ON VIS-A-VIS
Je la voyais, de ma fenêtre,
A la sienne tont cet hiver ;
Noos- nous aimions sans nous connaître;
Nos baisers se croisaient dans l'air.
BiRANGER.
— Que diable regardes-tu dans 11 rue, depuis le temps, Fontaine?
— Je parie qu'il étudie la physionomie de quelque chien qui se chauflTe au soleil, ou bien quMl compte les pavés pour en faire une statistique à la manière de Dupin, et établir que Tinstruction des villes de France est en raison înveTse de la propreté des rues.
— Laissez donc, le particulier n'est pas si mathématicien que vous le croyez; je gage, moi, qu'il a vu quelque petite ouvrière défaire ses papillottes.
98 l'échelle de femmes.
Et toutes les voix reprirent en même temps :
— Que regardes- tu là. Fontaine; voyons, que regardes-tu ?
Le jeune homme auquel ces interpellations étaient adressées, nonchalamment appuyé sur un petit balcon de bois, semblait regarder attentivement sur la place du Calvaire. Il se détourna vers ses amis, en souriant avec calme et douceur :
— Je regarde la croix de mission, dit-il avec une parfaite tranquillité.
Ce fut un éclat de rire général.
— Je pensais,, ajouta le jeune homme, comme s'il n'eût pas entendu ces rires et comme s'il se fût parlé à luimême, je pensais que nous devrions nous découvrir, incrédules que nous sommes, devant ce calvaire; car c'est un symbole terrible et touchant. Le Christ crucifié est l'incarnation de toute pensée nouvelle, de toute tentative de progrès et d'émancipation. Le Christ, c'est le génie que les contemporains couronnent d'épines et que la postérité adore à genoux. Comme il résume bien toutes les histoires, cet homme, sorti du peuple, qui annonce au monde de grandes pensées, que l'on cloue au gibet, et qui avec chaque goutte de son SMig laisse tomber sur la foule quelque chose de son âme et de ses croyances!... C'est bien cela, allez ; la pensée du génie ne s'incorpore aux masses que sous la forme d'une rosée de sang.
Cette fois personne ne rit, il y eut même un silence.
— Fontaine a encore aujourd'hui son infirmité, dit Edouard, dans la chambre duquel se passait cette scène, et qui achevait alors de s'habiller.
— Tu as formulé très-bien ma pensée^ Edouard : c'est réellement ainsi que je regarde la vie.
— Fou ! fais donc comme nous : considère-la comme
LA eKISlTTl. M
UQ bol cte punch, qu'il faut faire flamber juaqo'au bout. D'où diable, mon cher> te Tient cette humeur noire qui fait de toi une perpétuelle paraphrase philosophique?
Fontaine haussa légèrement les épaules ^ et ne répondit pas»
Qui aurait pu dire^ en effet, d'où venait à Fontaiùe cette maaière d'être partieulière, si différente de celle de ses compagnons d'âge? 11 avait reçu, en apparence, la même éducation ; comme eux, il avait appris le latin pendant sept ans, et avait fait des amplifications françaises sur Je printemps et les quatre âges de Thomme ; rien d'eztraoh* dinaire n'avait traversé sa vie, car il n'y avait eu, dans sa famille, ni banqueroute ni succession d'Amérique. C'était» à tout prendre, un garçon qui aurait dû aller au bal à vingt ans, se marier à trente et gagner sa retraite dans une place de percepteur des douanes ou de juge de paix. £t pourtant, il y avait en lui Je ne sais quoi d'excentrique, d'étrange, de poétique, qui confondait ses amis et faisait craindre pour sa raison. Au milieu des êtres et des circonstances qui l'entouraient, il faisait le même effet qu'un ii^agnolia qui pousserait, spontanément, dans un carré de choux-navets ou de pommes de terre.
Ses compagnons d'études Taimaient pourtant, parce ^'il était noble et dévoué. Edouard était surtout lié avec lui d'habitude et d'amitié. La dernière plaisanterie qu'il venait d'adresser à Fontaine termina l'entretien. Les quatre jeunes gens prirent leurs chapeaux et sortirent brus- ^ement; le cours de médecine allait commenter.
Au moment où ils passaient devant la fenêtre d'Anna^ une petite main tremblante souleva le rideau, et deux beaux yeux bleus parurent, tout craintifs et tout curieux» ^ jeune fille avança, avec précaution, jusqu'au bord de sa croisée et suivit du regard les jeunes é^ns, jusqu'à ce
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qu'ils eussent disparu. Alors y elle demeura un instant pensive, releva les rideaux, approcha sa chaise de la fenêtre et se mit à travailler.
11 y avait deux mois qu'Anna s'était aperçue qu'elle devenait distraite au travail, songeuse plus que de coutume, et qu'elle sentait une propension inusitée à venir s'accouder à la croisée de sa mansarde. Elle avait remarqué aussi qu'une fois là, ses yeux se tournaient toujours du même côté, que son cœur suivait ses yeux, tout bondissant d'émotion et de désir; enfin, elle s'était avoué que de ce côté était la fenêtre d'Edouard, le jeune étudiant en médecine, qui depuis deux mois, seulement habitait le quartier.
M a'is qu'y avait-il d'étonnant là-dedans ? la pauvre enfant était seule, elle s'ennuyait tant !.. et ce jeune homme avait rompii la monotonie de son existence, avait donné un but à ses observations, une base à ses pensées. Qui n'a ressenti plus ou moins cette sorte de communauté qui naît du voisinage? quelle jeune fille chercheuse et tourmentée de ses rêves n'a eu devant sa fenêtre quelque fenêtre vers laquelle ses yeux se portaient souvent! car un vis-à-vis est quelque chose de ûotre intérieur; la moitié de nos actions se passent sous ses yeux, la moitié des siennes nous est connue; ce sont deux existences séparées par un simple rideau. A chaque heure du jour on peut dire ce quil fait, presque ce qt^il pense. Le soir, sa lumière avertit ^il veille ou s'tï dort; le matin, en ouvrant sa fenêtre pour respirer l'air et le soleil, son visage est le premier que l'on rencontre. Nous entendons ses pleurs et ses rires, nous apprenons les airs qu'il a coutume de répéter, nous reconnaissons ses vêtements, sa voix, son pas lorsqu'il passe; nous pourrions dire presque ce qu'il est, car nous l'avons vu en corps de chemise et en pan-
LÀ GRISETTI. 401
toufles; nous avons vécu avec Ini^ à travers la rae; c'est un intime auquel nous n'avons jamais parlé. Entre les êtres les plus indifférents on conçoit que cette familiarité muette^ cette réciprocité d'observations forme un lien d'intérêt et d'affection ; mais si cette communauté d'actions s'établit entre deux personnes capables de se comprendre!., si le regard qui tombé d'une fenêtre rencontre à l'autre un regard qui lui parle ! si la voix qui chante vis-à-vis, est l'écho de celle qui chante au fond de notre poitrine ! s'il n'y a qu'une rue entre d'eux âmes qui s'attirent! oh ! c'est alors que le voisinage devient puissant et dangereux; alors que des chaînes mystérieuses courent d'une fenêtre à l'autre, pour rapprocher deux êtres qui se désirent; c'est alors que les rêves réciproques se confondront, se marieront instinctivement, et que le^ deux cœurs feront ménage, malgré l'étroit espace qui les sépare. Peut-être en avait-il été ainsi pour Anna et son jeune voisin. Elle, du moins,' s'était livrée tout entière à la nouveauté enivrante de cette sensation. Elle avait trouvé dans cette charmante et mystérieuse intelligence, qui s'était établie entre elle et Edouard, un aliment perpétuel pour. ses heures de solitude; elle savait son nom pour l'avoir entendu appeler par ses amis, et elle se plaisait à répéter ce nom; elle aimait tous ceux qui le portaient; souvent, assise derrière son rideau et regardant à la dérobée le jeune homme qui travaillait, la folle se mettait à appeler tout bas : Edouard ! elle lui parlait en le tutoyant; elle lui répétait ces riens délicieux qui rendent ivre de bonheur; elle lui disait : Que tu as de doux regards, Edouard I que tes cheveux sont beaux quand ils sont relevés ainsi! que ton sourire est facile et bon ! Et Edouard lui répondait : Combien tu es jolie, Anna, avec ton petit bonnet de tulle! W)mme tes mains sont blanches et mignonnes ! que je
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t'aimie> ma sœur Anûâ !t; El la jeune fille s^attendrissait comme ai elle eût léellemeat entendu la voix d'Edouard.
Le soir^ elle restait demi^eillée sous ses ridedux de serge verte, regardant la lumière qui brillait à la croisée du jeune étudiant; et quand cette lumière Venait enfin i s'éteindre : Bonsoir, l^ouard, disait-elle. Et près d-elle , il lui semblait entendre Une voix murmurer : Bonsoir, Anna.
Ces ravissants enfantillages suffisaient pour la rendre beuteuse, occupée.
Edouard aussi avait remarqué la jolie ouvrière } il aimait à la voir coudre ou broder à sa croisée, si élégante et si gracieuse; à la voir briser son fil avec ses petites dents si blanches, poursuivre^ de la pointe de son aiguille , une mouche qui venait efileurer son visage , ou, parfois non* chalanmient pensive, tourner son dé d'ivoire sur la pointe de ses ciseaux. 11 aimait l'entendre chanter à demi voix quelques motifs d'opéra que lui avait appris l'orgue de Barbarie ou le violon de l'aveugle; alors il prenait sa flûte et répétait, en sourdine, l'air qu'elle murmurait; et Anna toute tremblante^ rouge jusqu'au front, n'osant lever les jeux, restait muette dans son enefaanteméni; car elle voyait que le jeune homme l'avait entendue et écoutée l
HI
Lft CONHAlSSâNeE.
. Un sifede de Itrnet et de chagrin ne peut ef* facer le bonheur du premier regard, de ce irenibtemeiit, de ces paroles balbutiantes, des premières rencontres.
Goitre (Stella).
Il y avait déjà plus d'un mois que cette communication de féûètre à fenêtre dutait entre la jeune ouvrière et Edouard; elle n'avait pas échappé à tout le monde. Un jour, Fontaine avait vu Anna arroser ses fleurs en jetant quelques regards vis-à-vis à la dérobée, et il s'était détourné brusquement vers Edouard :
•^ Tu devrais dianger dé quartier^ mon ami, lui avaitû dit, je crois que l'air de celui-ci ne te convient pas.
— Et pourquoi cela? je ne me suis jamais mieux porté.
"* Regarde; et t'ontaine montrant la fenêtre de la jeune
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ouvrière : H y a là des fleurs dont )e parfum enivre dangereusement.
— Tu es fou, je ne sais ce que tu veux dire.
Fontaine avait secoué la tète , et les choses eu étaient restées là.
Mais il y avait encore une autre personne qui^ à force de surveiller les actions d'Anna^ avait fini par concevoir des soupçons : c^était Bastion^ qui^ depuis la conversation que nous avons rapportée, n'était point revenu chez la jeune fille, mais qui n'avait point cessé de l'observer. U finit par saisir au passage quelques-unes des œillades que les jeunes gens se lançaient à travers la rue, et il n'en fallut pas davantage pour confirmer ses soupçons. Les hommes du peuple, habitués à ce qu'on se joue de leur ignorance, sont généralement défiants et passent surtout, avec une rare promptitude, du soupçon à la conviction. U leur suffit de faire une remarque pour en conclure mille autres qu'ils pensent devoir lent échapper. Aussi Bastien ne douta-t-il plus qu'une intrigue existait entre Anna et Edouard. Tout grossier qu'il fût, cette découverte le blessa au vif; un homme du monde eût caché son dépit, il eût préparé adroitement sa vengeance et la perte de celle qui l'avait dédaigné ; il eût médité longtemps son assassinat : mais l'ouvrier Pastien n'ayait ni autant de délicatesse, ni autant d'habileté ; sa langue était comme son poing, brutale, et frappant à découvert. Il alla répéter partout qu'Anna était la madtresse d'Edouard, et on le crut, parce qu'on aitoe à croire le vice che2 les autres, comme une excuse de sa propre indignité, ou un éloge indirect à ses vertus. Quelques voix pourtant se levèrent pour défendre Anna, quelques voix d'hommes!.. Les femmes souriaient ironiquement, car Anna était jolie; et comment croire à la vertu d'une grisette qui se permet d'être jolie ! Ce don
LA GEISETTB. 405
ne doit-il pas lui être fatal? n'est-ce pas ane supériorité, et toutes les supériorités ne sont-elles pas un vice dans notre société?
Et pendant ce temps la pauvre jeune fille ignorait la rumeur accusatrice qui courait. Enfermée dans son nouveau sentiment^ elle ne savait rien de ce qui se passait au delà. Sa petite chambre était devenue son monde, sa toile d'araignée. EUe n'avait conscience de ce qui se faisait au dehors que par le contre-coup qui venait y retentir. Elle avait enveloppé son âme dans son amour comme dans une chrysalide, prête à briser cette enveloppe "si le soleil du bonheur venait la réchauffer, et à s'envoler vers le ciel radieuse et enivrée.
, Les circonstances donnèrent bientôt de nouveaux aliments à son penchant encore naissant.
Madame Bottin, chez laquelle demeurait Edouard, reçut dans sa maison deux nièces dont la mère venait de mourir, et qui n'avaient plu^ au monde d'autre parent que leur tante. C'était une excellente femme que madame Bottin, gaie, indulgente , sans défiance ; une femme de soixante ans, qui permettait aux autres de n'en avoir que dix-huit. Elle tâcha de donner des distractions à ses nièces; et, pour cela, elle installa chez elle , tous les dimanches, une belle partie de loto^auphin. Les chambriers furent' invités ainsi que quelques voisines, parmi lesquelles se trouvait Anna. Madame Bottin avait bien entendu quelques rapports sur cette dernière ; mais elle avait assez d'expérience pour savoir avec quelle légèreté de pareils bruits s'accréditent : puis elle aimait la jeune couturière, parce qu'elle était douce et polie. Jamais il ne lui était arrivé d'aller chercher du feu ou allumer sa chandelle ch^z Anna sans que celle-ci ne lui donnât un beau tison et ne l'éclairât jusqu'au bas de l'escalier. Jamais elle n'avait éternué devant
106 L'ÉGHSLLB PB FBMMBS.
la jeune fille sans entendre on : /Nim w€m bénàtel Le dixnancbe matin même, il était arrivé, bien souvent, à Fouvrièie, quand elle arrosait et balayait la rue devant sa porte, d'en foire autant devant celle de la mère Bottin ; et ce sont des services que les vieilles gens n'oublient pas. Anna fut donc invitée aux parties de loto^auphin. Elle ignorait qu'Edouard Teût été également; mais la seule idée de passer la soirée sous le même toit que lui pensa ^la rendre folle de joie. Peut-être le renccmtreraitrelle dans Tescalier; peut*^tre ^trerait-il un instant chez madame Bottin, pour remettre la clef de sa chambre avant de sortir !.. La pauvre jeune fiUe ne pensa pas à autre chose toute la journée. Mais que devint-elle, mon Dieu ! lorsqu'en entrant, elle vit Edouard près du foyer, causant avec la mère Bottin!... Elle se mit à trembler, à rougir, à balbutier si fort que la bonne femme en eut pitié |- elle la fit asseoir près d'elle, et bientôt la partie commenta.
Je n'essaierai pa^ de décrire ee que cette soirée eut d'enivrant pour Anna. Qui n'a éprouvé quelque chose de semblablei aux premières années de la vie? Qui n'a trouvé délicieux, au sortir du collège, les jeux de gages, les charadesT et le loto , quand à ces jeux se trouvait la personne attendue? Oh I à cet âge, il y a en nous tant de poésie à jeter sur les petites choses ! le cœur est si riche et si focile au bonheur I Alors ou apprend l'amour comme la vie. Un regard jeté I un mot interprété, un baiser pris dans une pénitence, derrière un paravent, sont matière à rêver huit jours. Heureux temps des sentimentales niaiseries où l'on appelle sa maîtresse mademoiselle, et où il y a plaisir à se trouver seul avec elle, pour lui parler du beau temps et des petits fruits !
Edouard aussi trouva bien douce la soirée qui venait de s'écouler. Elle se renouvela souvent, et chaque fois un
LA GRlSEtTE. 107
nouveau lien rattachait. Tua à l'autre, les cœurs des deux jeunes gens. Ils ne s'étaient pas dit encore qu'ils s'aimaient; mais tous deux en étaient sûrs.
Un jour, l'on jouait au portrait ; Anna était sur la sellette. Quand vint le moment de répéter tout ce qui avait été dit sur son compte, la jeune fille chargée de recueillir les opinions commença : D'abord, Anna, on m'a dit que vous étiez coquette.
La pauvre çnfant rougit.
— Que vous étiez amoureuse.
Elle perdit tout à fait contenance.
— Que vous étiez un ange.
Elle releva ses yeux pleins de larmes, et ses doux regards tombèrent sur Edouard... Un ange! murmuraient visiblement les lèvres de celui-ci. Oh ! que ce fut un délicieux moment pour la jeune fille !
Cependant elle ne devina pas qui avait dit qu'elle était un ange.
Et elle resta sur la sellette !
LE DUEU
Reprends tes sens. Regarde aatoor de toi : r« sont les nies que tu ne parcourais qne les dimanches poar te rendre modestement à l'église. Tu t'y arrêtes, maintenant; tu parles, ta agis à la vue de tout le monde. Reprends tes sens , ma chère , à quoi noos sert tout ceci ?
Goethe (Egniond).
l'abbé. Yos armes? —RAFAËL. Peu m'importe. Fer ou plonib, balle ou pointe. — l'abbâ. Et Totre heure? — bafael. ïfidi.
Alfred de Mussbt.
Quatre jeunes gens étaient arrêtés devant la port« de madame Bottin.
— Montez, Monsieur, dit l'un d'eux, en s'adressant à Edouard, et apportez vos pistolets; je vous attends.
Edouard monta rapidement.
— Ainsi, Monsieur, dit Fontaine à celui qui venait de parler, c'est un duel avec mon ami que vous voulez ?
— J'aurai son sang. Monsieur, ou il aura le mien.
— Propos de Cannibale !
— Al^osieur^ voulez-vous m^iasulter?
— Dans quel but ?•'.•. Je ne me battrais pas avec vous^ moi !
— Et pourquoi. Monsieur?
— Parce que j'estime ma vie plus que la vôtre; parce que, moi, je puis être utile, et que vous, vous ne pouvez être que nuisible.
— Monsieur, vous me rendrez raison...
— C'est la raison. Monsieur, que je voudrais vous rendre. Vous avez déjà porté la désolation dans trois ou quatre familles, en frappant à mort des hommes qui valaient mieux que vous. Aujourd'hui Edouard peut succomber ; mais je ne vous dis qu'un mot. Monsieur ; si Edouard meurt, je vous tue, entendez-vous ? non pas eu duel, mais comme on tue un chien. enragé: mais avec mes deux mains, qui sont assez fortes pour -vous étrangler.
Dans ce moment Edouard descendit. Le duelliste voulut élever la voix.
— Asseï, Monsieur, dit Fontaine gravement, ne parlez pas haut'de manière à ce que tout le monde se détourne et voie que nous sommes avec vous : je n'aimerais pas à ce que l'on m'aperçût promenant avec le bourreau.
On entendit encore au loin un murmure de voix, et les quatre jeunes gens disparurent.
Un léger cri était parti en même temps d'une fenêtre; et une jeune fille était tombée à genoux la face contre terre.
Anna avait tout entendu
D'abord, ce fut une folie stupide, un abattement sans pensées, sans autre sentiment qu'une atroce douleur; ensuite vint le délire de la fièvre : la jeune fille coûtait dans sa mansarde, criait, pleurait, appelait Edouard.
ilO l'échelle de femmes.
Puis, devenue tout à coup maîtresse d'elle-même, elle prit son châle, et la voilà parcot^J^ant le fatib#iirg de Brest, à pas pressés, calme en appaï*énc'e, rehdaht les saluts à droite et à gauche ; elle se dirigeait vers les huttes Saint-Cyr. * % '^ * •* - ' "•• '
C'est là d'habitude que les gens bieu nés vont s'égorger, et l\)n choisit pour' cela une 'éktriët^e àba'ridfonnéé au-dessous du couvent des Repenties. Lëâ dufel$ ont lîeù ordinairement le soir ou le inatin, à l'heùte où' l'dri'èntend les chants des recluses et la dbche îles prières !' 'douces harmonies pour Toreille d^omnies (jui vont lùoiiri^i
n était alors six heures du soir. Anna etitefedàit les hymnes tristes et pieu^ifîs's'éléver du moiîastère ikoté. Il lui sembla qu'on chantait l'oflBce des tnorts^ pôtii' soh Édouardi ^ ' " - '-
Enfin, elle avait atteint les buttes, elle était au haut de la carrière; son œil|)longeal: ju^qd*auïond... Personne ?.. Ce n'était point là qu'ils étaient venus.
La pauvre fille 'febntit toutes fees forces l'abandonner;
elle tomba assise sur le gazon, et se mitS'pletiréi?'ameiement, .» - ,. ../, ^ . • ,f ^ ,,. : » -
Elle demeura longtemps ainsi ; son premier accablement était revenu; elle iBe trouvait dans une sorte' de demi-évanoulssemeût qui lui était l'éxercièe dé toutes ses facultés. *' '■ ' •
Quand elle revint à elle, elle voulût se relever, retourner vers la placcfdu CalVairë, pôtiï avoir fl'es 'nouvelles d'Édouaixi: ' ' »' ' '
Bientôt la marche ranima son sang, la fièvre lui revint; elle courut, sans s'arrêter, jusqtf à* la 'porte'de madame Bottin : la fenêtre d'Edouard érfadt ouverte et somtre. Edouard n'était pas de retotrr ! ' *
Anûa rémonta dans sa mansarde, et courut se placer à
LA GR1SETTE. iil
sa fenêtre ; elle resta là, dans une attente à lacjuelle il faut à peine compat'ér celle de ïa guillotine.
Neuf heures sonnèrent à Saint-Pierre. Edouard n'était pas rentré! ' m i • .. ^i*..
Oh !' que de fois, dans cette horrible incertitude, Anna pencha la tête, croyàtrt' reconnaître au 'loin le bruit d'(»s pas et des VOIX de plusieurs personnes 1 Le bruit s'approchait, passait : ce n'était pas lui !
Dix heures sonnèrent; Anna quitta sa fenêtre, où elle ne pôuviait pîus^tenti*j'et descendit dans la rue. Elle s'aséit sur* Une pierre, posée détàntlà jJorte de madame Bottin, et attendit. . . , .
Bientôt, elle distingua la marche de deux hommes qui s'approchaient; ils s'arrêtèrent à peu de distance, partirent se dire adieu, et Tun d'eux seulement continua à ^avancer vers Anna. '
' Elle s^était relevée, la tête en avant, les mains étendues... ' -f'>-' ^ j/
Tout à coup elle jeta un cri, et s'élança dans les bras du'jéuiîè tohime qui "venait, dé Varfêtër devant elle: c'était Éflôr/ard:- -
— Vous ici, mademoiselle Anna ! Mais qu'avez-vous, mon Diëtf ! vous tremblez, vous êtes pâle. Au nom du ciel ! qù'avez-+bus? •
Mais la jeune iBUe :
-^ C'est lui, niôn Dieu ! il n'est pas tué ! C'est lui î le voilà ! Et dans son délire elle serrait les deux mains &d jeune étudiant, elle les eriiUfessait,' elle les couvrait de larnies:' '^' ' ' "* ' • *' '
— Comment, c'est pour moi! Vous saviez donc que j'allais me battre.
— 3*à^aS^' entendu de ma fenêtre. Je suis allée aux buttes S'atnt-CjT Voils chercher.
112 l'ÉGU£LL£ De femmes.
— Ange du ciel I dit le jeuae homme eu la serrant sur son sein.
— Et vous n'avez pas de mal? répétait Anna. Mon Dieu, il n'a pas de mal 1 Oh ! regardez-moi ! il n'est point pâle ! Edouard, oh ! comme j'ai souffert !...
— Anna, mon Anna, est-il possible ! mais tu m'aimes donc?
— Mon Dieu, si je t'aime !
Et la pauvre enfant le serra dans ses bras avec une passion convulsive, et Edouard ; la tète perdue, entassait les baisers sur ses lèvres !
Le lendemain, lorsque le jour parut, Anna était assise sur les genoux d'Edouard ; la tète appuyée sur sa poitrine, elle le regardait de ses yeux enivrés et tout rouges de pleurs. Elle avait été emportée, deœi-évanouie, par le jeune homme jusqu'à sa chambre, et n'en était plus sortie. Bien des larmes avaient coulé dans cette nuit; larmes de faiblesse, d'amour, de remords; mais Edouard les avait taries à force de baisers.
La fenêtre était demeurée ouverte depuis la veille. De l'endroit où elle se trouvait, Anna aperçut sa croisée, entourée de rosiers et de pois de senteur; elle la montra silencieusement à Edouard, et ses yeux se remplirent de larmes.
— Qu'as-tu, mon Anna, mon ange ?
— Je pense, Edouard, à ma mansarde, d'où je sortis hier si malheureuse, et où je vais rentrer ce matin...
Elle s'arrêta,
— - Si heureuse, n'est-ce pas ! Oh ! dis si heureuse.
— Oui, Edouard, oui, heureuse. Et pourtant, où nous conduira notre amour ? Si l'on sait, Edouard, que je me
LA 6R1S£TT£. 1 iJ
suis donnée à toi ! Songes-tu combien je devrai endurer de rappris?
— Et qui le saura, ma bien-aimée ?
— Personne, je l'espère; oh, personne, mon Dieu! Si quelqu'un le savait, comprends-tu, Edouard, que je serais perdue?
— Et on le sait ! dit une voix rude qui venait de la fenêtre.
Anna et Edouard jetèrent un cri et se levèrent en même temps. C'était un badigeonneur dont la tête paraissait à la croisée.
— Bastien ! cria la jeune fille en tombant sur sa chaise anéantie.
— Et d'où cet homme vient-il? dit Edouard. Qui vous a permis de vous introduire ainsi :
11 courut à la fenêtre.
— Qui est-ce qui m'a permis? Mais le propriétaire, apparemment. . . J'ai fait marché pour badigeonner la maison; j'ai commencé ce matin. Quand vous avez des femmes chez vous, notre bourgeois, il faudrait au moins fermer la fenêtre; parce qu'un badigeonneur, voyez-vous, c'est comme l'oiseau, ça voit à tous les étages.
— Bastien ! ... 0 mon Dieu ! Bastien ! répétait Anna. L'ouvrier ricanait et siflQotait d'une manière infernale.
11 y eut un silence. Enfin il reprit :
— Je conçois bien, maintenant, pourquoi la princesse faisait la fière avec moi. Un simple maçon, quadd on peut avoir un homme bien couvert ,*et qui porte des chemises de calicot ! Avec cela qu'on a l'agrément de changer!
Anna se tordait les mains, folle de désespoir.
— Finissez, malheureux, vous la faites mourir !
— Laissez donc. Monsieur, nous savons ce que c'est que ça, des pleurs de femme...
i14 L^ÉCHELLE DE FEMMES.
— Écoutez, dit Edouard d'une voix basse et tremblante, ne prononcez pas un n|pt sur ce que yqus avez v,^; tenez, promettez-moi de ne pas chagriner ççtte jeune QUe..
— Gardez votre argent; je veux rester libre de dire ce qui me conviendra.
— Malheur à vous, drôle ! si vous abusez de ce que vous savez.
— Drôle vous-même, entendez-vous; je ferai ce qui me conviendra.
Bastien se laissa glisser, en jurant, le long de la corde à laquelle il était suspendu, et disparut.
LA CHAMBRE 6ARNIE.
QnMI ail on caprice poor qoelqoe petite oa*< Trière, qu'il loi fasse la coor, lui conte des sornettes, et même, s'il le faut, loi pafle sentiment !.. ce sont des choses que je trouve possibles, pardonnables, ,n^us!.<; . , -
Schiller (fArnoor et riuirigue).
Le le4cl[emaiîi^ toul le moiide fuyait Âpnaj tespersoimes (Jui lui fournissaient habituellement dii travail lui. en refusèrent^ par respect j)oùr là morale; et lé propriétaire de la maîsoii ou elle se trouvait lui ordonna de chercher un autre logement^ {yarce qu'il né voulait avoir chez liii que à! honnêtes gens,,.
Le propriétaire était un prêteur sur gages, congreganiste depuis la restauration. '
116 l'échelle de femmes.
Enfin , les affaires de la pauvre jeune fille allaient chaque jour en empirant^ si bien que^ repoussée par le monde, elle arriva à faire publiquement divorce avec lui et à s'envelopper dans sa honte , comme dans son seul abri. Elle alla vivre avec Edouard*
Oh ! ce furent quelques jours enchantés^ quelques-uns de ces jours de jeunes époux dont la solitude se peuple de caresses et de douces confidences^ de ces jours que Ton passe les mains unies et le cœur dans le ciel. Dans cette existence nouvelle de passions , Anna devint plus intelligente, plus sensible. Fille du peuple, initiée tout à coup à rintimité sentimentale et caressante qui ne se trouve que dans une classe plus heureuse, son cœur s'amollit à cette atmosphère nouvelle; en même temps que ses mains inoccupées devinrent plus frêles, plus blanches, plus délicates , sa pauvre âme se dépouillait aussi de ce cale dont Tavait entourée Phabitude du travail et de la peine. L'épiderme de son cœur devint, comme celui de son corps ^ sensible à un tact trop rude et facile à endolorir : aussi se trôuva-lrelle sans force et sans défense pour les jours de douleur.
Ils ne se firent pas attendre longtemps. Au bout de quelques mois, la passion d'Edouard se ralentit. Mille petites souffrances qui s'étaient perdues dans l'immense bonheur d'une union naissante, commencèrent à se faire sentir à lui. On sut qu'il vivait avec une jeune fille, et Dieu sait si cela fit du bruit dans une ville aussi morale que Rennes^ où les femmes mariées sont seules à avoir des amants. On cessa de l'inviter aux bals et aux soirées. On le reçut froidement dans les maisons ou il avait coutume d'aller. Les jeunes personnes s'abstinrent, par pudeur, de lui parler, et les mamans lui lancèrent d'ironiques allusions. Ses amis même lui firent des observations sur le scandale qu'il eau-
LA GRÎSETTE. i\l
sait, en rengageant à renvoyer Anna où il Pavait prise, Anna, flétrie, méprisée, n'ayant pins de vie que par lui et pour lui ! Edouard devint triste de tant d'oppositions contrariantes.
Les embarras matériels se joignirent à ses chagrins d'amour-propre. Il lui fallut songer à Péconomie , réformer ses goûts dispendieux de jeune homïne; et pour compensation de tant de sacrifices, qu'avait-il ? une femme qu'il ne pouvait avouer, ni présenter nulle part; qu'il faisait sortir, en rougissant, quand quelqu'un venait le voir; avec laquelle il n'osait promener que le soir, le long du canal, et en tremblant toujours d'être reconnu !
Edouard n'était pas méchant; mais c'était l'homme de son époque, formé au moule des habitudes de la société actuelle. Les circonstances, Tinsurrection momentanée de quelques mouvements passionnés l'avaient jeté, presque malgré lui, hors de la vie commune ; mais, arrivé là, il se trouva tout étourdi de. sa position. En sentant ces coups d'épingles qui l'égratignaient de toutes parts, le cœur lui faillit, et il se mit à regretter son passé. U pleura les danses et les soirées, les coquetteries agaçantes des jeunes demoiselles, les duos chantés au piano , les lectures au salon; tous ces petits triomphes de vanité désormais perdus pour lui.
Et pendant ce temps , que faisait Anna ? Sans doute qu'elle regrettait de son côté sa douce tranquillité d'autrefois; Taffection, l'estime de ses voisines, les belles promenades à la Prévalais le dimanche avec ses compagnes; sans doute qu'elle pleurait son nom flétri et sa couronne d'innocence changée en couronne d'infamie !
Non !... Anna , qui s'était donnée tout entière , corps et âme, pour un peu d'amour, ne pleurait que'la tristesse d'Edouard et son insuffisance à le rendre heureux. •
H8 l'échelle de femmes.
. Cependant la faniille du «jeune étioliant avait été infoiy niée de sa conduite et du fâcheux effe.t qu'elle prgçjuisayi à Rennes. Plusieurs lettres de sa mère lui avaient déjà adressé des reproches et des menaces, à. cet égard; ne sachant iju'écrire, Edouard n'avait point répondu, , - ...
Un matin qu'il était sorti , ^t qu'Anna itrayaiUait au fond de la charahre (car son a,mi lui avait défendu de ^e montrer à la, fenêtre) , la porte s'ouvrit brusquement, et une dame, en habit de voyage^. se, présenta.
Anna se leva, surprise et troublée..
La vieille dame la regarda. fi?éjne3itî..i . . . ; ...
— N'est-ce pas ici que demeure M. Edouard Sainval ?
— .Oui, Madame. , . -
— Et je suis dans sa chambre ?
— Ojui, Madame.
— Et d^où vient^ue vous y soyez, vous?
— Moi, Madame...
— Qui êtes-vous?
— - Madame.... je suis... .. - . .
La pauvre fille sentit les larmes qui la suffoquaient et la rougeur qui lui brûlait le. visage.
— Eh bien ? dit avec un sang-froid poignant la vieille dame, qui s'était assise.
Anna se mit à pleurer sans répondre ., .
— Vous êtes sa maîtresse, n'est-ce pas ? On ne m'avait pas trompée.
La vieille se leva* .
— Moi, Mademoiselle, je suis sa mère*
— Vous!... Mon Dieu!...
. — Moi-même.... On ne m'attendait pas, je. suppose.... Et où est mon fils? Répondez... vous pleurerez plus tard.
— Edouard est sorti. Madame.
— Où est-U î
h/i GRISETTE. ii9
— AsQncioura, -^. .. . « ,..- r.,,. . . ». ' .
— C'est bien : alors npuSîallonSvtermijDyer.ayant son re* tour. Vous çoinfrene;ç.«aAs dpute, Mad^moiselle> pourquoi je suis yenue? Des amis jont. ^eu la bonté de qie faire connaître l^.cppduite déréglée de mon fUs. Jeivii ai écrit plusieurs lettres, qui sont restées sans réponse; enfin, je me
suis 4étei»jmipée À.XÇ^iP Jîioi-raème.pour.feire cesser ce scandale, Él^Qutez-jiioi^ Ma-detnoiselle.: je ne suis pas dans l'inten^ûD^de vous faille 4^3^ reproches,: avec des femmes de. .Totre,8ençe,. caserait peine perdue; mais je veux que TQUS quittiez mon.^l^ à Tinstant même ;.et coçome je déteste le.bjîuit, cpmme je veux éviter toute sale discussion, ypiçi un billet d^e. trois cents francs que vous pouxez emporter. MaintQna«it,. que. tout, soit llni>j et retirez-vous.
— Mademioiçelle, yous m'entendez ?
TT Eb bien, m'entçftdezrYous ? . »
Anna demeura sao^ mouvement, les yeux grands ouvers, les deux mains pendante^ labouche entre-bâillée. La vieil le, dstwe lut ftaii^it rudement le bras. ,, ...rr- VeuiUçns.ën Jtimi;. Vous. m'avez, comprise, n'eatrce pas? Jft.yeax. que. vous ayez quitté cette chambre avant le
retour de fnon fils. , , .. . i . .
. -r- Giîâçfi, Madajaie l .çrift la jepne fille, en tombant par terre à deux.ggnoujç; .gid(;e, mon ,Pieu ï , „
— Assez, assez! je n'aime pas les SQènes. Ne m'oblig^ pçis à avoir recours à la force pour vous faire quitter cette maisQ*. . -, ,,.,., , . . , . ..
: ^- ]!»Jadppnei...;.,Qh,j-. Madame, ajgi.pomdn.cid, ne me chasse? pas ^insi! Laissez^mol le, voir encore une foisl...,
— Pour tâcher de le .déduire, n'estrce pas? pour le préparera la désobéissance^? ..,. . ,,:,.;
— Oh! non, mon Dieu! non!... mais pour lui dire adieu, pour T embrasser !
i20 l'échelle de femmes.
— Quelle impudence ! l'embraser !
— Madame, si vous saviez!... c'est que je l'aime!... Mon Dieu, je l'aime bien, allez ! ... Je me suis perdue pour Edouard!... perdue... Je lui ai sacrifié ma réputation !
— Une réputation de couturière !..• Et sans doute ce n'était pas la première fois que vous en faisiez le sacrifice ? . •
— Oh ! Madame, ne dites pas cela; au nom du ciel!... J'étais pure; oh, croyez-moi donc!... j'étais pure... Demandez à tous ceux qui me connaissent!... Madame I... Mais regardez-moi donc : est-ce que j'ai l'air d'une fille de la rueî... est-ce que vous ne voyez pas comme je souffre?... Si vous saviez combien je l'aime!... Sa femme ne l'aimerait pas davantage, sa femme ne lui serait pas plus fidèle. Informez-vous dans la maison. Je ne vois que lui, je ne parle qu'à lui ; jamais je n'ouvre, même la fenêtre, parce qu'il me l'a défendu. Madame, ne me l'arrachez pas, au nom du ciell ne me l'arrachez pas !
— Vous êtes folle. Mademoiselle.
— Non, oh non î mais c'est qu'Edouard, c'est ma vie, voyez-vous, c'est mon âme! Si vous me l'ôtez, autant vaut me tuer. Je me suis habituée à le voir, à entendre sa voix. Madame, permettez-moi de rester près de lui comme sa domestique, sous quelque nom que ce soit; mais que je le voie, mon Dieu 1 je vous en prie à deux genoux, mains jointes... que je le voie !
— Je suis fâchée que vous mettiez tant d'exaltation dans tout ceci, dit la vieille dame d'une voix un peu moins rude; il se peut que vous soyez moins coupable que vous le paraissez; mais cela ne me regarde pas. Je suis venue pour faire cesser l'inconduite de mon fils. Demain je repars avec lui : ainsi, résignez-vous à ne plus le revoir et à l'oublier.
'la 6RISETTE. i2t
- -^ Madame^ mais cela n'est pas possible!... Lui partir!... Gomment, moi rester seule!... oh 1 mais j'en dépendrais folle!...
£t Anna, au comble de Tégarement, se relevait, bondissait, délirante !
Tout à coup elle saisit la main de madame Sainval, et, la portant sur son sein :
— Sentez-vous, Madame, sentez-vous?... c'est mon fils !. .. je suis enceinte !
— Malheureuse! s'écria la vieille dame, toute pâle d6 colère, oses-tu bien avouer cette preuve de ton infamie?
^ Cest le fils de votre fils ! reprit Anna en croisant ses mains et en pleurant.
— Et qui m'en assurera?
— Madame, oh ! Madame, devant Dieu, c'est son fils !
— Auriez-vous la prétention de le faire reconnaître à ce titre? vous croyez peut-être m'effrayer ainsi par la crainte d'un éclat?
— Non, mon Dieu; mais c'est son fils... le vôtre... Que deviendra-t-il?
— Vous ne devez pas être si ignorante à cet égard. Mademoiselle; vous savez bien qu'il y a un tour aux hospices.
Jusqu'alors Anna avait gardé une attitude suppliante ; mais, froissée jusqu'au dernier repli de son cœur, atteinte dans son précoce amour de mère, la faible jeune fille redressa tout à coup son front couvert d'une pâleur de mort; elle se leva de toute sa hauteur, droite et noble.
La vieille dame ia regarda.
— Prenez ce billet de banque. Mademoiselle, et finissons-en.
Anna prit le billet de banque, le déchira froidement, et
i22 l'échelle D£ femmes.
retaurna.à.lachaisô qu'elle occupait lors de rarrivéede madame Sainval. , ;
-r- Attendons votre filsj, Madame^ dit-elle avec calme ; nous sommes chez lui ; et elle s'assit. » .... . i . En vainla màred'Édouard.essaya/del'arraoher à son noble gilence; elle ne put obtenir d'elle un seul mot.
Furieuse, dle*s'avança versia. porte .v.,j . - » .. f. .
— Adieu donc, je vais attendre sauiretouj:;, mai? il îie moj;itera. pas. même jusqu'à cette chambre, misérable! et vous^ne le. verrez plusu».. .t .. .. , -, , , ,
Anna ne fit pas un mouvement, pas un geste, et la vieille dame sortit brusquement de l'appartement. •
Edouard Sainval «était. de retûUE. dans, s^ ville natale. Son départ avait jété. quelque peu. difficile à obtenir. Une sorte de. pudeur, ^-cœup le- forçait à.U.résis.tanjBe. I^voqlait voir Anna avant de la fuir; mais madaiùe de S^iny^l était une ferainû de:tète,amede.ces femmes qui mènent leurs maris pendant leur vie, continuent leurs, affaii^e? après .leur mort, marient, leur. fille à Age fixe avec un bon cqatrittde,flaa?iagft, et.neipermettent à l^ur fifed's^iiner qu'avec assurance de dot. Du reste, probe et juste, tenait sa conscience en. partie double^ çon;^ne s^s araires,. mais sajiS: y avoir jamais ouvert de compte à l'article sentiment.. . •" .' ^ ..'•. .N. '.-, . î/.'.!) •• •:..-. •.."•: î- ,' .,-,
, OnconçQit.gu'aveCinne .telle, mqre Edouard dut ççdei^i peut-être y.mt-il dans son combat plus de remords que de vraie douleur; peut-être ne fut-il point^fâché ^ô rompre avec uoe. situation qui avait dérangé. ses, habitudes, et de rentrer dans la vie vulgaire. La plupart des hoipmes sout ainsi, et^ne demandent d^s^ un ,e4^gi^gement qui les gène qu'une occasion de manquer de parole.
LA GRISSTTE. i23
Gela s'appelle, je crois, dans le monde, profiter de l'occasion.
Edouard profita donc de la violence que lui faisait sa laète pour abandonner Anna, Thonneur sauf. Il lui écrivit une lettre de rupture, pleine de nobles sentiments, et dans laquelle il se représentait comme la seule victime immolée. Il y joignit une traite, comme escompte de son amour, et partit avec sa mère, assuré d'avoir agi en homme de cœur. Arrivé dans sa famille, on convint d'essayer à le distraire. Il y eut chez les cousines des dîners après lesquels on fit des duos de guitare, des soirées où Von servit des tartines de beurre et du sirop de vinaigre. Puis vinrent les parties de vert, les repas sur Therbe, les rondes dansées à la voix et tous les autres plaisirs qui rendent si délicieux le séjour des petites villes. Edouard ne put résister à tant d« séductions : il retrouva toute sa gaieté, et les vacances posèrent ainsi.