‹ Chroniques de la mer (volume 2)Chapitre 13 sur 45 · UNE FENÊTRE DE MANSARDE · texte numérisé non relu

UNE FENÊTRE DE MANSARDE

Avec ces baliveraes eiie prendra des désirs de gnindenr et d'ambition qui la feront roogir de mon état. Elle oabiiera qne son père n'est qu'un

Sanvre musicien, et finira par refuser quelque onuète garçon qui m'eût succédé.

ScHiLLBR (l'Amour et rintrigue}.

L'horloge de Saint-Pierre de Rennes venait de sonner sept heures; Tair était encore brûlant^ seulement un vent parfumé s'élevait par rafales de dessus les tilleuls^ et faisait tourbillonner la poussière sur la place du Calvaire. Une foule d'élégants promeneurs se rendaient de toutes Sparts sur le Mail. Quelques vieilles femmes et deux ou trois paysans étaient agenouillés sur les marches de la belle croix de mission qui s'élève en face de la grille.

A cette époque y le canal ne passait pas encore devant

90 l'éghellï: de femmes.

cette promenade, et à sa place se trouvait une vieille rue^ composée de quelques maisons de peu d^apparence, qui conduisait au faubourg de Brest. Dans la plus petite de ces maisons , presque vis-à-vis TAvant-Mail, à la fenêtre d^une mansarde, une jeune fille était assise, penchée sur un ouvrage de couture qu'elle oubliait de temps en temps pour regarder par la fenêtre.

C'était une gracieuse enfant, d'environ dix-huit ans, belle de cette beauté allemande particulière aux Hennoises: blonde et blanche, avec des yeux bleus et une taille élancée.

Un coup rude frappé à sa porte la fit tressaillir ;*et, presqu'au même instant, un ouvrier en habit de travail entra dans la mansarde.

-s- Bonjour, ma petite Anna; comment ça va-t-il aujourd'hui?

La jeune couturière sourit, se leva à demi, et montra au nouveau venu une chaise placée près d'elle.

— Je suis bieû> Bastienj j'étais seulement inquiète de ce que vous deveniez. •

— ^ N'âilez-vous pas croire déjà que je vous avais abandonnée; ma princesse? N'ayez donc pas peur, allez; les maçons sont des amoureux solides, ça; y bâtissent leurs sentiments à chaux et à sable. Ah I ah ! ah !

Et l'ouvrier accdmpagtia cette lourde plaisanterie de ce Mté gtoMBt et sans intelligence si fréquent chez les homîû/èé du peuples

. •— Je pensais que vous aviess eii de l'ouvrage à la canipagûe?

-~ G'ést précisément eé qui m'est arrivé* J*fti eu uil^ mifitché peur des écuries à ëonstruite ; ça va être achevé la semaine prochaine.

^ Et«vez-vous fait tme bonne afi&ire> Baslienî

IiA «EtBlTTl* 91

— ^ Pas tropbète> mM oœur; j'«qiirêbi«i tlnr uM bonne somme du bourgeois; aussi ^ je renais m'informer quand il tous conviendra que nous en finissions pour notre mariage; oar« voyea-tous ^ je suis pressé, moi* Ah I ah! ah!...

--^ Vous savea Uen, Bastion, que je désire attendre que j'aie Tingt ans. Ma mare ne youlait pas que je me mariasse avant cet âgot

— Ah ben^ oui^ Mais la bonne femme est morte, ça ne la regarde plus.

— Les volontés de ma mère n'en sont pas moins sacrées pour moi ^ parce que j'ai eu le malheur de la perdre^ dit Anna^ dont les yeux étaient devenus humides et la voix tremblante*

— Je ne dis pas; mais c'est pas une raison. Via six mois d^à que j'attends , moi; Et si ça continue^ je vous avertis d'une chose, d'abord : c'est que je prendrai du cha** grin, et quand j'ai du éhagrin, je ne sors pas du cabaret.

— Pensez à l'avenir, Bastien ; dans deux ans vous pourrez avoir fait quelques économies, moi de même;, nous commencerons avec une petite aisance > nous l'accroltrons , nous donnerons de l'éducation à nos enCmts. Gela ne vaut-il pas mieux que de nous jeter imprudemment dans toutes les misères du ménage?

^^ Ah bah ! je comprends rien à tout ça^ L'ouvrier, il faut qu'il gagne le matin ce qu'il doit manger le soir. Voyez-vous, que nous ayons le pain quotidieti, ccHlimedit le catéchisme, et de temps en temps de quoi faire une goguette avec les amis, je ne demande pas autre chose. Puis « arrivent les enfants I N'y a jamais trop d'honnêtes gens.

— Et si l'ouvrage manque > si la maladie vieat, si les enfants ont faim ou froid ?

— Peuth! on a toujours le plaisir.de les faire. Et

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puis y comme dit Tautre : ma foi ^ Phôpital des enfants trouvés est pour tout le monde I...

— Ah ! quelle affreuse chose vous dites là^ Bastien !

La jeune ôlle^ toute rouge et Tceil étincelant^ se détourna brusquement du jeune ouvrier.

— Faut pas vous fâcher pour ça^ Anna. Mais^ au fait^ voyez-vous^ je ne comprends pas toutes vos raisons. Vous êtes une savante^ vous^ vous avez été au couvent.

-r- Je ne suis pas une savante; mais cela me met en colère^ cela me fait mal ^ de vous entendre parler ainsi. Savez-vous^ mon Dieu I combien d'amour et de soins nous devons à ces pauvres petits êtres à qui nous avons donné la vie?

— Ah ! parbleu ! je sais bien qu'y faut les nourrir; mais quand on ne le peut pas ! .. .

— Et c'est précisément ce qui me faisait vous dire qu'il valait mieux attendre.

— Attendre, ça vous est facile à dire à vous, parce que vous n'aimez pas.

— Je vous ai dit vingt fois, Bastien, que j'avais de l'amitié pour vous.

— Ah ben, de l'amitié, beau fichu sentiment ! Vous auriez de l'amour peut-être si j'étais un monsieur.

— Bastien...

— Vous êtes fière, parce que v)us avez reçu de l'éducation; vous méprisez les ouvriers.

— Mais Bastien...

— Au reste, y faut pas que ça vous gêne , voyez-vous ; parce que moi, j aime pas qu'on ait l'air de m'humilier.. Vous vous -déciderez à dire oui ou non , et pas plus tard que tout de suite , parce que ça me chiffonne de ne savoir sur quel pied danger. Voyons, Mam'selie, voulez-vous ou ne vouIqz-vous pas de moi?

— Je ne vous répondrai pas ; vous n'êtes pas assez calme pour me comprendre.

' — Alors c'est entendu; ça veut dire : va-f en voir si je suis dans la rue. Grand merci y mam'zelle Anna y je ne me je ferai pas dire deux fois ! . . .

En parlant ainsi ^ Bastien avait pris son chapeau et s'était dirigé vers la porte. Anna fit un mouvement pour Farrèter^ puis elle le réprima. La brutalité de son amant If avait irritée, i^

' — Adieu! cria Bastien.

— Adieu^ murmura-t-elle.

Le jeune ouvrier sortit en frappant la porte avec force. Anna secoua la tète et soupira.

Il y avait trois jours que cette scène avait eu lieu ; Touvrière était encore à sa fenêtre^ la tète appuyée sur une de ses mains et regardant passer la foule; car c'était on di« manche.

Anna n'était qu^ine fille du peuple; mais une petite aisance^ résultant d'une pension viagère dont jouissait sa mère^ avait permis à celle-ci de donner à sa fille quelque instruction. Anna avait suivie comme externe, les leçons des dames du Sacré-Cœur. Là, elle s'était trouvée en contact avec d'autres petites filles d'une classe plus aisée. Elle avait remarqué tous les privilèges de la richesse, privilèges si sensibles pour les enfants, ces éternels défenseurs de l'égalité! Peut -être son cœur en avait- il été froissé; peut-être s'y était-il glissé quelque idée d'ambition enfantine^ quelques rêves d'une robe plus belle que sa robe fanée, d'un chapeau de paille plus élégant que son petit bonnet à trois pièces , d'un goûter plus délicat ^ue son pain noir presque sec ; car l'enfance est intelligente et épicurienne : elle comprend l'injustice des partages inégaux et aspire à ce qui fait ses joies presque aussi ardem-

^M L'ÉGHKLiX DX FBVMES.

ment que Vige mûr. Aussi ^ Anna était eoriie^ par les goûts, de sa condition. Elle avait entrevu ce que la vie aisée a de poétique et riant. Souvent eollée à la porte d-an jardin^ elle avait admiré ces jolies petites filles, o(HiraBt avec leurs beaux souliers rouges , au milieu des allées sablées, cueillant de» fleurs à volonté, ayant de hautes poupées, avec lesquelles elles pouvaient causer, de beaux petitSw gants pour gar«uitir leurs blanches petites inain9,%t de grandes bonnes qui les portaient dans leurs bras quand elles étaient fatiguées.

Elle avait contemplé tout oela, elle , pauvre enfant en sabota^ dont les mains étaient rouges et gonflées par les engelures, et qui n'avait d'autre jouet que quelques lambeau^! d'une vieille robe de coton. Plus tard , devenue grande jeune fille ^ après avoir entendu clouer sa mère dans une oh&sse, il lui avait fallu |ravailler pour vivFe, se lever avec le soleil, se coucher tard, tandis que les joyeuses enËiDts qu'elle ayait enviées autrefois, et qui, comme elle, avaient grandi, elle les reconnaissait chaque jour passe^nt devant sa fenêtre, brillantes de velours et de soie, appuyées sur le bpas de charmants cavaliers, rieuses, fe* léUm\ SD^us les allées du Mail, et respirant Pair et la vi^ à pleipe poitfiQe. Qes tristes réflexions préoccupaient souvent Anna; de sa petite fenêtre il lui semblait assister à rexistence comme à une fête à laquelle elle n'était point invitée et dont elle ne prenait point sa part. Et puis la douoa jeune fille septait, depuis quelque temps, je ne sais qudlè ivresse lui monter du cœur au cerveau! Elle soulevait fdu^ fréquemment le rideau de sa fe* nè^re^ aux heures de la promenade, pour voir passer les étudiants et lea jeunes avocats. ëUq les trouvait plus beaui:, elk se plaisait à les eiuivre de loin sous les alléeat deuii m lrf»& i^is s^me, quai^ elle avait mis ses

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papillottes^ ilil ses prières et éteint aa lemiàva^ entra la veille et le sommeil^ songeant à demi^ aile avait vu un de ces élégants jeunes gens assis près dd sa obaise à auTsage^ la ?egafdant et lui parlant oomme aw deoidiselles Qui passaient devant le Calvaire. C'était vens aettd époqua qu'elle avait revu Bastien^ qui, dans son enfftniMi, avait été son voisin, et qui revenait de faire son tour de France. Bastien était bon, à sa manière/* c'est-à-dire qu'il n'eût voulu faire de mal à personne., et qu'au besoin il eût donné son argent et son sang pour secourir un ami; mais, à part cela, Bastien avait tous les défauts de sa condition : il était sauvage et impérieux, intempérant parfois, dépourvu de cette intelligence délicate qui rend les rapports affectueux et doux; uniquement occupé de l'existence; pour lui, vivre, c'était faire ses quatre repas et puis dormir ; aimer, c'était avoir une femme et des enfants. Gela n'était point la réalisation des vagues espérances d'Anna, aussi avait-elle reçu avec une sorte d'embarras la* demande que Bastien avait faite de sa main. Elle s'effrayait de ce ménage si dépoétisé qu'il faudrait accepter dans cet ac^ couplement tout animal de deux êtres qui ne pouvaient se comprendre; de ces fatigues qui allaient dévorer sa santé,sajeunesse,sa beauté !.♦. Car elle savait combien les femmes d'ouvriers deviennent bientôt vieilles, et la pauvre jeune fille trembla à l'idée de se flétrir si vite au souffle de la misère, et de ne plus voir les hommes se détourner et sourire à son passage. Comme il arrive toujours en pareil cas, elle trouva mille sages raisons pour appuyer ses . désirs. Était-il prudent d'unir ainsi deux misères, et de s'endormir insoucieux au risque d'être éveillés par la falûine, frappant à la porte le lendemain? N'était-ce pas un devoir pour elle d'assurer d'avance l'avenir, et d'avoir à donner aux enfants qui lui naîtraient im autre abri que ses

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faibles bras? Ces réflexions avaient pris chaque jour plus de gravité à ses yeux^ et lui avaient donné la force de résister aux sollicitations maladroites de Bastien.

Hélas! elle ne se disait pas^ la jeune fiUe^ qu'elle eût accepté un désert avec un de ces messieurs qu'elle voyait passer chaque jour !

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