‹ Chroniques de la mer (volume 2)Chapitre 11 sur 45 · CATHERINE · texte numérisé non relu

CATHERINE

Fatam!!!

La veille de la nuit fatale dont nous venons de rappoiv ter les événements, on se rappelle que Catherine avait passé à l'auberge isolée, dans la compagnie de plusieurs matelots, et qu'elle avait promis de revenir vers le soir.

Séparée de sa mère depuis deux ans, elle avait appris son départ de Brest, mais sans connaître au juste le lieu qu'elle allait habiter. Le hasard seul venait de le lui faire découvrir. Quoique tombée au dernier degré du vice, cette jeune fille n'avait pas perdu toute vertu. Elle avait conservé, au milieu de sa dégradation, un souvenir reconnaissant des soins donnés à son enfance, et, dans cette

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âme gangrenée de sales passions^ on voyait eu«ore sur* nager quelques sentiments d'amour, de piété et de dévouement, semblables à ces fleurs pures qui s'épanouissent parfois à la surface d'an marais infect et croupissant. Elle résolut fermement de revenir le soir même voir sa mèr^, obtenir son pardon et Tembrasser.

Malheureusement, les matelots qui raccompagnaient la retinrent fort tard à Ploudalmezeau, et quand elle quitta ce bourg, son état d'ivresse était tel qu'elle éprouva la plus grande difficulté à reconnaître et à suivre le chemin qui devait la conduire chez Mai^erite. Elle essaya pourtant de se diriger de ce côté; mais bientôt elle se sentit tellement étourdie, qu'elle entra dans un champ de genêts pour se reposer.

A peine assise, le sommeil l'emporta, et elle s'endormit.

Plusieurs heures s'étaient sans doute écoulées quand elle se réveilla. Les ténèbres étaient profondes, et le vent froid de la nuit sifiDiait tristement dans les genêts.

Catherine passa la main sur ses yeux, dégourdit ses membres endoloris, et commença à regarder autour d'elle.

Elle se trouvait sur la lisière d'une garenne qui bordait la grande route, dont la trace blanchâtre se dessinait au loin dans l'obscurité. La lune était voilée et ne répandait aucune clarté. Catherine se leva avec quelque peine, et elle allait s'avancer vers le fossé pour sortir du champ, lorsqu'elle crut entendre, à peu de distance, un bruissement confus de voix basses. Puis elle aperçut comme des ombres qui s'avançaient.

Elle resta immobile et attentive.

Bientôt elle put' voir distinctement deux hommes qui côtoyaient la garenne, portant un fardeau qui semblait

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fort pesant. Ils s'arrêtèrent à quelques pas de la jeuBA fille^ et laissèrent tomber lourdement à terr^ leur ballot^ qui rendit un son flasque et mat

^ Id h placarde est bonne, dit ]e plus petit des deui paysans (car ils portaient le costume de la campagne) ; en Penterrant dans les genètSj^ si on vient à VaihÊmér^, &a oroira que c'est quelque chariot qui aura fait $ueT hehène^.

Catherine, qui avait prêté Toreille, frémit à ces naots. Dans les lieux infâmes qu-elle avait fréquentés depuis deux ans, elle avait pu s'accoutumer à ce langage mysté; l'ieux des scélérats, et les gardes-cbiourmes, les fnrçaU libérés ou les receleurs de la rue des Petits-Moulins ravaient depuis longtemps initiée mja$pinagç «n bigortM^.

Elle comprit donc ce qui venait d'être dit, ainsi que là reste de la conversation.

— Avec ça, dit l'autre, que personne ne vient par icij ce genêt-là n^a pas plus de deux longet ^ et on ne le raccourcira^ point encore.

— As-tu la pioche ?

— Oui, voici, et la pelle. PlanquMoi un peu plus avant dans le fourré.

Les deux hommes entrèrent de quelques pas dans le champ, et Catherine entendit bientôt le bruit sourd de la pioche creusant la terre.

Cependant ses yeux se portèrent sur le fardeau, qui avait été déposé à quelques pas d'elle. C'était un long sae de toile, et, autant qu'elle en put juger à la faible lueur de deux ou trois étoiles qui brillaient seules au ciel, il lui sembla remarquer de longues traînées humides et noirâtres qui suintaient à travers. Mais quelle était la victime?

* Le voir. — * Assassin qui aura tué sur la grande route. — * Laogii« d'argoU — ♦ Ans. — ^ Coupera.

OÙ avait-elle été frappée? Elle résolut de tout faire pour le découvrif.

Son cœur n'était point faeile à la crainte , et d'ailleurs un rest« d'iyressa donnait à toutes ses ftEicultés cette surexcitation qui y même au plus lâche ^ tient lieu de courage. Elle se décida donc à ne feire aucune tentative de fuite y et^ s'aceroupi^sant derpière une touffe de genêts ^ continua à tout observer.

Les deux paysans eurent bientôt achevé la fosse quMIs creusaient. Us revinrent prendre le sac^ chacun par un bo^t^ pour Fy transporter.

-^ fiP épargne le pottou^, dit le plus grand, et prends garde qu'il ne reste du maquis ' à tes habits.

— (?est difficile; la bousaoU^ est de mon côté, et ça eoule comme 4u pivots ^ d'un robinet.

Ils arrivèrent près du trou, et y jetèrent leur fardeau. II fut biei^tôt recouvert , et Catherine les entendit danser sur la fosse pour afikisser la terre. Le gazon fut ensuite replacé pari dessus avec soin, et les plants de genêts repiqués à leur ancienne place.

— Tout est fini maintenant, dit un des deux hommes; on voilà un qui n'aura plus de mal aux dominos \

— Odi, fini, reprit l'autre d'une voix grave et sombre. Et, se découvrant la tète :

— Maintenant, nous sommes quittes : A revoir, Bordenson I...

Un faible murmure, semblable à un cri étouffé, suivit ce nom.

— Prête loche^, Ivon. As-tu entendu?

— Quoi ?

* Prends de» précautions. — * Du rouge. -^ * La tète. — * Vin. — s Dents. — ® L'oreille.

76 l'échelle de femmes.

— C'est comme quelqu'un qui a criblé^ ?

— Bah! le vent dans les genêts. Tu es un taffeur *• Tous deux s'approchèrent de Catherine.

— Pour cette fois, c'est pas le ia/f' , j'entends des chevaux... Reluque^ sur Y estrade*.

Ils s'arrêtèrent, et regardèrent vers le grand chemin.

— C'est des cognes •; gare à être marrons paumés ''. Tous deux s'accroupirent aussitôt ; leurs coudes touchaient Catherine. Elle n'osait respirer:

Les gendarmes passèrent.

— Et vivement, Ivon, donrums-la-nous •. M'ont-ils eoqui la ^a^e* quand ils ont passé; le trèfle me faisait trenteet un *^

Us se levèrent et gagnèrent rapidement la barrière du champ par laquelle ils étaient entrés. Le ^ruit de leurs pas se perdit bientôt dans la nuit.

Catherine se souleva avec précaution, rampa plutôt qu'elle ne marcha jusqu'au fossé, et avança la tête.

Elle crut apercevoir sur la route deux hommes qui s'éloignaient, tournant le dosa Ploudalmezeau. Elle ne douta pas que ce ne fussent ceux qu'elle venait d'entendre.

Elle descendit alors le talus qui servait de clôture à la garenne, et se dirigea vers le bourg.

Il y avait environ une demi-heure que Catherine était chez le juge de paix; elle lui avait raconté dans le plus grand détail son aventure de la nuit, et le magistrat était occupé à transcrire sa déposition, lorsque l'on entendit dans la cour un bruit de chevaux, et le brigadier de Plou-

* Crié. — "* Peureux. — * La peur. — ♦ Regarde. — • Chemin. — * Gendarmes. — ' Pris en flagrant délit. — ^ Sauvons-nous. — • Fait pedr, — *^ Le cœur me battait.

LA FEMME DU PEUPLE. là

daimezeau parut à la porte du bureau^ tenant par la main une femme qui se cachait le visage avec son tablier, et paraissait en proie à la plus vive douleur.

— Qu'est-ce, Lomic? demanda le juge de paix.

— Pardon, excuse, mon juge, si je vous dérange, répondit le gendarme en portant militairement la main à son chapeau ; je n'aurais pas forcé le foyer conjugal à cette heure si je n'avais aperçu votre porte comme qui dirait ouverte et de la lumière dans votre bureau. Voici Taffaire : Cette nuit, KerkofF (qui est un couteau à deux lames, comme vous savez) est venu me dire à l'oreille qu'il y avait (ieux forçats évadés à l'auberge isolée. Bon, dis-je; et, sur le quart d'heure, je fais monter leurs bètes à mes hommes , et nous faisons un temps de galop jusqu'à l'endroit qu'on nous avait indiqué. En arrivant, nous avons vu de la chandelle dans le taudis; nous avons poussé la porte, qui s'est ouverte, et qu'avons-nous trouvé, îûon juge? La femme que voilà, occupée à laver du sang, dont les murailles et le plancher étaient rouges... Aussitôt qu'elle nous a aperçus, elle est presque tombée en faiblesse, et s'est mise à crier : « Je suis perdue! » Alors je l'ai doucement appréhendée , avec les égards dus à son sexe; j'ai laissé trois de mes enfants de chœur à l'auberge, fit je suis revenu vous conduire la particulière- Catherine avait écouté le rapport du brigadier avec une

attention et une anxiété singulières; un vague pressentin^ent l'effrayait. Elle se pencha pour découvrir les traits de la femme que le gendarme venait d'amener; mais elle continuait à se couvrir le visage, en sanglotant.

Le juge de paix se leva.

-: Ceci est fort important, dit-il; au moment où vous ytes entré , brigadier, j'écoutais la déclaration de cette jeune fille, qui vient précisément de voir, il y a environ

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une heure^ deux assassins emporter et enterrer un cadavre.

A peine ces mots ayaient*ils été prononcés que la femme laissa tomber le tablier qui cachait son visage, et chercha des yeux la jeune fille dont le juge de paix Tenait de parler»

Un grand cri partit au même instant^ et Catherine s'élança vers elle.

La femme de Tanberge isolée était Marguerite Cosquer.

Quelques jours après, Cosqùef et Barazer, qui avaient échappé aux recherches des geiidarmes de Ploudaltnezeau^ furent rencontrés par des gârdés-chiourmes envoyés à leurj;)oursuite. Cosquer, quoique surpris, essaya de résistet, et frappa mortellement un des soldats du bagne; hiais atteint lui-même d'une balle dans la poitrine, il tomba, privé de sentiment, et fut transporté à Thèpital de Brest, où il mourut peu de jours après.

Quant à Barazer et à Marguerite, tous- deux furent emprisonnés sous la prévention commune d* avoir assassiné Hyacinthe-Marie Bordenson, entrepreneur.

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