‹ Chroniques de la mer (volume 2)Chapitre 12 sur 45 · UNE EXÉCUTION · texte numérisé non relu

UNE EXÉCUTION

Rien, parai les temmes, ne doit être réglé 4sê sauf erreur : aassi ne troavè-je aucanement à tedire contre la prison, les amendes; car du moins peut-on rendre l'argent et la liberté: mais rend-on la \ie, redd-on une tète coupée?... 0 juges! conper une tête sauf erreur I...

Bernard (de Rennes).

Une exécution se préparait à Brest. Elle avait été annoncée depuis plusieurs jours comme une solennité populaire et instructive, et il n'était bruit dans les rues des Sept-^aints f des Petits-Mouiins, du Bras-d'Or et des Remparts que du spectacle qui se préparait sur la place Smnt'Louis. Le peuple accourait déjà, ie peuple si avide de toutes les émotions qiii le tirent pour quelques moments de son existence brute et ternie !.... Il venait là.

80 L'iCHBLLE DE FEMMES.

«omme au cabaret, chercher an étourdissement de quelques heures; il venait là, comme une foule plus heureuse, et plus facile aux impressions, avait couru la veille à un drame joué au théâtre. Le peuple ! il avait perdu successivement toutes ses cérémonies d'autrefois, toutes ses pompes pid[>liques: les belles processions, brodées d'azur et d'or, avec leurs magies de chants et de parfums; les saturnales de la déesse Raison, avec les rondes sanculotiques autour de Parbre de la liberté; enfin les revues de Fempire, si résonnantes de cliquetis de fusils, de bruits de canons et de roulements de tambours !.. De tout cda, hélas ! il ne lui était hen resté, que les exercices à feu de la garde nationale, et, aux grands jours, la - • fête du roi ou une exécution !

Aussi, il fallait voir comme il accourait ! Deux tètes à couper dans Pintérèt de la morale ! Gela devait être saisissant et beau ! Déjà la multitude bouillonnait sur la* place d'exécution; déjà les groupes se formaient, les femmes du peuple accouraient avec leurs enfants, comaie des nichées de bètes fauves attirées par l'odeur du sang. Une petite fille pleurait^ et sa bonne lui criait, en la frappant : « Te tairas-tu, mauvaise ? Si tu es méchante , tu n'iras pas voir guillotiner le voleur avec moi. » Et la petite fille essuyait ses larmes et se taisait. On se pressait, on s'interrogeait. Chacun disait à son voisin ce qu'il savait sur la solennité qui se préparait. Un garde-magasin, assis sur le perron de la cathédrale, racontait comme quoi la marine avait prêté la guillotine pour l'exécution, et avait même poussé les procédés jusqu'à proposer son bourreau, la vertueuse administration ! Lui qui parlait , il était sûr de ce qu'il avançait, car le coupe-tête était danp ses magasins, c'était lui qui l'avait livré.

Et le brave homme, en disant cela, levait le front

LA FCMME DU PEUPLÏ. 81

plein d'un orgueil digne et pacifique, et ceux qui Tentou* raient le regardaient avec une admiration naïve.

Puis un autre spectateur racontait comment le bourreau de Quimper était arrivé la veille par la diligence; il Tavait vu : c'était un bel homme^ qui avait des breloques et des boucles d'oreilles.

Il y en avait aussi qui parlaient des cQudamnés^ qui les avaient connus^ et ceux-là on les entourait^ on les écoutait avec un curieux étonnement.

Au milieu de tout ce tumulte^ quelques bourgeois passaient rapidement en témoignant leur dégoût pour cet empressement du peuple à voir décoller un homme. Cependant ils étaient tous amis de la peine de mort ; tous parlaient de la nécessité de F exemple: seulement ils ne voulaient pas que le peuple vint s'instruire en le voyant. Puissants logiciens ! dont les noms figuraient aux listes des électeurs à titre de capacités légales.

Mais^ parmi eux^ il y en eut un surtout dont toute Tâme se bouleversa d'indignation et de pitié à la vue de la foule qui entourait l'échafaud. Il traversa la place presque en courant.

— Les monstres! murmura-t-il; peut-on voir couler le sang d'un homme !

Et il pleurait presque^ le bourgeois au cœur d'agneau.

Or celui-là était un des jurés qui avaient condamné au couteau ceux qui allaient mourir !

Pendant que ce drame se jouait en plein air, un autre s'achevait au fond de la noire prison ; c'était le dernier jour des condamnés.

Barazer avait éprouvé pendant la nuit qui venait de ^ s'écouler toute l'agonie de cette mort à heure fixe qui l'attendait. Son âme n'était pas assez fortement doublée de croyances pour soutenir un tel choc : il résolut de cher-

diéf les môyétis d'artitef* ft Foiibli àè sa (ietii^. (yéiâit on homme qui contialisâait ses itôiti^ et qui avait Tendu sa yie à bon escient. Il SetfidLtiâa an ge61ièr ce qu'il lui fallait pont d'étourdir dans Fivresse^ et celui-ci s'empressa de le satisfaire^ car il sa?ait que rien ne devait être refusé au condamné le jour de son exécutioii. La justice hth maiiu) Tarait oMdàné aiiisii afin saiis doute qu'en eùtourant le malheureux qui allait pént de toutes les aisances de la terre ^ il lui parût plus dur de quitter û^ joles^ et qu'il se reprit avec plus de désespoir à cet appât de la yie qu'on lui jetait au bord de la tombe.

Quant à Marguerite ^ quelques lambéaiix de foi chrétienne avalent surnagé dans son ftine ; elle' s'y rattacha avec ardeur^ et chercha de la force dans la confession et la prière* Le mnrmtire de ses litanies^ psalmodiées à haute voix> se mêla bientôt aux chants d'ivrogne de son com-* plice, et l'on put apprendre que tous deux cherchaient secours dans les deux l^eules consolations qui puissent rester au cœur du peuple au bout de l'existence : Dieu et Teau-de-vie I

Cependant l'heure était venue; la charrette^ chargée des deux victimes^ quitta la prisoii. Barazer^ i»^squé privé de sentiment par l'ivresse, y avait été couché dans toute sa longueur ; il parut s'assoupir au bBuit monotone de la foule qui l'environnait. Marguerite, le crucifix serré sur sa poitrine, priait dévotement, tandis qu'entre eux deux était assis le prêtre, tout pâle et comme chancelant sous le poids de son ministère.

Ils arrivèrent ainsi jusqu'à la rue Saint- Yves; mais làj des cris et des sanglots se firent entendre; la feule s'ouvrit, et une femme s'élança tenant un enfant suspendu à son cou.

— Ma mère I criaient deux voix déchirantes, ma mère !

LA «SttHE DU Pif f lÉ. M

Bitrgtielitè tendit les braâ : c'était Gadiériiie et sa |)é« tite Marie.

La charrette d'arrAtâ; la jedne filte passa FelifkBt à sa mère par-dessus les bords du tombereau.

Alor8> ce fut pitié de voir Celle-^i se erampoiiner au cou de la pautt^ pa^Salmei Elle Serrait dans ses petites mains toutes frémissantes la figure maigre et pâle de Marguerite ; elle enlaçait ses petits pieds au ianc de la condatU'' née ; elle collait son petit oorps à sa poitrine jusqu'à ne pouvoir tespirdti Et c'étaient des convulsions de donleur ! eft parmi les cris i lès baisers^ les motsu)^es> ellô tépé^ tait:

^ Mère^ Je ne v^ii pas «pie tu meurei; re6lè Avec moi^ mère; mère^ qm talS'-je devenir? Je ne veut pas que tu meures !

Puis elle priait les gendarmes^ elle priait le peuple^ elle priait le prètre> (^ tous baissaient la tête sans lui répondre ; queltpieA^uns seulement pleuf aient.

Marguerite cherchait en vain âsses dé forces Ipoint con-» solet le désespoir de Marie^ Son ccBUt se fondait sous les caresses de ses deux filles. •

Car Catherine était aussi montée près d'elle. La pautre mère les entoura de ses deua bras^ et laissa aller sa tète sur leurs tèt^ rapprochées.

La foule regardait et sanglotait.^

Mais k charrette avançait toujoUM.

Déjà die avait tourné la rue Saint^Yves et entrait dans celle de la Mairie. Catherine^ qui avait levé les yeux^ tressaillit et se Jeta sur le sein de sa mère.

Elle venait â'apel*cêvoir de loin la guillotine I

Marguerite se sentit conune relevée à cette vue. Elle regarda ses enfants et le crucifix qu'elle avait abandonné pour eux; puis^ prenant les deux mains de la petite Ma-

84 l'échelle de femmes.

rie^ elle les posa sur la croix avec im mouvement plein de ferveur.

— Dieu aura pitié de toi^ enfant^ dit-elle; Dieu est juste> il sait que je n'ai pas mérité de mourir.

— Je ne veux pas que tu meures ! répétait Tenfant égarée.

— Paix^ ma fiUe^ paix^ ma Marie ! nAirmura la condamnée en berçant la petite sur son cœur^ avec cette cajoleuse tendresse de mère ; ne pleure pas ainsi !

Alors le prêtre, qui jusqu'à ce moment avait gardé le silence, se mit à parler : il eshorta la femme qui allait mourir à mettre son cœur à nu, et à ne rien cacher à cette heure suprême.

Et, la main sur la tète de son enfant, la femme répéta qu'elle était innocente du sang qui avait été versé.

Le prêtre alors lui donna l'absolution de ses fautes, et ils prièrent tous dpux.

Enfin la charrette s'arrêta : ils étaient arrivés.

La place ondoyait de têtes aussi serrées que les épis d'un champ au moment de la moisson. La pluie qui commençait n'avait pu dissiper cette multitude; tous les yeux étaient tournés vers l'échsifaiid.

Barazer y fut porté encore ivre, et sa tête tomba.

— Maintenant, à l'autre! dit le bourreau.

Mais l'autre ne montait pas. Un mouvement s'était fait au pied de Téchafaud, et, de loin, on entendit des cris et des sanglots; on voyait des femmes se presser, entrelacer leurs bras, et, au milieu du trouble, une tête d'enfant qui apparaissait de temps en temps, blonde et éehevelée.

Tous les yeux étaient tournés de ce côté; chacun se haussait pour voir, chacun s'étonnait de ce long retard.

Déjà le bourreau avait crié :

— - Plus vite, donc! ne voyez-vous pas qu'il pleut?..

Une femme enfin parut sur la fatale échelle, soutenue

par un valet. Arrivée sur la plate-forme^ elle se mit i genoux^ le prêtre la bénit et lui donna à baiser le crucifix. Alors elle se leva.

Ses yeux semblèrent chercher quelque chose au pied de Péchafaud; ses bras s'étendirent^ puis, comme subitement privée de sentiment, elle se laissa tomber dans les bras de rhomme qui Favalt aidée à monter. Il y eut un instant de silence. On entendit un coup mat et sourd. Deux grands cry partirent en même temps.

La foule se retira lentement.

Environ une demi-heure après on vit passer dans la rue de la Mairie une troupe de filles de joie soutenant une de leurs compagnes éperdue. Derrière, venait ime d'entre elles portant dans ses bras une enfant dont les traits étaient gonflés et les joues humides de larmes.

Deux jeunes gens qui passaient s'arrêtèrent.

— Est-ce la petite de la femme que Ton vient de guillotiner? demanda Tun d'eux à la fille qui portait Marie.

— Oui, Monsieur.

•^ Pauvre enfant, que va-t^èlle devenir ? murmura le jeune homme en se tournant vers son compagnon.

— Heureusement qu'elle est jolie, répondit l'autre. Tous deux sourirent finement, firent décrire deux ou

trois circonférences aériennes à leurs cannes de fer creux. Et ils entrèrent au café!

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