‹ Chroniques de la mer (volume 2)Chapitre 10 sur 45 · L*AUBERGE · texte numérisé non relu

L*AUBERGE

De quelle mort le taeraHc lago? — Oh! je voudrais le posséder neuf ans entiers, mourant sousdua main!

Shakspeare.

11 était six heures du soir: le temps était gris, Tair pesant et le yent chaud. Une petite fille, d'environ huit ans, se tenait debout à la porte d'une auberge, placée à quelques portées de fusil en avant du bourg de Plondalmezeau. Elle tenait à la main une houlette, comme en font les enfants du pays : c'était une longue branche d'ajonc dépouillée de ses épines, mais à Textrémité de laquelle on avait conservé un bouquet de fleurs jaunes entremêlées de marguerites, fixées à chacun^ des dards de la plante. L'enfant s'amusait à balancer cette baguette en murmurant un chant monotone, et ses yeux se tour-

LA 9AMME DO FEUPLS. 59

liaient alternativement vers la route de Samt^Renan^ et le bourg de Ploudalmeteau^ qui apparaissait au loin, couronné par son élégant clocher de granit.

Cette attention soutenue à regarder le chemin indiquait suffisamment qu'elle attendait quelqu'un. En effet, elle jeta tout à coup un cri de joie en apercevant de loin un cheval chargé de mannequins, sur lesquels une femme était assise.

— Bonjour, ma mère, cria la petite fille en courant de toutes ses forces au-devant de la cavalière, qui dut arrêter brusquement son cheval, pour ne pas Técraser.

— Prends donc garde, maudite enfant, tu vas te faire blesser i

En parlant ainsi, d'un air qui indiquait plus de joie de Tempressement de la petite que de colère de son imprudence, Marguerite Gosquer sauta à terre, prit Marie dans ses bras, et, après Tavolr embrassée, la posa à sa place entre les deux mannequins.

Le cheval, averti par un coup de houlette de Tenfant, reprit alors sa route à petits pas vers Tauberge.

— Qu'as-tu eu de nouveau, Marie, pendant mon absence ? demanda la mère; est-il venu du monde ?

— Oh, oui ! beaucoup de monde. Ils étaient trois marins ; tu sais bien, ceux du sloop qui est à Porsalet.... Et il y avait avec eux une femme.

— Tu leur as donné à boire 1

— Oui; mais ils avaient déjà bu ailleurs, car ils étaient bien rouges et ne pouvaient presque pas marcher.

— Ils t'ont payée î

—Certainement. Fuis la femme m'a demandé mon nom; mais, quand je lui ai dit que je m'appelais Marie Gosquer, je ne sais pas ce qu'elle a eu : elle est devenue toute pâle, puis elle s'est mise à pleurer.

60 l'échelle de femmes.

— Que diflktu là T

— Et après avoir pleuré bien fort, elle m'a prise daas ses bras, elle m'a embrassée, et elle m'a demandé si tu te portais bien, si nous n'étions pas pauvres...

-. Et t'a-t-elle dit qui elle était ?

— Oh, non 1 Elle voulait me parler encore ; mais les autres sont venus qui se sont moqués d'elle, parce qu'elle pleurait. Alors elle s'est mise à rire et à chanter. Elle a btt beaucoup d'eau-de-vie, et ils sont partis ensemble. Seulement, elle a dit qu'elle reviendrait ce soir pour te voir.

Marguerite devint pensive, et cessa d'interroger sa fille* Aux détails que celle-ci venait de lui donner^ il lui avait été facile de reconnaître Catherine. Cette pensée la ramena à de thstes souvenirs, et elle soupira amèrement.

Marie avait embrassé sa mère et venait de se coucher ; Maiguerite, assise seule devant un feu de genèt^ écoutait mélancoliquement le vent mugir dans la large cheminée de rattberge> lorsque des pas se firent entendre à la porte. La fenm^e de Cosquer détourna la tête, et vit xm paysan qui s'avax^t avec précaution, eu regardant autour de Ii.i.

Dès qu'il aperçut la maîtresse de la maison, il la salua i la manière et en langue bretonne.

— Bonne santé à vous ! Y a-t-U du feu pour allumer a pipe?

— Le foyer est allumé, répondit Marguerite avec le laecœisme d'usage.

Le nouveau venu s'avança vers l'âtre, tira lentement une pipe de la poche de son gilet, promena les yeux dans tous leî< coins de la maison, et, sûr enfin que l'aubergiste

était seule^ il ôta le vaste chapeau qui lui couvrait presque tout le visage.

— Marguerite Cosquer ne me reconnaît pas? dit-il. La femme jeta un cri.

— Vous, Barazer !

— Silence! Ne dites pas ce nom-là. Êtes-vous seule dans la maison ?

— Toute seule. Mais pourquoi ?...

Sans lui répondre, Barazer fit entendre un coup de sifflet.

A rinstant, un pas lourd retentit, et un second paysan entra.

— n n'y a personne que Marguerite, lui dit Barazer. Il découvrit aussitôt son visage. C'était Cosquer. B^trazer arrêta un nouveau cri qui allait échapper à la

femme du maçon.

— Jésus, est-ce bien vous ? dit la malheureuse toute tremblante.

— Nous-mêmes, Marguerite. Fermez cette porte, el maintenant, à boire et à mangei^; car nous sommes à jeun depuis douze heures.

Mais la femme ne bougeait pas : Ses yeux atones ne pouvaient se détacher de ces deux figures endurcies et pâles qui se relieffaient dans la demi-lumière de Tauberge, comme deux visions menaçantes.

— Eh bien! femme, entends-tu? reprit Cosquer en la poussant doucement.

Le son de cette voix, dont la rudesse métallique lui était si connue, fit tressaillir Marguerite comme si on eût touché une blessure demi-fermée. Elle s'approcha machinalement, et avec une sorte d'efiroi, d'une armoire grillée, dont elle sortit des plats et des bouteilles, qu'elle posa sur la table.

6S L^ÉGHBLLS BE FEMMES.

Pendant quelques minutes personne ne parla; les deux, hommes mangeaient avec avidité. Marguerite s'était replacée dans Tombre^ près de Tfttre^ et les regardait.

Cependant, au bout de quelque temps, Gosquer se tourna vers elle.

— Ta réception est bien froide, dit-il avec une voix assez calme; il y a pourtant longtemps que nous ne nous sommes vus.

— Ce n'est pas d'aujourd'hui, Gosquer, que le froid est tombé entre nos cœurs, répondit la femme avec tristesse.

— Je le sais, femme. Peut-être eût-il mieux valu que ce fût autrement ; mais ce qui est fait n'est plus au pouvoir de personne. Où sont les enfants, Marguerite?

Cette question avait été adressée avec une douceur peu habituelle à Cosquer ; sa femme en fut touchée.

Elle se leva, prit la chandelle de résine suspendue au foyer, et entr'ouvrant le lit clos, fit voir au maçon le petite Marie qui dormait, couchée sur une de ses mains en tétant son pouce, par un reste d'habitude enfantine.

Le forçat contempla un instant cette charmante figure d'ange et déposa un baiser sur la chevelure blonde de la petite fille.

Marguerite referma le lit.

— Et Catherine Memanda-t-il.

— Partie l dit Marguerite.

— C'est donc vrai , reprit l'ancien maçon, la malheureuse t'a quittée?...

— Il le fallait, murmura Marguerite.

— Oui, je sais... et quel est le gueux qui l'a perdue?... — Hélas I reprit la mère, nous ne le connaissons que trop.

— Comment... ce serait?...

— M. Bordensou.

LA FSMMB BU PBtJPLB. 63

Ce nom était à peine prononcé^ que le maçon se dressa debout, les poings fermés et Fœil en feu.

— Toujours cet homme ! cria-t-il , toujours cet homme sur mon chemin! Et je ne pourrai pas lui. broyer la tête entre mes deux mains !

Il se rassit. Son corps tremblait de colère. Il y eut encore un silence, un long silence.

Pendant toute la conversation que le maçon venait d'avoir avec sa femme, Barazer n'avait rien dit. Il y avait chez cet homme un tact naturel qui le rendait également habile à se taire et à parler. Il attendit encore quelque temps, sans témoigner ni impatience ni inquiétude; enfin, ^quand il jugea que son compagnon pouvait l'entendre, il lui rappela les dangers qu'ils couraient, et combien les instants leur étaient précieux.

Tous deux faisaient partie de la société Coulonge, cette vaste association en faveur du vol, fondée depuis plus de trente ans, et qui s'est maintenue seule parmi les institutions successives et croulantes, comme pour témoigner l'inamovibilité des vices au milieu de nos misérables progrès sociaux. Avant de tenter leur évasion du bagne de Brest, les deux forçats avaient longuement combiné leur plan de fuite, et en avaient préparé les voies par l'entremise des nombreux affiliés de la société. En se jetant dans une route comme celle de Ploudalmezeau, ils n'avaient pas eu seulement pour but d'échapper aux perquisitions, toujours moins activement poussées sur ces chemins de traverse, ils voulaient surtout atteindre ce bourg, parce qa'ils devaient y trouver un des associés les plus sûrs et les plus adroite de la bande , et qu'ils comptaient sur ses secours pour déjouer les recherches de la police.

Après s'être entretenus quelque temps à voix basse et en langue d'argot, Barazer se détourna vers Marguerite.

64 l'échelle de FJg^MMES.

— Coanaissez-Yous Kerkof, de Ploudalmezeâu ? demanda-t-il.

— Un marchand de vin?

— Oui.

— Je le connais.

— 11 faudrait que nous pussions arriver chez lui.

— Si vous y allez, vous serez pris, les gendarmes mangent là.

— Gomment faire alors? dit Cosquer.

— Il faudrait l'avertir qu'on veut lui parler et l'amener ici, s'il est possible.

, — N'iras-tu pas bien jusqu'au bourg, Marguerite ? demanda l'ouvrier.

— S'il le faut pour vous sauver, j'irai.

— Va donc, et dis à Kerkof que ce sont des amis de CotUonge qui ont à lui parler.

— Et s'il refuse de venir?

— Il ne refusera pas, nous sommes sûrs de lui; mais, au nom de Dieu I dépêche-toi.

Marguerite alluma une lanterne et sortit. Barazer alla fermer la porte après elle, puis revint s'asseoir contre la table, auprès ^ son compagnon.

— Pourvu, dit Cosquer, que ce Kerkof veuille abouler *.

— 11 nous trouvera peut-être à goupiner ^, observa Barazer; il doit y avoir ici des messières à grincher % il y a dessime qui ontles vdlades garnies de carie'* y et, à la campagne, on a plus de fiat^ qu'à la vergue^.

Nous ferons ce que nous pourrons, mais pour le pre', je n'en veux plus : j'aimerais mieux qu'ils me butent sur la

* Donner de l'argent. — * Travailler, voler. — ' Des hommes à voler. — ^Des bourgeois qui ont les poches garnies d'argent. — '^Confiance. — «Ville. —'Bagne.

lÀ FKMMS DU PETTPtE. 65

placarde^. Le premier qui veut m' en flanquer *,îelm ou\re le beauge * avec ceci.

Et le maçon tira de sa large poche de paysan un fer tranchant et pointu qui avait été évidemment détourné de son usage primitif pour être transformé eu une de ces armes redoutables^ aiguisées en secret par la patience tenace des

forçats.

— Fais en sorte du moins de ne pas perdre ton coup, reprit Barazer avec négligence, et tâche qu'il sorte du beauge du messière que tu escarperas *, une bonne pluie de tunei de cinq balles *.

Cosquer ne répondit rien ; mais sa main se contracta sur l'instrument de mort qu'il avait posé devant lui, et ses yeux farouches lancèrent des éclairs. On eût dit qu'il répondait à la sanglante plaisanterie de son compagnon.

— Il faut que nous ayons des rondins •, d'une manière ou d'une autre, c'est clair, dit Barazer ; car sdJis Jacques ' nous serions bloquis ^ avant huit jours, et il nous faudrait gambiller • sous le bâton des argousins.

— Je te dis que je ne veux pas retourner au pré, Barazer. J'ai trop souffert là! je ne veux pliis qu'on me tienne ainsi, avec une chaîne partie pied, pour me faire voir en curiosité, comme un ours blanc. Je n'irai pas porter ma chair à meurtrir à leurs bâtons ! L'air de là-bas pue ; je veux respirer un peu à mon aise. Quant à vivre, on vit toujours quand on le veut.

Barazer approuva par un mouvement de tète, et les deux forçats allumèrent leurs pipes.

ILy avait déjà quelque temps qu'ils étaient plongés dans

* Guillotinent sur la place. — * Me saisir. — ' Ventre» — ♦ Tueras. — * De pièces de cinq francs. — ® De l'argent. — "^ Des sous — • Vendus. — • Danser.

66 l'échelle de femmes.

Id calme ûleneieux ordinaire aux fumeurs j lorsque les pas d'un cheval se firent entendre au dehors. Les deux hommes dressèrent la tète et prâtèrent l'oreille.

— Qui peut venir làt demanda Cosquer à voix basse.

— Nous pouvons le rermucher S répondit Barazer^ sur le même ton.

Il s'approcha , avec précaution, d'une étroite lucame qui était entr'ouverte , et permettait de voir devant la porte. — • C'est un 8Îme à cheval.

— Que fait-il là ?

— ïl détache un porte-manteau.

Gomme il achevait ces mots, le porte^manteau échappa «nx malus maladroites du voyageur, et tomba à terre avec un bruit clair d'argent.

Les deux voleurs se jetèrent un regard d'inteDigenee.

Cependant, après avoir ramassé sa valise à tâtons ei en jurant, le cavalier heurta à la porte de l'auberge.

-*<• £h bien, Marguente , cria-t-il à haute voix, dormesvous déjà ? Ouvrez donc, mordieu 1

-^ Sur mon àme, j'ai déjà entendu eetia voix ; Baraier^ vois doue si tu ne le ree(»mais pas.

• ^ La wrgme^ est tr(^ noire, et k mmteharde^ n^atlume ^ fàB ; mais, en touleas, ncrns ûe riâ^pions nen, il «tst seul , aous pouvons lui ouvrir.

— Et s'il nous connaît, il aou^ dénûiifieraL

— On peut toujours Tempêcher d^ parter, Eépoodii k forçât avec uae douceur souriante è £aij» bémïr.

^ Marguerite , satanée &itund, lu'ouvrni^&'V^His ?

~ Qui e&i là, demanda Bama«r, en fion^rofai^r^t ^^t yqvç, ?

— Kt parbleu, c'est moi ; eî>t-ce que vous ne me recon- Uiaissez pas ? Bordenson !

t Voir. — « Nuit. — » La luue. — * Éclaire.

LA TBMME DtT PEtJPLE. 67

— Bordenson ! cria le maçon en étendant la main vers la table y et en cherchant son arme ; laisse entrer ^ laisse entrer !..•

La porte s'ouvrit , et Tentrepreneur entra.

— Au diable!... je croyais que vous m'auriez laissé passer la nuit dehors. [I fait une brume qui pénètre jusqu'aux os. Eh bien! où est donc Marguerite?

Le gros homme était arrivé près du foyer. Il cherchait l'hôtesse dans la maison ; en levant la tête, il rencontra la figure farouche de Cosquer, qui se tenait devant lui droite et menaçante.

Il poussa un cri de surprise, et , par un mouvement naturel d'effroi , fit un pas vers la porte.

Barazer s'y tenait debout, les bras croisés sur sa poitrine.

La frayeur se peignit sur tous les traits de Bordenson.

Cependant il essaya de donner à sa figure son expression accoutumée de jovialité.

— Diable, mes enfants! je ne m'attendais pas à vous trouver ici, dit-il.

— Pas plus que nous à vous y voir. Monsieur, répondit Barazer, qui tira son chapeau avec une politesse ironique. Enchanté de vous trouver en bonne santé, et avec une valise si bien garnie.

Bordenson jeta un regard épouvanté sur sa valise, qu'il portait encore à la main.

-r- Cela, mon cher ami ? dit-il, ce n'est rien : quelques chemises pour la route seulement. Mais où donc est Marguerite ?

1— Elle est sortie, Bordenson, et tu es seul avec nous.

Ces mots de Cosquer avaient été prononcés d'un accent si guttural et 6i profond que l'entrepreneur en tressaillit.

68 l'échelle de FXkMES.

— Alors, dit-il en balbutiant et en s'avancant vers la porte , je vais continuer jusqu'à Ploudalmezeau ; bonjour, Messieurs...

— Pourquoi vous en aller? dit Barazer, vous coucherez fort bien ici ; nous faisons les hoaneurs en Fabsenee de Marguerite, et vous ne manquerez tle rien. Mais donnez-moi donc cette valise qui vous gène, je m'en cha^ gérai.

— Du tout, du tout ; je ne veux la donner à personne. — - Bah ! quelques chemises pour le voyage, dit Barazer,

en arrachant la valise des mains de Bordenson, et en faisant sonner l'argent qu'elle contenait ; voilà seulement du linge qui a un singulier cliquetis. Allons, bourgeois, approchez-vous du feu, et soyez calme.

Le malheureux entrepreneur sentit le cœur lui faillir. Ses yeux se promenaient de Barazer au maçon, et ne rencontraient sur les deux figures que des sujets de crainte ; celle du dernier, surtout, était étincelante de haine, Bordenson se rapprocha du mur avec une profonde terreur.

— Au nom du ciel. Messieurs î laissez-moi m'en aller, dit-il.

— Nous ne sommes pas des messieurs, interrompit durement Cosquer, nous sommes des forçats, grâce à toi, qui nous a enfoncé le bonnet rouge sur la tête.

— Mes amis... ce n'est pas moi qui suis cause... Soyez bien sûrs... mes bons amis... Laissez-moi sortir, et je vous jure, par tout ce qu'il y a de plus sacré, que je ne dirai à personne que je vous ai vus.

— - Nous ne le craignons pas , car tu ne sortiras pas

— Que dites-vous, mes enfants? balbutia l'entrepreneur éperdu ; Cosquer, mon ami !

— Moi^ ton ami^ scélérat! moi^ ton amil à toi... qui m'as perdu !... à toi... que j'aurais voulu éventrer avec mes ongles !... moi^ ton ami !...

Kt le maçon ^'avançait vers Bordenson^ les bras en avant^ les mains crispées, Toeil furieux.

Le malheureux se mit à trembler de tous ses membres y -et il perdit Tesprit.

— Où suls-je? dit-il, mon Dieu! Mais c'est donc un coupe-gorge, ici?

— Pour toi , du moins , Bordenson , dit Cosquer.

Et d'un bras vigoureux il saisit l'entrepreneur, qui tré- .bueha sur la pierre de l'àfre et tomba à genoux.

Sa figure était hideuse à voir dkns ce moment : il promenait sur les deux forçats des yeux égarés ; ses mains étaient jointes, son corps courbé dans l'attitude d'une bumble prière; il y avait enfin dans toute l'expression de son être ce que la bassesse a de plus vil et la peur de plus lâche.

Il voulut parler, mais ses dents claquaient l'une contre l'autre, et il pouvait à peine se faire entendre.

— Au nom de Dieu ! laissez-moi , Cosquer... balbutiat-il ; j'ai toujours fait du bien à votre famille... c'est moi qui ai mis votre femme ici... N'abusez pas de votre position, laissez-moi m'en aller...

— Ah, tu as fait dû bien à ma famille ! cria le maçon^ les dents serrées de rage. Dis, est-ce en diminuant le prix de mes journées , pour me mettre dans la misère ? Est-ce en me renvoyant de ton chantier, pour me forcer à devenir un voleur? Est-ce en me faisant condamner aux galères? Est-ce en perdant Catherine, dont tu as fait une fille publique ?... Oh 1 tu as fait du bien à ma famille, Bordenson ! Eh bien, moi, je veux te rendre tout le bien que tu lui as fait ; je ne serai pas ingrat, bienfait pour bien-

70 l'éghsile ob PEirirES*

fait : tiens ^ Bordenson, voilà pour la dimiuutioo de mes journées !

Et son pied ferré frappa la tête de Pentrepreueur, qui alla résonner contre le mur du foyer.

— Voilà pour mon renvoi de ton chantier. Voilà pour ma condamnation. Voilà pour ma fille Catherine^ pour ma fille , Bordenson ! . . .

Et à chaque mot le pied terrible de Cosquer s^abaissait sur la tête sanglante du malheureux, et sa tête roulait sur l'âtre, bondissante et meurtrie.

Bordenson jetait des cris sourds de dbuleur. Il parvint cependant à se dresser à demi, tout inondé de sang.

-— Grâce, Cosquer !' grâce ! Pardonnez-moi, ô mon Dieu ! Ne me tuez pas , Cosquer ! Pitié, ne me tuez pas !

Il rampait ventre à terre devant le forçat ; il embrassait ses pieds , et les larmes et le sang coulaient en même temps le long de son visage.

Mais Cosquer était dans le délire.

— Tu n'as pas eu pitié de moi, hurla-t-il, je veux ta vie , Bordenson I

Il tenait (f une main le bourgeois, cramponné à ses genoux, et cherchait à s'approcher de la table pour saisir Parme qu'il y avait laissée. Sa main étendue la trouva enfin.

Mais à peine Bordenson eut-il vu briller le fer dirigé vers lui, qu'il se dégagea par un bond convulsif ; et re^ poussant le maçon avec la force du désespoir, il se réfugia au coin le plus obscur de l'appartement, en poussant dâs crix affreux.

— Escarpe, escarpe le sime ' , cria Barazer, ou nous sommes bloqtds ^.

* Tue le bourgeois. — * Pris.

tk FEMME BU PEUPLE. 71

Cosquer s'était déjà élancé ; il avait saisi par les cheveux Tentrepreneur pantelant, l'avait fait tomber à genoux^ la tête rejetée en arrière, et Tinstrument de mort qu'il tenait à la main, s'enfonçant de toute sa longueur dans Toeil de Bordenson, alla ressortir de l'autre côté, en perçant le crâne.

La victime tomba sans pousser un soupir.

Cosquer lui mit le pied sur le front , et retira avec les deux mains le fer engagé dans les chairs et les os.

Barazer s'était rapproché. Il regarda le cadavre avec une parfaite indifférence, et repoussa la tête du bout du pied, comme pour interroger la vie qui pourrait encore y rester.

La tète demeura immobile*

— Ilest bien.^ervi, dit-il; celui-là ne mangera pas le morceauK

— De Teau, dit le maçon, dont les mains dégouttaient de sang.

-^ — En voilà; mais où allons-nous, maintenant, planqver^ ce baluchon^?

— Tu vas me suivre, et tu verras.

Dans ce moment, ils entendirent le bruit d'une clef dans la serrura de la porte d'entrée ; elle s'ouvrit doucement , et Marguerite parut sur le seuil, sa lanterne à la main*

* N© dénoncera pas* — • Placer. — • Paquet.

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