ce prince, et des centaines d'yeux étaient ouverts sur sa conduite de tous les instants. Alait Richelieu ne connaissait pas de rang que son mérite n'égalât, pas d'obstacles que son adresse ne pût vaincre. Sa vanité ne l'abusait point : peu de jours après la première entrevue , qu'avait suivie de près une déclaration, il put être convaincu que la princesse partageait la bonne opinion qu'il avait de lui-même. Un tendre aveu ne tarda pas d'échapper à ce cœur sans expérience » conséquemment saut détour, séduit par la bonne mine du duc, non moins que par ses

compliments et ses douces protestations. Mais les difficultés, comment les vaincre? Mademoiselle de Valois avait une vieille gouvernante nommée madame Desroches, véritable argus, dont la surveillance ne se démentait pas un instant. Ne pouvant metttreen défaut la surveillance de cette vénérable duègne , Richelieu usa successivement de plusieurs expédients pour la tromper : quelquefois il se présentait au palais sous les habits d'un marchand, d*un garron de boutique, d'un homme de peine, d*un commissionnaire; d'autres fois il se couvrait du burlesque accoutrement d'un bohémien ou des haillons d'un mendiant. Tout cela ne conduisit notre amoureux qu'à obtenir de loin quelques baisers envoyés à la dérobée, quelques serments répétés à voix basse, quelques soupirs significatifs mais stériles, faveurs insignifiantes qui demeuraient en deçà même des tendres chuchotements que les amants pouvaient se permettre dans les salons au bruit de la musique des fêtes. Mademoiselle de Valois, dont la petite imagination ne travaillait pas avec moins d'ardeur que celle de son amant , lui indiqua un moyen plus heureux. I^ princesse avait une fiUe de garde-robe-nommée Angélique; sa taille ne différait guère de celle du duc, on l'avait fait habiller en homme pour s'en assurer. Mademoiselle de Valois pouvait, disait-elle , compter sur la discrétion d'Angélique, et elle invita Richelieu à s'entendre avec elle. Le duc comprenait à demi-mot , et sa maîtresse venait de dire le mot à peu près entier. Dès le lendemain il était d'accord avec Angélique, qui iit porter chez lui plusieurs de ses habits pendant qu'elle se disposait à passer agréablement, avec un valet de chambre du prince, les heures durant lesquelles Richelieu remplirait ses fonctions.

Angélique portait tous les soirs dans un cabinet où mademoiselle de Valois se déshabillait les effets qui lui étaient nécessaires pour se mettre au lit, et c'était cette fille qui aidait la princesse à se déshabiller. On ne peut donc s'empêcher de remarquer ici que l'aimable enfant avait calculé d'avance toutes les chances de la substitution, et que sa pensée s'était résignée à tout. La prétendue Angélique parut, passa dans le cabinet sans que la vieille Desroches eût le moindre soupçon , et l'amante de Richelieu ne tarda pas de le rejoindre. Il est aisé de concevoir que la fîlle du régent dut se déshabiller ce soir-là beaucoup plus lentement que de coutume; mademoiselle de Valois, prévoyant elle-même cette lenteur, qui pourrait trouver sa gouvernante moins indulgente qu'elle, lui avait dit qu'elle allait avant

dt se coucber écrire quelques lettres dans son cabinet. An bout d'one beare madame Desrocbes, trouvant que son élève avait nn style singolièrement prolixe, loi cria au travers de la porte : « Allons, pri»- «cesse, venez donc vous concber, vous achèverez demain votre » correspondance ! — Gela ne peut se remettre à demain , répondit > mademoiselle de Valois; encore quelques instants, ma bonne, et je

• crois que j'aurai fini. »

Ce moyen fut employé quelques jours; mais madame Desrocbes, qui vit que mademoiselle de Valois se mettait sur le pied d'écrire tous les soirs et d'écrire très-longuement, prit le parti d'entrer dans le cabinet , aftn d'empêcher que Son Altesse ne finit par s'échauffer à cette correspondance obstinée. Il fallut songer à d'antres expédients.

Ce changement forcé des batteries de nos amants ne convint nollement à la brune Angélique , qui faisait payer fort cher au duc la location de ses habits, et dont les émoluments cessèrent avec les effets de sa complaisance. Ole fut mécontente, cria à l'ingratitude, et résolut de se faire une ressource nouvelle en divulguant le secret qu'on ne lui payait plus. Il n'est pas inutile de dire que le régent abaissa l'année dernière quelques regards de convoitise sur cette fille; la vertu d'antichambre ne fut jamais sévère. Son Altesse ordonna à Angélique de lui vendre ses bonnes grâces; elle consentit an marché, et en remplit les conditions avec une générosité qui fit époque dans les souvenirs du prince. Angélique le savait; il lui arrivait quelquefois d'entrer assez librement dans le cabinet de Son Altesse, oit elle n'était jamais mal reçue. Elle y entra donc nn matin avec des projets de délation, et révéla an régent tonte l'intrigue du cabinet de la prétendue correspondance, « qui, lui dit-eUe, n'est antre chose qu'une

• correspondance de soupirs. »

Le duc à ce rapport se mit en fureur, non parce que mademoiselle de Valois avait un amant heureux, mais parce qu'elle s'était permis de disposer d'un trésor qu'il réservait pour lui-même, et que sa troi* sième fille lui refusait obstinément depuis dix-huit mois. Il courut dans l'appartement de la pridcesse... « Je sais tout, mademoiselle, lui » dit-il en l'aborJant, votre conduite est pleine d'ingratitude... Moi » qui vous chéris plus que vos sœurs, vous me préférez un jeune li-

• bertin, un enfant qui au premier jour vous abandonnera ; je ne vom

• le pardonnerai jamais, et je saurai bien punir Taudacieux duc. ■

Mademoiselle se jeta tout en pleurs aux pieds de son père, s'efForçant de Tapaiser par mille protestations de tendresse, et lui assurant qu'il ne s*«tait rien passé que à*k(mnête entre elle et Richelieu... Les larmes de la princesse, le soulèvement précipité de son sein, le tremblement de SCS petites mains passées autour du cou de M. le duc d'Orléans portèrent au plus haut point d'exaltation sa fureur mêlée de colère et de luxure... U proféra les plus terribles menaces c<ontre celui qu'il nommait hautement son rival, jusqu'au point de dire qu'il le ferait périr au secreL Les caresses de mademoiselle de Valois parvinrent cependant à calmer ce transport; elle finit même, tant l'amour croit aisément ce qui le console, par rétablir le doute dans l'esprit enflammé 'de son père sur la défaite qu'il lui avait reprochée.

Ma tante a parlé de cet esprit ardent, de ce génie aventureux qui règne sur la Suède; ses débuts dans les camps furent, comme on l'a vu, des traits d'héroïsme: à dix-huit ans il expulsa de son royaume d'injustes agresseurs. Sa fortune grandit pendant neuf années; pendant neuf années il se fit redouter dans le nord de TEurope , dont il était devenu le dominateur par la puissance de l'épée. Mais il lassa la fortune, après avoir fatigué la victoire : une destinée contraire l'attendait en 1709 à Pultawa. Déjà vainqueur du csar Pierre I^^^ Charles marchait vers la capitale de ce prince ; son ambition et son courage fbrent trompés dans une bataille qui renversa ce colosse hyperboréen. L'exaltation fait les héros, mais elle fait aussi les fous : Char^ les XU, voulant résister dans une maison de Bender à une armée turque k la tête de ses laquais et de ses palefreniers, n'est plus qu'un irodomont ayant le transport au cerveau. Que dire aussi de ce monarque qui sort de son traîneau pour croiser le fer avec un commis dé barrière!... Avouons-le, les grands hommes sont quelquefois de grands insensés.

Ce n'était qu*à un paladin, à un chevalier errant de cette trempe, qu'on pouvait offrir la direction d'un projet dont il est beaucoup question en ce moment : j'en dirai quelques mots. Le chef de la régence n'ignore point les sourdes menées que l'Angleterre met en usage pour séparer les Bourbons de France de ceux d'Espagne : ces liens de famille, unissant deux nations puissantes et maritimes, inquiètent la politique de Georges I^, de ce prince ennemi constant dé là cour de Versailles, qui, s'il fîLt parvenu au trône avant les traités

dTtrcdityii'eJkt posé les aracsqv'apnsla raûeconpIrteieLMiftXIV.

Le duc d*Orléaiis, causant ui jow avec le fcaroa de Bcaeaol de ceOe

inimitié du nionan|ae anglais, deaindiit à ce gentilWaMe im n^

aorait pas qndqoe moyen d'occuper ec prince in^niet et

«Rien de plus simple, monseigneur, répondit Besenral

» Qiaries XII aux jambes; c'est un dogue fui ne demindr qu'a

» dre, et je parie qu'il entreprend la oonquCle Ce F Angleterre sans lu

> moindre réflexion. »

Si la voix publique ne ment pas, IL le duc d'Oriéans a tnmwé et projet praticable, et l'a fait suggérer à ffarles m, qui, dil-on, est cnibonsiasmé de cette idée jusqu'au point d'en préparer Ti Quoi qu'il en soit, le régent est trop sensé pour compter sur la ûte d'une telle expédition de la part d'un prinee de marine, et dont les forces de terre sont peu im| les vieilles pbalangcs de la Suède ont été délaites à Puhai

n y a malheureusement plus de probabililés de luccêi dans les brigues qu'on intrigant habile, Alberoni, suscite à la oaur de Madrid contre celle du Palais-RoyaL Ce prêtre, qui a fait Elisabelb de Farme rebe d'Espagne, a désigné lui-même ses récompenses. Devenu bvod du roi et dominateur des volontés de la reine, dominatrice illi mfm> de celles du monarque, cet homme est le maître de la monarchie. Or ion premier soin fat d'envenimer la jalousie de Philippe V eoatre le dac d'OriéanSy et de lui insinuer que la régence du royaume de Fiance appartenait k lui , petit-fils de Louis XlVy plutôt qu'an nevca de ce monarque.

n est diftcile de prévoir, avec une tète ansri Cublement oiganiiée qae celle du Roi Catholique, k quel degré de prétention s'arrêtera l'ambition excitée de ce prince. Le régent, informé de ce qui se pusse à cet égard à Madrid, y envoya vers la fin du mois dernier le maiw qnis de Louville, muni de pouvoirs spéciaux; mais il parait qne ee diplomate n'est pas de force à lutter avec Alberoni, et qull laisse déborder sa politique par celle de cet Italien.

La duchesse de Berry, qui n'avait pas paru à la comédie, au moiot ouvertement, depuis la mort de Louis XIV, s'y montra le 2 mars avec un étrange appareil. Un dais avait été dressé dans sa loge; les comédiens allèrent la haranguer avant le spectacle, et la salle était éclairée à l'extraordinaire eu bougies. Quatre des gardes de la princesse étaient

«n sentinelle sur le ihéàtre au bas de la loge de Son Altesse Royale; quatre autres se trouvaient aux entrées du parterre. Il y a dans ces témoignages d'ambition et d'orgueil de véritables symptômes de folie Mais voici quelque chose de plus caractéristique : un ambassadeur par acquit de politesse envers une Aile du régent, demanda la permission de saluer madame de fierry au Luxembourg, demande à laquelle elle répondit par l'indication d'un jour et d'une heure de présentation. Cette disposition toute royale surprit un peu l'étranger; il s'y conforma pourtant. Mais que devint-il , lorsqu'à l'audience accordée il trouva la princesse assise dans un fauteuil en forme de trône placé sur une estrade , à laquelle on parvenait par trois marches... L'ambassadeur ne sait s*il veille; il s'arrête, regarde Son Altesse avec étonnement, et semble hésiter sur ce qu'il va faire. Enfin, la dignité de ses fonctions dominant son incertitude et son embarras, il salue, tourne le dos à la souveraine pour rire, sort du salon... et madame de Berry ne recueille que l'humiliation d'une tentative inouïe de sa vanité.

Le chef-d'ceuvre de Racine aurait peut-être dormi longtemps encore dans nos bibliothèques sans obtenir les honneurs de la représentation, si la situation de Joas n'offrait pas une certaine allusion au. règne de notre jeune monarque. Les courtisans ont fait jouer cette tragédie pour se faire un mérite des rapprochements qu'ils se sont empressés d'établir entre l'enfant-roi de la Judée et celui de la France. La pièce a été représentée avec beaucoup d'ensemble par les- comédiens, et le public en a saisi toutes les beautés.

Des vers extrêmement satiriques sur les mœurs du régent, de ses filles, de ses favoris, ont rappelé, par le style, surtout par la malignité des pensées, une satire sanglante contre le règne du feu roi, et qui parut peu de temps après la mort de ce prince. Un jeune poëte trèsmalin, nommé Arouet, le même à qui ^inon légua deux mille livres pour acheter des livres, fut soupçonné d'être l'auteur de cette diatribe rimée ; et c'est encore à lui qu'on attribue les épigrammes nouvelles. Ce petit satirique, dont la critique blesse profondément, parce qu'elle n'est pas moins vraie que mordante, vient d'être exilé à Tulle; il quitta Paris hier au soir

Dans le premier temps des amours de mademoiselle de Valois et de M. de Richelieu, il n'avait pas été facile à ce seigneur de concilier cette flamme nouvelle avec celle qu'il devait entretenir à l'h^^tel

àe GonJv. Mademoiselle de Charolais s'apercevait que cette dernière Baoqnait quelquefois d'alimeut; elle s*cn plaignit avec douceur à son amant, qui, sentant bien qu'il allait mériter des reproches de plus en pins graves, s'avisa d'un expédient qui lui donna du rëpîL.. La scène le passe dans l'appartement de mademoiselle de Bourbon; il est mi- ■vit. Richelieu vient d'entrer par une fenêtre; sa maîtresse, animée d'un doux espoir , est négligée dans sa parure , comme la beauté pressée de hâter sa défaite. Mais le duc est pile, triste; on dirait même qu'il est honteux. Sa maîtresse s'informe avec le plus tendre ÎBlérèt de ce qui le fait souffrir, le console, le rassure, et se croit certaine de pouvoir le guérir.

• Non, chère princesse, non, répond le duc... il faut y renoncer*

— Qu'entends-je ! Et pour quel motif ?...

— Je suis un misérable , un malheureux...

— Calmez-vous, mon cher duc , tous les malheurs peuvent se réparer.

— Snns doute , princesse , mais il faut du temps.

— - Quelques minutes sont bientôt écoulées... quoiqu'elles puissent leaiUcr longues.

— "Se parlons pas de minutes, c'est d'un mois au moins qu'U s'agit« ^^ I7n mois ! n'étes-vous plus Richelieu ?

— Je ne le suis que trop, princesse... Un fatal penchant., un capriée— nne folie... que sais-je? me jeta l'autre soir sur les traces d'une danseuse...

— D'une danseuse! ah! monsieur, c'est donc cela! et, je vous prie 4e me le dire , oh était la nécessité d'une telle perftdie...

— Sans doute, princesse, je suis inexcusable quand vos bontés génércoies... Aussi le ciel m*a puni, et les épines cachées d'un indigne roder...

— Je vous entends, monsieur... C'est bien fidt

— Il y a un peu de cruauté dans ce que vous dites là , mademoiselle... mais enfin la vengeance vous est permise.

— Vous mériteriez bien qu'on l'exerçât autrement.

— Je ne la craindrai* pas tant que vous m'en menacerez, les femmes' ne se vengent des infidélités que lorsqu'elles cessent de s'en plaindre. »

La conversation se soutint quelque temps encore sur ce ton piquant , puis Richelieu demanda un baiser à mademoiselle de Charo- V. 6

la», qui le lui donna rancune tenante, et le duc quitta celte nuit-U rhdtel de Condc après la plus innocente visite... A quinxe jours de là, mademoiselle de Ckarolais reçut une lettre de son amant; elle était datée de la Bastille. Remontons aux causes de son emprisonnement.

Il n*y a pas qu'au Palais-Royal et au Luiembourg des soupers licencieux : Texemple qui vient de haut manque rarement de fructifier. Vers le commencement de février, une orgie du même genre eut lieu dans la petite maison du prince de Soubise. Ce seigneur y avait invité entre autres personnes Richelieu, le marquis et la marquise de Nesle, madame de Nassau, et la comtesse de Gacé, l'une des pins Jolies dames de la cour. La comtesse aime beaucoup le vin de Champagne, mais elle le supporte mal; les convives trouvèrent plaisant de l'enivrer. L'ivresse de cette belle, aussi passionnée qu'amie du nectar mousseux , fut un tendre délire , dont tous les hommes présents profitèrent Jusque-là, les choses ne dépassaient pas de beaucoup la coutume des petits soupers-modèles du régent; mais on alla plus loin, et, après avoir mis madame de Gacé dans la parure que Coypd impose à ses modèles quand il peint Vénus sortant des eaux, on livra la charmante Erigone aux amateurs de Fantichambre. Il dut, pour sauver l'honneur des acteurs d'une telle scène , se persuader qu'ils n'étaient prs moins ivres que leur victime; on aurait trop à s'affliger sur de semblables horreurs, si l'on pensait qu'un seul grain de raison y préside.

L*aventure de la petite maison de Soubise fit un grand éclat; Gacé sentit qu'il ne pouvait se dispenser de tirer vengeance de la hideuse souillure de sa femme. Il s'en prit à Richelieu , le moins coupable peut-être des convives de l'orgie, mais celui que le comte baissait le plus. Gacé rencontra le duc au bal de l'Opéra , et , comme il voulait l'vnener à une querelle, il dit à une dame masquée que ce même duc courtisait de « ne pas écouter un homme aussi perfide. » Richcliea provoqua à l'instant le comte; ils sortirent, et un combat fort anime s'engagea sous un réverbère rue Sainl-Thomasdu-Louvre. Le duc blessa le comte trois fois , mais légèrement. Gacé, supérieur en force à son adversaire, lui passa son épéc au travers du corps, sans toutefois atteindre aucune partie noble. Le duc d'Orléans, déjà informé, fit transporter les deux blessés à la Bastille. S'il est probable que Son Altesse Royale trouva avec plaisir l'occasion de faire renfermer

FâQtntde sa fille, Je prince fut contrarié d'être oblige d'emprisonner en même temps Gacé qa*il aimait beaucoup. Mais il ne pouvait, sans injustice, Péparjpier, puisque le duel était le sujet apparent de la pu^ nhion et que le comte avah provoqué.

Richelieu mandait à mademoiselle de Charolais, dans la lettre dont fai parlé, qu'il serait le plus heureux des hommes si elle daignait le visiter en prison. Le duc ajoulait que les épines cachées d$ l'indigné fvier étaient une fable qu'il justifierait auprès d'elle , s'il était asseï fortuné pour la recevoir. Mademoiselle de Charolais parla de ce rendez-vous à la princesse de Conti, sa confidente ordinaire, qui lui proposa d'aller à la Bastille dé(;uisécs en femmes du commun. Col npédient réussit plusieurs jours de suite; madame de Conti, sœur leodre et serviablc , laissait les amants ensemble, et s'en allait dans ui corridor exhumer de ses souvenirs quelque chose de semblable taidoax entretiens qu'elle favorisait. Mais les visites des deux prétendues femmes du peuple devinrent si fréquentes, que la cour en fut informée. Le gouverneur reçut l'oMre de faire examiner attentif vencnt ces deux commères, et cet officier reconnut, en rougissant un peu plus que nos beautés déguisées, les deux filles de M. le duc do Carbon... Il ne fut plus permis à ces consolatrices empressées de ^ter le jeune prisonnier.

I^ régent a menacé, dès l'année dernière, les traitants de leur faire ^ honneurs d'une chambre de justice, chargée d'examiner leur consulte fioancière à la lîn du règne de Louis XIV. Son Altesse Royale <e flattait d'établir une sorte de torture sur leur imagination, qui les porterait à rendre gorge par crainte et à venir d'autant au secours <le TEtat. Mais les oreilles des traitants sont dures; la majorité n'a ncB voulu entendre : M. le duc va voir si l'exécution réussira mieiu. ^ coQiéquence, une chambre de justice chargée de les juger fut in- Aituée, par nn édit, au milieu du mois de mars. On assure que cette Mesure peut produire trois cents millions, et que les gens de finance n'auront pas encore restitué tout ce qu'ils ont pris au delà de ce fa'ils doivent voler par état. Ce n'est pas impossible; mais, pour ob* tenir ce résultat d'espèces sonnantes, il ne faudrait pas en rechercbnt des fripons, le devenir autant qu'eux. La première taxe frappée psr la chambre s'élève à cent soixante millions; essayons d'évaluer, pnr la marche des choses , ce qu'on versera de cette somme dans les

coffres du roi. Des traitants s'empressent, comme on le pense bien,

de réclamer contre la fixation de leur quote-part de restitution , et là

commence Tabus. Les femmes des juges, qui, à l'exemple de madame

Dandin , voudraient

... du buvetier emporter les serviettes, Plutôt que de reutrer au logis les mains nettes,

vendent des réductions aux gens imposés , les maîtresses s'en mêlent

aussi , et les magistrats imposeurs eux-mêmes ne sont pas étrangers à

ce petit commerce , que messieurs les courtisans trouvent également

à leur gré. Un partisan fut condamné, la semaine passée, à verser au

trésor un million deux cent mille livres, certain grand seigneur lui

offrit de le faire décharger moyennant trois cent mille livres. « Vous

I» venez trop tard, monsieur le comte, répondit-il, j'ai fait marché

» avec madame votre épouse pour moitié. » Il paraît que dans ce

noble ménage la femme spécule pour son compte particulier.

La chambre de révision a fait comparaître devant elle le fameux juif Samuel Bernard , accusé d'avoir fait sortir de France plusieurs voitures d'or et d'argent. Ce banquier Israélite est un homme andessous de la plus petite tailte ; son corps est presque contrefait et ses jambes sont tournées de telle sorte, qu'on pourrait croire que les mollets se trouvent placés à la partie antérieure. Les cheveux de Samuel sont d'un- blond ardent ; sa bouche en s'ouvrant ne montre que des ruines de dents comparables à une implantation de clous de girofle, et ses yeux un peu louches ne rachètent point les autres traits disgracieux de son visage. Au moral c'est autre chose : Samuel, à part un peu de vanité, défaut assez peu judaïque, possède de belles qualités, et son intérêt n'est nullement sordide. Ce banquier se montre calculateur par état , mais hors de son bureau vous le trouverez généreux, quelquefois prodigue par caractère, ce qui le fait aimer assez généralement, excepté de ses coreligionnaires, pour lesquels donner et perdre sont synonymes.

Bernard produisit devant la chambre les ordres de Louis XIV, en vertu desquels il avait fait sortir du royaume plusieurs tonnes d'argent destinées à exercer diverses séductions. Il présenta en même temps ses comptes. Le régent les examina lui-même, les trouva purs et renvoya le juif comblé de témoignages de satisfaction. Son Altesse Royale espère peut-être en recueillir bientôt le prix dans les besoins pressants de l'Etat.

Les désordres résultant des opérations de la chambre de révision •rat affligeants. La querelle qui se renouvela récemment entre les iucs et les membres du parlement n'est que plaisante. Ces robins ont h prétention d*ètre les égaux des seigneurs qui viennent siéger parmi nu; prétention repoussée par ces derniers, lesquels déclarent essen* tiellement leurs inférieurs des hommes sortis pour la plupart du peuple et parvenus au siège par Tignoble canal de la basoche. ]\onobtaot ce superbe dédain, la cour suprême assimile hautement son ]Memier président à Tancien connétable et les présidents à mortier in ducs. Les pairs, pour rétorquer l'argument, soutiennent qu'auam descendant de l'antique chevalerie ne consentit jamais à jeter une robe de palais sur son noble baudrier, preuve évidente de la dérogation qu'il eût subie en le faisant. Outré de cette insultante aslertion, les gens de robe, après de longues et savantes recherches, ont présenté au régent un mémoire duquel il résulte que les ducs et pirs, leurs llîers adversaires, descendent, dans la proportion des Irois quarts au moins, d'avocats, de greffiers, de procureurs, d'huisvers, d'apothicaires, de barbiers, de joueurs de luth, de marchands de marée et de valetsi,. La pairie crie au libelle calomnieux ; mais le Aénioire rapporte les dates. Le public rit aux dépens de la haute no- Uttse; M. le duc d'Orléans imite la multitude, et l'imite d'autant plos volontiers que beaucoup des maisons ducales convaincues d'oripoe roturière se disent plus nobles que la famille royale. Les archives tiennent d'être bouleversées par les pairs rabaissés : ils font vol<^r la poudre de mille liasses de parchemins centenaires, mais ils ne peuvent réussir à en jeter aux yeux de leurs adversaires. De son côté le people persiste à désigne| les plus grands personnages du royaume P^r le nom de leurs ascendants roturiers avec addition des professions de charron, de maréchal ou de barbier que ces derniers ont exer- ^*; et le conseil de régence refuse décidément de prononcer sur ^e question environnée de tant de ridicule.

Au milieu même des habitudes d'une société débauchée, il est des ^Ha d'immoralité qui révoltent : tel est celui dont la cour s'entre- « ^attout bas, mais que le public condamne tout haut. En voici les orconttances un peu mitigées de réserve. M. de la Rochefoucauld t uicien capitaine des gardes du duc de Berry, gentilhomme que la dttcbeise honora • dit-on • de ses bontés oassaabres, épousa l'an passé

lOa CHRONIQUES DE L'ŒIL-DE-BŒUF.

)a fille du financier Prondre, Le rëgent, en faveur d'une dot d'aï million donnée à M. de la Rochefoucauld, fit grice au partisan de h part de restitution à laquelle il ëtait imposé ; peut-être alors Son Al tesse Royale eut-elle en vue une action purement généreuse. Ma ayant vu la jeune dame au Luxembourg , le prince la trouva si jolie, qu'il se persuada qu'elle devait avoir an nom de son père un acquil de gratitude à exercer envers le chef de la régence. Madame de Berry, devenue confidente des désirs du duc, promît de l'aider à Ici satisfaire, et prit jour à cet effet. Un déjeuner amical fut le prétexte que la duchesse employa pour attirer madame de la Rochefoucauld dans sa chambre à coucher, oh celle-ci trouva avec surprise le père de cette princesse. Ce repas du matin fut gai. La duchesse versik souvent à la jeune dame, qui ne buvait pas toujours, mais qui bai assez pour se trouver fort étourdie quand on se leva de table. Assit sur une ottomane auprès de la charmante convive, le duc devînt pressant. La dame du Luxembourg encouragea l'attaque, elle avança en riant la défaite. Madame de la Rochefoucauld, excitée, Intioée par madame de Berry et pressée par M. d'Orléans, n'avait déjà plus de charmes secrets pour lui. Bientôt elle se sent renversée sur les genoux de la princesse, qui lui retient les bras en se faisant aider par une femme de chambre sortie tout à coup d'un cabinet. Vainement la dame violentée oppose-t-elle ses larmes aux entreprises les plus audacieuses : elle ne tarde pas d'en subir la conséquence.

Ce combat ne fut pas sans danger pour l'assaillant : madame de b Rochefoucauld en se débattant atteignit le duc à son œil malade, qui du coup faillit être détaché de l'orbite. U est probable que Son Altcsse le perdra.

Que peut dire le pauvre mari de la conquête d'un rival auqnel toute la France est soumise?... Il se tait et se contente de se réjouir secrètement du sacrifice douloureux que la vertu de sa femme i coûté au vainqueur. C'est une consolation que peu de maris obtieanent aujourd'hui : les vertus prises d'assaut sont si rares !

Tandis que l'on s'emparait de vive force d'une chasteté conjugile qu'il eût fitUu conserver comme un bijou précieux, les pères jésuites ' exerçaient dans l'ombre un autre genre de séduction d'autant plni adroite qu'elle eût pu leur soumettre la force ; seule base réelle de tout pouvoir. Ces bons pères faisaient parcourir à leurs agents toutes les villes de garnison : là, sous prétexte de fortifier la piété dans le

COMT des soldats, ils y insinuaient les principes de leur compagnie et créaient au sein des armées des associations jésuitiques. Les colonels, à qui Je plaisir ne laisse jamais le temps de s'occuper de leurs régiments, ne s'aperçurent point de ces intrigues : elles avaient déjà sobjogaé une notable portion de rinfanterie, lorsqu'elles furent rêvé* léca au régent par un placet signé de quarante soldats du régiment de Bretagne. Ce placet, adressé au colonel, le suppliait de prendre sous ta protection VasaodaUon pieusB que formaient les signataires et de daigner lui-même s'y agréger. « Ouais, dit cet officier, me prend-on »pour un général des capucins? Je ne connais rien à tout cela, Tor- >donnance de 1676 n'en fait pas mention. » Le colonel parla au régent de cette circonstance, qu'il ne s'expliquait qn'imparCûtement* Son Altesse Royale, qui s'en rendit un compte plus net, fit venir devant lui les soldats jésuites. Tout fut découvert. Un édit supprima les confréries formées dans les régiments et prescrivit aux troupes de Sa Majesté de s'en tenir en matière de religion à la direction de leurs anmdnier»*

Le malheureux qui se noie s'attache au moindre roseau, il se croit laavé si ce frêle soutien résiste quelques instants. Un Ecossais nommé Jean Law, obligé, dit-on, de s'expatrier pour un meurtre, vint, dans une audience qu'il obtint du régent au mois d*avril, proposer l'établissement en France d'une banque générale, oii chacun serait libre de porter son argent et de recevoir en échange des bUlets payables à vue. Le novateur concevait la possibilité de donner pour hypothèque aux dépositaires le commerce des compagnies françaises du Kouveau Monde, que le système lui-même ferait fructifier. Ce projet parut si séduisant au prince, qu'il en demanda l'explication détaillée pour la soumettre au conseil de régence. Le mécanisme de Jean Law a des ressorts compliqués qui ne peuvent être aperçus que par des yeux exercés. On ne s'attacha point à les découvrir, on vit uniquement les bénéfices énormes promis par cette espèce de jeu oh les joueurs parient les uns contre les autres. Qtuint au gouvernement il pensa qu'il ne pouvait adopter trop tôt le plan d'une association qui payerait en papier les dettes de l'Etat et ne se rembourserait que par les profits résultant de son industrie. La banque de Law est du

reste une îmiution de celle de l'Angleterre, dont les intérêU se con-

fondent avec ceux de la compagnie des Indes ; fUsion qne le fondateur proposait d'adopter en France.

Personne dans le conseil de régence n'ayant opposé au projet un raisonnement fondé sur des probabilités équivalentes k l'évidence de ses avantages, deuxédits, l'un du 2, l'autre du 20 mai, autorisèrent le sieur Law à fonder k Paris la banque dont il avait proposé l'établissement. Elle fut placée rue Yivienne dans une partie de l'ancien palais Mazarin. Indépendamment du directeur de l'entreprise, M. Trudaine et deux autres négociants furent désignés pour signer les bil« lets, dont voici la forme :

iVo .... Ecus d'espèces,

La Banque promet payer au porteur, à vue

écus d'espèces des poids et titre de ce jour, valeur reçue. A Paris, le .... de .... Hf..

n Ait émis sur-le-champ pour deux cent cinquante millions de ces billets, qui remplacèrent les anciens papiers royaux et eurent cours dans toute l'étendue du royaume L'édit de création portait privilège en faveur du sieur Law et de sa compagnie de « tenir et exercer en » France une banque générale pendant l'espace de vingt années, à > dater de l'enregistrement de l'édit ; » lequel Axait le fonds de cette association à douze cents actions de mille écus chacune , formant un capital de six millions d*argent comptant '.

Cependant tous ceux qui possédaient de l'argent, alléchés par les produits considérables que la banque offrait en perspective, coururent le porter dans ses bureaux en échange des actions qu'elle venait de cr'éer. Ce fut une fureur, un délire , un enivrement général. Il fallut se hâter d'augmenter le nombre des actions ; nonobstant la fixation déterminée par l'édit, il en fut émis pour quarante millions au lieu de six. Les billets prirent en même temps une faveur inimaginable : en ce moment même une foule de particuliers les préfèrent aux espèces ; on court s'étouffer dans la rue Quincampoix, oh s'est établie une espèce de bourse pour les négociations du papier de la banque. Je reviendrai plus d'une fois sans doute sur la manie spéculatrice qui s'empare de toutes les tètes.

* Il faut 86 rappeler qu'en 4715 la valeur de l'écu a été portée de trois francs dix sous à cinq livres.

A peine, au milieu de cette folie financière, le public s'est-il aperça d'une circonstance qui dans tout autre temps eût excité Tatlention générale ; mais je ne dois pas la passer sous silence. Les princes dn sang ont présenté au roi le 22 août une requête tendant à la révocation de redit de 17K, qui donne aux légitimés le droit de succéder à la couronne à défaut des princes du sang;. La même requête demande aussi l'abrogation de la déclaration qui permet aux mêmes légitimés de prendre la qualité de princes du sang. Nous verrons ce çue cela deviendra.

Le régent, dégoûté de la ducbesse de Berry, avait jeté, comme on lait, des regards de convoitise sur mademoiselle de Valois ; mais l'amour exclusif qu'elle voue au duc de Richelieu a lassé la patience du prince : il a tourné ses vues vers mademoiselle d*Orléans, sa seconde iîlle. Cette princesse, non moins jolie que sa jeune sœur et plus spirituelle que rainée, n'opposa qu'une courte résistance aux désirs de ioo père, ne lui sacrifiant qu'un goût fort vif mais aussi volage pour toutes les jolies femmes de chambre qu'elle avait auprès d'elle. La pission tat mutuelle» mais elle dura peu. Mademoiselle d'Orléans , ae pouvant supporter l'idée de se voir préférer à toute heure soit madame de Parabère , soit une danseuse d'Opéra , soit une fille des cuisines du Palais-Royal, s'avisa soudain de scrupules bien tardifs et révéla tout à madame la ducbesse d'Orléans. La confidente était , il bat en convenir, singulièrement choisie : les détails de la confidence ne furent pas moins étranges. « Il est trop difficile, dit la jeune prin- * cesse à sa mère, de vivre avec mon père, non comme une fille ni » comme une amante , mais à la manière de ses conquêtes de cou- » lisses ou de magasins. » Après cet aveu mademoiselle d'Orléans déclara qu'elle se sentait une vocation décidée pour la vie du cloître, La ftlie de Louis XIV avait bien assez de couleuvres à avaler dans sa vie domestique : elle ne s'opposa point aux projets de retraite de sa ille; mais elle lui conseilla de les taire au régent, qui sans doute D'y donnerait point son adhésion. Mademoiselle d'Orléans se conforma à ce conseil, mais elle prit secrètement des informations afin de ne s'enfermer que dans un couvent dont elle pourrait devenir abbesse, non par ambition, mais dans le but de se livrer avec sécurité à la passion effrénée qu'elle avait pour son sexe. Déterminée en faveur de Chelles, la princesse, qui se trouvait à Saint-Cloud avec Madame, lui demanda le 1 4 septembre la permission d'aller faire ses dévotions

à ce monastère. Elle s*j rendit en effet, accompagnée de madame Desbordes sa sous-^ouvernante ; mais le soir, au lieu de revenir à Saint-Cloud, comme elle l'avait promis à sa grand*mère, mademoiselle d'Orléans écrivit à cette douairière et à la duchesse, femme du régent, qu'elle réalisait le projet dès longtemps formé de s'enfermer à Chelles, oit elle se proposait de se faire religieuse. Yainement le duc d'Orléans employa-t-il tous les moyens pour déterminer sa fille à changer de résolution, elle fut inébranlable dans ses projets.

Tandis que mademoiselle d'Orléans renonçait au monde, à quelques restrictions près , sa jeune soeur ressentait tous les tourments que l'absence fait éprouver aux amants bien épris. Richelieu était sorti de la Bastille ; mais depuis les révélations faites au régent par l'infidèle Angélique les entrevues de mademoiselle de Valois et de son amant avaient été difficiles et conséquemmeut fort rares, ce dont mademoiselle de Gharolais avait profilé de son mieux. Personne n'est plus ingénieux qu'une femme qui désire : la princesse découvrit un jour dans le mur d'une de ses garde-robes une petite ouverture près de terre par laquelle il lui sembla qu'un homme pourrait passer en ft'aidant de toute la bonne volonté que prête l'amour. Le duc, averti par sa maîtresse, ne tarda pas à profiter de l'avis. Richelieu avait U taille très-fine, mais le trou était bien petit; et l'homme le plus amoureux diffère au moins du chat, en ce qu'il ne peut comme lui se tirer en quelque sorte à la filière et passer partout. Notre amoureux ne voulait pourtant pas renoncer à cette aventure sans avoir essayé de tous les moyens praticables. Il quitta son habit et les épaules passèrent, mais les hanches s'arrêtèrent à l'entrée de Touverture. Le duc se débarrassa du vêtement qui les couvrait ; cela suffit : Richelieu déboucha à plat ventre dans la garde-robe , oU mademoiselle de Valois le vît

La eulotts à la maia denandaDt son salaire.

n l'obtint ce jour-là, et d'autres fois encore; mais si les amants Sont féconds en ruses, la surveillance des jaloux est difficile à trouK» per, surtout quand Ils sont régents d'un grand royaume , et qu'ils peuvent à leur gré multiplier les argus. M. le duc d'Orléans fut bientôt informé que Richelieu s'introduisait chez la princesse par une espèce de chatière ; on la montra i Son Altesse Royale, qui refusa d'abord de croire qu'un homme put y (Yasser. Il voulut s'assurer du fait

par ses jeux, s'aposU le soir même à proximité, et vit le dac se glisser dans la musse dont il s'agit. Le lendemain elle fut bouchée avec de grosses pierres bien maçonnées, bien cimentées, au grand désespoir de mademoiselle de Valois, et au grand profit de madenoiseUe de Bourbon.

Le marquis delà Fare, Tun des roués les plus dévoués au r^ent, est depuis quelques jours en défaveur auprès de Son Altesse Royale ; je demandais hier à mon mari la cause de cette disgrâce , et voilà ce (jtt'il m'a raconté. Il y eut la semaine passée un petit souper au Luxembourg. Les convives hommes étaient le régent, la Fare, Riom. Fargis, et Richelieu, que le duc d'Orléans, malgré sa jalousie, voit avec quelque plaisir dans ses orgies nocturnes. La partie féminine de la société se composait de mesdames de Berry, de Parabère, de Gè^ vres, d'Aveme et du DeffanL Jamais deux armées n'offrirent un ftOMbre plus égal de combattants.

En se mettant à table le régent dit qu'il fallait griser les dames ain de connaître leur caractère dans le vin. Son Altesse Royale devait déjà savoir à quoi s'en tenir sur ce point ; mais les jolies con-> vives avaient l'esprit trop bien fait pour lui refuser une nouvelle expérience : elles se laissèrent griser. Le duc alla plus loin qu'elles ; sa tète, k k fin du souper, était tellement échauffée, qu'il se mit à dianter des chansons entièrement dégazées ^ qu'il accompagna d'une pantomime plus expressive que les vers... Quand ce prince eut fini, h Fare déclara qu'il avait inventé une lanterne jnagique bien autre- Bient démonstrative ; et que si Leurs Altesses Royales voulaient bien le lui permettre , il allait montrer cette pièce curieuse à la compapdc. Chacan des hommes répondit qu'on serait enchanté d'un tel ipectacle; les dames ne dirent pas qu'il les effrayerait. On prépara Pappartement , les spectateurs se placèrent, les lumières furent éleintci : on vit ce que la Fare avait à montrer... ou bien on ne le vit pas , car rien ne se prête aux distractions comme une lanterne Migique. Je dois dire pour les personnes qui n'étaient pas là que les •mbres coloriées produites sur la blanche toile par le facétieux capitrffte des gardes du régent étaient les figures de l'Arétin avec explieation en vers de la composition de la Fare... Ce n'était pas édifiant. H y avait longtemps que le spectacle était terminé, et les lumières

lOft CHRONIQUES DE L'ŒJL-DE-DŒUF.

ne se rallumaient point; elles reparurent enfin. I^s conTives song^ rent à se retirer.

Le rëgcnt roulait vers le Palais-Royal ayant la Fare et Fargis dans son carrosse. Le prince ne disait rien : les deux gentilshommes crurent qu'il dormait; ils le crurent d'autant mieux qu'en quittant le Luxembourg, il était dans un état voisin d'une complète ivresse. Tout à coup Son Allesse Royale , prenant la parole assex haut pour couvrir le bruit des roues, dit à la Fare :

« Mon ami , je te prie de me faire un plaisir.

— Monseigneur, je suis prêt ! répondit le marquis.

— Oh ! mais c'est qu'il ne faut pas songer à me refuser.

— Votre Altesse Royale sait bien qu'elle peut comper sur mon respectueux dévouement.

— Dispose-toi donc k me couper à l'instant la main droite.

— II. y a quelque fine plaisanterie cachée sous ce que Votre Altesse Royale me fait l'honneur de me dire*

— Du tout; je t'ordonne, très-sérieusement, très-positivement, de me couper le poing... c'est un parti pris.

— Certainement, monseigneur, je n*y consentirai pas.

^ Comptez donc sur les amis ! s'écria le régent avec douleur... les ingrats ! vous les voyez reculer quand il faut vous rendre le plus léger service !

— Mais Votre Altesse, reprit la Fare, ne songe donc pas à g6 qu'elle exige de moi?

— Si fait, mon ami, j'y songe à merveille; je veux me purifier... Celle lanterne magique, cette obscurité... ce qui s'en est suivi... ces femmes... ces caresses... Coupe-moi la main , te dis-je...

— Mais, monseigneur...

— - Quoi! tu refuses encore... Eh bien ! marquis, ajouta le prince en mettant sa main sous le nez de la Fare, tiens, sens l'odeur pestilentielle, et coupe... u

A ce point de la discussion le carrosse entra dans les cours du Palais-Royal , on ouvrit la portière, le prince monta chez lui , se coucha; sa paupière , surchargée par l'ivresse , se ferma bientôt, et sa ridicule prétention s'évanouit dans le sein du sommeil.

La Fare, ami iutime de M. de Turgi, eut l'imprudence de lui raconter cette bizaiTC anecdote, qui revint aux oreilles de madame de Parabèrc. Elle se plaignit au régent de l'indiscrétion du capitaine des

RÉGENCE. îûê

gardes, et Son Altesse Royale , mécontente elle-même de la Fare , loi défendit sa présence jusqu'à nouvel ordre. Mais le marquis est trop libertin ponr qae le régent puisse se passer longtemps de lui.

Tandis que les mœurs s'affranchissent de toutes les bienséances, et que la galanterie est poussée jusqu'au dernier degré du liberliaage , un poète qui chanta longtemps les plaisirs, sinon plus innocents , du moins mieux voilés, du règne précédent, vient de quitter la Yie. M. de Goulanges , connu par des chansons agréables, mourut celte année à l'âge de quatre-vingt-deui ans. Il compta autant d*anlées qu'Anacréon , mais il ne vivra pas autant que lui dans les sou- Toiirs. Les couplets de nos jours sont trop légers pour résister aux atteintes des siècles.

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