CHAPITRE V
Déclaration dfl guerre à TCspagne. — Excès révoltants de libertinage. — Ricb^ lieu conduit pour la troisième fois ù U Bastille. — Mo*irs diver:ien:ent 'xpliqués de son arrestation. — Une mère consolant l'amour libertin de ^a fille — Toutps les dames de la cour passent sous les murs de \» Bastille pour voir Richelieu. — Manège curieux. — Eflbrts de mademoiselle de Valois auprès du régent. — Les instruments brisés. — L'essai du tombeau. — Mosaïque de manies de Tabbesse do Ghelles. — le régeat et sa famille. — Mort do madame
de MaioteBoo.— Gaerr» en Espagne. — Les croix de Saint-Lonie sur â«s robes de palais — Afflnence du papier; délire des Parisiens à cet égard. ^ Les MoabiteH et les Ammonites. — Grossesse hors rie propos •— La devineresse. — Maladie et mort de la duchesse de Berry. — Encore un mot sur elle. — > Nouvelles coDoeiisioos du gouveruement à la Banque — Philippe V se déclarant le hbérateur de la France. — Richelieu sort de la Bastille — Négociation entre mademoiselle de Valois et le régent. — La chambre du cuisinier. — Le jeu da placard. — Projet de fttre une tète doublement couronnée. — Procureur sans procuration. — Le dieu Papier. — L'or eiïeclif sacrifié à Tor en espérance. — Prodiges de folie. — La bo^8e pupitre. — La courtisane diplomate. — Protection maladroite de U Banque. — Law se fait catholique. — Prodigalités qu'il fait — Sa fortune colossale. — Law aca lémicien. — Le croc-^n-jambe de l'orgueil. — Force de l'habitude cr*ez un laquais parvenu. — Nouvelle expédition malbenreuee de Jacques 111. — Mort du jésuite le Tellier.
La guerre est déclarée à TEspagne, d'après une résolution prise dans une séance du conseil de régence en date du 2 janvier. La politique du cabinet des Tuileries n'est point toutefois de pousser vivement les hostilités contre Sa Majesté Catholique, oncle de Louis XY. On a plutôt en vue de contraindre ce prince à recevoir les conditions d'une paix solide, conditions déjà arrêtées entre la France et la Grande-Bretagne.
D'après ces vues mitoyennes , la guerre qu'on prépare ne fait qu'une légère diversion aux débauches de la cour; et comme les plaisirs sans frein conduisent bientôt à la satiété , il n'est pas de moyens que la dépravation n'emploie pour exciter les sens émoussés... On ne trouve plus, au sein du libertinage, de distinctions de rang, d'âge ni même de sexe. Des nobles recherdicnt des bourgeoises, des paysannes; les jeunes gens se plaisent à réveiller la vieille galanterie de beautés surannées, et, j'ose à peine le dire, le femmes se livrent aux stériles caresses des femmes. De cet horrible excès d'immoralité, il résulte que l'exemple reitéré des hautes sociétés a fructifié dans les classes inférieures... La corruption est maintcnont au sein de la multitude, ei s'y montre d'autant plus hideuse, que le défaut d'éducation y laisse exister plus de brutalité. Les roués de la cour, dégoûtés du cynisme des duchesses, avaient cherché, chez l'avocat, le procurear, le marchand, des charmes abandonnés avec moins d'effronterie; mais les bourgeoises se sont formées, et leur amour est presque aussi grossier aujourd'hui que celui des princesses.
Il y a peu de jours, dix-sept gentilshommes furent «perçus, ati
t6î CHRONIQUES D£ L'ŒIL-DE-BŒUF.
rlair de là lune, sous les fenêtres du jeune roi, aux Tuileries, t^aîwii* donnant aux excès les plus riWoltonts d'une luxure contraire aux lois de la création. M. le duc d'Orléans, informé de cette scène, dont on lui nomma les auteurs , ne ftt d'alrard qu'en rire* Il dit poarttnt qu'il faudrait faire une réprimande à ces messieurs, «t Car, en vérité, « ajouta Son Altesse Royale , ils n'ont pas le meilleur goût du » monde. » Dubois voulait qu'on laissât ces indignes tranquilles; A'illars opina pour qu'on les punit légèrement. Le régent après avoir pesé tous les avis se décida à mander sans éclat les coupables dans ton cabinet, afin de leur faire à chacun une semonce; après quoi on les enverrait à leurs régiments. Philippe se sentait en un mot très-porté k l'indulgence; mais plusieurs de ces gentilshommes ayant prétendu lui prouver à lui-même qu'il avait tort de condamner leur penchant sans avoir d'abord cherché k s'en rendre compte, le régent, enfin irrité, les envoya à la Bastille pour les punir au moins d'avoir voulu le corrompre lui-même.
11 était environ sept heures du matin , Richelieu venait de se coucher après une nuit laborieuse, il dormait très-profoiidément, lorsqu'un exempt suivi de trois mousquetaires et qui n'avait pas voulu s'en rapporter k un valet de chambre pour réveiller son maître le tira brusquement du sommeil réparateur dans lequel il était plongé. Le duc parut peu surpris de cette visite matinale et se borna à dire en sautant du Ht que ces messieurs auraient dû venir un peu plus tard, ft Monsieur le duc connaît donc le motif qui nous amène? demanda » l'exempt avec respect. — Je m'en doute, répondit Richelieu ; M. le h régent, dans tout ce qui vient de se passer, aurait eu bien du maU » heur s'il n'avait pas trouvé l'occasion de me punir de l'amour que » sa iîlle a pour moi. Je vois qu'il s'agit de voUs suivre à la Bastille; » partons. »
Le motif de l'arrestation de Richelieu n'était peut-être pas sans une sorte de conformité avec ce qu'il venait de dire ; cependant on prétend que le duc ayant écouté les propositions des Espagnols avait promis de leur livrer Rayonne , gardé en ce moment par son régiment et celui de M. de Saillans, son ami, qu'il espérait, dit-on, entraîner aisément dans cette trahison. Pour prix dé sa condescendance aux Vues de nos ennemis le duc avait, ajoute-t-on, reçu la promesse d'avoir le régiment des gardes françaises dès que t^hilippe V serait déclaré régent de France. Voilà maintenant Une autre versioii :
k. lé dne d'OHéant toujottn ambatéut de fia iîlle , mademoiselle de Valois, pensait avec raiaon (}ae jamais elle ne consentirait à lui céder tant qu'elle pourrait voir un amant qu'elle idolâtrait, et elle le Voyait malgré tous les soins jalout du régent. Un emprisonnement ]looYait seul éloigner sûrement ce rival, t'bilippe V eut la coupable faiblesse non-seulement de le décider, mais encore de le provoquer ttec perfidie. Le régent envoya donc un matin cbez Richelieu un ^a|Mlitain nommé Marin, qui parlait espagnol, et qui, dans un baragouin moitié français, moitié castillan, fit à ce jeune seigneur, au Bom de Sa Majesté Catholique , la proposition et la promesse dont fii parlé plus haut. Cette version ne dit pas si le duc a accédé aux •très trompeuses qui lui étaient faites; mais à cet égard le régent loi-même a donné des éclaircissements. « J'ai dans ma poche, disait iSoH Altesse Royale le jour de son arrestation, de quoi faire couper
> quatre tèlet au duc de Richelieu s'il les avait. Ce sont quatre lettres
• signées de lui écrites au cardinal Alberoni et dhns lesquelles il lui
• promet de livrer Rayonne aux troupes de Sa Majesté Catholique. •
Ainsi, en admettant qu'il y ait eu séduction de la part de M. le due d'Orléans, il (kul convenir qu'il n'y en a pas moins félonie du edié de Richelieu, et que si le premier est coupable d'avoir provoqué, le second Test bien davantage d'avoir trahi, car il ne peut venir i l'idée de personne que le régent ait supposé, surtout publiquement, feiistence des lettres qu'il a citées.
Quel que soit le crime du beau prisonnier, mademoiselle Charolais éprouve la plus vive douleur d'être séparée de son amant : elle est ^angeretisement malade depuis le jouir de son arrestation. La mcre de cette princesse ne l'aime point, la sensibilité ne fut d'ailleurs jamais son falblfe ; elle paraitt cependant touchée du chagrin de sa fille. La éonilrière de Bourbon n'ignore point que cette jeune personne a donné au duc cet preutes d'amour qui fbnt perdre aut demoiselles lo dn>it de porter une eouronne blanche à leur noce ; mais comme eette fille de Lbuis XIV* n'est pas scrupuleuse sur ce point, elle eherehe de son mieux à consoler la belle affligée, «c Eh ! mon enfant,
> lui répète-t-elle souvent , c'est à mademoiselle de Valois à s^affliger
• et non à vous. — Hélas! répond l'intéressante malade, qtte made-
• ttoitelle de Valois le sauve et je consentirai k ne plus le rece- " foih.* n Gela ressemble bien à trn seriUent d'ivrogne.
PMéant qtie mademoiselle de BoUrfaott , dévorée de fièvre , ponué
des soupirs d'aroour et de regret, Richeliea se résigne avec légèreté à une prison qui lui donne Timportance d'un héros conspirateur. Il est vrai que grâce aux sollicitations de mademoiselle de Valois le régent a donné au gouverneur de la Bastille Pordre d'accorder au duc tout ce qu'il demanderait. On lui a permis d'avoir son valet de cliambre, dcu\ laquais, des jeux, des instruments; rien ne lui manque, si ce n'est la liberté. Le charmant captif a du moins celle de prendre l'air pendant une heure sur les tours du château fort, ce qui donne lieu à des scènes journalières dont je dois toucher quelques mots. Les femmes qui furent, qui sont ou qui aspirent à être maîtresses du duc de RicheUcu, informées de l'heure à laquelle il paraît au sommet du gothique édifice, vont se promener tous les joun de ce côté, et leurs carrosses forment sans exagération une fîle longue de cinq cents pas dans laquelle le moraliste doué de la meHleure volonté ne pourrait voir un témoignage de la pudeur de ces dames. Les tendres observations font circuler leurs voitures depuis le 1ms des tours jusqu'à la porte Saint-Antoine ; puis elles retournent sur leurs pas, heureuses d'avoir à parcourir le même espace pour revoir le même objet. Il faut voir les gestes expressifs, les œillades enOammées, les baisers voy<igcurs que ces beautés dirigent de bas en haut! Le duc répond à tout cela avec une pantomime éloquente, qui, faute de mieux, satisfait les amours-propres en circulation devant la Bastille. On dit même depuis quelques jours que certain langage suivi s'établit par signes entre les promeneuses et le prisonnier. Par exemple le chapeau agité au-dessus de la tète veut dire : « Je vous aime; » la réponse de la dame est de lever la main, et l'on assure que toutes les mains sont en l'air.
On ne m'a pas dit si mademoiselle de Valois va lever la main sous les murs de la Bastille ; mais je sais qu'elle travaille de tout son pouvoir à dissiper l'orage formé sur la tête de Richelieu. Elle doit se féliciter dans cette circonstance de n'avoir encore rien accordé à son père pour lui promettre tout s'il rend la Jiberté au mortel qu'elle chérlL Mais, décidée à faire ce grand sacrifice, la jeune princesse est contrariée par sa soeur, madame de Berry, qui, furieuse de n'avoir eu Richelieu qu'un instant, ne saurait pardonner à mademoiselle de Valois de le garder des années. Or, exerçant sur le duc d'Oi^ léans la double influence d'une fille et d'une amante , la dame du Luxembourg éloigne de l'esprit du prince tout projet de démence.
Les choses en sont là : on ne pleare pas moins au Palais-Royal qu'à J'hâlel de Condë. Epuisons cependant la chronique du jour sur la maison d'Orléans.
Les nouvelles qui arrivent journellement de Clielles forment la gixette la plus curieuse du monde. Les goùls de madame Tabbesse produisent une suite d'anecdotes de plus en plus singulières, bizarres ou plaisantes. Il y a quelque temps un accès de dévotion étant survenu à Marie-Adélaïde d'Orléans, elle prit tout à coup en horreur la musique, déchire ses partitions, brisa harpe, clavecin, guitare et jeta le tout au feu en faisant chanter le Veni crealor à toute la communauté. Le lendemain madame la supérieure bâilla ; le surlendemain elle déclara hautement qu'elle s'ennuyait ; le troisième jour on vit arriver àt Paris un chariot chargé d'instruments et de cahiers de musique avec ane calèche de laquelle descendit un chanteur de l'Opéra, qui Venait remettre l'abbesse sur le ton de l'harmonie...
Quand Tactcur fut reparti, une nouvelle atteinte de mélancolie obscurcit le front de madame de ChcUcs : un soir après souper elle auiODça qu'elle voulait visiter le tombeau qu'elle avait fait creuser pour elle. Une longue Aie de religieuses ayant chacune un (lambeau à la main se dirige à onze heures du soir vers l'église du couvent. Les jardiniers, munis de pince, soulèvent la dalle qui recouvre l'entrée du caveau funéraire. On y descend avec une échelle. Les nonnes M rangent en cercle autour du sépulcre ouvert. La princesse s'y couche, se place, s'arrange, se croise les bras comme si elle était morte, déclare qu'elle est satisfaite de son lit éternel et va se cou- ^r dans un lit plus doux.
Toutes les fantaisies d'Adélaïde d'Orléans ne sont pas aussi extraordinaires : il est des saisons durant lesquelles la communauté se remplit d'ateliers où des ouvrières venues de Paris s'occupent de toutes sortes d'ouvrages de broderie, de lingerie , de modes, de couhire. On pense bien que les jeunes personnes appelées de la capitale pour enseigner aux sœurs ces divers travaux leur apprennent bien autre chose; mais c'est à peu près sans inconvénient pour des nonnes habituées à peindre en pied des Hercule et des Âjax. La supérieure s'cierce tour à tour dans tous les métiers : elle travaille à la forge , ^ l'ctau, à l'ét«ibli, fait des fusées volantes, des Teux d'artifice et payait quelquefois noire comme une cliurbonnière devant ses religieutes... Dans d'autres moments vous voyez la princesse tresser des
cheveux d'un doigt agile ; elle s'est réservé le droit exclosîf de fSdiriquer les perruques de son confesseur.
De temps en temps les armes occupent madame de Chelles. N'ayant pu habituer aucune des novices à manier le fleuret, elle passe des heures entières à faire plier sa lame sur un mur en frappant du pied, ou bien, saisissant une ])aire de pistolets que son père lui a donné», elle tiraille dans les cloîtres et fait mourir de peur les vieUles mères agcnouilU'es auprès de leur prie-Dieu.
Viennent ensuite à Chelles des savants, des théologiens. Adélai'de d'Orléans parle avec les uns astronomie, physique, chimie, médecine, mathématiques ; avec les autres elle discute sur les conciles, les schismes , les bulles ; en un mot cette princesse est universelle comme son père^ et cependant ainsi que lui elle a perdu bien du temps en douces niaiseries... Récapitulons ce qui se passe dans la maison d'Orléans.
Tandis que le régent gouverne mollement la France et fort mal ses mœurs, sa fille aînée se livre aux rêves de la vanité et aux réalités trop scandaleuses du plaisir; sa fille cadette mène la vie étrangement religieuse dont je viens de rapporter quelques détails ; mademoiselle de Valois soupire sur l'absence du péché ; et madame d Orléans, l'Héraclitc de la famille, pleure les égarements de ses filles et de son époux. La princesse se retire souvent à l'abbaye de Montmartre, oil elle a un appartement, et là des larmes qu'essuie madame de Sforce, sa confidente et sa meilleure amie, coulent des yeux de cette Madeleine par procuration. Si la duchesse a le malheur de ne pouvoir pleurer, de noires vapeurs l'accablent; alors son attentive compagne lui raconte quelque chose de bien triste, les pleurs surviennent, elle est guérie... Semblable aux plantes aquatiques, Son Altesse Royale ne végète à l'aise que dans l'eau.
Les grands acteurs du monde comme ceux du théâtre cessent d'occuper la renommée dès qu'ils ont quitté la scène. Madame de Maintenon vivait depuis quatre ans à Saint-Cyr oubliée de cette cour qu'elle dirigea si longtemps, de ce public dont elle excita tant de fois les murmures. Peu de personnes la visitaient : ses nièces, le duc de Noailles et quelques autres personnes étaient seuls admis auprès d'elle. Mais si la vieille marquise avait peu de rapports avec le monde, les dames de Saiut-Cyr trouvaient qu'elle en avait beaucoup trop avec
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rU#i. L'«utorité que Frapçoise cl'4u))igné a toujours exercée dans cette maison, dont elle fut la fondatrice, était deveuue en dernier Jieo une véritable tyrannie, non pas seulement absolue, mais exi- ^nte, tracasfiière, fuinutieuse. Les religieuses ainsi que les élèves avaient à supporter U censure remplie d'aigreur de cette suzeraine. Elle faisait venir chaque matin chez elle les dames pour leur donner des instructions et le plus souvent pour leur donner des reproches. Les pensionnaires étaient également assujetties à cette sorte d'inspection, oii leur démarche, leurs vêtements, l'expression de leurs physionomies étaient examinés avec un soin scrupuleux et presque toigonrs critiqués. Les jeunes personnes un peu jolies devaient particulièrement s'attendre à des réprimandes qu'un rien provoquait ou plutdt prétextait. On eût dit que madame de Main tenon voulait les punir d'oser être pourvues d'une beauté dès longtemps évanouie en elle et qu'elle se proposait d'enlaidir ces pauvres petites à force de tourments.
La veuve de Louis XIY ne tenait compte à personne des égards, du respect, je pourrais presque dire du culte dont elle élait l'objet à Saint-Cyr. Tout ce qu'on faisait pour elle lui paraissait au-dessous de ce qu'on devait faire ; et si par hasard un service dont elle ne pouvait se dispenser de paraître reconnaissante lui était rendu, elle s'attachait du moins à en diminuer l'à-propos. Au commencement de l'hiver dernier les dames firent faire quelques réparations dans la chambre de cette douairière d'un poêle et d'un grand roi afin de lui épargner l'atteinte du froid, a C'est bien la peine, dit -elle, pour » deux instants que j'ai encore à vivre. »
Françoise d'Aubigné, marquise de Mainteuon, mourut le 15 avril à dnq heures du soir, elle entrait dans sa quatre-vingt-quatrième année. Si les pratiques sévères de la religion, les démonstrations d'une piété affectée, les jeûnes fréquents, les coups redoubles sur la poitrine sttfisept pour ouvrir la route du ciel ; si une jeunesse prostituée, des perfidies atroces et quarante-trois ans d'intrigues souvent funestes i toute une nation ne ferment point aux âmes le séjour d'une béatitude éternelle, la favorite de Louis XIV en doit 'jouir. Peut- ^\rt elle-même avait-elle des doutes à cet égard quand elle disait à M, de Noailles le matin du jour de sa mort : « Adieu, mon cher duc; a dans quelques heures je vais apprendre bien des choses. »
Toutes les habitantes de Saiut-Cyr ont exprimé beaucoup de re-
IfiS CHRONIQUES DE L'ŒIL-DE-BŒUF.
greU, ont versë prodigieusement de larmes en confiant aux sonter* rains de leur église le corps de la marquise... Mais c'était une no«tvelle tragédie jouée dans cette maison.
Tandis qu'on enterrait madame de Maintenon à Saint-Cyr, les hostilités commençaient en Espagne. Le marquis de Silljr, détackë sur le port dir Passage par le maréchal de Berwick, général en chef de l'armée, s'est emparé de cette place vers le milieu d'avril. On y a trouvé six vaisseaux de guerre sur les chantiers, des matériaux pour la construction de vingt autres et cinquante pièces de canon. Une partie de cette capture a été livrée aux flammes; on transporte le reste à Rayonne. Ce début de campagne coûte environ quinze miU lions à Philippe Y.
A l'occasion de la guerre un édit du roi crée des officiers de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, à l'instar de ceux qui existent dans l'ordre du Saint-Esprit. On se félicitait d'une fondation qui procurerait au régent l'occasion d'honorer encore quelques généraux de haute distinction... Quelle a été la, surprise lorsqu'il a appris que le garde des sceaux devenait chancelier de l'ordre de Saint-Louis , M. le Blanc, prévôt, maître des cérémonies, et M. Fleurieu d'Armenonville greffier ! Ou chansonne ces hommes de robe portant sur leur noire simarrc une étoile d'or avec ces mots : Prœmium belUcœ virtutis.., et chacun se demande si les campagnes de M. d'Argcnson à la Madeleine de Trainel comptent comme des exploits guerriers.
Les frais de la guerre paraissent inquiéter fort peu le régent, la Banque y pourvoira; et MM. les Espagnols, s'ils se laissent battre, voudront bien se tenir pour dit que nos billets d'Etat valent mieux que leurs lingots de Potosi ou du Pérou. La mine de oos richesses est aussi beaucoup plus féconde que les hlons d'or du Nouveau- Monde, puisque d'un trait de plume le conseil de régence peut mettre en émission d'inépuisables trésors. C'est ainsi qu'un arrêt de ce conseil, en date du U'i avril , -ordonne la fabrication de cent millions de billets : « Ce papier, dit expressément i'arièt, ne sera sujet à aucune » diminution comme les espèces, attendu que la circulation des bit- » lets est plus utile aux sujets du roi que les matières d'or et d'ar- »gent, et qu'ils méritent une protection plus particulière que les » monnaies faites de métaux apportés des pays étrangers. » Dieu veuille que nos neveux , qui sans doulc n'auront pas les mêmes raisons que nous de croire à rexccUcucc du papier, uc pensent pas que
JecoDseil de régence de 1719 était composé aniquement d'échappés des Petites-Maisons,
Xais le succès des diverses compagnies prouve que si l'engouement ponrle système Law est, en certains points, porté jusqu'au délire, il offre réellement des avantages qui ne s'évanouiront peut-être que parce qu'ils sont exploités avec trop peu de sagesse. La compagnie des Indes occidentales , déjà en possession des droits et actions de celle du Sénégal, est devenue, par un édit récent, propriétaire du pnvilége de la compagnie des Indes orientales et de la Chine , fondée en 1717 , et, à l'occasion de cette cession, on a permis k cette société l'Occident d'émettre pour vingt-cinq millions de nouvelles actions ée la valeur de cinq mille cinq cents livres chacune. Elles sont payables en argent, « parce qu'il s'agit d'un commerce lointain où la • valeur des billets de banque ne peut pas atteindre. » Voilà un conlidérant d'une grande modestie; mais messieurs de la compagnie ne désespèrent pas de faire l'éducation financière des Indous , des Ghilais, et l'on tâchera d'en amener à cet elTet quelques-uns rue QuineiBpoix*
Si Phjmen ne fut pas fécond dans le ménage de la duchesse de Berrjr, il ne dut pas au moins y accepter les présents de l'amour. Mais le bruit se répandit, en 17 1 7, que la princesse venait d'avoir un eabnt, et on se dit alors à l'oreille que cette innocente créature aSfait tout à la fois deux degrés de la descendance directe du régent. Yoici le couplet qui courut :
Eofio votre esprit est goéri
Des craintes du vulgaire;
Belle duchesse de Berry, Achevez le mystère.
Un nouveau L«th voua sert, mère des Ifoabitea; Donnes-Dous promptement un peuple d'Ammonites *.
M. le duc d'Orléans , qui voulait, dit-on, cacher la fécondité do m fille, fut très-irrité de ces vers; il en rechercha Fauteur, et la voix publique lui désigna le jeune Arouel. Mais ce poète nia l'épigramme d'une manière si originale qu'il désarma le prince. Je ne puis me dé-
* L'Histoire sainte a pris soin de nous apprendre l'ioceste de Loth avec ses àtm fUlet , 1 une appelée Moàb, l'autre Ammon, noms desquels sont venus ceux k ITeaUlff et û'ÀmmonUa.
J:A chroniques DB L'ŒIL-DE-BŒUF.
foo4c« de çppHir e« déHYta «lagulier, qac VolUire eavoyi à Son Altesse Royale par M, de Brancas.
Koa , ttoBsalgBeory ta vérité
Ha auii q*« Janait ohaoté
imanaitat ai Motbitsa, ,
BraacM vous répoadra ds moi :
Qd homme iastruit cbes les Jétoitas
Des peuples de ranrieDne loi
Mo connaît que les Sodomites.
« Allons, dit le rëg^nt à M. de Brancas, j'ai ri , je ne punirai point % A rouet; cependant recommandea-lui df modérer sa malice, car sea ^ satires ne me trouveraient pas toujours disposé à rire. Du reste, Im n couplet qu'il 4^voue est une critique en l'air; madame de Bercy » n'a pas eu d'enfant,.. On tient à cet égard des propos que je veux }* laisser tpml>er... Mais, je vous le répète, dites au petit Arouet qu'il V soit prudent. » U est probable que le malin rimeur n'éconta pes cet ^vis I puisque, dans le courant de la même année, il fut cenfemaé k la Bastille.
Philippe % nié l'accouchement de la duchés^ de Berry en 17 17 » en peut donc au n^oins douter de ce fait ; c'est pour cela que je l'ai tu i. dans le doute, je me suis abstenue. Il ne serait pourtant pas impo»* subie que les amours de la princesse eussent offert , il y a deux ans , le même résultat qu'ils ont eu pette année, et celui-là est indubitable, 'J'out Paris connaissait, cet hiver, la grossesse de madame de Becty, malgré les précautions qu'elle prenait pour la déguiser. Cette situation ne l'empêcha pas de se retirer , pendant la semaine sainte , au couvent des Ursulines, oii elle se livra aux pratiques les plus ferventes de la dévotion.
Le lendemain de Pâques, Son Altesse Royale, déguisée> se rendit chez une de ces femmes qui prétendent lire dans l'avenir les décrets encore invisibles du destin. Tout l'art de ces soi-disant pythonisses consiste à savoir tirer de leur dupes la clef des prophéties qu'on va leur demander : soit que la duchesse se fût trahie , soit que la devi« ncrcsse l'eût reconnue , elle lui dit , après avoir étudié sa main t (. Vous êtes la veuve de votre cousin et Pépouse de votre père, dont K vous êtes amoureuse et grosse. Votre accouchement sera pérille^z, a mais si vous en réchappez vous vivrez longtemps* » Son Aitesse Royale , frappée de cette prédiction , jeta quelques lonis sur la ta^le
AÊQERCE. 171
Recette Aminê, et aottit. Une terreur secrète ne l'a pas quittée de* paii*«. Dtos les derniers jours du mois de mai, inadame de Berry fit ue chute qui satis doute causa la mort de son ehl^nt. Le lendemain •ae forte fièTte se déelara , le déliré la suivit de près, et, au milieu éepiusieursaeddeiits. Son Altesse accoticha, \t troisième jour, d'une iHe privée de vie et déjà putréfiée. Le tempérament de la princesse» asépar tous les getres d'etcès, eiig^éalt Un traitertiént spécial; les Bédedns reconnaissaient la nécessité des Sai(;nées; le régent, qui se nue d*aTolr de» connaissances en médecine, conseillait l'émétique. Le docteur Chirac fut alors bblig^é de rappeler au prince qu'il s'af>;isttit d'une suite d'accouchement; Philippe parut surpris... En effet, ■ fille lui avait laissé ignorer sa gprossesse , de peur d'exciter le mécontentement qu'il avait exprimé au seul bruit des couches de 1717. hr suite de celte même réserve , la princesse quitta trop prompte- Ment sa chambre; elle se fit voiturer. tantôt A Méudon, tantôt k la Mente , une révolution laiteuse survint. Kn peu de Jours, des douleurs de tète insupportables, accompafpées d'une fièvre chaude et du transpert, mirent Son Altesse au bord de la tombe. A cette extrémité , la dévotion prit snr madame de Berry un empire très-Klémonstratif; elle tt livra à tous les devoirs des chrétiens avec une rare ferveur. Son ■gaaie fut, du reste, un mélange singulier de soins pieux et de re^ (ttls mondains ; de sa bouche sortaient alternativement des prières tl des vœux pour le bonheur de M. de Rioih, qui est I l'armée. Elle iveommande son âme h Dieu, et le comtfe au régent de France. Si le Seigneur exauce eëtte pécheresse sur le premier point, il est a craindre que Philippe ne retnpllsse pas ses Intentions sur le second. L'attiBt de k duchesse osa , l'an dernier , manquer de respect à Af . le due d'Orléans, pendant un souper du Luxembourg* depuis lors, Soh Altesse Royale, malgré les supplications de sa fille, n'a plds voiilu voir cet audacieux, et, dès que la guerre avec l'Espagne futcommèri^ eée, Riom reçut Tordre d'aller prendre le commandement d'un régirent de eavilcrie, qu'il venait d'obtenir sàtfs l'avoir demïndé. C'est ihttl que, iMur le comte, la faveur jaillit de la dîsgbâce ; circonstance ^Qs commune qu'on ne pense dans les cours.
Eaiii là duchesse de Berry rendit le dernier souplt* au ëhfttead de laMettte, le Hierc^edi U juin, k l'âge de vingtH|uatre ans et ^uelqiet uelft. Un devin lui avait prédit qu'elle u'atteiudrait pas sa vingtd«|teièÉl€ éinée ; lé hasard s'était plu à favoriser la prétendue près-
dence de ce charlatan. Tous les vices de cette princesse dëconlèrent d'une mauvaise éducation, des eieroples pervers dont sa jeuncïsse fut environnée, et d'un tempérament impérieux excité par trop de séductions. 11 ne s*oifrit qu'une seule occision de la soupçonner de méchanceté , ce fut à la mort inexpliquée de son mari. Mais si l'on compare Phorrible action qui lui fut alors imputée avec la conduite de toute sa vie, il est presque impossible de la croire coupable. Madame de Berry n'eut pas l'idée d'une noirceur, d'une perfidie, d'une simple malice... elle ne fit jamais de mal à personne, et ne sera damnée , si elle l'est, que pour avoir fait le bien outre mesure. Le ressentioaeat du coup de pied ne suffirait pas même pour expliquer un projet d'enkpoisonnement de la part d'une femme très-accessible à la vanilé , mais qui ne l'était nullement à la honte.
La dame du Luxembourg est vivement regrettée de son père, trèftpeu de ses sœurs , qui étaient jalouses de l'empire qu'elle avait sur l'esprit du régent. (Quanta madame d'Orléans, elle a considérablement pleuré le jour de la mort de sa fille; mais, comme elle pleure sans cesse, *1 est au moins douteux qu'on doive attribuer à la tendresse maternelle les larmes qu'ejle a versées en date du 21 juia dernier.
Les faiseurs de nouvelles ont prétendu que madame de Berry avait épousé secrètement le comte de Riom au commencement de l'année dernière ; cette princesse a déclaré avant de mourir qu'il n'en était rien, quoiqu'elle ait eu souvent le désir de contracter cette union. Mais Son Altesse Royale, voyant sa fin approcher, avait chargé madame de Mouchi de faire parvenir au comte un paquet renfermant des pierreries d'un grand prix. Cette libéralité, tenue sans doute trop peu secrète, fut dénoncée au régent, qui réclama, comme héritier de sa fille, le dépdt confié à sa dame d'honneur, et M. de Riom en taX privé.
Nous venons de voir paraître un arrêt du conseil un peu plus dans l'intérêt du public que dans celui de la Banque, ce qui est rare, attendu la prévention du régent en faveur de cette institution. Cet arrêt ordonne que les dividendes des actions seront payés à raison de douze pour cent, les bénéfices de la Banque devant la mettre à même de faire les plus grands avantages aux actionnaires. Mais , comme si le gouvernement eût voulu s'empresser d'oOrir une com-
ponttioB à la compagnie privilégiée, un autre arrêt du conseil ré- Blie le Iwil des fermes générales actuelles, et les donne à Tassociation Law moyennant cinqiunte-deux millions par an. Un troisième arrêt cède pour neuf années à la compagnie des Indes le bénéfice sur les nonnaies pour le prix de cinquante millions de papier, payables en qoinxe mois. Il ne manque plus au financier écossais que d'avoir part aa gouvernement , et l'on dit qu'il n'en désespère pas.
Pendant que ces dispositions se font à Paris, le roi d'Espagne, par on manifeste répandu à profusion dans notre armée, invite les soldats à passer sous ses drapeaux. La régence, au dire de Sa Majesté Catho» lîqae, lui appartient incontestablement; aussi s'est-elle armée pour reconquérir le droit dont elle se voit injustement dessaisie. Philippe V termine en se donnant pour le libérateur de la France opprimée par le duc d'Orléans.
Malheureusement le Dieu des armées ne répond pas aux vœux de notre protecteur ; le maréchal de Berwick , qui fut autrefois pour la Castille un libérateur beaucoup plus réel , occupe Fontarabie , Saint» Sébastien , une partie de la Catalogne , et s'est rendu maître de la ville et du château d'Urgel. Il serait temps que les armes du monarqae espagnol commençassent à protéger ses propres Etats.
Si la guerre et l'amour peuvent marcher de front, c'est sous un gouvernement comme celui du. régent : aussi expédie-t-on tout à la Ibis an Palais-Royal des dépèches pour le maréchal de Berwick, des Ullets doux pour les favorites de Philippe, et des invitations aux mués pour les petits soupers bachiques... C'est avec des plumes tirées des ailes de l'Amour que tout est écrit dans le cabinet du dispensateur galant de nos destinées.
3i'oublions pas que nous avons laissé M. de Richelieu à la Bastille, joaant de divers instruments, charmant l'ennui de mille autres façons et faisant, du haut de la Bastille, l'amour en pantomime avec les dames qoi circulaient au bas, tandis que mesdemoiselles de Valois et de Chamlais se désolaient, chacune de son côté , h Tintentiou de ce morlcl léger. Mais le duc fut bientôt troublé dans ses récréations par les interrogatoires très-durs de M* d'Argenson, qu'il appelait Afinos en perruqui noire. Six mois s'écoulèrent ainsi en internicdes m(^lés de galaoïerie par signes, de musique et de procédures; au bout de cet espace de temps le cardinal et le duc de Noailles obtinrent la liberté 4e Uichelieu» contre lequel il n'exisUit t\uc des préventions : ses let*
très, principales pièces du procès, n'étant pas siiffisatnitl(»it diii^ ponr baser une accusation formelle. Le rëgent consendi à ouVrii^ les portes de la Bastille au duc, mais sous la conditloti que madame Ile Hichelieu, sa belle-mère, le garderait à Conflans. Le beau prisonnier Bbrtlt donc, le 80 août, du château Saint-Antoine, pour se rendre an lieu de son exil, oli il recevait le jour ses amis , et d'où il sortait It nuit par escalade pour venir à Paris visiter ses maîtresses.
Cependant mademoiselle de Valois, toujours folle de Ricbellèn, se consumait en sollicitations, en prières, pour obtenir de son père que l'exil du duc, qui ëtait celui du bonheur de cette princesse, fût enfifa révoqué. Elle avait déjà obtenu que l'exilé habitât Saint-Gerinaln en Laje et la terre de M. de Noaillcs , d*oîi il pouvait s'écbapplir plus commodément la nuit , n'y étant g;ardé que par un vieux lièutenaiitcolonel de cavalerie plus empressé de dormir que de surveiller son prisonnier. Mais le régnent , qui voulait tirer parti de cette circonstance pour satisfaire enfin ses désirs incestueux, se itiontrait inflexible.
Un jour pourtant, dominé par une ardeur dont l'eiptession étincelait dans ses yeux , Philippe dit avec emportement à la belle suppliante : « £h bien , satisfaites mes transports , et je rends II » liberté pleine et entière à votre amant. Bien plus, je vous donne i> ma parole qu'à ce prix je vous procurerai tous les moyens de Iroir » Richelieu tant que vous le voudrez... Faites vos réflexions... Je » vous accorde vingt-quatre heures. Demain vous serez à moi , on » le duc quittera la France, v
La princesse était à peu près décidée, mais elle né Voulait rien faire sans l'aveu de son cher Richelieu. Elle se proposa de le consulter dans une entrevue nocturne qu'elle parvirt à grand'peine à faire réussir. On ne s'occupa pas d'abord de la convention proposée; on finit toutefois par en parler. Le duc, tout aussi coulant en matière de scrupules que le père de la princesse, conseilla à celle-ci d'accepter le marché, dans lequel il trouvait, outre l'avantage de voir librement sa maîtresse, le bénéfice non moins réel d'une liberté absolue. Mais il ajouta qu'elle devait bien se garder de rien accorder avant d'avoir la lettre de grâce et la promesse écrite de l'accession du régent à leur doux commerce. <c Donnant donnant , ajouta-t-il ; il faut M que M. le duc d'Orléans dépose avant tout les titres de la coiivenïi tibn sur l'autel oh le sacrifice devra se consommer. 1. » Le létidc-
RÉGENCE. ni
mun, mademoiselle de Valois avait perdu le droit de reprocher à ses SQurs leurs expansives complaisances pour lé régent.
Philippe remplit fidèlement sa promesse, ainsi qu'on va lé vôtr. Il y a , dans la cour des cuisines du Palais- tloyal , une chambre dont le mur est mitoyen avec une garde-robe de mademoiselle de Valois ; cette pièce était occupée par un cuisinier. Lé prince ayant délogé ce domestique y fit percer une porte dans le mur mitoyen, laquelle porte fut recouverte, du côté de la chambre dd cuisinier, pal* une armoire qui la masquait ; tandis que, dans le cabinet de la princesse, Fouverture en était cachée par uta placard dont l'amante de Richelieu eut seule la clef. Ainsi le duc pouvait à toute heure de nuit arriver chez mademoiselle de Valois , qui , au gré de son impatience , n'ouvrait jamais trop tôt le bienheureux placard. De sorte que le régent devint précisément k l'égard de Richelieu et dans une intrigue de sa fille, ce qu'est pour lui-m£me l'abbé Dubois. Il est vrai que Sdn AU tcsse Royale avait son tour; mais le jeune amant né s'était poliit engagé à une réciprocité de complaisance.
M. le duc d'Orléans, oit ne peut plus satisfait du traité, exbéda {lias d'une fois les conditions qu'il s'était imposées ; par exemple, ilpousfca la bonté paternelle jusqu'à faire servir à souper aut amants dans le temple de leurs plaisirs. Ils étaient servis, à ces repds, par cette Angélique qui les avait trahis autrefois, mais qui ne pouvait rien désdN mais contre leur félicité. Richelieu quittait sa maîtresse environ une heure avant le jour ; Philippe le remplaçait. Son plus grand plaisir était alors de se faire raconter ce qui s'était passé dans la scène précédente, et ce récit animait celle qui commençait... Un soir le prince et le duc se trouvèrent ensemble chez la princesse ; ce fut son Altesse Royale qui sorjlit en disant : « Je m'en vais ; c'est trop juste, ce > n'est pas mon heure ; l'équité avant tout. »
Rien de funeste à l'amour comme le bonheur sans mélange lîl obstacles; cette vérité, vieille comme le monde, se confirme mille fols par jour dans la seule ville de Paris. Un mois à peine s'est écoulé depuis la convention que j'ai rapportée, et le placard ne s'ouvre pltls que rarement ; mademoiselle de Valois est délaissée par le volage Richelieu; mademoiselle de Charolais, environnée de plus de difficultés, offre au dUc des nuits plus piquantes ; les larmes de Taiàour eottleot au Palais-Royal, elles sont taries à l'hôtel de Condé.
176 CHRONIQUES DE LtEIL-DE-BŒUF.
A l'époque oil les battante de l'armoire mystérieure étaient dans leur plus grande activité, le régent avait écouté avec faveur la demande faite de la main de mademoiselle de Valois par le roi de Sardaigne. Philippe savait bien que sa fille préférait Richelieu à tous les potentats de la terre ; mais il n'en aspirait pas moins à faire du monarque sarde une tète doublement couronnée en lui donnant pour femme une princesse de la maison d'Orléans. La vanité a ses heures dans la pensée du prince le plus libertin. Le mariage manqua par l'indiscrétion de la duchesse douairière ; cette princesse, qui passe sa vie à écrire dans tous les Etats de la chrétienté , eut la maladresse de mander à Turin, avec la meilleure intention du monde que le bruit qui courait à Paris sur les intrigues de la chambre du cuisinier était calomnieux. Yictor-Amédée entendit parler de cette aventure, qu'il ignorait; et comme il voulait dans une femme plus de sagesse que d'expérience, il ne donna pas suite aux démarches qu'il avait commencées à la cour du Palais-Royal.
M. le duc de Modène, plus philosophe que son voisin, demanda le mois dernier la main de mademoiselle 4e Valois. Cette princesse eût accepté à peu près volontiers de partager le trône de Sardaigne, parce qu'en fait de galanterie une reine a pour l'ordinaire ses coudées franches, et que des chevaux de poste conduisent vite un amant de Paris à Turin. Mais elle résista à son père relativement au mariage avec un simple duc de Modène, qui, dans son étroite capitale, ne perdrait pas un instant sa femme de vue. L'amante de Philippe avait beau jeu pour colorer ses refus : sa tendresse filiale , à double face comme la tète de Janus, rendait celte résistance digne d'intérêt ; elle la prolongea longtemps avec succès ; mais, soit inconstance d'an amour déjà dégoûté, soit ambition ou tout autre motif, Je régent déclara qu'il voulait être obéi , et la princesse fut épousée , il y a dix jours, par procuration. Dans ces sortes de solennités, les prérogatives de l'ambassadeur sont limitées ; le soir de la cérémonie l'envoyé souhaita le bonsoir à la nouvelle duchesse de Modène... et ce fut le duc de Richelieu qui sans mission du prince italien devint son pro* cureur.
Jusqu'ici les habitants de Paris seuls avaient porté avec empressement leur or à la Banque pour en rapporter des actions et des bil-> leto : ce n'était encore que dans notre enthousiaste capitale qu'on
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élemt des temples au dieu Papier. Mais depuis quelque temps le délire a passé de la métropole aux provinces, et de celles-ci à Tétran- Çer. On afflue de toutes les parties de l'Europe dans les bureaux de la rue Vivienne, et la rue Quincampoix est une seconde Babel. Une circonstance toute récente a mis le comble h la frénésie des spéculateurs : des nouvelles de la Louisiane, qui peut-être sont nées de la féconde inia^native de M. Law, annoncent, dit-on, que la compagnie qui exploite cette partie de TAmérique vient d'y découvrir deux mines d*or abondantes et d'une facile exploitation. Le jour où cette nouvelle fut débitée, huit ou neuf personnes furent écrasées dans les portes de la Banque, et les chirurgiens eurent à remettre trente jambes ou bras cassés dans le quartier Saint-Denis. Saisissant la balle au bond, on bien jouant le beau jeu qu'il s'était fait, Law obtint, le 23 septembre, un arrêt du conseil qui diminue la valeur des espèces d'or d'un douzième, et celle des espèces d'ai^ent d'un trentième. On annonce même des diminutions successives, et c'est d'une grande sagesse. Les mines de la Louisiane devant nécessairement faire affluer l'or eu France, sa valeur intrinsèque doit diminuer à mesure que la quantité augmentera. Il y a bien quelques esprits étroits qui prétendent qu'il serait conséquent d'attendre pour avilir les espèces existantes que les galions de la Louisiane entrassent à pleines voiles dans nos ports; mis on se moque de ces gens méticuleux, et en attendant le prix des actions est doublé. La Banque, depuis les caves jusqu'aux greniers, est remplie d'argent, et je crois en vérité que les portes resteraient ouvertes chaque nuit, qu'il ne se trouverait pas à Paris un seul voleur pour enlever ce métal décrié... Idais on entend crier de toutes parts s « Du papier, messieurs, de grâce, du papier! » Les juifs ne durent pas jadis demander d'une voix plus fervente la manne nutritive du désert. « Vous voyez bien, s'écria Law au conseil de régence en en- » tendant ces clameurs, vous voyez qu'ils ont faim d'acti<^ns, laisse- > res-vous jeûner ces braves gens? » Il dit, et le 2 octobre huit mille nouvelles actions de cinq mille livres chacune furent créées en vertu d'an arrêt. Mais il y en eut à peine pour les privilégiés, et deux jours plus tard il fallut en émettre encore vingt-quatre mille. Ces actions montèrent en peu de jours à dix mille livres; il est douteux que nos neveux ajoutent foi à ces prodiges... de folie. En voici de nouveaux témoignages : les Parisiens qui ont le bonheur de posséder des maisons ou d'avoir de simples locations rue Quincampoix tirent une pis-
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tole par chambre et par jour des spëculateurs qui venlent mettre leur fureur paperassière à l'abri des injures du temps, b'autres familiers de cette bienheureuse rue y spéculent en plein air ; c'est avec fees derniers sans doute qu*uh bossu industrieux a gagné cinquante mille livres rien qu'à prêter sa bosse, disposée par la nature en formé de pupitre, pour signer les innombrables transactions contractées sur ies lieux.
Veut-on avoir une idée de la gravité avec laquelle le régent traite les affaires de. haute politique? Voici une anecdote bien caractéristique, qui a surpris les roués eux-mêmes. L'aventure arriva lundi dcr-» nier. Dubois avait reçu fort tard dans la soirée de dimanche des dé» pèches importantes venant d'Angleterre : Philippe donnait à souper dans sa loge-boudoir à l'Opéra; il n'y avait pas moyen de lui |>arler d'affaires, il fallut remettre la communication au lendemain. Lundi donc l'abbé entra chez Son Altesse Royale à sept heures du matin, et trouva le prince couché avec Emilie, jeune et jolie codrlisane pour laquelle il a une estime particulière, bien qu'elle appartienne au magasin public de la Fillon. Dubois allait se retirer, lorsque M. le duc d'Orléans lui ordonna de dire ce qui l'amenait si matin.
« Mais, monseigneur, il est question d'une affaire d'Etat, répondit le confident.
— Qu'est-ce que cela fait? Emilie est discrète, tu peux parler.
— Que Votre Altesse daigne donc considérer qu'il y va de l'intérêt du peuple.
— Raison de plus pour que cette petite soit présente; elle fait partie du peuple, et conséquemment elle a sa part de l'intérêt dont il s'agit.
— Si Votre Altesse m'ordonne de m'expliquer...
•=^Sahs doute, je te l'ordonne... Emilie a un excellent esprit, peiit* être nous donne ra-t-elle un bon avis. *
L'abbé expliqua au régent l'objet des dépêches.
« Qu'en penses-tu, mon enfant? » reprit le prince en se retournait Vers sa compagne de lit.
Emilie, qui avait eh effet du jugement et de l'esprit, fit une réponse pleine de sens.
— Vois-tu, Dubois, s'écria Son Altesse, ne l'avais-je pas dit qu'elle flous donnerait une bonne solution ! Exécute donc ce qu'Emilie a
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prDQoacf.^... Il y a plus de raison sous ce petit bonnet de dentelle que sous les lourdes perruques de mon conseil. •
•—En ce cas, monseigneur, dit Tabbc avec assez de mauvaise huneur, il faut envoyer ces messieurs faire leur apprentissage diplomatique chez la Fillon.
— Cela ne vous a pas déjS^ trop mal réussi ! » cria Emilie à l'abbé^ ^ sortait
H est diAcile, qnind on voit le temps actuel courir, de ne pas re? Tenir à chaque instant sur le bagage de papier qu'il traîne à sa suite. Un arrêt du conseil du 31 décembre défend de faire des payement^ eo argent au-dessus de dix livres, et en or au-dessus de trois cent§ livres. Les moyens prohibitifs réussissent rarement au pouvoir, parce ^'ils trahissent un défaut de confiance dans les choses qu'on veut lobitituer k celles qu'on défend; ce qui est favorable au public n'«i pas besoin de lui être ordonné, comme il est inutile de lui interdire ce qui lui nuirait : la multitude ne se trompe jamais. L'arrêt d(| il décembre a porté atteinte au système Law; c'est peut-être un pro« nier pas vers la décadence.
Mais l'inquiétude n^est ressentie que par les gens habitués à réfléchir; l'enivrement de la tourbe spéculante n'a pas diminué. Yainenent l'a-t-on avertie que la valeur chimérique des billets des actions ^uivaut à trois fois la totalité de l'argent en circulation dans le rojaome, cette même tourbe ne s'est pas même arrêtée à la mesure suspecte du remboursement précipité des rentiers de l'Etat en papier de la Banque.
Le bruit court depuis quelques jours que M. Law doit être revêtu de la charge de contrôleur général, rétablie pour lui. Ce qui fait croire féoéralement à l'exactitude de cette nouvelle, c'est que le financier écossais vient de se faire catholique. Il abjura \A semaine passée à Melon entre les mains de l'abbé Tencin, qui sans doute ne manquera fis de profiter d'une si brillante conversion. Law a fait sa première communion apostolique et romaine dans l'église Saint-Roch, dont le clergé a reçu de lui à cette occasion une somme de cent mille livres pour achever 9on bâtiment. Le nouveau converti assure à l'hôpital fénéral une aumône annuelle de cinquante mille livres, dont il a payé d'avance une année. Tandis que la maison du Seigneur et l'asile de la charité publique recevaient les bienfaits du généreux fiiiaiicier, le
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temple du plaisir et de la folie avait part aussi à ses prodigalités. Law, peu satisfait de voir des chandelles i l'Opéra » a donné de l*ai|;enl pour que la salle ne fût éclairée qu'en boug^ies.
Cependant le directeur de la Banque royale, peu de jours après son abjuration, se rendit à la chambre des comptes pour y faire en retirer les nouvelles lettres de natu'ralisation qui venaient de lui être accordées ^, et le lendemain il prêta feu et hommage au roi en qualité de propriétaire de quatorze terres magnifiques dont ii est uevenA possesseur. M. Law a trop d'opulence pour n'être pas un homme du plus grand mérite; aussi l'Académie des sciences s'est-elle empressée de l'admettre parmi ses membres honoraires, et, comme il faut qu'un lavant ait une bibliothèque, le fastueux Ecossais a acheté celle de l'abbé Bignon pour la somme de cent quatre-vingt mille livres.
La vanité est le complément presque inévitable d'une grande fortune; il est si difficile en toutes choses d'user sans abuser! M. Law ayant appris que le maréclial de Villeroi avait imaginé de faire danser Louis XV dans un ballet, à l'exemple de Louis XIV, demanda que son fils fût admis parmi les danseurs privilégiés qui devaient fi^jurcr avec Sa Majesté. Le régent trouva cette demande toute simple; mais Villeroi en fut scandalisé. Ce grand distillateur de l'étiquette prétendait sans doute que l'enfant d'un financier était trop obscur pour gambader sur un théâtre; le gouverneur eût mieux fait de penser que le jeune prince était trop illustre pour faire le saltimbanque devant ses sujets. Les petits seigneurs, auxquels on avait fait le mot, accueillirent fort mal l'innocent danseur; ils lui firent mille niches, et pendant la représentation du ballet l'un deux lui donna un croe-en-jambe qui le fit tomber à plat ventre au milieu d'uue chaconne. Law fut outré de l'insolence des jeunes orgueilleux; mais il fallut dévorer cette humiliation : elle lui prouva du moins qu'il est imprudent de vouloir usurper les niaiseries ambitieuses des grands, qui seules les distinguent de la multitude.
Passe pour les apanages de l'opulence : c'est à la disposition de tout le monde; et l'ou voit, par le temps qui court , d'étranges suites des caprices de la fortune. Voici, dans ce genre, une anecdote comique. Un laquais s'est enrichi à tel point par l'agiotage du |Nipier, qu'il a pu se donner un carrosse. On pense bien que , pour
* On croit qoe celte cbambre refusa l'enregistrement.
cela, notre parvenu n*a pas renoncé à ses négociations de la rue Quincampoix ; il y aurait eu de l'ingratitude de sa part. Il se fait donc voiturer chaque jour aux lieux oii la destinée lui prodigua ses Civeors; sa voiture, tandis qu'il spécule, stationne rue Bourg-1' Abbé, (t ses gens l'attendent au cabaret oii lui-même attendait naguère san naître. Hier, surpris par la pluie vers la fin de la bourse, Fancien bquais quitte la rue Quincampoix, accourt à son équipage; mais, emporté par la force de l'habitude , il saute derrière le carrosse au lieu de monter dedans, a Eh ! monsieur, que faites-vous? lui crie le
• cocher. — Tais-toi , répond le parvenu en descendant, je voulais
* voir par moi-même combien de laquais peuvent tenir là , car j'en > veax prendre encore au moins d'eux. »
D'après le traité dit de la quadruple alliance , auquel les états généraux ont accédé cette année , Jacques III devait s'éloigner de la France; il a trouvé asile en Espagne , où ce prince arriva dans le eoarant de mai. A eétte époque , le cardinal Alberoni rêvait le renverMment de Georges pi" du trône de la Grande-Bretagne; les droits <lu prétendant , le parti qu'il avait en Ecosse , et la présence de ce prince au milieu de ses partisans , semblèrent au premier ministre espagnol des éléments précieux pour l'exécution de ses vues. Il proposa à Jacques de se mettre à la tête d'une cx|>édition. Le desccn- ^Bt des Stuarts a du courage, de la résolution ; il brûle de ressaisir ^ sceptre de ses pères , cette proposition le combla de joie. Les préparatifs furent prompts : le prince anglais s'embarqua à Cadix sur nue escadre composée de dix vaisseaux de guerre et d'un grand nombre de bâtiments de transport. Six mille hommes , presque tous Irlandais, accompagnaient le prétendant; de plus, il emportait des arnes pour quinze mille soldats. Mais la fortune n'était pas lasse da tourmenter les Stuarts : éloignée d'abord de sa ra route par les vents contraires, la flotte expéditionnaire ne tarda pas d'essuyer une tempête qui la dispersa. Deux frégates seulement purent ab^der à Kin- <al, en Ecosse , où elles débarquèrent environ trois cents Espagnols, quelques seigneurs irlandais et des armes pour sept à huit mille liommes... Mais l'àmc de l'expédition, Jacques , n'avait pu prendre (erre, et, jouet des tempêtes, il voguait loin de la côte écossaise. Cependant le petit nombre d'aventuriers débarqués à Kintal forma ^ noyau d'un corps de sept à huit mille mécontents , qui s'emparè- V. Il
l%7 CHRONIQUES DE L*Œ1L-DE-BŒUF.
rent de quelques postes. Mais uu corps de troupes orj^auisées ayant marche contre eux , ils furent bientôt réduits à chercher un refuge sur les frégates. Elles n'avaient apporté en Ecosse que trois ou quatre cents combattants, elles remportèrent trois ou quatre mille fugitifs. Le Tellier , ce jésuite farouche^ dont la vie ressembla à un long accès de fureur , mourut , cette année , à la Flèche. Il était parvenu à sa soixante-seizième année... L'enfer fut lent à s'emparer de sa proie.