CHAPITRE IV
Richelien et mademoiselle de Valois à Saiot-Gload. — La dodiesae douairière d'Orléans aime le tyttèmt dé Law. — Mesdemoiselles ds Valois et dé GbarcH lais à ropéra. — Duel de mesdames de Nesle et de Poligoao polir RicheUeo:
— Reconnaissance du duc. — La cour des GuislDes. — Le chevalier de DieJ
— Substitution forcée. — Cela finit comme cela a.vait commeocé. — Rétablissement des secrétaires d'État. — La chandelle flottante. — Nouvelle refonte
- des monnaies. — Mort de Marie de Modène, veuve de Jacques II. — Le Brutus du Nord. — Déchésnoe al>soluê des princes légitimés. — Honneurs personnels accordés au comte de Toulouse. — Belle conduite de ce seigneur. — Quadruple alliance. — Œdipe ^ tragédie de Voltaire. — Particularités sorce poète. — Prise d'habit d'Adélaïde d'Orléans. — Délices mondaines dans le ooovent de Chelles. — Les PhUippiquei. — Nouvelle bulle de Clément XI sur la constitution. — Troubles nouveaux qu'elle cause. — Mort de Charles XII. ^ Coup d'œil sur la Suède. — La banque de Law est déclarée banque royale.
— Richesses colossales de Law. — Ce financier est décrété de prise de oorps par le parlement — Exil du chancelier d'Aguesseau. — D'Aigeoson obtient les sceaux. — Réjouiasancea des filles publiques à cette occasion. — Amours de H. d'Argenson. — Le pacha des couvents. — Vue intérieure du monastère de la Madeleine du Trainel. — La Pillon; histoire de cette fille. — Les dames de la cour se prostituent chez la Fillon. — Singulier quiproquo. — Conspiration de Celliimare. — Son objet. — Arrestation du prince de Cellamare. -^ Arw restations. — Compliment du cardinal de Noailles. — L'ambassadeur de Fkenoe quitte Madrid. — Le duc et la duchesse du Maine aont arrêtés. — Les lavements redoublés. — Mort des maréchaux d'Harcourt et de Mootrevel.
Depuis que le duc d'Orléans a fait boucher la chatière par laquelle Richelieu s'est introduit quelque temps chez mademoiselle de Yaloisy les entrevues des amants sont devenues fort difficiles à Paris; mais il arrive souvent que la jeune princesse suit sa grand'mère à Saint- Gloudy où elle va une ou deux fois par semaine, même l'hiver. Alors
kdnc monte dans sa chaise de poste à onze heures, arrive à minuit dans le jardin du château , et entre sans obstacle chez sa maîtresse , dont Jes croisées se trouvent de plain-pied avec un parterre. Ces expéditions amoureuses sont le plus ordinairement sans danger, parce que, de deux choses Tune, ou Thonorable douairière d'Orléans laisse évanouir dans un sommeil profond les vapeurs du vin d'Aï, ou bien elle prodigue au financier Law, qu'elle aime encore plus que le régent ne l'estime, l'assurance que son système lui plait beaucoup^ Dans Pan ou l'autre cas. Son Altesse laisse sommeiller en paix sa surveillance, et mademoiselle de Valois veille pour son amant. Mais quoi- ^e, de son càté, le duc ne dorme guère, la petite princesse ne laisse pu de lui reprocher la continuation de son intrigue avec mademoitelle de Charolais. Le lendemain, à l'hôtel de Condé , c'est la contrepartie que Richelieu entend. Il répond de son mieux à cette double lérie de reproches ; mais, comme les protestations évidemment menteuies qu'il fait de part et d'autre ne sont pas rassurantes, les deux tendres Altesses se haïssent cordialement. Il fdut voir les princesses pbcées vis-à-vis l'une de l'autre à l'Opéra , quel mépris mutuel elles affectent, quels regard de fureur réciproque partent de leurs beaux yeux, surtout lorsque l'amant commun excite par sa présence ces tnmsports jaloux. C'est un spectacle plus curieux pour le public, que la pièce qu'on joue sur le thét^tre. Heureux temps où les princes du lang royal donnent la comédie à la nation !
Mais voici deux dames qui s'envoient, pour le duc de Richelieu , des munitions bien autrement sérieuses que des sourires amers et des seiilades courroucées ; il n'est question , de la porte Saint-Antoine à la porte Saint-Honoré, et de la barrière Saint-Denis à celle d'Enfer, que du duel de madame de Polignac et de madame de Nesle. Les vieux livres de chevalerie , comme les romans modernes , sont pleins de combats singuliers soutenus pour les belles , mais il appartenait à notre époque d'offrir le premier exemple connu de deux femmes disputant le pistolet au poing la possession d'un amant.
U était dix heures du matin ; mesdames de Nesle et de Polignac , lans rouge, vêtues en amazones, accompagnées chacune de deux témoins, et se faisant suivre de leurs laquais portant des pistolets, arrivèrent au bois de Boulogne. On avait entendu dire , la veille , à madame de Nesle, « qu'il s'agissait de faire décider par le sort des » armes à laquelle des deux appartiendrait le mortel chéri; que, pour
tiO CHRONIQUES Dfc LtEIL-DE-BŒUF.
to elle, Heb ne loi sierAît plus dont que ût luer sa HVAè, cl ^^dfe * comptait pour peu de those de rester ftvir le caitcatt. » MtikMe éts Poliguac avait raisônAé à peu près de 1* liiltaie Mimièhe. Céliftit dàM CCS dispositions ({ue Ces daMes alrrivaienl sur Vè té)rtàiû. 9lHftttl eii^ toncëes dans le bois, où elles cboisirehl le lieu pt^picè an eoiAlM avec un sang-ïh»id qui ^t fait honneur à deut IhoUliquelaltift, teb HvalcB s^arrètèrenl, et, apf^s Une f^vérènce pi^lftble, lîttMil èlirtune uu coup dé pistutei. Madame de Nesie thaneMI», ItHUbè^ elte luème iustanl l'àlbàtre de son seiu est ensàtk^hiAté. « Va, dit madikiiie % de i^oligUaC l&èrè de sa Victoire, je t*apprendtai à Vitve , et è Vott- » l6ir aller sûr les brisées d*une femme comme taoi... Si je toèhais là k perfide, je lui Umtegerais le îcœur après lui avnil* bMé la ce^v^lle ! » \Ja des tiéihbih^ , eh reconduisant le ttnp iïasdble taitM|Heuir à sdn tâirrossè , hii fil obser^r qu'il nVtait pas généf eut d'insUltet* ^èh etohemle apt-ès l^aVoir blessée. « Taisét-vUus, jeune étourdi , ihépondfl )» madame de ^oligUa'c , il ne vous eonVient point de me hM des ^ leçoUs. » Cette réponse prouva aui assistants que le /^m^ étourdi ïké 8*éUil pas toujours borné, près de ta dame, aU r^le de témoin, et 1|ûe si elle voulait aimer Richelieu sanU rivales lèlle ne le faisait pa^ de sCrupulë dé lui donner des rivaUx.
t>epéndènt lès témoins dé madAmé dé Neslè shetnpressèrent lupt-ès Û^ellé; 6U oùVrit sa robe un peu piUs que la pUdeur lie lé permettait, mais juste autant que la nécessité Teûgeait, et Ton i^eeonUUt par UHe dbûcé péircùssion que ia gorg;e U'élait poiut atteinte. Le tahg Vehait \i*une simple éçratîgnure à Tépàule, sUt laquelle le plohnb fatal aVkil béureusemèUt glissé, tt Ah ! tant pis , !i*écrift madame de NesIe , j^aufàls u voulu qu^ûne blessure au sein fût Tenseigne de celle qUe TamoUr tt me fit plus profondément pour lui. — Mais lui, dit Un étranger qui » avait aidé les témoins k panser la blessée, tUI', mérité^-41 Utt %i 1» beau Sacrifice 2^ — S'il le mérite! reprit aVeC féU madame de Nesié. » Ah^ que n^ai-jë un sang plus beau li versèlr pôUr ftièheiieu! j% le » répandrais jusqu^à là dernière goutte \ t'outès les femmes dé là tâoUr » lui tendent des piégés , mais j'espère qùè là prëuVê qUê je Viênk de » lui donnét de mon amout me l^acqûëf^a satis partage. »
L'étranger sourit àveë un àir d'incrédulité , et l^on ta Vblf s^l àvail tbrt. Le soir même, Richelieu apprit lé duel dont il avait été la canâè, et serait sans doute le prix, ajouta celui qui l'informait '« Là èàùsé, » bob, s*éetia rinsîi^ne libertin, mais pour le prît... àïMt m^eiapùite
RÉGENCE. )St
» s'il en est rien. Au reste, ces dames ont tSté bieh bolitatÊS lie se Int-
• tre pour moi ; je ne sacrifierais pas un de mes cheveux ni à l^in kli » à l'autre. C*est de l'histoire ancienne que ines intrîguies avec tàllès...; » et jmis je ne m'en souciais guère... ; ce sont elles qui ont absolu-
> ment voulu de moi...; elles m'ont eu, qu^ elles tue laissent en ttpM » et cherchent fortune ailleurs. »
Si le duc s'exprime de la sorte sur des femmes qui se bAttekit )M>iir lu-, ^ue ser»-ce de celles qui l'imitent dans ses îhRdélités? Oh en va juger. Madame de Gœbriant avait eu son tour; mais ce toûir ëlait pusé et M. de Broglie consolait cette dame de là fuite dU V^ÎAjgfè Richelieu. Celtti-ei avait trouvé tout naturel que cette bé&uté délaissée eût cherché des consolations ; mais il trouva impértitteht 1^ rélbur qu'elle voulut faire vers lui après l'avoir remplacé; Un jouir qu)e, pat po$t-icriptum à des reproclies , madame de Goèbrillant Mâr^^aîl au dac qu'elle l'attendait le soir au Palais-l^oyal dans la cdut des Cui- •îoes, il écrivit au bas de son billet, qu'il lui renvoya: « Lé t\efeidez* » vous est bien choisi; vous pouvez rester dans ia coiir des Cuisines,
* car vous n'êtes faite que pour charmer des marmitons. Adieu, i&on
> petit ange. »
A peu près dans le temps oh le duel de mesdames de Nesle ël de I^oUgnac était le sujet de tous lés entretiens il se passait au Lù!kèrahourg une aventure galante d'un genre neuf, bien que la carrière so(t fettue dans presque toutes ses directions.
Le comte de Riom, amant en titre de la ddchesse de Berry, àVait en province un cousin nommé le chevalier de Die , auquel il prit fantaisie de venir à Paris pour tâcher de mettre en œuvré une taille élégante, une jambe heureusement tournée et la figure la plus agréât hle. Die alla d'abord trouver son parent, qui lui procura l'honnéttr de dire sa cour à madame de Berry. Le beau provincial plut tout de suite à la princesse ; elle ne tarda pas de lui donner un logement dans son palais. Une quinzaine de jours après l'installation du ohe- Viiter, Son Altesse Royale étant seule avec madame de Mouchi, ka dame d'honneur, lui parla de M. de Die,
« Vous le eonnaissez? lui dit-elle.
— Je crois que oui, madame; il me semble que je l^ai rètacdlltiré dans les corridors.
^^11 vous semble»., dans les corridors... vous rougissez, madame*
«—Votre Altesse Royale se trompe, il n'y a aucune raison p&ar.
Itl CHRONIQUES DE L*(£lL-DE-BŒtT.
— Pardonne^moi , il y a des raisons pour... M. de Die est Yotre
amant.
— Je vous assure, madame...
— Épargnez-vous la peine de chercher à me donner le cfaan^; quand je ne saurais pas de longue main que tons les nouveaux vcnas au Luxembourg sont favorisi's de vos bonnes gr&ces, j*ai fait épier le chevalier... et, celte nuit, à une heure et demie du matin...
— Pardon, princesse, pardon...
— Je ne vous fais pas un crime de votre sensibilité, ma ehère; mais avec moi il faut avoir de la sincérité.
-~ Votre Altesse est si bonne...
-^ Écoutez, madame de Mouchi, vous donnerez rendei-vons pour ce soir, à minuit, au chevalier.
— Si madame là duchesse me l'ordonne...
— Cela m'obligera... Vous n'aurez point de lumière.
— U est vrai qu*il n'est pas indispensable d'en avoir...
— - A cette même heure vous serez ici , dans mon appartement.
— Et M. de Die?...
— Je me charge de le recevoir chez vous.
-— Votre Altesse Royale me fait l'honneur de me dire...
— Je vous dis que vous passerez la nuit dans mon lit et que je la passerai dans le vôtre... Trouvez-vous cela clair?
— Très-clair, madame... J'obéirai. »
Les chose» s'élant passées comme la princesse en avait ordonné, M. de Die trouva que sa maîtresse, dont ]a taille était, la veille, fine et élancée, avait pris beaucoup d'embonpoint dans un seul jour ; mais bientôt d'autres détails lui révélèrent la substitution, et madame de Berry, qui ctalt satisfaite de i'épreuvc, se déclina.
Cette intrigue ne dura que six semaines; au bout de cet espace de temps le chevalier, que la duchesse avait cru digne de figurer parmi les demi-dieux, redevint à ses yeux un homme à peine ordinaire. Il s'était rendu comme de coutume chez la princesse , lorsqu'au lieu des formes un peu fortes qui lui étaient offertes depuis un mois et demi il retrouva sa taille fine et élancée... Une nouvelle substitutîen terminait l'aventure comme elle avait commencé et M. de EMe se tint pour averti.
Les conseils établis par le régent, au lieu des secrétaires d'État
RÉGEKCE. 138
poaniait avoir quelques avantages sur eux quant à la sagesse des actes de l'administration, parce que plusieurs avis assurent un meillear choix de moyens qu'un seul. Mais Texécution devait être lente , coromc toute action à laquelle concourent divers agents mus par des volontés diTërentes. D'ailleurs, en multipliant les membres du pouvoir on peut multiplier aussi les séductions , et peut-être est-ce là le vrai motirqui a déterminé le conseil de régence k rétablir cette an* B^e les sccréuires d'ÉUt.
Une de ces pratiques superstitieuses qu'il serait du devoir des gou* ▼ernants de combattre dans le public au lieu de laisser un avide dcTgé en faire son profit , causa dernièrement un grand désastre à Pliris. Une bonne femme dont le fils s'était noyé dans la Seine et qui voulait retrouver son corps pour lui donner la sépulture, reçut l'asmnnce des commères , ses voisines, qu'en plantant le soir une chancelle allumée sur un pain qu'elle laisserait aller an fil de la rivière elle verrait la lumière s'arrêter, par le pouvoir de saint Antoine de Fade, k l'endroit oii le noyé était gisant. La chandelle s'arrêta en effet , mais ce fut près d'un bateau de foin qu'elle enflamma et d'oii le feu communiqua à un autre attaché auprès. La flamme ayant bientôt eonsumé les cibles qui retenaient ces bateaux , ils descendirent fe cours du fleuve, s'arrêtèrent sou.s le Peiit^Font et incendièrent les liaisons bâties dessus. Les malheureux habitants , surpris par l'éléfteat destructeur qu'une sorte de prodige faisait élever de l'élément fù loi est le plus opposé, se troublèrent , perdirent la tête. Un grand Mmbred'entre eux furent brûlés ; d'autres n'échappèrent aux flammes fi'cB se précipitant dans la Seine , oh ils trouvèrent la mort.
Les maisons du Petit-Pont ont été presque entièrement détruites , opérons qu'elles ne seront point rebâties et qu'il sera permis enfin de mpîrer un peu d'air pur dans ce quartier insalubre ^
Un édit du 3i mai ordonne une refonte générale des monnaies et «ne nouvelle augmentation dans la valeur numéraire des espèces d'or et d'argent. On assure que cette mesure a pour but de donner plus âe faveur aux actions et aux billets de la banque, en tenant le public dans une continuelle incertitude sur les matières métalliques. Si le laoyen n'est pas d'une rigoureuse loyauté il est du moins d'une
' Les maisons du Petit*PoDt n'ont point été rebâties, uq double trottoir les a fOBrlacées; mais ce a'cst que beaucoup plus tard qu'elles ont disparu des autres
«droite poli tique; nais il fait murmurer, parce que, nonobstant 1:* mépris que M. Law fait de Por, la multitude ne paraît pas encore disfosée à lui préférer le papier.
Marie deModène, veuve de Jacques fl, est morte k Sain t-Cermain au sein de la piété la plus exemplaire, qui» à quelques bcunes près, dit-on, ranima toute sa vie. Lorsque cette princesse se réfugia en France à la fin de f 788 , le comte de Lauzun fut, comme en MÛt, ■on conducteur, son appui, son défenseur, et Ton assure que, toa- «hée de ses soins assidus , elle ne put se défendre d'un sentiment 4e reconnaissance que les séductions du favori de Louis XIV entraînerait fort loin. Ce prince lui-même avait tant fait pour la reine d'Angleterre, qu'il y eét eu de l'ingratitude, toujours selon les onr-dit, à lui refuser les marques de gratitude que Lauzun avait obtenoea à meilleur marché. Marie Stuart , qui mourut il y a quelques années^ prouva, suivant une opinion presque universellement admise^ pur na témoignage vivant, que sa mère n'avait point été ingrate envecu ie grand roi.
Lorsque le caar Pierre vint à Paris , il était brouillé avec son fils ^ qui avait quitté ses Etat». Le monarque russe dit alors qu'il voyageait tranquillement et ne craignait point uue révolution. Il parait cependant qu'elle était à craindre; Sa Majesté avait même ordonné qu*0]i fortifiât Saint-Pétersbouig. Il est devenu évident depuis que le czarowitz , ou héritier présomptif de la couronne de Russie , songeait à se foire un parti pour s'en emparer du vivant de son père. Arrêté par ordre de Pierre^ ee prince a été traduit devant un tribunal com* posé de huit «rohevêques, huit archimandrites^ beaucoup d'autres ecclésiastiques et cent vingt boyards, qui, après l'avoir convaincit de haute trahison, l'ont à l'unanimité condamné à mort le 4 juillet. « Le » jugement rendu contre mon fils, écrivait le jour même Pierre à «on » envoyé à Paris, me jette dans un grand embarras : j'ai peine à le » faire mourir, parce ce que la nature s'y oppose ; j'ai peine aussi à » lui faire grâce , parce que j'ai tout lieu d'en craindre de nouvelles s jconspirations. » —
« t)ieu m'a délivré ie l'inquiétude oh j^étais, écrivait le czar trois a jours plus tard ; mon fils mourut ce matin des suites d'une attaque » d'apoj^ezie, qui lui prit en entendant lire son arrêt... Je ferai
JiÉGENCE. ^
9 onTrir son çorpi dem«iQ fim ^lol^iic^ ^out ^ftçMI itWUffim^ » nement. »
Ce soupçon subsiste. On n'appellç plus^ Pierre I**" qne le Bt^^ifê 4% Abrd. Le csàronritz laisse de\a enfants ^ un fiU ^t ui|f lU)^, ^'U eiil 4e la princesse de Yoirevthutel*
Le» événements que nous vo^qi^s ^ franco sont 4*i(nç ir^TÎlf ■oins tragique ; mais en voici un qui ne manque pas d'impbjrlmiç^ Le 36 août, à huit heures du matiii , mi cqniseil extri^ardiniiirQ 4f fé? gence se réunit au Tuileries. Le parlement avi^t reçu la Y^ill^ l'ovdvf 4e s'y fendre en robes rougei; les pirs., Iça marécb^i\x dç F^i^l^e^i^ les gouverneurs des provinces, les chevaliers dç VOr4r^e^^ç<|i^s^ d'Eui étaient ^pUement convoqués. Oa vit d^ i^p^ t^eur^ ^\ ^^mH pi as de cent soixante membres du par^m?U| çn Ç^lum^ le^ilïer s^f le quai les bâtiments du Louvre pour 9^ rep.drf; ^^ ch^^C^H^ «P*^ l'être réunis au pillais, Peodant ce temps, le ré^ime^^ de« |{ardeft se divisait en deux détachements ; dix çompa^iea se l'end4re^t «u koul de la rue de Richelieu sur )e boutey^rd» ^^ autres QG<m|i^ren^ \^ préau de la foire Saint-Germ«iQ« Les gepdarmea, te« chevf^u-^^erii et les mousquetaires, cousigués ds^n^ leuri^ qviartiera, s^ ^aaien^ prêts à monter à cheval ; les chevaux étaient sellés, bridés, çt il élai^ CDjoint aux officiers d*envoyeç d'bf^Hr^ ^ hei^iFe prendre dç4 ^^K^ ani Tuileries.
M. le duc du Maine et M* le cpmtç de TMHlauHl étaieut aririvés. des. premiers au conseil de régjencf»; on remarqua qu'ils se plaçi^eat ai| dernier banc àeê pairs, et cette modestie avait ttpouvé de^ admira^ teon dans rassemblée, loriqu'uu CopseÂUer d'Etat 9iiW^\ aiH^oché de M. le comte de Toulouse , lui part^ quelque temp% à T^r^lte^ Vm iostaut après, l'amiral de France dit tuut Imut k M, 1^ 4ue du Alme^ « Mon frère,, sortoqsj je sais qu'il y^ se p9i^r des choses que nQU% > ne devons ni voir ni e^tendre. » A ee« muU 1^ ^ m^lufela d* Lonis XIV se levèrent et quitt^reut la sidle.t
A peine les princes légitimé^ étaient-ils sortia^ que Louis XY ealru en habit de lit de justice, ^ l se pla^a sur son trdne, avec toute la dî*. gnité qu'on peut attendre d'un monarque de huit aua. Le due d'Aïbret, grand chambellan, resta debout aux pieds de Sa Mijea^^» ^^ disque le garde des sceaux venait s'asseoir, au lu^s de la deruière marche de l'estrade , devant une petite table préparée pour lui« ht réseot était assis en t^te du premier banc 4es pairs.
Le sëance t'ouvrit |Mir la lecture que fit le garde des sceaui d'an arrêté du conseil de régence rendu le 2 1 de ce mois et qui casse on arrêt du parlement dans lequel ce corps avait agrandi ses prérogatives et sa jurdiction. L'arrêté du conseil de régence, tout en rendant hommage à Tantorité du parlement, l'a fait rentrer dans les limites d'où elle voulait sortir. M. le garde des sceaux requit Tenregistrement immédiat. M. le premier président voulut demander, au nom de sa compagnie, le temps d'examiner cet acte du conseil de Sa Majesté ; mais le chancelier, après avoir appuyé le genou sur la dernière marche du trdne, comme pour prendre les ordres de Louis XY, dit en se retournant vers l'assemblée : « Le roi veut être obéi sur-lechamp. » M. le duc d'Albret m'a rapporté depuis que l'enfont couronné s'était écrié en ce moment : « Tiens, mais je n'ai pas dit cela, moL*. » I^éanmoins personne ne répliqua plus.
M. le garde des sceaux lut ensuite un édit qui dte à M. le duc du Maine et à M. le comte de Toulouse le rang de primatie sur les pairs que ne leur avait point enlevé l'édit du mois de juillet de l'année dernière, lequel ne faisait perdre aux légitimés que le titre de princes du sang et le droit de succéder à la couronne; de sorte que, d'après le nouvel acte , les fils naturels de Louis XTV doivent prendre rang parmi les pairs dans l'ordre d'ancienneté à la pairie. Mais un second édit , lu immédiatement par M. d'Aguesseau , rend à M. le comte de Toulouse personnellement les honneurs que le premier lui ravit; et ce, en considération de son mérite éminent et des grands services qu'il a rendus à l'Etat.
Cette disposition si glorieuse pour l'amiral de France est en même temps le plus sanglant outrage qu'on pût faire à M. le duc du Maine, Peut-être le régent, si calomnié, si desservi auprès de Louis XTV par le bAtard de ce monarque , doit-il être excusé jusqu'à un certain point dans l'exercice de ses vengeances ; mais il eût été plus digne d'un descendant du verlueux Louis XII de dire à son exemple : « Le » régent de France ne venge point les injures faites au duc d'Or- » léans. » Cependant l'humiliation de M. le duc du Maine allait encore devenir plus amère : quand les édits eurent été enregistrés sans qu'une seule voix se fût élevée pour s'y opposer M. le duc de Bourbon demanda la surintendance de l'éducation du roi , que sa naissance lui déférait de droit. M. le duc d'Orléans ajouta que par son rang à la pairie M. le duc du Maine marchant après M. le maréchal de Vil-
km fl ne pouvait pat conserver rautorité sur lui. La requête de Jf. kdnic, ainai motivée, lui fut accordée sans la moindre contestatioD. Si M. le colonel général des Suisses n*a pas plus de partisans à Firis que parmi les pairs , je ne vois pas pourquoi le régiment des prdes a planté le piquet six heures durant sur le boulevard et à la foire Saint-Germain ; car d'ailleurs je ne crois pas que les Parisiens aient jamais été tentés depuis la Fronde de se faire tuer pour la plus M moins grande autorité des perruques du parlement.
Dès que l'assemblée fut finie , on se mit, selon les ordres exprès du régent , à démeubler l'appartement de M. et madame du Maine aux Toileries; le lendemain avant la fin de là journée if. k duc y était étiblL
M. le duc du Blaine ressent vivement l'humiliation qu'on lui fait nbîr; il a déjà demandé plusieurs fois audience à M. le duc d'OrléaDS,afin de lui prouver, dit-il, qu'il n'a rien fait qui ait pu lui nériter un sort si rigoureux. Le régent se refuse constamment à l'entrevue, déclarant « que ce n'est pas sans des raisons essentielles qu'il
> agit, et ajoutant que M le duc du Maine doit lui savoir gré du soin
> qu'il pren4 de les taire. »
M. le comte de Toulouse , justifiant la haute idée que l'on s'est faite éeion caractère, a refusé tout honneur qui ne lui serait pas commun avec son frère; la signification formelle de son refus a été faite au pirlement et aux juiirs, « auxquels on ne reconnaît, a-t-il dit, ni le » droit de lui enlever des prérogatives ni le pouvoir de lui en confé-
> rer. Mon frère et moi , ajoute ce seigneur dans son mémoire , sau- » rons nous soumettre à la nécessité ; mais je me garderai bien , moi,
> de me prévaloir des grâces illégales qu'on a prétendu m'accordcr. » L'aOiction est grande dans toute la progéniture légitimée de
Louis XrV : madame de Conti s'est rendue à Sceaux pour essayer de consoler la duchesse du Maine; madame d'Orléans et même madame de Bourbon ont fait une semblable démarche auprès de la princesse ëplorée , et ces dernières lui ont juré qu'elles étaient loin d'approuver ce qu'ont fait M. le régent et J/. le duc. Ce serment devait être sincère, puisque madame la duchesse et madame d'Orléans sont sœurs de M. le duc du Maine.
Pendant que ces événements se passaient h. Paris , une nouvelle alliance était conclue à Londres entre la France , l'empereur et la Gramle-Bretagnc; les Etats Généraux de Hollaude n'y ont point en*
m CHRONIQUES D£ L'(f:|L-DE-BŒUF.
iHire accédé. Ce \v^\\é , conclu ^n août, porte renonciation abtoiliie d^ Charles YI à tous ses droits sur la couronne d'Espagne, à condition néanmoins que, par un trailé à intervenir, Philippe Y renoncera de son côté à toutes les possessions en Ilalie ou dans les Pays-Bas qui ont appartenu autrefois à la monarchie espagnole ; sauf les succes&ions éventuelles des duchés de Parme et de Toscane, dont ^empereur s'oblige à donner, quand il y aura Ueu , l'investiture à la reine d'Espagne. Il est stipulé par l'alliance de Londres que le duc de Savoie se dessaisira de la Sicile en faveur de l'empereur , et qu'en échange on lui fera céder par Philippe Y Tile de Sardaigne qu'occupe indC^ ment ce dernier souverain.
Sa Majesté Catholique est, comme on le pense bien, fort éloignée d'accéder à de telles stipulations, dans lesquelles, pour la renonciation dérisoire de Charles YI à une illusion , on impose au n^onarque castillan des renonciations sérieuses et effectives. Mais Alberoni, dont l'audace et la subtilité diplomatique sont extrêmes, ne montre pat autant de ressources d'esprit et d'assurance pour soutenir la guerre* Avant même que les ambassadeurs qui traitaient à Londres fussent séparés, l'amiral anglais Bing attaqua l'escadre espagnole qui protégeait les troupes débarquées en Sardaignc, s'empara* de plusieurs vaisseaux , dispersa le reste et obligea les conquérants à quitter précipitamment rile qu'ils avaient occupée quelques mois.
Les comédiens français ont joué, vendredi 18 septembre, VOEdipê de M. Arouet, qui, depuis quelque temps, a pris le nom de Voltaire^ k cause de la prévention presque générale attachée au sien par suite des satires de ce jeune poète. L'auteur de la nouvelle tragédie étant encore à la Bastille le jour de la première représentation, n*a pas joui du succès de cet ouvrage, succès que l'on peut qualifier de triomphe. Mais, trois jours après, M. YoUaire a pu moissonner luimême les lauriers que le public lui décernait; M. le duc d'Orléans, pardonnant aux égarements de l'esprit en faveur des élans du génie, avait rendu la liberté à l'auteur d*(£dipe. Pendant huit jours Yoltaire a été, dans l'opinion des spectateurs, placé au-dessus de Corneille et de Racine ; mais le neuvième jour l'enthousiasme était un peu calmé, et la critique est venue. La grande supériorité du nouveau tragique ressort d'une versification noble, pompeuse, étiocelante, qui séduit et entraîne. Mais, j'oserai le dire, celte versification brille
K&GENCE. m
JHW^ nçlmi?en|eiit jiir \^ «hoU 4e4 expressiops^ |iar l>rrfiiigçme^t çoqael <}^ ||ia(%, l^e^ yctr^ 4e YoU^ire p^^e semh)ei^l d'autant plus «mores que U pensées |^ tienl moins de place. Sans doute l^s admirateurs 4u brili^i^t écrivain mç jetteront la pierre \ les fanatiques soi^t «ksoim ; il (kut qu'oïl ador^ l'ohjet dç ]eMr culte oi| gu'oa s^ccolnbe fQUs leMri coMps. 1^911» la saine par^iç d^ publie ^ ç^llç (|ui ne loue ou peUâqt^qu'fiveç çonpui&sance dç çausç, çonfiçmer^ \ài qv^ tftrd n^oji jigunwt. Qunm ap çboi:( du sujet, il ^'J a que des éloges k ^(hW^ei à Voltair?, qui d'i^illeurs fut |piidé par Sophocle. l\ p'esl pfi^ hors de inpQi de dire que le grand Corneille fit jouer un. (Efiipe en 1640 1 ^ 9i>«! )ç mi^t lui «vait été indiqué par le surintendant Fou^uet. Ce ae fnt pourtant pus ce financier qui çxhumfi le fils de Laïus dç la poudre des )uhliotlièquçs de t'ontiquité; Jean Prévôt, dès l'ondée 110^, doiina un^ tra|;édie ^*(]£dip$^ et Nicolos S^inte-Morl^e, M ii|i4^ en fit jouer une seconde, Aucune de ces trois compp&itiops m^ «érîtait de rester nu théâtre « celle de Voltaire y restera, L'autcar avail d'abord composé ao|i poème sans le ridicnle épisode de Tmotir de Pbiloçtète , miUs l^s comédi^^ ont voulu à toute force vneilaimne amoiireuse; ce sont eux, p\ pop te pqete^ qu^ doivept npporlçr le blâme de ce grand défaut.
Aussitôt que Voltaire fut sorti de la Basitille^ il iih 9U Palais- Bojal remercier le régent^ « Spye^ sa£|e» luic|it le prince, et j'aurai « loin d^ vous. — Je vous suis infiniment obligé , répondit le tra-p «giquen mais je supplie Votre Altesse Royale de ne plus sç charger >de mon logement et de ma nourriiure.*— Je yous le promets, ré->
* pUqoa le duc , si voi)S me promettez à votre tour de renoncer k
• établir la réputation de vos contemporains. » Philippe proposa enmite en riant k Voltaire dç porter la queue du grand prêtre dons sa tragédie d'ûEdtpe,' le poète prit la chose au sérieux, et suivit Tbiéropkante de Thèbes ep bobit français. Le public, qui crut qu'on se moquait de lui , murmura d'obord , il applaudit qui^nd il eut reconnu routeur i et celui-ci obtint ce c|u'il avait recherché, une espèce d'ovation à brùie-pourppiqtt
Cependant les ennemis de Voltaire ne tardèrent pas d'insinuer à M. le duc d'Orléans que Tincesle d* Œdipe était une allusion à la conduite de ce prince : « Vous verrez, répondit-il, que c'est pour me «jouer pièce que Sophocle a imaginé ce sujet; » et Son Altesse Jlojale donpa dem mille écus %^ jei^pe écrivain. Fonteqelle, jaloux
14d OHRONIQUIS DE LHEIL-DE-BŒUF.
de cet acte de maoificence, fit dire à Voltaire qu'il trouvait trop de feu dans la tragédie. « Pour me corriger je lirai tes pastorales , » répondit Témule de Corneille. Le régent promet au poCte à la mode de le mettre bientôt à même d'échapper aux persécutions de son père, qui, dans une obstination très-peu poétique, le presse de prendre un état. Voltaire vient de temps en temps faire sa cour au Palaifr-Royal : un jour qu'il attendait Philippe au sortir du conseil, il le vit tout à coup paraître suivi de quatre secrétaires d'Etat. « Aronet, » lui dit Son Altesse Royale , je ne t'ai pas oublié, je te destine le
• déparlement des niaiseries. — Merci, monseigneur, répondit le » malin rimeur à demi-voix , j'aurais trop de rivaux : en voilà quatre » derrière vous. » Le régent pensa étouffer de rire.
Au bruit qu'a fait, pendant au moins quinze jours, la tragédie d*OEdipe , a succédé celui de la magnifique prise d'habit d'Adélaïde d'Orléans. Rien d'aussi brillant que cette cérémonie ne s'était encore vu dans un couvent; toutes les plus riches tentures dugarde-meobie royal garnissaient l'église de Chelles; une partie des diamants de la couronne avaient été montés au soleil du saint sacrement ; plus de cinquante évéques , dans tout l'éclat de leur costume pontifical, remplissaient le chœur , enfin tout ce que la cour offre de plus dittingué se pressait dans la nef, tandis qu'une musique enchanteresse et cachée portait l'âme au recueillement , auquel pourtant peu de personnes ae livraient... Ce spectacle enivra à tel point une jeune provinciale, qu'elle s'écria : « N'est-ce pas ici le paradis ? — Eh ! non , madame, » répondit quelqu'un, il n'y aurait pas tant d'évèques. »
• La novice ^ belle comme Vénus, parée comme ]K>ur un bal, découverte comme si elle se fiit proposé d'exciter les désirs, parut au milieu des religieuses dont elle allait devenir pour jamais la compagne, etqu'elle devait imiter dans leurs austérités... Le sourire, un sourire du monde , était sur les lèvres de mademoiselle d'Orléans , elle vit tomber sans regret à ses pieds l'opulente parure qui la couvrait. « Ces
• atours, semblait- elle dire du regard', ne sont que l'appât des vo- » luptés, elles me souriront ici belles de tous les charmes du mya- » tère ; i> et l'illustre novice jetait les yeux sur trente jeunet soeura qui Tenvironnaient.
La vie mêlée de pénitence et de plaisirs mondains que mademoiselle d'Orléans menait à Chelles pendant son noviciat, faisait le désespoir de madame de Villars abbesse de cette communauté. Loci
JRÉGENCE. 141
de la prise d'babit de la princesse, cette dame, dont la piété est lolide et fervente, était déjà résolue à se retirer d'un couvent d'où les austérités du cloître disparaissaient tous les jours de plus en plus pour faire place à des pratiques qui ne sont tolérées nulle part. Peu de temps après la prononciation des vœux de la fille du régent, l'honnéte supérieure se démit en faveur de la nouvelle relig;ieuse , et se retira chez les bénédictines de la rue du Cherche-Midi, avec une pension de douze mille livres dont M. le duc d'Orléans paya la cession de sa dignité.
Dès que madame de Yillars eut quitté Chelles, la nouvelle abbesse bannit tonte contrainte; son salon devint le rendez-vous ordinaire des religieuses jeunes, jolies, et peu soucieuse de la règle. On faisait de la musique, non de cette musique grave qu'on entend sous la voûte noircie de nos temples, mais de celle dont on s'enivre sous la riante coupole de l'Opéra. Quelquefois il prenait à la princesse des velléités de peinture , de dessin ; son appartement se changeait en atelier, oit toutes les religieuses qui savaient manier le crayon ou le pinceau venaient s'asseoir devant un chevalet. Heureux pour la règle qoand les couleurs ou les pastels ne servaient qu'à reproduire des paysages, des fruits ou des fleurs; mais souvent, et par préférence, Adélaïde d'Orléans voulait que ses émules peignissent des académies... Je ne sais , en vérité , ce que pouvaient dire les vénérables confesseurs, quand toutes ces nonnes artistes s'accusaient d'avoir peint en pied Hercule , Apollon ou Antinous. Tandis qu'on chantait des scènes d'Armide ou que l'on copiait de belles formes musculaires diez l'abbesse, trente maçons abattaient toutes les clôtures que madame de Chelles voulait faire reconstruire. Mais on avait démolien un clin d'œil et l'on réédifiait avec une extrême lenteur. Pendant ces travaux, la communauté resta ouverte comme une halle; tout le ■onde put y entrer à loisir* Les concerts, les soupers se succédèrent plus fréquemment que jamais. L'abbesse et quelques religieuses admises dans son intimité ne paraissaient, il est vrai, à ces repas qa*an dessert; mais il arriva souvent que les convives du sexe masculin s'égarèrent le soir dans les corridors , et l'erreur les dirigeait toujours vers les cellules des plus jolies nonnes. Enfin, quand l'architecte de la maison parcourait ces mêmes cellules pour ordonner des réparations, il se trouvait que tous les barreaux des croisées étaient descellés.
t43 CHRONIQUES DE L'ŒIL-DE-BŒUF,
Quant k madame d'Orléans, elle reçoit, dit-on, sans déplacement de grille, et le nommé Au;;eard, son intendant, et te duc son père, et môme Richelieu, dont Tillustrc abbesse paraît avoir voulu con* taaitre aussi les talents renommés. Les désordres de Cbelles ont prit dans ces derniers temps un caractère si scandaleux, que beaucoup de familles ont fait sortir de ce couvent un grand nombre de novices qui avaient perdu cette qualité par des vceux un peu différents de ceux qu'elles devaient prononcer Un peu plus tard. Ajoutons que le public a tant crié contre les récréations mondaines de cette maison , que Philippe d'Orléans lui-même s* est cru obligé de faire défendre à sa fille les concerts , les séances de peinture et les repas du soir. Ma-dame de Chclles se borne maintenant à souper avec ses religieuses.
Ce qu'il y a de plus extraordinaire dans Adélaïde d'Orléans, c'est qu'elle fait marcher de front , si ce n'est l'austérité de la règle du moins les offices, les pratiques, les devoirs religieux , avec les lectures galantes, les délices de la société et les plaisirs de l'amour demandés à deux sexes à la fois, (^uand l'abbesse de Chelles écrit à son père, elle ne manque jamais de mettre au-dessous de sa signature : Epouse de Jésufi-^krist.,. ce qui fit dire un jour au prince x « Je ne sais, mais » je nç me crois pas au mieux avec mon gendre, »
Ma tante a parlé quelquefois dans ses Tablettes d'un poète nomme la Grange-Chancel , auteur de quelques tragédies médiocres, et qui, comme tous les poëtes, croit son talent bien supérieur à ce qu'il est. La Grange n'ayant pas trouvé au Palais-Royal les faveurs accordées Il Destouches, à Fontcnclle, à la Mottc-Houdart, à Voltaire, à Du* fresny, accusa le duc d'Orléans d'ingratitude; bientôt il le chaq^^ de tous les vices, de tous les crimes, parce que personne n'est plus coupable aux yeux des ambitieux que les princes qui ne les favorisent pas. Or, il suffit de se plaindre de la cour di\ régent pour avojr des droits aux faveurs de celle de Sceaux : les ennemis de Phi^ppe ▼ sont toujours bien reçus. La Grangc-Chancel s'y fit introduira, et bientôt il mérita la protection de la duchesse du Maine par la composition d'un ouvrage qui, peut-être, a blessé le duc d'Orléans plus profondément que toutes les calomnies dont il fut accablé à la fin du règne de Louis XIY. Cet ouvrage est une satire intitulée les Philips piqxtes; composition oii le régent est traité de la manière la plus injurieuse, la plu| effrénée. Ce libelle n'a point été imprimé parce que
l^ftoiuie ii*ifrùt voulu se chaîner de IMmpression ; mais en moins de qvinu j^nrs plus de dîi mille exemplaires manuscrits ont inonde la tapitaie et les provinces. La duchesse du Maine a trouvé dans les gtvniers deux ccnti plumes mercenaires pour niultiplier ôet écrit, oii la peinture hideusie des vices du- restent n'olTre qu'un coloris couleur de rose auprès des horribles suppositions de meurtre et d'empoisonnement que retaferment ces mêmes \tn. Leï PhÛippiques couraient depttis longtemps lés salons et les rues que lé régent h'eU avait point %Mot« entétidu parler; tenfiu, dans un souper au I^ilais-Royal , Une èane indnCIrète hasarda quelques mots sur la fameuse satire; Philippe détiarà qu*n Voulait la voir, et lé lendemain M. de Saint-Simon eut ôMre dé la lui apporter. « Lisez , • dit le t-égent au duc , qui lui ptMtotilt 'en héiitaUt le papier. Saint-Simou s'excusa en balbutiant. 1 Dobnet doïlc , » reprit Son Altesse Royale ; et s'approchant d'une tMsée elle lut les Pfiiïippiques. M. le duc d'Orléans était homme à ff fé du libelle s'il U*eût attaqué que ses vices ; il commença même par là, et dit plusieurs fois : « Yoilii de bons vers. » Mais quand le ^Dce fût arrivé à la strophe oh la Orange le représente comme l*)(mpo$sôiitieur de la famille royale , ses yeux se remplirent de lartoes, il frémit, pensa s'évanouir, et laissant échapper le papier en liême temps qu'il tombait lui-même sur un fauteuil, il dit d'une voix tbaffée : « Ah! c'en est trop, cette horreur est plus forte que moi..« » j*f succombe. »
L^auteur des Philippiquès fut bientôt coUnu dû régent. La voix, itifons plus, l'indignation publique le désigna à la vindicte de Son Altesse Royale. Le duc se fit amener la Grange dans son cabinet : • Gh>is-ta réellement, lui dit-il , tout le mal que tu as écrit de moi? » — Ouï, monseigneur! répondit le poète sans hésiter. — Tu as bien » fait de répondre ainsi, reprît le régent, car si tu m'eusses dit que k tu avais écrît contre ta conscience je t'aurais fait pendre. Je con- » nais le misérable sentiment qui t'a mis la plume à la main , j'en ai » pitié*. • Tu iras seulement mûrir ta raison aux îles Sainte -Mar« » guérite. *
La Grange^Ghancel partit la semaine dernière pour sa prison. La dm:hesse du Maine, qui lui avait soufflé la rage dans le cœur, le vit l'éloigner d'un œil sec; elle accompagna cet exilé de la même indifiérence qu'elle montra au départ de la comtesse de Murât, exilée ittiat po<ur un libelle que madame de Sceaux lui avait commandé : les
144 CHRONfOUES DE L'ŒIL-DE-BŒUF.
<teiix satiriques u*eicitèrent jus plus de regrets dans le cœur de cette femme que la pauvre demoiselle Delaun^y, cet avocat en jupes qui expie encore à la Bastille le Mémoire défensif des priuces légitimés. Eu général, c'est un sentiment asses rare que la reconnaissance ;••• mais la reconnaissance des princes c'est le phénix.
La renommée scandaleuse des Philippiques commence à se taire, surtout depuis que Voltaire y a répondu par des vers en faveur du régent beaucoup plus beaux que ceux du libeiliste la Grange. Une discussion d'un intérêt plus général occupe aujourd'hui les esprits. Des lettres apostoliques du pape, en date du 8 septembre, enjoignent à tous les fidèles, de quelque rang qu'ils soient, de se soumettre à la constitution Unigenitus, sous peine d'être séparés de la communion de l'Eglise romaine. Dès que ces lettres parvinrent en France, les parlements de Paris, Rouen, Metz, Aix, Rennes, Bordeaux, Dijon, Grenoble et le conseil souverain de Roussillon, s'élevèrent avec force contre cette tyrannie du saint siège; des arrêts fulminants furent rendus contre la prétendue infaillibilité des papes, après de lumineuses discussions où ces pontifes n'ont point été épargnés. « En » vain, s'écriait le procureur général du parlement de Mets, en vain » la primitive Eglise, se trouvant déchirée par des hérésies qui lui » furent plus funestes que les persécutions elles-mêmes, eut-elle r»> » cours à ces conciles fameux où elle rassembla avec tant de peine » presque tous les évêques du monde chrétien , pour savoir si elle • l>ouvait trouver des règles de foi immuables dans le successeur de » saint Pierre. .. Mais ce prince des apôtres lui-même, sans se prévan loir de sa primauté, se rendit aux raisons de saint Paul, qui, plus » nouveau que lui dans l'apostolat, lui résista longtemps. Si la con- M stilution Unigenitus n'est pas une loi infaillible et une décision M irréfragable dans l'Eglise, comment donc a-t-on pu séparer de sa » communion ceux qui ne refusent de s'y soumettre que parce qu'on > ne veut pas lever leurs doutes par les explications qu'ils deman- » denl? — Quand vous croyes pouvoir séparer tout le monde de votre » religion, disait en même temps M. de Gauffredy, avocat général i> au parlement d'Aix, en apostrophant Sa Sainteté, c'est vous qui u vous sépares de la communion de tout le monde. » Ces harangues et les arrêts qu'elles préparèrent irritent au dernier pointQément XI ; il songe, dit-on, à procéder par les voies extrêmes. Le régent tra-
RÉGE!«CE. 145
tajUe ï concilier les exigences da saint siège avec la tranquillité dont nou avons si grand besoin; puisse-t-ily réussir! car il est bien affli- SMot de voir sans cesse des guerres excitées par les ministres de la paix, de la miséricorde, de TËvangile en un mot.
An milieu des discussions religieuses que, par malheur, on entend Rtentir encore d'un bout à Tautrc du royaume, on apprit dernière- ■entia mort du fameux Charles XII, ce paladin couronné qui depois dix-huit ans remplit l'Europe de son nom. Charles se hâtait de terminer une guerre en Norvège pour revenir à son projet favori, celui de porter ses armes en Angleterre. Depuis Palliance de la France avec Georges I'', cette expédition, imaginée par le baron de Beienval, et proposée an roi de Sncdc par Philippe d'Orléans, était «lerenue le rêve d'Alberoni ; il promettait au monarque aventurier ^e l'appuyer des forces navales de l'Ëspngne , et de fournir aux dcpmses d'une telle entreprise à l'aide des trésors du Mexique. Mais h mort vint arrêter l'essor de l'ardente imagination de Charles : un coup de faaeooiieau mit fin , le 30 novembre , sous les murs de Fre- Mckft-Hâll, aux destinées non moins illustres que bizarres de ce prince, qui atteignait à peine sa trente-sixième année. Charles XII ivaitreça de la nature toutes les qualités nécessaires pour faire un r>Bd souverain , mais elles furent étouflfées par une frénésie guerrière qu'il ne pat jamais dominer. Il brisa à coups d'épée tous les 'ttiorts d'onc politique équitable et d'une sage administration. Abattu loos le despotisme obscur de Charles XI, qui accabla de charges h nation, abaissa les nobles, anéantit les lois, les Suédois se relcviV ^mt un peu au débat du règne de Charles XII ; l'éclat de sa gloire lnébU>uit; mais bientôt il leur demanda plus que leur dignité, plus ^e leurs richesses; il lui fallut tout leur sang. Au moment oii j'écris, b Suède est un désert; on chemine des journées entières dans K* tristes plaines sans y rencontrer un seul homme... La charrue est érigée par la faible main des femmes , de timides vierges ont dd l'babitQer à enfourcher les chevaux de poste pour faire le service pt'nibic des courriers; un sexe privé de force porte de lourds fardeaux dans les villes; il n'y a pas jusqu'aux bains publics, où, contre 1h lois de la décence , les hommes sont servis par des jeunes filles, vous ne rencontrez, en traversant les villages, que des femmes, des vieil'ards et des enfants, couverts des lambeaux de la misère, que leurs époux y leurs fils ou leurs pères leur ont laissés pour tout par- T. 0
Uge en allant livrer leur vie aux caprices belliqueux du louvenii^.
Ulrique-Eléonore , sœur cadette de Charles XII, lui succède, »ii préjudice du prince de Holstein, fils de la sœur aînée du feu roi, les Suédois ayant profité des circonstances pour rentrer dans le droit antique qu'ils avaient dVlire leur roi. Le prince de liesse, mari de la reine, a été associé à son pouvoir; mais ils régnent avec une telle délimitation d'autorité, que, ni par eux ni par leurs descendants, le despotisme ne peut se reproduire de longtemps dans la monarchie. Occupons-nous d'événements qui nous touchent de plus près.
Par un édit en date du 4 décembre , la banque est déclarée baaqwt royale. Cet acte porte que le roi ayant remboursé en argent les actionnaires qui n'avaient payé leurs actions qu*en billets , Sa Majesté devient seule propriétaire de toutes ces actions. Law est nommé directeur de la banque royale , qui aura des bureaux dans les princir pales villes du royaume. En conséquence, il est défendu de faire des payements en espèces au-dessus de six cents livres.
Yoilà deux coups d'£tat d'une haute importance, et, disons4e, d'une criante tyrannie. Quoi ! des spéculateurs ont risqué leurs ca|iitaux pour acheter les actions d'une association dont les bcnéûces ^l'étaient rien moins qu'assurés originairement, et parce que le gouvernement les croit certains aujourd'hui, on dessaisit les actionnaires des chances de prospérité qu'ils avaient acquises en courant les hasards d'une sorte de loterie... Ceci ne continue pas trop mal le règne de Louis XIV. Ensuite, lorsque la régence s est emparée de tous les ressorts de la banque , quand elle peut les changer , les altérer peutêtre à son gré, on oblige les citoyens à reconnaître les billets comme monnaie à peu près unique... Cette mesure arbitraire l'emporte encore sur l'autre. Le public cric, et les écrivains satiriques broient du noir.
Mais ce qui surtout excite les murmures et même l'indignation, c'est la fortune colossale du sieur Law, que le public ne saurait expliquer par des gains licites. Eu moins d'un mois, ce financiers acheté huit cent mille livres du comte d'Evrcux le comté de Taacarville, en Normandie, et une terre de cinq cent mille livres de U marquise de Hcuvrou. Law offrait en même temps quatorze cent mille livres de Thôtel de Soissons , appartenant au prince de Carignau , et il était en marché avec le duc de Sully pour la terre de Rosny, estimée à peu près la même somme.
Ces richesses énormes , amassées si promptement , dépensées avec
m t^iie IMUité , donnant Viiée k h nition d« iMauMiip d'auttat fo'elle ne voit pas; on se persuada, non sans de piUssaotes raisons , foe le lUrectfur de la )»aiique ne peut avoir gagoé tant de Uens sans V^ai^ grand nombre de personnes aient fait des pertes , ou soient ncosoéef d'en lûre par la suite* De si grandes clameurs se sont clevées depuis qyinae jours sur ce fait, que le parlement , sollieité ^ tQHles parts , eu a d^U^ré et a donné un ajournement personnel mut 1|, Laur* Mais, «out^nu par le lëgent, l'Ecossais ne comparut p»iDt, et se moqua de ses juges en établissant à Paris une manniietVK 4e moqtres auglsis^Bs, pour laquelle il a fait venir d^Angleterre ue centaine d'ouvriers. Irrité au dernier point, le parlement a cMgë le décret d'ajournement en un décret de prise de corps, vaine teutive I cette compagnie vient d'être réprimandée , et Philippe a nà Uw sous la protection d'un arrè^ du conseil d'Etat.
Le régent ne s'en est pa« tenu U : informé que le chancelier d*A* (Btsieau abondait dans le sens du parlement, U lui a âté les sceaux et l's «lilé à sa terre de Fresne. La charge de garde des sceaux est èiaaée i^ H. d'Aig^nson, lieutenant de police et conseiller d'Etat, ^ en mèiue temps remplira les fonctions de chef du conseil des baaees, dont M. le duc de Noailles s'est démis, par suite de son •pposition aux dernières mesures relatives à la banque. M. de Ma-^ ^hH, maître des requêtes, a été nommé lieutenant de police.
L'élévation de Voyer d'Argeoson a donné lieu à un singulier genre 4e réjouissances : les filles de joie renfermées à la Salpêtrière ayant ^ mises en liberté par l'ordre de ce magistrat, on vit cette honnête jcaacsse parcourir le| rues ep chantant les louanges de son proteeitar, qm lui avait fait distribuer de l'argent pour célébrer son avé- Maent à U première magistrature du royaume.
Pendant que M. d' Argenson dirigeait la police , son plus grand plaisir était de se faire amener le soir ce qu'il y avaitMe plus jolies knmt% parmi les courtisanes du domaine public. Il les admettait à iSD souper, se faisait le sultan de ces étranges houris, et jetait le ■onchoir sans aucune précaution préalable à celle dont les yeux iihcrtins flattaient le plus sa confiante lubricité. Il advint de là qoe les présents considérables que d' Argenson faisait à ces favorites d'un jour eurent bienlêt la plus douloureuse réciprocité. M. le lieuteuant ée poliee recourut alors à des passe-temps moins dangereui. Il était é^ vîenx; nais son esprit avait de la finesse, sa gaieté de l'enjoué*
ment : k Uble , c'était l'épicurien le plus aimable du monde. Un peu par cet motifs , un peu par intérêt, madame de Tencin, religieuse relevée récemment de ses vœux , grâce à l'argent de l'abbé de Lou— vois, s'attacha à d'Argensou ; celte dame, pour obtenir plus sûreiBent •a sécularisation, s'était d'abord fait enlever de sa communauté, et elle occupait un petit appartement hors du couvent de la Conception, oii le lieutenant de police l'aUait voir. Mais l'envie lui ayant pris de soupirer dans l'intérieur des communautés, il se dégoûta promptement d'une femme qui résidait à l'extérieur. D'Aiigenson s'éprit d'un beau feu pour certaine petite hospitalière du faubouiig Saint-Marceau, qu'il engagea à s'évader de son couvent; ce à quoi la jeune sceur <:onsentit volontiers , parce que l'hôtel d'un conseiller d'Etat lui sembla ' préférable à une maison de charité. Mais la supérieure, avertie des projets d'évasion , trouva sans peine le moyen d'y mettre obstacle. Bien mal elle s'en trouva : M. le lieutenant de police avait fait commencer un bâtiment longtemps sollicité par les hospitalières; les travaux cessèrent tout à coup. I^ supérieure, au désespoir', fit dire à M. d'Argenson qu'elle était prête à donner une hospitalité sans réserve à son amour, pourvu que le bâtiment fût achevé.
D'Argenson se trouvait à merveille de ses galanteries de couvent, et sa place lui donnant la libre entrée dans toutes les communautés, il exploita partout les bonnes volontés cloîtrées. Mais il ne trouva rien qui lui convint mieux que le monastère de la àtadeUine de Ttainel, oii il avait fait recevoir une de ses maltresses, nommée mademoiselle Ilusson. La supérieure, grosse femme aux yeux noirs, à la peau blanche, au sein rebondi, et qui, malgré ses quarante ans, pouvait être une conquête encore désirable, fixa bientôt l'attention du lieutenant de police ; elle , de son côté , pensa que ce serait une fort bonne connaissance pour le couvent : dans l'intérêt de sa maison, elle fit un accueil fort gracieux au vieux galant et ne tarda pas de supplanter mademoiselle Husson. Possesseur des bonnes grâces de cette dame, l'administrateur des réverbères, qui faisait cas des charmes en raison de leur volume, trouva que son amour avait gagné deux cents pour cent sous ce rapport : il y avait dans une seule cuisse de la supérieure l'étoflfe de deux demoiselles tlusson.
Mais les fortes pièces sont celles dont un convive , même glouton, se lasse le plus vite. M. d'Argenson , devenu garde des sceaux, dit il y a quelques jours à sa volumineuse supérieure qu'il était disposé à
ftirebetacoitp de bien au couvent de la Madeleine de Trainel, maïs qu'il voulait y avoir tous les droits qu'un mahoinétan exerce dans un hirem. Madame de Trainel commença par se plaindre doucement d'être restreinte dans les afiections de monseigneur du tout au dividende; mais comme elle connaissait le moyen de faire d'ailleurs un eatier avec des fractions, elle se hâta d'ajouter qu'il n'était rien p'elle ne fît pour être agréable à Sa Grandeur. Toutes les jeunes wara destinées à devenir les odalisques du sultan en perruque et en iinarre furent consultées sur cette addition au devoir de la règle , aocmie d'elles ne se plaignit de ce surcroit d'austérité.
Ken sur de n'être pas contrarié dans ses amours par le régent, M.d'ATgenson a fait construire dans la communauté un appartement fii communique à celui de sa principale favorite , laquelle , au pre- ■1er mot de monseigneur, introduit par cette issue les beautés cnbéguinées qu'il admet auprès de lui. Tous les soirs il se rend à la Madeleine de Trainel , il ne couche plus ailleurs. A peine le garde des sceaux est-il arrivé, qu'il se met au lit : alors la supérieure et wt religieuses s'empressent à qui mieux mieux autour du grave ■a^iftrat. Ces dames frottent avec une flanelle entretenue chaude la ^de monseigneur, qui doit trouver cela beaucoup plus doux que la douche intempestive des dames de la place Maubcrt. Le frotte- ■ent passe ensuite de la tête aux pieds, avec addition d'un peu d'cau-de-vle pour ranimer les chairs engourdies de Sa Grandeur. En ^d'engourdissement obstiné, des doigts délicats et légers , en se pi^nenant sur la plante des pieds de monseigneur , y produisent un doax chatouillement, souverain pour le raffermissement de la fibre* Ces petites précautions d'hygiène étant prises, les sœurs qui entouvnt le lit de M. le garde des sceaux visitent par son ordre ses poches Kiaplies ordinairement de papiers, et lisent haut les placets qu'on a pu lui remettre. Heureux les solliciteurs qui ont des amies à Notre* Uime de Trainel, leur demande passe comme une lettre à la poste; c^ue nonnette est une excellente protectrice , et l'on assure que Badame la supérieure, qui ne laisse pas d'exploiter son crédit, vend ^ grâces au plus juste prix.
Quand toutes les affaires sont expédiées par le ministre et ses corn*- ■IIS en gttimpe, on se met à souper gaiement auprès du lit de mon- "cigneur. Si, pendant le repas, les propos galants ou les vins choisis ^iem quelque hilarité de sent dans Sa Grandeur, elle fait un signe ,
IM CHR0MQU1î;S de L*(EIL-DE-BŒUF.
et l'on eoart •a-dertiit de son désir. Enftti, lorsque tovtn lesBèanci, la supérieure en Cète, ont défilé devant M. d'Atgenaon pour fem* brasser en sortant, une sceur, à dessein retardataire, reste un pe« plus, un peu moins longtemps dans sa chambre, pour clore la tém des bonsoirs et les rideanx de 8a Grandeur.
Tous les mauvais sujets de Paris connaluent la Fillon , fameutc directrice d'une maison de débauche, et qui, sous ce rapport, nm mériterait pas moins le titre d*abbesse que la supérieure de la Mn* deleine de TraineL La Fillon est une femme de cinq pieds dit pouces; ses formes sont admirables, sa figure est ravissante; enfin les peintres assurent qu'elle réunit en elle seule tout ce qui constitue le beau Idéal des anciens. Dès l'âge de quinze ans, cette beauté modèle pensa que la nature ne l'avait pas pourvue de tant de trésors pour les enfouir; elle les mit en circulation , et, comme beaucoup de riche«| en fut prodigue. Après avoir usé de la prostitution par goât, pet entraînement, niademoiselle Fillon reconnut aux offres brillatites qtii lui étaient faites qu'elle pourrait s'en faire une grande resaouree^ A tous seigneurs tous honneurs : le duc d'Orléans, longte^upa avent la régence, rechercha la belle courtisane, il en raflToîa pendant tine année entière. Son Altesse Royale avait fait construire dans tme ]iartic retirée des jardins de Saint-Gioud une espèce de grotte , éclairée mystérieusement par (quelques rayons de lumière dirigea sur un lit de nattes. Le duc y faisait placer sa maitresse sans autre iroilè que ses cheveux blonds , qui lui descendaient jusqu'aux genoui. Cett là que le prince faisait pénitence avec Madeleine Fillon , et admirait^ eomnie artiste, comme amant, toutes les perfections de cette pé^slieresse, qui ne songeait guère à devenir repentante*
La Fillon eut des aventures oh elle déploya du caractère, de l'eu^ dace, de l'ambition et de la finesse; M. d'Argenson né tarda pas à le distinguer parmi ses semblables; il la donna d'abord à son humeer libertine; puis il songea à l'attacher à son administration, ayant ré^ marqué en elle des ruses originales, une résolution froide, et le grand art de captiver la confiance par les séductions. Le lieutenant de police monta pour la Fillon une maison de débauche distinguée. La ville et la eour y affluèrent. Il entrait dans le plan de M. d'Argenson que cette prostituée à titre d'office efit quelque chose de aemblable à un mari ; elle y consentit, mais elle voulut que cet époux de parade, comme elle l'appelait^ fftt le plus bel honme de Fradce. On
RÉGENCE. 1 Bi
loi donna le suisse de IMiûtel Ma m ri n , qui n'avait pas moins de sii pieds et demi de haat , et qui passait pour Tliomme le plus beau, le uieox ftût, le plus fort du royaume. Avec de telles qualités, un mari croit être propre à quelque chose de plus que la représentation; celui-ci voulut exiger tout ce que Thymen comporte d'efA*btif ; on le TepoQssa. II battit sa femme , fut battu par ses amants, et mourut de chagrin. Un second épouseur se montra plus sage : il ne voulut que it Tardent; on lui donna en peu de mois plus de cent mille éeus | toQt lui sembla pour le mieux. La Fillon reprit le cours de ses iiH trigttes, divisées en deux branches : la galanterie et l'observation^ Dans cette seconde partie de ses attributions, l'agent femelle de M. d'Argcnson entretenait une correspondance l:omme un ministre d'Etat : non-seulement elle écrivait au lieutenant de police, mail die avait à donner des instruetions journalières aux filles dont elle teit la supérienre, et qui lui faisaient parvenir chaque matin leur Apport. Cétait par cette voie surtout que, pendant les deiu dernières années du règne de Louis XIY, on découvrait les intrigues secrètes, les épigrammes, les pamphlets, la cause des murmures dit joar. Le libertinage est expansif , indiscret; les prostituées de la Fillon apprenaient tout, le plus souvent sans rien demande r^ quelquefois par des provocations qu'elles savaient exercer habilement. La Fillon s'est ménagé jusqu'à ce jour des rapports directs avec le récrit, soit pour l'intérêt des plaisirs de Son Altesse Royale, soit pour lies communications qu'il veut tenir de la première main. £n conséqoence, cette courtisane conserve la clef d'une petite porte qui la ivndnit de la rue dans l'intérieur du Palais-Royal, et jusqu'au cabinet do prince, satis passer par les grands escaliers, sans traverser left antidiambres. Elle a également ses entrées à toute heure de ]oar et de nuit chez Dubois.
Les prix des plaisirs dont la Fillon est la dispensatrice dans sa maison furent d'abord ircs-élevés. Tout h coup ils baissèrent consKdérablement : il n'est pas inutile à l'histoire des mœurs de dire pourquoi.
L'austérité que la cour devait afficher h la fin du dernier règne, l'esacte surveillance exercée par ordre de madame de Maintenon jusqu'au sein des familles, gênaient à tel point les intrigues galantes, qa*ime foule de dames nobles virent éloigner leurs amants, qui craignirent de perdre un crédit qu'ils préféraient au plaisir même* La
^aaté calcule moins que l'ambition : les belles délaissées cherchèrent^ en descendant quelques degrés de l'échelle sociale, à se procurer un bonheur que rambiiieuse noblesse leur refusait. Elles allèrent demander à la Fillun des conquêtes passagères, des cabinets mystérieux, et le secret, qu'elles o'^rirent de payer largemcnL II y a plus; craignant que les voluptés mises à un trop haut prix ne leur manquassent, elles obtinrent de la courtisane dirigcanle qu'elle baisserait en apparence son tarif; les nobles dames promirent de lui tenir compte et au delà de la réduction. Le marché fut conclu, et la Fillon eut plus de beautés externes qu'elle n'en voulaiL C'est par suite de cet arrangement qu'il arriva, du vivant de Louis XIV, chez cette prostituée , une aventure que ma tante n'a pas trouvé l'occasion de rapporter. La voici :
Un magistrat d' A lençon^ nommé le président Fillon, vint, en 1710, à Paris, avec sa femme, jeune Normande, jolie, aimable et vertueuse. Madame la présidente Baillet ayant appris l'arrivée de la présidente Fillon crut de son devoir d'aller lui rendre visite. Elle fit demander par ses gens l'adresse de cette provinciale ; et, soit malice soit erreur, un laquais indiqua à madame Baillet le domicile de la courtisane Fillon. Voilà donc la présidente parisienne, qui avait de la jeunesse, de la beauté, arrivée chez cette fameuse directrice. Tout pouvait servir à lui faire prendre le change : elle parlait à une femme superbe , elle se trouvait dans une belle maison , l'ameublement était magnifique, les domestiques étaient richement vêtus, jamais présidente ne s'annonça mieux.
« Madame, dit la visitante, dès que j'ai su votre adresse, je me •uis empressée de venir vous offrir mes hommages et mes services.
— A qui ai-je l'honneur de parler? demanda avec aisance la Fillon, qui savait prendre tous les tons.
— Je suis la présidente Baillet, répondit la dame abusée, et je vois qu'on ne m'avait pas trompée en me disant que j'aurais l'honneur de voir dans madame Fillon la plus belle femme du monde.
— C'est moins de ma beauté qu'il s'agit en ce moment que de la vôtre, madame, et je reconnais à mon tour que la renommée est à cet égard au-dessous de la réalité.
— Madame est en vérité trop bonne.
— Du tout, et je vous assure qu'il y a longtemps que je vous attcndais.
RÉGENCE. t33
•^Ab! ee que tous daignez me dire est trop gracieux... et si je pois TOUS être agréable en quelque chose, hfttez-vous, je vous prie, d'ordonner.
~ N*en doutez pat, madame, je profiterai de vos bontés pour la iitisfaclion commune.
— La vôtre doit passer avant tout , répondit la présidente Baillet nn peu surprise de ces paroles.
— n faut que nous y ayons toutes les deux notre compte, reprit la coartisane en riant ; je me ferais un scrupule d'user de votre bien- ▼fiilaDcc si vous ne trouviez pas à cela votre plaisir.
— Je ne puis manquer d*ètre heureuse en faisant quelque chose pour votre agrément...
— Oh ! mais j'espère vous faire partager les plus jolies aventures.
— Elles seront toujours telles avec vous.
— Est-ce que vous préféreriez les dames aux hommes ?...
— Mais la société des deux sexes me charme quand elle est ce qu'elle doit être.
— Précisément, je reçois demain un prince polonais, je veux vous liJrc trouver avec lui...
~ Il paraît que madame a déjà beaucoup de connaissances, dit la présidente d'un air à faire juger que l'opinion qu'elle s'était faite de la vertu de notre provinciale commençait à baisser.
— Des connaissances , j*en ai par centaines; et, pour bien vous amuser, vous ne pouviez , madame , choisir une maison plus commode que la mienne.
— M'amuser... une maison commode... que voulez-vous dire?..* Ohsuis-je?...
— Eh ! ne le savez-vous pas? vous êtes chez madame Fillon...
— Chez la présidente Fillon, répéta madame Baillet.
— Présidente si vous voulez... car je préside aux plaisirs publics.
— Dieu ! qu'entends -je?... En effet, ce nom... je me rappelle... Ah ! fuyons, fuyons cet horrible lieu.
— I3oucement, doucement, madame; quelques tons plus bas, je voas prie... Vous vous ^tes trompée , je veux bien le croire; mais il vient chez moi des présidentes qui vous valent bien pour le rang, et dont la réputation de vertu n'est pas au-dessous de la vdtre... Vous n'êtes pas encore ici volontiers, à la bonne heure, mais cela viendra quelque jour... Adien, madame Baillet, au revoir. »
1&4 CHRONIQUES DE LfEIL-DE-BŒUP.
Lt présidente, crataoisie de honte, deicesdit VéHAUét ttk Èe chant le visage, s'ëîafiça dans son carrosse, et courut chec elle s'ëra-> Douir. Elle n'avait pas demandé le secret, la Fillon ne \é lui garda point; toute la cour sut Su bout de trois jours cette singulière anecdote. Madame Baillet passa près de deux ans dates ses terres sans oser reparaître à Pdris, et quand elle y revint, personne ne eroyail encore que son apparition chez la Fillon e&t été une erreur.
Le plus drôle de Taventure, c'est que le pauvre président Fillon, qui n'en pouvait mais , eut le crève-cœur d'apprendre que la fomensè courtisane, son horaonjrme, n'était pas appelée autrement que la pnfsidenfe Fillon,.» Vainement les cours souvei«ines firent-elles des remontrances sur cette qualification ; le lieutenant de police empêcha toujours le conseil de satisfaire à ces réclamations, n t^ourqaoi, » disait-il , ces messieurs veulent-ils troubler cette présidente dans » ses fonctions? elle ne trouble jamais les leurs. » En désespoir de cause, le président Fillon demanda à changer de nom, et la cour fit droit à sa requête en Tautorisant à prendre celui de Yillemttr... Maià parlons d'uti événement d'une tout autre importance.
Le î décembre de la présente année le secrétaire du prince de Gellamare , ambassadeur d'Espagne, avait un rendez-vous avec une des filles de la Fillon, qui l'attendit longtemps; arrivé à près de minuit auprès de sa belle , il allégua pour motif de son retard l'expédition d'une multitude de dépèches de haute importance qu'avait dû emporter l'abbé Porto-Carrero, parti pour Madrid. La Fillon était présente quand le secrétaire parlait; au mot de Madrid, qui est toujours suspect k la cour du Palais- Royal, k la nouvelle dil départ nocturne de cet abbé qui emportait tant de dépèches importantes, notre fine courtisane conçut quelques soupçons ; elle laissa les amants ensemble et courut chez le ragent. Il était alors hors d*état d'entendre un rapport; la Fillon alla trouver Dubois, et lui rendit compte dé ce qu'elle avait appris. A l'instant même il expédia un courrier sur la route d'Espagne, avec les ordres nécessaires pour obtenir main-forte. Le courtier joignit l'abbé Porto-Carrero à Poitiers; il le fit arrêter; on s'empara de tous les papiers dont cet ecclésiastique était porteur, et le 8 décembre au soir ces dépêches furent apportées au Palais- Royal. Philippe venait d'entrer à l'Opéra; ce fut encore Dubois qui le premier ouvrit les paquets interceptés.
Après le spectacle l'abbé essaya de rendre compte au duc d'Or-
IHns dé ëe qu^l venait de découtHr en lut anhonçant <|il*il s^agissait d'une conspiration. Mais il y avait ce soir-là petit souper au Palais- Royal; rien ne passait avant cela. « A demain les alîaires, » répondît le prince, et il alla rejoindre ses roues. Mais Dubois, qui n'ëtalt rodé que lorsqu'il n'avait rien de mieux h faire, passa la huit a pré{>arer la direction qu'il voulait donner à cette affaire fiour qu'elle tournât le plat possible à son avantage. « J'aspire à tout , se disait à lui-mèmé » cet habile intrigant; mais je ne suis encore rien, ou à peu près rien. » Qui sait quels ehangements pourraient arriver dans l'Etat, si Phi*
> lippe venait k mourir ? Sachons donc nous ménager dès protecteurs * pour les circonstances imprévues. Me voici maitre d'une grande «conjuration oh bien des gens sont compromis, tâchons de né sacri-
> fier que ceux dont la perte sera sans conséqucnde, et sauvons ceux » iQprès de qni je pourrai au besoin me fkire dn mérite de leur
> salut. • Bref, les choses furent combinées de telle sorte que le régent ne vit rien que par les yeux de Dubois dans la fameuse conspî* ration deCellamare, qu'il est temps d'expliquer.
Louis XV est d'une santé délicate ; il est d'ailleurs, disent les en- Demis du régent, environné de dangers sans cesse renaissants. La eour de Sceaux, particulièrement, fait courir les bruits les plus étranges sur ces prétendus dangers : un jour, ce sont des biscuits empoisonnés qu'on a trouvés dans les poches du jeune monarque; le lendemain, c'est une prise de tabac qui eût tué le roi comme un coup de fondre, et dont le maréchal de Villeroi l'a garanti ; une autre fois, madatne de Vendadour est arrivée à temps pour empêcher Sa Majesté de toucher à Une collation entièrement saupoudrée de potion. Le public, ami de l'extraordinaire, écotite ces nouvelles, les répète, elles s'accréditent; les menées séditieuses des ennemis du régent sont motivées aux yeux d'une partie de la nation , et ces con- •pirateurs croient leur parti asse2 fort pour renverser le duc d'Orléans. Telle fut la pensée qui présida à la conspiration du prince de Cellamare ; il faut noter avant tout que cet ambassadeur n'était que Pagent d'Alberoni, devenu cardinal et placé à la tète du ministère espagnol. Or j'ai déjà dit quelques mots des insinuations de cet intrigiint, dont les projets ne tendent à rien moins qu'à gouverner l'Espagne et la France en qualité de premier. ministre des deux Etats, t Sire, a-t-il dit à l'inexpérimenté Philippe, qu'il est on ne peut plus » Mïé de tromper en flattant ses penchants, le due d'Orléans es(
I5t CHRONIQUES DE L*CEIL-DE-BŒUF.
> éloigné du trône; il ne descend que de Louis Alli, tandis que » Yolre Majesté descend directement de Louis XIV : c'est donc à » vous qu'appartient dès ce moment la véQence du royaume de
> France, c'est à vous qu'appartiendrait la couronne si le débile
> Louis XV venait à manquer. Votre Majesté ne saurait se croire liée » par des traités qu'imposa le malheur des temps, les lois fondamen-
> taies de la monarchie française sur la succession du trône appuient
> vos droits de toute leur autorité. D'ailleurs le duc d'Orléans a » prouvé qu'il^craignait l'exercice de ces mêmes droits dans les al- ■ liances qu'il a faites avec l'empereur, l'Angleterre et la Hollande ; » alliances qu'il a dû acheter, dans ses pressantes appréhensions, par a le sacrifice de la politique de Louis XIV et des infortunés Staarts , » alliés naturek 4cs puissances catholiques. »
Alberoni ajouta : « Votre Majesté a en France un parti considé» 1» rable; si elle daigne mettre à ma disposition les ressources néces- » saires , je- promets de conduire les choses de telle manière que la » régence arrivera d'elle-même à Votre Majesté. » Philippe V et surtout l'ambitieuse Elisabeth dirent : Faites,: La conspiration de Oellamare eut lieu.
L'objet principal des conjurés était de se rendre maîtres en même temps de la personne du jeune roi et de celle du régent sous le prcteite insidieux que les jours de Sa Majesté n'étaient point en sûreté ; tant qu'ils dépendaient d'un prince intéressé à en abréger le cours et capable de cet attentat. On devait convoquer ensuite les états généraux , afin d'annuler tout ce qui avait été fait depuis la mort de Ix>uis XIV, particulièrement la cassation du testament et des deux traités de 1717 et 17 18. Mais Alberoni avait senti que pour arriver à ce grand résultat il fallait se former en France un parti imposant et capable à l'époque de l'événement de donner une empreinte nationale à la révolution. Le prince de Cellamare réussit en effet à exercer de puissantes séductions : des pairs, des évoques, des cardinaux, des grand du royaume, des ordres entiers de religieux , accédèrent à la conspiration. Tout était prêt; l'ambassadeur n'attendait plus, comme il le disait dans sa correspondance , que l'ordre de mettre le feu aux mines, quand une velléité amoureuse d'un simple scribe déjoua des complots si habilement et si fructueusement ourdis.
Les dépêches saisies sur l'abbé Porto-Garrero renfermaient les noms de soixante personnes de haute distinction inscrites parmi |e$
eMjiirés. Le paquet contenait aussi des projets de lettres de Philippe Y à Louis XV pour l'informer des prétendus dangers qu'il eounit, et de la fallacieuse nécessité de ravir la régence au duc d'OrléiDs. On trouva encore sous les cachets du prince de Cellamare un Binifeste qui devait être adressé aux états provinciaux de la France dans le but de les soulever. Enfin l'ambassadeur envoyait à la cour àt Ihdrid une requête qu'on devait supposer présentée par ces ■énes états à Sa Majesté Catholique pour lui demander appui et pro- Itction.
Toutes ces pièces étaient signées ou contre-signées de la main du prince de Cellamare; la conspiration était flagrante, et vainement se fèt-il retranché derrière des droits et prérogatives attachés h son calactère d'ambassadeur. On mit donc en sa présence les scellés sur ses pipiers, dont l'abbé Dubois et un M. Leblanc firent préalablement Ja visite. Le Castillan affectait pendant cette disposition de traiter M. Leblanc avec une grande politesse, et l'abbé avec un froid mépris. Cette affectation fut portée si loin qu'au moment où le premier allait ouvrir une petite cassette d'ébène Cellamare lui dit : « Mon*
• sieur Leblanc, cela n'est pas de votre ressort, ce sont des lettres de
• femmes, laissez cela à Tabbé, qui toute sa vie a été maq -—
• Monsieur l'ambassadeur est jovial répondit le favori du régent ;
• Buis j'entends la plaisanterie et je désire que la Tournelle l'en- ■ tende aussi bien que moi .. ce serait trop dommage qu'un sei- > gneur aussi gai que monsieur l'ambassadeur f&t décapité en place » de Grève. »
Cette repartie était bonne, mais le régent n'avait pas intention de porter les choses si loin. L'inventaire des papiers étant terminé , on renferma les papiers dans trois caisses, que M. de Cellamare luiaème scella des cachets de sa légation , et qu'on tint à la disposition àt la personne que Sa Majesté Catholique désignerait pour les réclamer. Pendant ce temps le conseil de régence notifiait aux ministres étrangers résidents à la cour de France les justes motifs que le roi avait de sévir contre l'ambassadeur d'Espagne; des copies de toutes les pièces interceptées étaient jointes à chaque note. M. le duc d'Orléans laissa le prince de Cellamare dans son hôtel depuis le 8 jusqu'au i3 décembre, c'est-^-dire cinq jours aprè» la découverte de la conspiration , afin de donner le temps aux ambassadeurs des autres puissances de le voir, si bon leur semblait. Aucun d'eux ne se pré-
ih% CHRONIQUES DÉ t*ŒIL-DE>BŒUF.
seuta chez lui. J^ dois ajoutet que la garde dé mousquetaire^ q\i*àii avait donnée dans le premier moment ail diplomate espagnol eut ordre de se retirer a|irès la visite des papiers, et qu'elle ne rt^parul que le I S a quatre heures et demie du soir. Ce jour-lh M. de HllNfis, gentilhomme de la manche , déclara il M. de Cellamare qu'il vendit lè prendre pour le conduire au chàteifu de Blbis. L'escorté ne se eofti^ posa que de deui capitaines de cavalerie montés dans uti carroM qui suivait celui dans lequel voyageait l'ambassadeur.
Ainsi échoua cette conspiration, dont le but principal était dfc transporter la régence à Philippe Y, et de soumettre ainsi les destinées de la France aut vu^s du cardinal espagnol , ou plutôt aut vues particulières du cardinal Alberoni. On verra que la sentence rendne contre les princes légitimés contribua à fomenter cette conjuratidii. Indépendamment des soixante personnes dont j'ai parlé, et qui ont pris la fuite, les cardinaux de Polignac, de Bissi, de Roban, sont soupçonnés; le duc et la duchesse du Maine le sont davantage , et leur conduite est examinée de près. Ou sait déjà que la dame de Sceaut a fait travailler M. Maletieu , de l'Académie française , au projet de la lettre que Philippe Y devait écrire à son neveu pour le décider à ôter la régence au duc d'Orléans. La duchesse reçoit ses amis déguisés; mais ces beaux masques sont tous connus de la police et des agents de Dubois.
A tout instant on apprend des détails nouveaux sur la Conspiration; le lendemain du jour oh elle fut découverte, Cellamare avait donné son meilleur cheval à l'abbé Brigaut, qui s'était élancé bride abattue sur la route d'Espagne , poUr essayer de porter k Madrid l'évis que les mines étalent éventées. Cet intrigant allait continuer son chemiti Avec des chevaux de poste, lorsqu'il fut arrêtlî k vingt lieues de Paris, ramené et Jeté à la Bastille.
Madame du Maine tremble, dit-on, pour sa liberté; l'abbé Brigaut est un de ses agents secrets.
On a remarqué qu'aucun des opposants à la constitution n'a pris part à la cotispiration d'Alberoni; aussi le cardinal de Nôailles s'eu estwl prévalu dans le compliment qu'il a fait à cet occasion au régent. « Monseigneur, lui a-t-ildit, je viens vous offrir deux épées : mon » clergé et ma famille; je suis assuré qu'il n'y a poiUt d'eniiemls ni » dans l'un ni dans l'autre. »
Cependant un boarrier à été envof é dès le S décembre à M. le due
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dt Atet^Aignan, imlntttideiir de Frlnce à Madrid, pdiir rinMi^mër dcTtrfeitaUoii du prin«e de CelJamare, et lui prescrire de quitter sur Pbeare la coar d'Espagne, de peur qu'on île l'arrêtAt lui-même. Malt le H, jour de l'arrivée du courrier, Alberoni n'était pas encore initndt de ce qui s'était pané à Paris, et pourtant il envoyait ce même jaw I M. de Saint-Aignan l'ordre du Roi Catholique de partir dans le délai de tingt-quatre heures; ^olel pourquoi : Philippe Y étant atteint d'aae hydropitle dont les progrès assez rapides semblaient menacer ses janrs, fit, au mois de novembre, un testament par lequel il donnait h r^ence à Elisabeth et au cardinal Alberoni. à II pourrait bien en • arriver de ces dispositions testamentaires, dit Saint-Aignan k qaeh- ■ qu'on, comme de celles de Louis XIV. h Ce mot déplut au preaiier ministre , qui ftt signifier au duc et à la duchesse de vider Maèrid dans vingt-quatre heures. La signification ftlt remise le soir, et Ton pense bien que l'ambassadeur, ayant eu des nouvelles de Paris, •e disposait à se mettre en roule prompteinent. Mais le lendemain de gnnd matin, un etempt vitit faire lever lé duc. et la duchesse poub ift faire monter en voiture â l'instant..* Que devint le cardinal lors- <iue, quarante-huit heures plus tard « il apprit que M. de Cellamare était prisonnier à Blois^ et qu'il ne pouvait plus exercer la réciprocité •ar le ministre français !
Quand la nouvelle de l'échce de Cellamare parvlutau premier niiaiitre, il venait précisément d'écrire à cet ambassadeur de ne point iortir de Paris, à moins qn'on ne voulût l'y contraindre^ et, dans ce cas, de mettre auftaravani U feu aux mineê.
Tout porte à croire que nous aurons la guerre avec l'Espagne; déjà aiémc le régent a fait publier et parvenir dans les cours étrangères on manifpste où le roi de France expose ses Justes griefs Contre le cabinet de Madrid.
Depuis trois jours les mousquetaires avalent ordre de ne point s'éloigner de l'hôtel, et de se tenir prêts à monter à cheval; ce qui fortiftait le bruit qu'on faisait courir de la prochaine arrestation de gens fort considérables. Ce bruit étnit fondé, M. le duc et madame la duchesse du Maine ont été arrêtés ce matin : le premier par Labillardicre, lieutenant des gardes du corps, qui le conduit à la citadelle de Dourlens; la princesse, par un autre lieutenant des mêmes gardes, qui la mène au château de Dijon. On s'est saisi en même temps de ■adcmmaelié de Montaoban fille d'honneur de la duehesie, de plu-
sieurs domestiques considérables de sa maison et même de qvMqptcs laquais. L'académicien Malezieu et son ftls viennent d*ètre envoyés à la Bastille, où plus de trente autres personnes ont été renfermées par suite de raflai re Cellamare.
Les enrants de M. le duc du Maine ne sont point restés à Sceaux ; le prince de Dombcs est parti pour Moulins, le comte d'Eu est conduit à Gien, et mademoiselle du Maine se rend à Maubuisson.
Le duc d'Orléans a recommandé que toutes les personnes emprisonnées dans l'affaire Cellamare soient traitées avec douceur; on ne les a point mises au secret, comme cela se pratique en pareil cas, et chacune d'elle peut recevoir des visites quand bon lui semble. Le comte de Laval, détenu à la Bastille, pour avoir plus souvent des nouvelles de la ville prétend qu'il a besoin de trois lavements par jour, ce qui lui donne l'occasion d'être en rapport avec son apothicaire le môme nombre de fois autrement que par le rapprochement de deui fuces d'espèces différentes. Dubois signalait l'un de ces matins au ngent ces clystères redoublés comme autant d'abus. « Elh! » l'abbé y répondit Son Altesse Royale, puisqu'ils n'ont que ce delà»- » sèment, ne le leur ôtons pas. »
Le roi a perdu cette année deux braves officiers : 1^ maréchal d'HarcoUrt, connu surtout par son adroite conduite à la cour de Madrid, relativement à la succession de Charles II; et le maréchal de Montrevel, dont la fin prouve qu'une grande valeur n'est pas incompatible avec la plus déplorable faiblesse de caractère. Montrevel, dînant chez le maréchal de Biron , laissa tomber une salière sur la nappe et s'écria : « Je suis mort! » Après cette eiclamation^ le superstitieux général tombe en faiblesse; on l'emporte; la fièvre le prend ; et le surlendemain il n'était plus.