L'HOSPICE
Et de qaoi se plaint le peuple , nVt-il pas l'hôpital?
RÉPONSE d'an membre da parlement de Bretagne.
Dans une salle de Phospice ci\il de Rennes, deux hommes se trouvaient près du lit d'une femme malade, qui paraissait plongée dans une sorte de sommeil d'accablement. L'un était le médecin, l'autre un élève.
— Eh bien, monsieur Fontaine, dit le premier, cette jeune fille est toujours dans la même situation?
— Toujours, Monsieur.
— Des sueurs, la respiration courte, les pommettes colorées, n'est-ce pas?
— Oui, Monsieur.
— C'est bien ce que j'avais prévu, dit le dcM^teur avec un air de tranquille satisfaction et en prenant une prise de tabac ; seulement, je ne puis être sûr que le foie soit attaqué : il faudra voir cela. Fontaine. Cette jeune fille ne passera peut-être pas la journée; vous aurez soin d'en faire Tautopsie avec attention.
Fontaine baissa la tète, et une- larme roula dans ses yeux.
— Ceci est trè&-important, voyez-vous ; car j'ai dans ce moment trois dames attaquées de la même affection, la femme de l'avocat général entre autres. Il est heureux que cette jeune fille nous soit venue; son autopsie pourra me servir singulièrement dans mon traitement.
Le docteur s'éloigna et s'arrêta à un autre lit.
Cependant, au bout de quelques minutes, la malade sembla se ranimer. Ejle promena autour d'elle des yeux atones et ternis.
Presqu'au même instant le jeune élève s'approcha.
— Eh bien, Anna, comment vous trouvez-vous maintenant ?
— Mieux, bien mieux, j'ai dormi ; mais je suis si faible encore... Je m'ennuie, monsieur Fontaine; est-ce que je ne verrai pas mon fils ?
Le jeune homme tressaillit.
— Plus tard, Anna; cette vue, maintenant. Hé ferait que vous éïnouvoir et retarder votre guérison.
-* Est-il bien, mon fils?
-— Très-bien, Annaj répondit Fontaine en baissant la
voix...
Depuis trois jours il était mort.
Anna resta un moment silencieuse; puis, tendant la ïûain à Fontaine, avec ce sourire indéfinissable de malade d'une tristesse à briser le cœur :
126 ,. ^'iCHELLE DE «MMES.
Gomme vous êtes bon pour moi, monsieur Fontaine
dit-elle avec une ravissante douceur. Que serais-je devenue sans vous, qui m'avez donné du courage? car maintenant j'en ai, allez. Je sens bien que je dois me guérir pour mon fils. Je veux travailler pour Télever; je subirai toutes les bumiliations^dont l'on voudra m'accabler; j'irai mendier, s'il le faut, avec mon petit Edouard dans mon tablier; mais il ne, me quittera.pas, du moins. Je dois remercier le ciel de ce que c'est un garçon : les garçoiis sont l)ien plus heureux dans ce monde ; quand ils naissent pauvres, ils. peuvent devenir, riches en travaillant; s'ils aiment quelqu'un, ils ne sont pas déshonorés pour cela. Oh ! j'aurais bien voulu être uu garçon, moi !
Elle se tut un instant, croisa ses mains longues et maigres, et laissa deux larmes couler lie long de ses joues flétries;
Foçtaiup se.pencha sur elle.-,,
— Ch^re^^^nna., éloignez ces tristes souvenirs.
— Oui, oui, vous avez raison, cela me fait mal; et puis, l'eAU^e voit, pleurer, et les autres femmes de la salle s^ mpqi^ent de uji^oi. Oh ! çfest encore cela, monsieur J^ontaine, qui m'a fait souffrir quand je suis arrivée ici ! Toutes ces femmes riaient quand ellçs m'eat^udaient me pla4ndri^5 elles m'app^çlaie^t; hypocrite, et dirent que je ne faisais aiçsiJji. repeut^nt^..q»e popr me mettre bien avec les sœurs. Comme je trouvaiSidur, alors, d'être ainsi daqs lui^.saljie.ayeqjppt le,.pïoude !^de. ne pouvoir cacher mon chagrin, prononcer son nom ! Comme les riches sont heureux d'avoir une chaïubre à ew. tout seuls pour pleurer Çit jjjoijrir !.,, Jje n'étais jamais venue ici; mais c'est horifjble , rhôpital ! . .....
Elle se tut de nouveau , et > ç^tt§ fpis, elle sembla céder à un de ces assoupissements sybits qui saisissent les per-
LA (ÎRISBTTB. 127
sonnes gravement malades^. Sod oeil sfi referma e]t s'ouvrit alternativement pe^da^t quelques minutes ; puis , elle
s'epdoçniit entièremeot^ ,
Le jeune homme quitta son lit. Il y avait déjà quatre mois, qu'Aura :lan^is§ait À l'hospice, et que. Fontaine lui donnai!, ^^i soin^, Ç^eadapt sa longiie maladie > il avait pu çpnndtre cette jeune ,ftile,,^t lui avfiit voué un profond sentiment de tendresse. Peut-être même qu'un regret instinctif s'çtait éveijilér qn lui à Ja vue d^ ce cœur ci bien appareillé au sien , et que le hasard avait jeté, hors de sa route ; il pensait avec douleui; à cett« fatalité qui éloigne Tune de Fautre. des âmes soeurs, et qui ne les rapproche qu'au jçnonîent dernier,. .alors que Tune d'elles s'est déjà doiinée, et que, fanée, elle n'aspire plus qu'à la mort. . .
Il 36 deçiani^fi^t quelquefois poûjc^uoi Dieu n'avait pas niarqyé'au front Iqs êtres exceptiouijiels, comme uqe race à part dans la \ie^; pourquoi, ^u milieu de cette .tourbe d'âmes nègres ^ on né pouvait reconnaître ces quelques âmes blanches , plus délicates et plus intelligentes : créations auxquelles semble dévolu le privilège de la débilité souffrantç, et des tortures iii^times... - p . » .. Mais toutes ceis pens^çs^ Foiitaiae ne s'y arrêtait pas ; il les repolissait avec force comme de dangereuses rêveries. Depuis quelques ^ours ^, surtout, il étai|^ ^uniqueiiî,ent occupé d'adoucir aiitiBLftt .qu'il dépendait de .|uji ^ pQur, la jeune fille, s^s dernie^ jnoments gu'il yqypt approcher. L'état d'Anna empira en eiaiét rapidement , cpm,nie^ cela arrive au ^ter^nei .Ç'une jqpaladiç. mof telle. Le soir même du jour auquel nous avoiis repris noire récit, elle était en pleine agome; mais, conservant toute sa connaissance et se sentant mourir, elle fit demander Fontaine, qui avait évité de s'approcher d'elle, pour né point rendre plus
128 l'échelle de femmes.
douloureux, par une explication, ses derniers moments d'existence. Elle le fit asseoir près d'elle.
— Je suis bien mal , monsieur Fontaine , je vais mourir, j'en suis sûre. Je vous ai appelé pour vous recommander mon fils... mon fils, mon Dieu !
Et, dans ce moment, l'amour maternel exaltant tout ce qui restait de vie dans ce corps épuisé, la mourante se redressa seule dans son séant, et saisit les deux mains du jeune homme.
— Apportez-moi mon fils ; je veux le voir encore , apportez-le-moi ! •
— Anna , y pensez-vous ?
— Apportez-moi mon fils, mon pauvre orphelin ! Oh I le laisser seul sur la terre ! Cette pensée me rend la mort horrible.
— Oui, dit Fontaine, saisi brusquement d'une nouvelle idée , son sort serait bien malheureux parmi les hommes ; que ne pouvez vous remporter avec vous dans le ciel !
— Oh ! si je le pouvais ! dit la pauvre mère.
— Vous le pouvez.
— Que voulez-vous dire ?
— Votre fils est mort.
Anna fit un bond terrible sur sa couche, ses yeux étincelèrent, ses deux bras se raidirent ; mais ce ne fut qu'un éclair.
— Mort ! dit-elle, oh ! mon Dieu, merci ! Et ses yeux se fermèrent doucement.
— Anna, dit Fontaine après un long silence, Anna, n'avez-vous rien à me demander ?
— Ri#n. Mon fils est mort. Je vais le rejoindre.
— Anna, que voulez-vous que je dise ?...
— Mon fils!
— Que je dise à Edouard ?
— Oui , Edouard , mou fils. . .
— Anua^ de grâce!...
Les lèyres de Tagouisaute murmurèrent encore quelques sons inintelligibles.
Fontaine essuya ses yeux, qui étaient voilés par les larmes , et se pencha de nouveau sur la jeune fille.
— Anna^ m'entendez-vous ?
— Elle est morte, dit une voix près de lui. Il se releva brusquement ; c'était l'infirmier qui rejetait le drap pardessus la tête du cadavre.
Le lendemain, une vingtaine de jeunes gens se trouvaient réunis à l'amphithéâtre dei, l'école secondaire de iDédecine. C'était l'une des premières séances depuis le retour des vacances, et Ton renouvelait connaissance.
— Tiens, c'est toi, Sainval, s'écrièrent quelques voix ; depuis quand de retour ?
— D'hier seulement. Bonjour, mes amis. Bonjour, Fontaine.
Etr le jeune homme, se levant, tendit la main à Fontaine par-dessus deux ou trois bancs ; celui-ci resta immobile et les bras croisés.
— Eh bien ! est-ce que tu ne me reconnais plus ?
— Vous voyez bien le contraire, puisque je vous refuse la main.
— Qu'est-ce que cela signifie ?
•— Vous le saurez plus tard , dit l'élève en médecine en se retirant.
L'arrivée du professeur arrêta là les explications.
Après avoir causé à voix basse avec Fontaine, qui semblait lui rendre compte de quelque affaire , et avoir soulevé la toile qui couvrait un cadavre étendu sur la table de dissection, le professeur commença sa leçon ; elle traitait 4es maladies de poitrine.
430 l'échelle de femmes.
L'attention des élèves était ce qu'elle est toujours au commencement ou à la fin des années scolaires i c'est-àdire fort distraite. Les conversations partictilièrés continuaient â voix basse,* et te ne fut guère qu'àu'iho'ihent où le professeur écarta une partie de la tolld'qui côuVraît le sujety que rattehtiôïi f ut un petf iéveillîêe; '' * '' ' '
— Je VOUS' ai dit, Messieufe, coiltinliâ le docteur, quel était l'état du poumon loi^sqùe'les'ïnaîadies de "poitrine étâidnt parvenues* à leifr dei'iïier degtè d'inténsitë; en void une pi*e#W. Lk jeûné filïé dont ûous avons fait là l'autopsie... " ' ' ' ' '
" Toutes les tètes se levèrent ; le mot de jeune fille avait frappé les 'oreilles ;*tous clieréhèrent dés yè'ux le cadkvre:
— Cette jéune^filîé* est 'morte poitrinaitë'; voici le' t)oumon,* tous pourrez i'éiâiîliAer : quant -à l'influence- des causas morales sûr ce genre de maladie , là feffiiîie que nous examinons est encore une preuve frappante de ce qùé je "VOUS aidéjâ dit. Un gràïid èhagrin la minait, et ce chagrin avait même eu pour résultat de faire blanchir une partie de feés chevètax , comme vous pouvëi le vdir , (Juoiqu'élte n'eût que viligt ans. " ' > v- - ^
Tous les étudiants se levèrent et se penchèrent vers la table de dissection; Tôntairie- soulevait là tête du cadavre. ''Tout a dbtp 'ui4 cfri pei*èant if)artif des deriiiérS bancs, et Edouard Sainval tomba privé de sentiment. Il venait de reconnaître laf têtt^^d'Anna: ' '" -^ <itî'ë*^t-<ié qiVe cela ? demanda le professeur, prêt à se fâcher de se voir interrompre dans une démonstration. ' '
— Rîéri', Mlôiisieur; dît Fontaine 'frt)idement; c'est M. Edouard* Sàîn val qtii vient dé 'ô'aperce voir que la' jéittie flîlé dbîit voilà lé corps était sa maîtresse, et que c'est lui qiiK^tuée. • ' ^ - ^ • - - - * ^-
' '— ' 'Ah /diable ! murmura le professeur ; alors je con-
LA 6RISE{rTE. 13i
cois : faites emporter ce cadavre^ monsieur Fontaine. — C'est juste, dit le jeune homme à demi voix. Tu as travaillé, tu as souffert, fille du peuple ! maintenant, ta destinée est accomplie : ton corps a servi aux plaisirs et à Vinstruction des heureux; la société reconnaissante te donnera, en retour, ta part au trou commun du cimetière !
, ,— Mpn Dieuî qiue (v'egt,bewl%çom.raiBrc^!.qu'u^ çamn^erçant .est uuêtrç^jobl^.çt supérieur |.D,ite8-moi, jm vous ètie^vpîis. jamais avrêté^imijaobU^d^.wrpri^e, doyauji.un 4^ ces Mmnaes-]3arêmiôs,q.gJi se sont faits Uvriasi à, partie? clo.ul)les, etdoat-Vintçlljgençe eî^tièreest .r9ss^ clafts.uû Qaraet, à. échéaoc^?- Quellft, irrésiç|it)te.|or!Qe,,Ô^,,yolputé n^a-t-il pas fallu pour yi(te?ieur,poitiiiie du.cçBji^r,qui s*y t?îQuyait„ poijr.^se feire h,ommes.arti$Qipl5 ,..$6 jjecpœ poser pièç.e.NPiWr piçpe^ remplace;? toutes içull$.Bft^.io^s^ ,tous leurs élans> ps^ç If^^ç^^ira^lç .,çalçuL d^ rinté,rêt swple et composé? Oh! je vousl^,dgp:)?mde avec sincérité, connaissez-vous un être plus curieux, plus étrange, plus fantastique que l'épicier, tant et si lâchement raillé par ce siècle
]3(> L^ÉGUELLE DE FEMMES.
gamin, qui siffle toutes ses gloires? Qui sut jamais mieux que lui dompter les influences mesquines de la nature? Brutus de la boutique, qui*sut marcher plus obstinément^ plus irrévocablement dans la route tracée? N'y a-t-il pas quelque chose de saisissant dans le calme de cet être humain qui a pris à deux mains toutes les illusions de la vie, comme des fleurs qui voilaient son chemin, et qui les a foulées aux pieds? N'est-ce pas un spectacle à épouvanter que de le voir abdiquer gaiement sa part de paradis terrestre pour s'incruster à un comptoir, se souder à une balance, se faire trousse d'échantillons; et, nîatérialisé ainsi, devenu une chose qui marche, qui compte, qui vend, rester indiffèrent à tout ce que le Créateur a jeté de beau et de caressant autour de nous; au soleil mourant dans la mer, à un chant sortant, à minuit, d'une fenêtre entr'ouverte, à une étoile brillant seule au ciel, comme la nacelle enflammée d'un archange? 0 fantastique, ô prestigieux, ô prédestiné, ô dramatique épicier! pourquoi lord Byron ne t'a-t-il pas connu?
Celui qui se répétait mentalement cette belle tirade sur les épiciers, était un jeune homme d'environ vingt-quatre ans, parcourant alovs'la. Fasse , à Nantes, une main dans son gousset et tenant de l'autre un crayon et un mémento. Trois énormes barges, chargées de café bourbon> débarquaient leur fret devant le Sanitat; mais le jeune commis marchand-, pliïs occupé de ses réflexions que du débarquement, avait depuis cinq minutes les yeux tournés vers l'horizon, du côté de Trentemoux.
— Faites donc attention, Bian! s'écria tout à coup une voix qui sortait d'une tente élevée sous les grands arbres, voilà trois balles que vous oubliez de marquer.
Le jeune homme se détourna vivement, et répara son omission.
LA BOUR&BOISB. 137
— Pardon^ monsieur Durand^ on ne fait pas un négociant en huit jours^ dit Edmond Bian en souriant doucement.
Presqu'au même instant, celui à qui il parlait sortit de la tente.
C'était un homme grand, pâle, presque chauve et d'environ quarante ans. 11 s'approcha du parapet^ cracha dans la rivière^ s'appuya le front sur sa main gauche^ et se mit à regarder vers le bas du fleuve, d'un air mélancolique. Ses yeux semblaient s'égarer avec préoccupation sur cet admirable mélange de feuillages, de mâts et de maisons blanches, que présente la Loire du côté des Salorges. Edmond s'approcha.
— Ëh bien! vous voilà comme moi en admiration devant ce spectacle, dit-il. Cet aspect est si beau ! surtout par un temps de brume comme aujourd'hui , et avec ces barques qui glissent là-bas, sans que l'on sache si c'est sur le fleuve ou dans ciel. Cette île qui a l'air d'une corbeille de verdure flottant sur les eaux... Mais à quoi pensez-vous donc, tout silencieux?
L'homme chauve détourna sa figure pâle, et regarda le jeune homme avec des yeux bleu-porcelaine.
— Je pensais, dit-il, qu'il n'y a pas assez d'eau en rivière pour que la Çréo/e puisse, monter; ce retard nous fera perdre au moins un demi pour cent sur nos cafés. •
Edmond fit un pas en arrière et tourna brusquement le dos nàns répondre.
Depuis Ijuit jours qu'il habitait Nantes, ce n'était pas la première fois qu'une parole glacée était tombée sur son enthousiasme comme une douche sur le front d'un aliéné.
Edmond Bian était venu apprendre le commerce chez son oncle Joseph-Anselme-Barnabé Poireau et compagnie. 11 avait été reçu par celui-ci, sur lettre d'avis, avec autant
i38 . l'échelle de femmes^
d'égards queda meilleure pacotille des Antilles^ et Ton commençait depuis quelques jours à Pinitiér aux arcanes du négoce..
Joseph-Anselme-Barnabé Poireau, de Nantes, était un de ces êtres privilégiés qui plantent une graine de radis et i qui il pousse un oranger. Avec des capacités médiocres tout lui avait réussi. Il avait traversé heureusement les révolutions, se tenant toujours sagement dans le parti du plus fo£t. Administi:ateur d'une commune rurale dans laquelle il possédait une maison de campagne, il avait su se maintenir, à son poste sous tous les pouvoir9. A chaque changement de dynastie, il écrivait à Paris pour accuser réceptiœi du nouveau gouvernement et protester' de son dévouement à Tordre de choses qui venait de s'établir. 11 était arrivé ainsi jusqu'en 1830, acquérant la réputation d'un homme trop modéré et trop sage pour s'occuper des affaires de son pays. »
Gomme je l'ai déjà dit, Edmond Bian fut^reçu (5ar l'honorable négociant avec tous les égards que l'on doit à sa famille; car Barnabe Poireau avait hérité des vieux ^rinci])es, et professait un égal- respect pour les denrées coloniales et pour les. cousins. On pouvait exiger son affection, uu acte de naissance à la main. C'était ce qu'on appelait un bon parent. . ■ . .. • •
Cinq jours après son arrivée à Nantes ^ Edmond écrivit à l'un de ses amis, avocat à Angers, la lettre ^u'on va lire.
« Mon cher Stanislas,
. « Prépare ma mère à monretour,<car je ne pourrai.me résoudre à demeurer ici. au milieu des balances, des bûches de Gampèche et des négociants.
« Mon oncle est un excellent homme (tu le connai^),
rond^ fleuri^ gaillaid»; un hoinine ^aussi facile (}ans la circidalioû qu'une bonne vieille pièce de cinq. francs quatrevingts centimes q^ les juifs. n'oqt pas rognée. J'aimerais beaucoup, à ]a voir une fpis. par moi3^ après dîner, à rheure où jeé^ère et où je ne pense pas; mais, pour mQn usage particulier., il est un peu trop posijtivement en- DUjreux» D'ailleurs, il .exige de ceux qui Tentourent une ponctualité, un^ lib^té d'esprit que je ne pourrai jaxQais4tteindre«.lLfaut„£LepuisAeuf heures du matin jusqu'à quatre heures du soir, calculer des bordeifeaux, jurer cûutrejjes portefaix.,. Djaçcbander avec .le^ pratiques, ou faire peser du.>sucnô terré et non.terré! Mieux vaudrait febriquçr, pendant dou«e:heures', des tètes d'épingles ou des (Circulaires ministérielles l . . , • . , .
a Pour toute société j'ai , dans, la maison, l'ancien, comifi\sdemon oncle, aujourd'hui son associé,. M^ Durand, le meilleur homme du monde aus3i»,ii)ai& la/plus flegmar tique,. la, plu^xoBomerciala, la; plusi aritlunétique figure que tu, aies jamais pu rêver., U éiaii^.sinite'rTmmau chez M. Poireau, et à fofce. dje perséyéranc^ ^1 esit. parvenu à devepir.snn.égâl. C'çstun homme qui.ferait une Wance ^t comptes au milieu des débris du monde, et je suis sûr qu'au joui; du. jugement il seréveiUera en, répétant sa i^e,dç. multiplication.. Il fournit la preuiKe vivante. de <îô^te,vérité, que pour arriver à un but ijl suJftt de le you- ^^'longtemps. 11 est devenu riche parce qn'U ^n'a jamais eu d'autre$. pensée^. Aussi art-il tQut.ppuvoir dans la ïûaisouj.et je4ois dire, qu'il n'en, abuse ^pas* Ypus verriez uuerègle.de-troi3:Se mettre en colère plutqt jque lui. Il a <^lculé combien la patience rapportait pour cent, et sait ^" juste^ei avantage il y a.dans .la dpuQeur. Tu conçois que sa réputation sur la place est excellente et qu'il jouit <i'uu certain crédit dans la ville. C'est un de ces hommes
140 l'échelle de femmes.
dont on fait des marguilliers ou des adjoints, selon que le pouvoir s'appelle Charles ou Philippe.
« Quant à ma cousine Rose, je ne f en parlerai pas; c'est à peu près tout ce qu'on peut en dire. Figure-toi une petite personne pâle, ayant de grands yeux bleus et de fausses manches en toile verte, pour ne pas tacher sa robe. Elle tient le livre-journal, fait des factures en belle anglaise, et passe sa vie entre les cartons et la correspondance, les pains à cacheter et les grattoirs. Elle me fait ici l'effet d'une double porte; je ne la remarque pas tous les quinze jours.
a Juge, Stanislas, si j'étouffe au milieu de cette famille ! Je serais déjà reparti sans ma mère. Elle voudrait me voir un état qui me promit de la fortune, elle pense que mon oncle pourra m'ètre utile ; tout son avenir s'est basé làdessus. Elle m'a bâti une vie à sa manière, à laquelle je \ n'ose pas encore toucher! Et pourtant, tu sais, ami, que je ne suis point né pour les étroites et tracassières occupations que l'on veut me donner. Soit folie, soit instinct, je sens parfois ma main qui se porte sur mon front, et je me dis comme André Ghénier : J'ai quelque chose là/
« Malgré la prosaïque existence qui m'entoure, l'enthousiasme et le délire débordent en moi... Je ne puis voir un livre nouvellement imprimé sans éprouver un j battement de cœur. Lorsqu'un nouveau nom surgit dans les arts, je me sens saisi, mécontent... Il me semi)le que toutes les places se prennent et qu'il ne m'en restera plus. Je suis triste de la gloire des autres; je résiste à la conviction de leurs triomphes, et il y a des heures (j'en rougis, ami) où je me crois envieux !.. Oh I c'est chose ignoble, en vérité, que le cœur humain !
a Adieu, mon vultur togatus; de bonnes digestions, et des procès. « Edmond Bîan. »
LA ^0URG£ÔI5B. lil
Huit jours après le départ de cette lettre^ au fond d'une des maisons les plus obscures de la Fosse^ dans un bureau de huit pieds carrés, séparé du reste de la chambre par un grillage de sapin, une jeune fille était assise , le corps droit, et sérieusement occupée à remplir de chiffres les colonnes d'un registre. A son petit bonnet de tulle, sous lequel paraissaient quelques papillottes en papier gris, à ses vieux gants tachés d'encre et coupés au bout des doigts, à son tablier noir à larges poches, à ses fausses manches vertes, et surtout à son front pâle et fané, il était facile de la reconnaître pour une de ces filles de marchand clouées dès l'enfance à un comptoir, et tout étiolées à l'air étouffant d'un cabinet d'affaires. C'était Rose Poireau.
Il eût été malaisé de dire si Rose Poireau était laide ou jolie. Elle passait dans le qiftirtier pour peu favorisée*de la nature, car elle n'avait ni la fraîcheur vermiilonnante, ni les formes vigoureuses qui réjouissent un œil bourgefts ; mais, sans posséder ce qui eonstitue la beauté à l'usage des commerçants en gros. Rose avait quelque chose qui Teût fait trouver charmante dans une autre classe, sous un autre costume, et avec des habitudes difijérentes. Sa longue figure décolorée était à peine animée par deux grands yeux bleus, ses épaules étaient courbées, sa poitrine creuse, sa démarche embarrassée , et cependant il y avait à travers tout cela je ne sais quelle élégance aristocratique, caricaturée plutôt que détruite par des vêtements démodés et sans grâce. A la vérité, c'étaient là de ces nuances subtiles qui ne pouvaient s'apercevoir qu'après un long examen. En général, la première impression à la vue de Rose Poireau lui était défavorable. L'habitude de demeurer assise et accoudée lui avait donné des mouvements raides, saccadés; son corps, comme celui des poupées articulées, ne semblait composé que de trois pièces :
iA^ L^ÉGHELLE DE FEMMES.
le buste, les jambes et les bras. Chacune de ces. portions évolutionnait à part,. bri:isqiiement et d'un seul coup.
Cependant pour Tobservateur attentif il étajt,Ja€ile de voir qu'il y avait entre là nature de Ro^e et la .position où le hasard l'avait, placée, un.contraste choquant qui.se reflétait, sur toutes ses ractions. BJle semblait ayoir deux côtés gauches; chez elle, rien n'était à sa place, tout manquait d'aisance et de liberté. . . <-.
Et comment çn eût-il. été autrçHïent?... Rose n'avait jamais eu d'enfance. A peine avait-elle su écrire, que son père l'avait attachée à un bureau., JDépouillée de? joies du -premier âge, elle, n'en avait jamais eu .la gentillesse; aussi avait-elle conservé cette gaucherie timide qui n'appartient ni à Penfant, ni à la jeune fille, et que. donnent si fréquemment les éducations forcées des collèges. Car l'élégance du corps dépend, presque toujours du Jbonheur des premières années;. beaucoup d'hommes ne çont disgracieux que pour avoir été malheureux. L'enfance. est comme une fleur, qui ne se développe qu'en plein air et aux rayons d'un soleil caressant. . . « .
Cependant, depuis .l'arrivée d'Edmond Bian,.ils'ét^t fait quelques changeinents. dans l'extérieur de Ro^. Le poétique jeune homme était tombé coinme.une étoile dans la sphère obscure qu^ellq habitait.' C'était lapr/e^mièrefois qu'elle avait entendu un homme çarlçr d'autres choses que de tarifs et d'arrivages. Augsi, depuis quelques jours, paraissait-elle plus distraite* Son visage. 3'aniuiait d'.une rougeur subite en présence d'Ednioud, et.Bajçnal^é Poireau s'était aperçu ,. avec stupéfaction,. que. sa fille. Iftisait des pâtés sur ses registres, et des. erreurs, dans ses, additiwis., . Au moment on nous avons représenté Rose à son bureauf> elle achevait le travail de la matinée. Lorsqu'elle eut fini, elle s'appuya toute pensive sur son pupitre, les
LA BOURGEOISS. l43
yeux fixes et grands ouverts. Un pas vif qui se fit entendre dans les escalier l'arracha à sa méditation; elle se hâta de reprendre sa plume^n rougissant jusqu'aux tempes. Edmond entra.
Il s'appr(>cha delà jeune fille et lui remit un papier;
— C'est le recensement du grand magasin , dit-il. Rose le remercia.
— Encore du travail, ajouta le jeune homme; ce sera long à transcrire et cela va bien vous ennuyer.
— Ohl du tout! atf contraire.
Ëdmoud souritf et parut chercher quelque chose sur le bureau.
— ^ J*avais là un relevé de factures que mon oncle m'avait prié d'acheveî*.
— Le voici.
— Mille remerciements... Ah! mon Dieu que d'additions... J'en bâille d'avance.
Rose releva la tète, prit un petit carré de papier qui se trouvait près d'elle, et le présenta timidement.
— Tenez, j'ai fait là cette somme, en m'amusant. Elle est 'juste : vous n'aurez qu'à reporter le total sur le livre.
— En vérité! s'écria Edmond; parbleu! ma cousine, voilà une galanterie arithmétique que je n'oublierai jamais.
Ros^' baissa la tète, humiliée. Elle avait eu l'intention d'éviter à Edmond un travail qiii lui déplaisait, elle n'avait réussi qu'à g'àttirer uiie plaisanterie \^ elle sentit les effets de sa Maladresse habituelle..
Gépeildâtit Rdmond s'assit, et commença à transcrire quelques articles 'avec noîichalance. Pendant dix minutes l6 plus prof ond silence régna dans l'appartement; mais bientôt le jeune homme céda évidemment à l'ennui du
lii L^ÉOUËLLË D£ FEMMES.
travail qu'il faisait et au désir de lier conversation. 11 parlait à son papier^ chantait tout b^; enfin il s'approcha de la fenêtre, comme pour tailler sa plume. Rose écrivait toujours. ♦
— Je vous admire, ma cousine, dit-il enfin, rien ne vous dérange. Comment pouvez-vous travaifler par ce beau soleil?
— J'y suis accoutumée.
— Et quand le soleil rit sur la Fosse comme maintenant, vous n'avez jamais désir de quitter l'atmosphère de sucre et de cannelle que l'on respire*dans cette chambre, pour sentir l'air qui a passé sur les arbres et entendre un oiseau chanter?
— Je n'ai pas le temps d'y penser.
— Vous ne vous promenez donc jamais?
— Pardonnez-moi, le dimanche après vêpres.
— Et vous ne trouvez pas cette vie monotone ?
— Je n*en ai point connu d'autres.
— A quoi employez-vous les instants qui ne sont pas consacrés au bureau; vos longues soirées d'hiver, par exemple?
— Je tricote jusqu'à neuf heures, puis je me couche. Edmond coupa en deux, d'un seul coup de canif, la
plume qu'il tenait à la main.
— Décidément il n'y a pas moyen de vivr« dans une pareille maison, pensa-t-il tout bas.
Puis, haut et d'un ton indiflerent, il ajouta :
— J'envie votre résignation; mais je crains bien de ne pouvoir l'imiter. J'ai été habitué, moi, à vivre sous le ciel, en plein air; j'étouffe dans un bureau.
Rose leva ses grands yeux bleus et les fixa sur Edmond.
— Gomment lerez-vous donc alors?
— Il faudra bien que je renonce au commerce. Jirai à Paris, j'écrirai...
La jeune fille croisa ses mains avec une expression d'une surprise douloureuse; puis, voyant que son cousin la regardait, elle baissa rapidement la tète, et parut plus occupée que jamais de son livre-journal.
Les rues de Nantes fourmillaient de promeneurs, les cloches sonnaient à pleines volées; sur la Fosse, passaient les pensions de jeunes demoiselles, en rangs, le livre de messe à la main et lorgnant de tous côtés > sous leurs grands chapeaux. Partout tourbillonnaient les commis à longs cols , à pantalons militaires et à bottes éperonnées (car le commis de commerce est éminemment guerrier une fois ^ar semaine). Les marchandes de violentes criaient leurs bouquets aux coins des rues, et les vieux rentiers lisaient en passant Taffiche du spectacle, longue de quatre pieds, et qui présentait un total attrayant de dix actes ! C'était un dimanche.
tA^ftOUR&EOISE. 147
Je ne sais pourquoi, le dimanche est toujours triste pour ceux qui sentent et qui pensent; mais il semble que l'air de fête de la foule, le bruit des cloches, le désœuvrement de toute la journée assombrissent le cœur et Visolent. Ce jour-là, point de promenades permises, de ces promenades Mtes, tftte à tète, ayec les arbres et le ciel. Impossible de poursuiTre une inspiration dans les champs, sans la mettre, à chaque échalier, face à face avec un soldat qui écorche une baguette de noisetier, ou un bourgeois qui joue aux quatre coins ayec ses deux enfants. C'est ce jour-là que se font les parties de galette, et que s'établissent les jeux de barres. Le rêveur est obligé de rester chez lui en état de siège ; les boutiquiers tiennent la campagne !
Edmond était sous cette impression fatale de la journée du Seigneur. Il avait lu, écrit, chanté, joué de la flûte, regardé dans la rue, sans pouvoir chasser cet ennui tenace, ce spleen stupide, que le dimanche semble être en possession d'inspirer. Son esprit, lassé de tout, était comme les malades qui se retournent de tous côtés, sans pouvoir trouver une position à conserver. Ne sachant plus où prendre une distraction, et sentant ce dégoût de la solitude, ce lïôsoin d'entendre une voix humaine qui parfois vous saisit vivement, il descendit au salon, où se trouvait sa cousine. ,
Le salon de Barnabe Poireau était situé sur le derrière de la maison. C'était une grande pièce obscure qu encombrait un immense buffet en bois de chêne, esp|pe d'office dont nos ancêtres étaient si amoureux, et desquels un restaurateur moderne ferait, au besoin, un cabinet particulier pour deux personnes. Ce buffet contenait une lingerie ^nie pendant cinq générations dans la famille Poireau, conformément aux principes de nos mères, qu'on n'aja-
148 l'échelle de femmes.
mais trop de linge dans un ménage. Le commerce' avait envahi jusqu'à cette pièce, car quelques balles de sucre, dont • Todeur coloniale se faisait fortement sentir, étaient entassées dans im coin, derrière le grand buffet.
Rose était assise près de la fenêtre au moment où son cousin entra. Elle rejeta vivement quelque chose derrière sa corbeille de travail : Edmond s'approcha, et aperçut un livre.
— Ah! vous lisiez, ma cousine?
— Oui... je... je parcourais... ce volume.
Elle était tremblante comme si elle eût commis une mauvaise action. Le jeune homme étendit la main vers le livre mystérieux, et en regarda le titre : Victor, ou P enfant de la forêt y par le citoyen Ducray-DuméniL
— Comment donc? mais c'est un ouvrage superbe, avec une belle image où l'on voit une femme évanouie aux pieds d'un scélérat qui a de la barbe et un poignard. Et cela vous a bien émue, sans doute ?
Rose baissa la tète avec embarras. Elle ne connaissait que bien peu de romans, et Victor occupait le premier rang parmi ceux qu'elle avait lus jusqu'alors. Elle ressemblait à ces princesses madécasses, ignorantes des ornements de femme, et qui prennent des grains de verre pour des perles.
Cependant elle se hasarda de répondre à Edmond.
— Oh ! beaucoup !
Edmcfhd referma dédaigneusement le livre, et le laissa retomber ^ans la corbeille à ouvrage.
— Et ]ft lisez-vous que ces vieux romans? demandat-il. Ne connaissez-vous aucun des auteurs modernes? au-, cuu poète de la nouvelle école ?
— Oh! pardonnez-moi, j'ai lu aussi les satirc^s de M. Despréaux et les fables du chevalier Florian.
Edmond ne put étouffer un éclat de rire; Rose devint pâle et tremblante; de grosses larmes roulèrent dans ses yeux. '
— Mon Dieu !. . . j'ai dit quelque sottise peut^tre.. j'ai cru que vous me demandiez. . . •
Elle fut suffoquée^ et s'arrêta pour pleurer. Edmond en eut pitié.
— Pardon, ma cousine; mais vous ne recevez donc aucun journal ici ?
— Nous recevons... VÉcho des Halles et la Feuille cùmmercicde,
— Alors, je comprends!... la littérature n'est pas un article qui ait cours sur les places de commerce. Du reste, si vous désirez lire des feuilles plus attrayantes ou jeter les yeux sur des ouvrages modernes, je pourrai vous en procurer.
Rose, dont le cœur avait été froissé, et qui retenait à grand'peine ses lèvres, fit un signe de tête de remerciement en murmurant quelques mots inintelligibles.
Dans ce moment son père entra.
— Eh bien! Rose, tu oublies la messe, ma fille? La domestique t'attend; va, mon enfant, ou tu arriveras trop tard.
Rose sortit.
— Diable, mon oncle, dit gaiement Edmond, je ne vous savais pas si attentif au salut de ma cousine. Vous êtes donc dévot?
Barnabe Poireau regarda avec précaution si^Rese était çattie, ouvrit la bouche dans toute sa grandeur pour sou- ^rire, et, baissant la voix :
^Moi, dévot, mon bonhomme; laisse donc! ce n'est pas à mon âge qu'on est la dupe des prêtres : mais il faut d^ la modération en tout, mon cher ami. Certainement je
150 l'échelle de femmes.
sais à quoi m'en tenir sut la religion; aus8i> quant à moi^ je n'ai pas de compta ouvert avecréglise; mais pour les femmes et le peuple, vois-tu, il en faut, il en faut absolument. Gela les retient. Aussi, j'exige que ma fille suive les offices et fasse ses pàques, ça né me coûte rien, et je suis plus tranquille.
Edmond s'inclina sans répondre. Il y a de ces absurdités devant lesquelles Pesprit s'arrête comme devant l'infini.
On conçoit sans peine l'impression que durent faire sur notre jeune bomme des conversations du genre de celles que nous venons de rapporter. Comme tous les hommes à vives émotions, il jugeait vite et d'après ses impressions premières. Il confondit dans le même arrêt son oncle et sa cousine, et ne se demanda pas si l'éducation avait seule manqué à cette dernière et si son imbécillité apparente n'était pas seulement de Tignorauce.
Malheureusement, ce qu'il y avait d'extérieur chez Rose le confirmait dans le jugement défavorable qu'il avait porté d'elle. Étrangère à tout ce. qui avait fait l'objet des études d'Edmond, elle était, par rapport à lui, comme ces Anglais qui ne connaissent point notre langue, et qui, en cherchant à remployer, nous paraissent ridicules et stupides.
Puis ce sentiment artiste .qui ne se développe en nous que par^e contact fréquent des arts, cette délicatesse intelligente qui nous fait distinguer les nuances, deviner la pensée, là où le vulgaire ne voit rien, tout cela manquait à Rose et devait lui manquer. Peut-être son âme était-elle comme ces pierres qui demandent la touche du lapidaire pour devenir des diamants ; mais Edmond jugea ce qu'il voyait. Mille occasions lui avaient révélé la gaucherie mo-* raie de sa cousine : il l'avait vue pleurer au Fénelon de Joseph Ghénier, et ne l'avait point entendue rire au Mé-
LA^BOURGEOISB. 451
dedn malgré lui, Thalberg arait joué devant elle^ et elle s'était ennuyée à la bella capridoêa d'IIummel; elle avait vu §ur le bureau d'Edmond la prodigieuse Ronde du Sabbat de Boulanger, et avait préféré Une tête de femme par Dubuffe.
C'était trop pour la patience du jeune homme ; il la regarda dès lors comme incurable; et cessa totalement de s^occuper d'elle.
Ce fut un pénible désappointement, car il lui eût été doux de trouver dans Rose une amie, une sœur, à laquelle il pût confier une partie de ce qu'il avait dans le cœur. Sans y penser, il avait ressenti cette influence que le voisinage dé la femme la plus ordinaire exerce sur un jeune homme. Tout en répétant que sa cousine ne pouvait le comprendre, il éprouvait un charme secret à entendre cette voix de jeune fille l'appeler par son nom de baptême, à sentir sa main satinée efUeurer la sienne, à la voir tire^devant lui ses papillottes ou se chausser pour la promenade* Toutes ces familiarités de parente lui semblaient déli-* cieuses, à lui, encore dans cet âge où, préparé à aimer toutes les femmes, on n'éprouve que .l'embarras de se déclarer leur amant, et où Ton se passionne pour ses cousines, uniquement parce qu'on les a sous la main et qu'on ose leur demander un baiser.
Mais une fois le charme de ces premières sensations détruit^ Edmond passa^ comme c«ia devait ètre^ de Pintérét que Rose lui avait inspiré malgré lui, à une sorte d'hostilité aigre et irritante. Trompé dans tine espérance, il en éprouva du ressentiment contre la jeune fille, et il afi'ecta de lui montrer une froideur dédaigneuse.
il en résulta pour lui un genre de vie plus isolé que jamais. Il continua pourtant à supporter une situation si peu conforme à ses goûts, par condesoenâance pour les
i$i l'échelle de femmes.
désirs de sa mère, par habitude, et aussi, ^peut-être, par suite de cette nonchalance naturelle aux hommes ,de pensée, pour tous les dérangements matériels. Bientôt il s'accoutuma à remplir machinalement ses devoirs. Il faisait tout ce qui lui était recommandé, mais sans intérêt, sans intelligence.
M. Poireau trouvait rarement.occasion de le gronder, jamais aussi celle de lui adresser un éloge. Edmond fonctionnait avec Taveugle régularité d^une machine à vapeur. On Teût cru stupide, tant il avait fait abstraction de son esprit, tant il s'était arrangé un /wi animal et d'habitude pour les heures de travail.
Le soir, seulement, retiré dans sa petite chambre, et la porte fermée, il redevenait artiste, et s'occupait avec ar^ deur de l'accomplissement de ses projets futurs.
Déjà de nombreux, travaux littéraires avaient été entrepris par lui; ses relations avec Paris s'étaient étendues. Il avait réussi à faire insérer quelques articles, signés de son nom, dans les journaux. A petit bruit, il se préparait ainsi la carrière qu'il voulait parcourir. Au milieu du flux de noms célèbres qu^ débordaient, il se réjouissait de voir le sien se montrer de loin en loin, comme ces gouttes d'eau qui suintent lentement d'un rocher, et finissent, à la longue, par former une source.
Quant à ses rapports avec sa famille de Nantes, ils devenaient de moins en moins fréquents. Ses entretiens avec son oncle. et sa cousine étaient froids, courts et ne comprenaient guère que les observations classiques sur le froid et le chaud, la pluie ou le soleil: Il continuait à travailler dans le même bureau que Rose, mais il avait renoncé à sa conversation. Son ouvrage terminé, il prenait un livre qu'il cachait toujours soigneusement dans une case de son pupitre, et lisait jusqu'à l'arrivée de Barnabe Poireau, qui
LA BOURGKOISF. ir»3
avait toujours lieu à la même heure. Dès qu'il reconuiiissait son pas sur Pescalier, le volume proscrit était replacé dans sa cachette^ et une table de réduction des monnaies où un prix courant en prenait la place.
Cette contrainte, qtfil s'imposait lui-iuême pour éviter de pénibles observations, avait un charme indicible. Il se plaisait à ces études secrètes, à ces lectures, d'autant plus ravissantes qu'elles étaient volées sur un temps qui ne lui appartenait pas. Il revenait à toutes ces terreurs délicieuses du collège, lorsque allumant clandestinement, la nuit, le reste d'un cierge bénit dérobé à la chapelle, il achevait, avec une fièvre de curiosité, un roman d'Anne Radcliffe ou de l'abbé Prévost !
Si le hasard lui procurait une heure de liberté, il était fou de joie. Il courait à sa chambre écrire quelque nouvelle pensée qui lui était venue en faisant débarquer une partie de sucre ou en dressant un mémoire de frais; il trouvait tout le bonheur d'un avare qui compte son trésor, à contempler ses travaux secrets, qui s'amoncelaient dans son secrétaire; c'était comme une fortune cachée qu'il grossissait en silence pour la montrer un jou^ dans toute sa magnificence.
Heures charmantes de courage et d'illusions , que tout artiste a connues dans sa jeunesse, alors que du fond de sa province il voyait Paris, et au-dessus la gloire, brillaiu pour lui, comme ces étoiles qui apparaissent au sommet des montagnes et que les enfants croient pouvoir saisir en montant sur le coteau! Hélas I... à mesure que l'on approche, gloire et étoiles s'élèvent bien plus haut que la ®ain ne peut atteindre! et l'homme et l'enfant, trompés dans leur espoir, poussent des cris ou versent des larmes !
Cependant, une remarque que fit Edmond piqua vive- ^^^i sa curiosité. Il s'était aperçu que les livres et les
454 l'échbllb de femmes.
jouraaux qu'il cachait dans son pupitre digparaissaient fréquemment > puis étaient remis à la même place. Son oncle, non plus que M. Durand, ne pouvaient être accusés d'une indiscrétion littéraire; tous ses soupçons retombaient donc naturellement sur sa>cousinê> et il acquit bientôt la certitude qu'elle avait lu tous ses outrages favoris.
Cette découverte lui causa ime surprise qui réveilla en lui quelque intérêt pour Rose. Il se mit à l'examiner, ce qu'il n'avait point fait depuis longtemps, et s'aperçut du changement marqué qui s'était opéré en elle. La pâleur habituelle de son visage avait augmenté, ses joues s'étaient creusées, et un cercle brun entourait ses yeux, devenus plus ardents. Son calme extérieur était toujours le même; mais Edmond crut y démêler parfois une rêveuse préoc cupation qu^il ne lui avait jamais connue.
Peut-être allait-il apprendre la cause de ce changement; car il se préparait à une explication avec Rose, lorsque celle-ci tomba malade. Elle garda le lit quelques jours, sans que le jeune homme pût la voir, puis elle partit pour la campagne de son père, où le médecin décida qu'elle devait passer quelque temps.
Tout cela s'était fait dans la maison avec une régularité administrative. Le jour même où l'on recommanda à Rose l'air de la campagne et l'exercice, elle quitta Nantes et fut remplacée par un commis provisoire queMé Durand mit au fait du travail. Edmond n'eut connaissance de ces nouvelles dispositions qu'en demandant des nouvelles de sa cousine, au déjeuner du lendemain.
Par une belle matinée du mois d'août, un laid cabriolet d'o^ièr g'aTançait sur )a route de Haute-Ooulaine^ tiré par ua de ces cbe^aux demi-endormis que les camions ont usés sur les pavfe de la ville»
La voiture était conduite par Barnabe Poireau , qu'accoriipagnait cette fois Edmond Bian. Ce dernier^ jeté avec nonchalance dans un coin de la voiture^ semblait distrait et ennuyé, yoncle Poireau était au contraire vif, remuant, causeur. Ses yeux se promenaient incessamment des deux côtés de la route, et il faisait de fréquentés remarques sur la valeur des terres qu'il apercevait, sur les améliorations à y apporter : remarques auxquelles son compagnon de
il>6 L^ÉGHELLE DE FEMMES.
voyage répondait avec une brièveté déseàpéranle. Enfin, le cabriolet s'arrêta devant une petite clôture de peu d'apparence, et les deux voyageurs descendirent.
— Ouvre la barrière, Edmond, dit le vieux négociant, et conduis la voiture le long de la grande allée ; je vais entrer par le jardin, pour voir Toseraie qui est plus bas.
Edmond prit le chemin de Tavenue, ainsi que son oncle Ten avait prié.
Gomme il approchait du bosquet de châtaigniers, il crut apercevoir de loin une jeune fille dans une position qu'il eut d'abord quelque peine à s'expliquer; mais, en regardant de plus près, il vit qu'elle était assise sur «ne escarpolette, le bras gauche passé autour de la corde, et la tête penchée sur ce bras. Un de ses pieds était légèrement retiré vers elle, tandis que l'autre pendait avec une gracieuse paresse, et effleurait le gazon. Un léger mouvement que le vent imprimait à la balançoire , berçait la jeune fille, qui semblait endormie. De beaux cheveux blonds, presque détachés, retombaient sur son visage. A sa main droite était suspendu un chapeau de paille rempli de fleurs, et quelques feuilles arrêtées sur sa robe blanche se soûle-, valent à la brise, comme des papillons prêts à s'envoler.
Le jeune homme s'arrêta ravi devant ce charmant tableau; mais le bruit du cabriolet s'étant fait entendre, la dormeuse leva la tête, et écarta les cheveux de son visage avec une grâce tout enfantine.
Deux cris partirent en ;nême temps : c'était Rose Poireau.
Edmond s'approcha d'elle avec un étonnement qu'il ne chercha même pas à cacher. C'était pour lui chose si nouvelle que sa cousine dans ce costume élégant et léger, qu'il pouvait à peijie en croire ses yeux. Jusqu'alors, il l'avait toujours vue emmaillotée d'un large châle de grand-mère>
LÀ BOURGEOISE. V^l
et il la trouvait aujourd'hui vêtue d'une seule robe blanche^ et laissant voir de pâles épaules que couvrait mal un foulard dérangé dans le sommeil. Ce fut pour le jeune homme comme un de ces changements à vue de l'Opéra qui vous fascinent et vous enchantent.
Rose^ de son côté^ sembla^ à l'aspect de son cousin^ éprouver une commotion électrique. Elle ne s'attendait pas à le voir, et elle ne s'était habillée qu'à moitié pour sa course du matin, peu craintive d'être aperçue par les paysans ou les oiseaux. Elle demeura devant Edmond, honteuse, embarrassée, les deux mains pendantes et les yeux baissés.
— Je vous ai réveillée, ma cousine, dit le jeune homme d'une, voix tout émue.
— 'Oui.... je me trouvais lasse de courir sous le soleil, j'étais venue m'asseoir là, et je crois que je m'endormais.
— Mais vous êtes bien maintenant, reprit Edmond en s'approchant davantage; vous êtes bien, n'est-ce pas? car vous voilà éblouissante de fraîcheur.
En disant ces mots, il tendait avec affection sa main à la jeune ^Ue. Rose souleva cinq jolis doigts nus, et les présenta à son CQusin, qui remarqua pour la première fois, en les serrant, leur délicatesse mignonne.
— Mon père n'est-il point arrivé avec vous? dit la jeune fille, fort pressée d'interrompre la contemplation silencieuse d'Edmond.
— Il s'est rendu à la maison par l'oseraie.
— Allons le rejoindre alors.
Et Rose fit quelques pas en avant; Edmond la suivit : Lorsqu'ils arrivèrent à la porte de la maison de campagne, Barnabe Poireau était déjà occupé à discuter avec le fermier sur la valeur présumée des récoltes. Cependant
i58 L^ÉGHELLK BB rEMMES.
il s'arracha un instant i oett6 intéressante eonyersation pour embrasser sa fille et lui demander de ses nouvelles. Rose s'occupa de tout préparer pour le déjeuner. Edmond prit un fusil> et descendit dans la vallée*
On ne se retrouva qu'à table. Durand était arrivé, et Rose s'était enveloppée dans un châle ^ sur l'observation de son père qu'elle s'enrhumerait. Le repas prit sa physio^ nomie habituelle» Les deux commerçants parlèrent affaires> Edmond et Rose gardèrent le silence.
Aussitôt sorti de table^ il fallut visiter des terres, dont Barnabe Poireau voulait foire l'acquisition. Le jeune homme fut chargé d'une chaîne d'arpenteur, qui devait servir à mesurer le terrain i Cette opération dura jusqu'à trois heures. Les deux associés, de retour, se mirent à calculer ce quel'ai^ent rapporterait) s'ils achetaient les champs en question, et quelle augmentation pourrait avoir lieu dans leur valeur.
^ Edmond s'échappa du salon où ils s'étaient établis. .
Avez-vous quelquefois éprouvé le bien-être que l'on ressent à se trouver seul après un long et fatigant entretien! Avez-votis pu^ dans l'une de ces parties de campagne faites avec trente personnes , échapper un moment aux rondes et aux jeux de gages pour vous trouver seul sous quelque vaste ombrage, joyeux de mystère et de silence? 11 semble alors qu'un poids affreux soit soulevé de dessus la poitrine! vous vous sentez respirer^ penser et
vivre.
Ce fut précisément ce qu'éprouva Edmond après s'être échapt)é de la compagnie de son oncle et de M. Durand. Il descendit le long du .bois de châtaigniers jusqu'aux prairies. L'air était chaud et parfumé par rôdeur de l'herbe
LA BovaosoiSB. 159
irakhement coupéi^i Les o^iaids frisBoaaaieat ayee un murmure tristement dûdormôar; i Thorizon^ au-dessus de masses d'arbres d'un vert foncé, B'éleyaient de petits villages tout blancs , avec leurs toits rouges et leurs clo* cbers d'un bleu ardoisé; plus bas s'étendaient les prairies^ vastes savanes, du milieu desquelles des ti*oupes d'oies demi-sauvages montraient par instant leurs tètes grises. Les chants des paysannes au lavoir, les meuglements des vaches et les sons agrestes des flûtes de Pan ou des trompes d'écorce^ interrompaient seuls la sil^cieuse monotonie de la vallée. C'était un de ces tableaux d'uu calme mélan* colique et pénétrant qui vous amènent les larmes aux pau-* pières et les plus douces pensées au cœur.
Edmond côtoyait les prés, abattant avec distraction du
bout de sa canne les églantiers qui descendaient sur sa
tète< Il ressentait l'enivrement qui coule dans toutes nos
veines pendant ces promenades à petits pas, faites au mi*
lieu du jour, lorsque la lumière et les mille harmonies
de la campagne nous enveloppent et nous pénètrent de
toutes parts; lorsque, rafraîchis par les suaves émanations
de la terre et du ciel, nous sentons nos membres s'assou*
plir, notre front ardent s'attiédir mollement, et notre
âme, qui s'épanouit comme une fleiit, nous envoyer au
cerveau ses parfums de douce joie, de croyance et de son-»-
geries. Il était dans un de ces moments où l'on nage dans
la vie comme dans l'air, sans la sentir^ où tout nous rit au
molide^ où l'on parle à l'oiseau qui chante, au papillon
qui passe^ où, le sein tout gonflé d'amour, nous semblons
ouvrir nos deux bras devant la création pour la presser
tout entière sur notre cœur I Et, plongé dans cette extase
délicieuse, il parcourait lentement les sentiers, les yeut
au ciel, les mains pendantes, ne rêvant que d'arbres, de
chaumières et d'étoiles ! Puis, à travers toutes ces Vagues
'JBO l'échelle de femmes.
et berçantes sensations^ une image céleste venait se glisser^ Pimage d'une femme aimée ! 11 se mettait à bâtir une existence de solitude, écoulée loin des villes, avec quelque jeune fille que le monde n'aurait pas fanée ! Il sentait son bras sur le sien, sa fraîche haleine contre sa joue. II entendait le bruit de ses pas sur le gazon, et, fasciné par cette ravissante hallucination, il n'osait ni se détourner^ ni pen§er, de peur de perdre son rêve.
Sans qu'il le sût, occupé qu'il était de ses songes, il avait été reconduit par le sentier qu'il suivait jusqu'à la maison. Il entra, et, pour éviter son oncle, qu'il entendait dans le salon avec M. Durand, il monta l'escalier et ouvrit la première porte qu'il aperçut devant lui.
C'était une petite chambre bleue. Un lit de merisier, une commode du même bois et quelques chaises composaient tout l'ameublement. Au-dessus du lit, presque caché sous ses rideaux blancs, on voyait un buis béni le dimanche des Rameaux, et, à côté, une image coloriée de Notre-Dame des Sept-Douleurs. De petits souliers dans lesquels on eût fait tenir à peine trois doigts, étaient jeté^ dans un coin. Un gant lilas était tombé au milieu de la chambre, et, sur la commode, quelques festons commencés sortaient à moitié d'une corbeille créole. Il y avait entre les pensées qui occupaient alors Edmond, et l'aspect de cette chambre, où tout annonçait la présence tf une femme, une telle liaison qu'il en éprouva un saisissement joyeux. Il lui sembla entrer chez celle qu'il avait rêvée pour compagne. Ce fut une courte illusion (si même ce fut une illusion), mais il en ressentit comme le contre-coup.
Tout homme a eu dans sa vie une époque où la chambre d'une jeune fille a été pour lui un sanctuaire d'amour, où l'aspect inattendu d'une broderie 'posée sur un fauteuil, d'un chapeau oublié, de papillottes semées sur le parquet.
LA BOURGEOISE. i(>l
Ta jeté dans une ivresse timide et agitée. Age où Tâme bouillonne en nous au moindre contact de l'atmosphère qu'a respirée une femme; âge de chaudes passions, où nous portons notre cœur sur notre main, l'offrant à toutes, comme ces drageoirs de pastilles parfumées que Ton promène .dans un bal !
Edmond était accessible, plus qu'aucun autre, à ces sensations i^hatouilleuses. Il resta un instant debout, contemplant le lieu où il se trouvait, avec une joie muette; puis il s'approcha de la fenêtre, qui était entr'ouverte.
Au loin s'étendait la campagne qu'il venait de parcourir; une campagne paisible et riante, avec un ciel bleu au-dessus ! Quelques oiseaux traversaient les airs. A gauche, le petit bois de châtaigniers, ou vibrait la balançoire. Et tout cela vu de la chambre d'une jeune fille !..
Biari s'appuya sur la fenêtre, dans un enchantement impossible à décrire, et demeura en contemplation. Là tout lui parlait d'une vie douce et simple^ tout se trouvait en rapport avec ses goûts et ses espérances. Chaque objet extérieur venait frapper sur un point de son cœur, comme sur une touche sonore, et en faisait sortir un chant dé bonheur.
Dans ce moment. Rose côtoyait l'oseraie, se dirigeant vers la maison.
Elle était telle qu'Edmond l'avait vue le matin; seulement, à son bras pendait une corbeille pleine de fruits et de fleurs. Elle marchait en répétant un vieil air du pays. Edmond ne l'avait jamais entendue chanter. A la ville, sa voix, ainsi que ses actions, semblait réglée sur un seul diapason; mais l'air de la campagne avait agi sur elle comme sur les oiseaux captifs, qui retrouvent leurs chants avec iai liberté.
Elle s'avançait, légère et folâtre, cueillant des margue-
lOt l'éghellk de femmes.
rites le long des fossés, s'arrètant pour suivre de l'œil un papillon, ou parler aux oiseaux. Comme elle passait, le gros chien du fermier montra sa tète ronde sur un échalier. Rose s'arrêta un instant, craintive, mais^ en le reconnaissant, elle lui jeta son bouquet de fleurs; le dogue aboya, et la jeune fille se mit à imiter ses aboiements ; purs, avec un charmant mélange d'audace et de timidité, elle s'approcha du paisible animai, qui était demeuré béant de surprise.
— Bonjour, mon Rustaut, dilrelle, bonjour, mon vieux sans dents, bonjour^ mon ami d'enfance*
Et elle ballottait entre ses deux petites mains blanches la bonne tète du dogue, qui grondait de plaisir; et Edmond, stupéfait, enchanté à la vue de ces ravissants enfantillages, souriait et se. sentait attendrir.
Souvent quelques heures suffisent pour modifier entièrement nos pensées; notre vie intérieure a aussi ses événements qui changent chez nous l'opinion la mieux arrêtée. Nos croyances de chaque jour se forment, s'alitèrent^ reviennent ainsi, par une série de perceptions à peine sensibles, successives et rapides. La mobilité que l'on reproche généralement aux hommes d'imagination est une suite nécessaire de la multiplicité de leurs sensations. Chaque heure de rêverie est pour eux toute une existence qui a ses accidents, ses craintes^ ses joies^ ses convictions. Ils font un roman m dedam dont chaque chapitre ne dure qu'une minute > et dont le dénoûment est souvent aussi inattendu que promptement atteint*
On ne s'étonnera donc pas si Edmond^ qui depuis le matin s'était senti entouré des fraîches images d'une union assortie, et qui rencontrait, par hasard, en face de son rêve, une jeune fille qui semblait pouvoir le réaliser, se laissa aller à un élan d'amour. Rose, dans ce moment.
LA lO0ftOSOISl* 163
seréyélddt à lui di belle^ si poétique; il éprouvait un regret et un étonnement si profonds de Tavoir méconnue, qu'il aurait alors voulu la serrer sur sa poitrine et la baiser au front*
Plein de cette exaltation^ il appela sa cousine à haute VOIT. Rose leva la tétOi aperçut Edmond^ et à Finstant toute sa gracieuse folâtrerie s'évanouit. Elle reprit l'attitude ralde et gauche qu'elle avait habituellement sous les yeux des autres, et s'avança honteuse vers la maison.
Ce changement subit produisit une sorte de contre-coup sur Edmond. Son élan d'enthousiasme vint se briser oontre la raideur dont Rose s'était subitement enveloppée ) il y eut en lui quelque chose de semblable à la sensation qu'éprouverait un homme qui, dans un transport de tendresse, croirait saisir la main d'un ami, et ne rencontrerait entre ses doigts serrés qu'une main de bois articulée.
Cependant^ Rose entrait dans la cour. Elle avait répondu à l'appel de son cousin et allait monter, lorsque la voix de M. Poireau se fit entendre à la fenêtre du rez-dechaussée.
— Rose, te rappelles-tu à combien étaient cotés les sucres, au Havre, lors de ton départ de Nantes, il y a quinze jours ?
— cânquante-trois centimes, répondit la jeune fille, avec une présence d'esprit qui fit faire un bond à son cousin.
— Et à combien nous sont-ils revenus à Nantes, tous frais compris.
— Quarante-huit centimes, terme moyen.
— C'est bon, murmura le père Poireau.
Et il rentra dans le salon sa tête, qu'il avait avancée à la fenêtre.
— Dieu me pardonne ! pensa Edmond, elle songeait
164 l'égh£Lls de femmbs.
aux prix courants en montant le joli sentier de l'oseraie.
Les deux réponses de Rose et le ton bref et joyeux avec lequel elle les avait prononcées venaient de changer ea* tièrement le cours de ses idées. Il avait un instant entrevu sa femme rêvée; maintenant il retrouvait si cousine, la teneuse de livres. Cette seule pensée modifia subitement ses dispositions.
Aussi, quand Rose entra, la reçntril avec un sourire hostile et moqueur.
Alors commença un entretien ironique dans lequel la pauvre jeune fille perdit bien vite tout avantage, et qui devint de plus en plus amer. Gomme toutes les âmes vives, Edmond était porté à une certaine exagération de sentiment qui rendait ses désenchantements aussi acérés de langage que ses enthousiasmes étaient fascinants et communicatifs. Rose, accablée des sarcasmes de son cousin, sans connaître la cause de cette cruauté, demeura sous ses railleries comme les vierges chrétiennes qui, devant les flèches des bourreaux, croisaient les mains sur leur poitrine, et baissaient silencieusement la tète.
Uarrlvée du père Poireau et de son associé Durand put seule mettre fin à son martyre.
Pendant qu^Edmond continuait à se livrer toujours davantage à ses goûts favoris et à se séparer des habitudes de sa famille, les opérations de la maison Poireau s'étendaient de plus en plus^ grâce au zèle et à la capacité de Fassocié Durand. Plusieurs affaires, faites par celui-ci pour son compte particulier, et qui avaient réussi, accrurent considérablement ses capitaux, et une pensée^ à laquelle il n'eût osé s'arrêter quelques années plus tôt, commença à germer dans son esprit. Il la soumit à un examen mathématique , et ayant trouvé qu'au total son exécution lui serait avantageuse , il songea sérieusement à lui donner suite.
166 l'échelle de femmes.
En conséquence , à partir du lendemain ^ il témoigna à mademoiselle Rose Poireau une politesse tout à 'fait inusitée. 11 passa pour elle trois articles au grand livre, et lui tailla une douzaine de plumes, faveur rare, qu'il accordait à peine à son ancien ami Barnabe. Car Durand avait acquis sur la placé de Nantes une réputation incontestable pour la taille des plumes et pour la coulée anglaise, réputation qu'il tenait à conserver sans partage , et qu'il entourait y pour cela , d'un certain mystère.
Sa galanterie ne s'arrêta point là. Le jour de la fête de mademoiselle Rose, il lui fit présent d'un calendrier perpétuel en maroquin vert, et de deux vases en porcelaine' garnis de tulipes artificielles. Enfin, lorsqu'il pensa que ses politesses avaient été assez multipliées et assez significatives, il demanda solennellement à son associé, à la suite d'un règlement de compte sur les bois de Campêche, la main de sa fille Rose.
Barnabe Poireau n'avait pas été sans s'apercevoir, depuis quelque temps , de la 'générosité singulière de Durand. Il avait cherché naturellement et commercialement quel profit son associé pourrait en retirer, et n'avait pas eu de peine à deviner son projet. Il avait fait aussitôt un relevé de ce que Durand avait dans la société, avait calculé que s'il lui donnait Rose, la dot de celle-ci resterait dans la maison, et avait fini par conclure (Jue l'affaire était convenable et pouvait s'essayer.
Durand trouva donc l'esprit du brave bourgeois parfaitement préparé à sa proposition ; il lui tendit la main avec une franchise et une bonhomie dignes d'un négociant de la vieille roche, et l'on régla les conditions à l'instant même.
Rose Poireau fut avertie le soir, par son père, de ce qui venait de se conclure à son égard ; mais , à cette nouvelle.
soit surprise ou saisissement y la jeune fiUe devint pâle ^ puis perdit connaissance. Elle prit la iièvre au sortir de son éyanoûissement/et sa maladie dura près d'un mois. Durand et Poireau furent extrêmement contrariés de ce retard. Ce dernier voulait faire un voyage à Bordeaux , et cette .affaire^ comme il le disait^ retardait toutes les autres. Barnabe Poireau ne manquait pas d'aller plusieurs fois par jour dans la chambre de sa fille pour lui dire :
— Comment çs-tu, ma petite! mieux, n'est-ce pasT je te trouve moins pâle. Dépêche-toi de te guérir, car ta maladie nous retarde. Surtout ne te laisse point abattre, mon enfant ; bois, mange, dors bien. Regarde-moi, je ne suis jamais malade ; mais je suis agissant. Tu ne prends pas assez d'exercice, ma chère ; il fout marcher.
Et le bonhomme , après avoir débité son protocole ordinaire, retournait à ses magasins ou à son comptoir.
Cependant Edmond avait appris le mariage de sa cousine le même jour qu'elle, son oncle lui en ayant fait confidence avec la mystérieuse'solennité dont on use habituellement dans ces sortes d'aflkires, que l'on confie en secret à toutes ses connaissances.
Le jeune homme en avait éprouvé un étonnemeut d'autant plus pénible que quelquefois peut-être, dans ses projets, il avait, faute d'une autre et par voisinage, donné, la pâle figure de Rose à la femme de son avenir. Mais cette cause de son mécontentement était trop cachée pour qu'il y pensât. Il chercha à la justi^er par d'autres motifs, et ne manqua pas d'en trouver. Il songea, avec dégoût, que cette union, arrangée entre son oncle et Durand, n'avait paru à tous deux qu'un complément d'association commerciale ; que sa cousine avait été considérée comme une marchandise de plus à faire entrer dans le
— Pas encore cinq heures. Je me suis levé trop tôt. " En faisant cette réflexion à demi voix, Edmond jeta un triste regard sur les malles et les paquets étalé§ près de la porte du salon, et vint, contre la fenêtre , contempler le COUPS silencieux de la Loire, qu'il aperéevait vaguement au milieu du brouillard du matin.
Il allait quitter son oncle, et partait dans ime heure par la diligence de Paris.
Tant que sa mère avait vécu, il s'était résigné; mais il venait de la perdre , et son parti avait été pris à Tinstant. Les observations de Barnabe Poireau avaient été inutiles : quant à sa cousine, elle n'avait rien fait pour le retenir; elle s'était contentée de dire tristement :
LA BonacEOiSE. 169
compagnie, eurent trouvé plaee , on partit pour Haute- Goulaine, où le mariage devait avoir lieu à midi.
Tout avait été préparé avec une profusion de mauvais goût. Barnabe Poireau, qui ne devait marier sa fille qt/Cune fois, comme il le disait , s'était résolu à faire un sacrifice. ^ En conséquence, il n'avait rien négligé de ce qui devait à ses yeux rendre une noce brillante. En arrivant, Edmond fut épouvanté de ces gigantesques apprêts. Il aperçut sa cousine donnant quelques ordres, et recevant les félicita^ tions des nouveaux venus. Cette vue renouvela sa colère, n avait toujours eu en horreur la publicité donnée aux mariages. Il avait honte pour les époux placés sous tant de regards , qui tâchaient d'être malins et qui n'étaient qu'impudents, sous tant de plaisanteries qui avaient la prétention d'être fines .et qui n'étaient qu'indécentes. Aussi s'abstint-il, autant qu'il le put, de se mêler au tumulte de la journée, heureux que sa tristesse se perdit au milieu du grand mouvement de la foule.
Quant à Rose , son atonie avait semblé s'accroître. Par instants, elle n'entendait, ne voyait rien. On l'eût crue frappée d'insensibilité, si l'on n'eût remarqué que son œil vague et presque égaré suivait fréquemment Edmoud, qui se tenait à l'écart.
La journée s'écoula comme toutes les journées de ce genre, sans aucun événement remarquable. Le soir, vers neuf heures, les invités repartirent pour Nautes, après ^aucoup d'embrassements et de malignes allusions ; les cousiaes emportant leurs ridicules bourrés de dessert pour les fils et les frères qui n'étaient pas venus, et les cousins enchantés d'avoir tué une journée à manger et à danser sur l'herbe.
— Pas encore cinq heures. Je me suis levé trop tôt. ' En faisant cette réflexion à demi voix, Edmond jeta un triste regard sur les malles et les paquets étalég près de la porte du salon, et vint, contre la fenêtre, contempler le cours silencieux de la Loire, qu'il aperéevait vaguement au milieu du brouillard du matin.
Il allait quitter son oncle, et partait dans une heure par la diligence de Paris.
Tant que sa mère avait vécu, il s'était résigné; mais il venait de la perdre, et son parti avait été pris à l'instant. Les observations de Barnabe Poireau avaient été inutiles : quant à sa cousine, elle n'avait rien fait pour le retenir; elle s'était contentée de dire tristement :
LJl BOVftGIOISK. 411
— Gela detait ôtre; yotre place n'est point parmi nous.
fit elle avait baissé la tète avec une douloureuse résignation.
Edmond n'avait pas été sans remarquer cette conduite. Depuis quelque temps. Rose lui semblait une tout autre femme. Depuis son mariage elle avait dépouillé une partie de sa gaucherie craintive, et Edmond l'avait entendue plusieurs fois, avec étonnement, faire preuve d'intelligence et d'âme. Elle avait aussi acquis, dans la maison, une importance et une liberté inaccoutumées; car les deux associés étaient également esclaves du vieux préjugé t)ourgeoisqui demande une soumission aveugle à la jeune fiUe, et permet sa part du pouvoir domestique à la femme.
Barnabe Poireau surtout avait pour sa fille une considé* ration toute particulière depuis qu'elle s'appelait madame Durand* Jusqu'alors Rose n'avait été, comme il le disait dans son pittoresque langage de négociant, qu't^n grand livre tout blanc et sans valeur; aujourd'hui c'était un registre en u^ge et qui avait pris son numéro d'ordre.
La jeune femme avait profité de cette nouvelle situation pour redorer quelque peu sa terne existence* Elle était de. venue moins assidue au bureau; elle s'était hasardée à lire ^i*tennblement ; elle avait osé répondre à son cousin et montrer parfois qu'elle pensait*
Cette métamorphose modifia quelque peu ses rapports avec Edmond, mais sans les rendre cependant libres ni ^ectueux. Il y avait de la part du jeune homme trop d'irritation, de celle de la jeune femme trop de gène et de silence, pour que leurs relations ne conservassent point leur première teinte de froideur. 11 eût fallu, pour la faire ^sparaître, qu'une circonstance extrême rompit, d'un ^té, les préventions, de l'autre, la timidité; et œtte circonstance ne s'était point présentée.
172 l'échelle de femmes.
Le voyage de Paris fut donc décidé par Edmond, sans aucun regret, et subitement annoncé par lui à sa famille de Nantes.
Maintenant il était là, attendant Theure du départ et en proie à la senéation pénible qui accompagne toujours les dérangements apportés dans une vie. Mille causes, puériles en apparence, produisaient chez lui ce vague malaise que Ton ressent dans les heures d'attente qui précèdent un départ. C'était l'heure inaccoutumée de son lever; l'air froid du matin, l'aspect des paquets de voyage qui encombraient le salon, le silence mélancolique qui l'entourait, la crainte de manquer la diligence de Paris; la perte de ses liabitudes, de ses promenades ordinaires, de ses ennuis même (car les ennuis aussi sont un lien) ; la séparation de son oncle, brave homme qui, après tout, Taimait à sa manière; de sa cousine, problème inexplicable, qu'il avait été vingt fois sur le point de haïr ou d'aimer; et plus encore que tout cela, sans doute, l'indicible attachement que nous ressentons pour les objets que nous quittons, et cet attendrissement tout puissant qui s'éveille dans nos cœurs au dernier pressement d'une main connue.
Tant.de causes confusément entremêlées, mais agissant de concert, étaient plus que sufiSisantes pour disposer Edmond aux impressions de tendresse; aussi ne fut-ce point sans une larme sous la paupière qu'il jeta un dernier regard sur la Loire, la Fosse et rentrée de la maison de son oncle.
Dans ce moment un léger bruit se lit entendre derrière lui ; il se détourna , et vit sa cousine qui entrait au salon.
Rose fit un mouvement de surprise en l'apercevant.
— Déjà levé! dit-elle à voix basse.
LA BOURGEOISE. i73
— Je pourrais vous retourner, à plus juste titre , cette expression d'étonnement; vous n'avez pas Thabitude de vous réveiller si matin.
— J'ai craint que vous n'eussiez besoin de quelque
chose.
—Vous êtes trop bonne : mais j'aurais voulu que l'idée de mon départ n'éveillât aucun autre que moi dans la maison ; c'était dans ce but que j'avais fait bier mes adieux .
Rose le regarda fixement ; puis baissa la tète, et dit avec embarras :
— Je voulais encore vous voir; pourquoi mentir? je voulais vous parler, à vous seul, avant votre départ. J'avais peur que le souvenir que vous emporterez de nous ne fût trop fâcheux.
— Je ne vous comprends pas. Rose.
— Pardonnez-moi, Edmond ; vous nous quittez comme des indifférents. Nous, gens de commerce, vous pensez que nous ne sentons rien.
— Comment pouvez-vous croire ?. . .
—Oh l j'en suis sûre; et cette pensée, que vous partirez sans nous connadtre, que vous partirez avec la persuasion que personne ne vous aimait ici, j'en ai été tourmentée dfipuis huit jours : je voulais vous parler, çt je n'osais. Oh! je m'en voulais de ma lâcheté! Ëufin, ce matin, j'ai trouvé assez de courage pour venir. Edmond, je vous en prie, n'emportez pas un mauvais souvenir de nous.
Ses yeux bleus, voilés de larmes, étaient tournés vers 1b jeyne homme, et elle lui tendait une main. Edmond la saisit.
-—Oh! ne me parlez pas ainsi, s'écria-t-il tout étau; vous me feriez trop regretter mon départ.
— Nous le regretterons, nous, Edmond; moi surtout! Je m'étais fait une douce, habitude de votre présence,
174 l'éghelle de femmes.
de votre entretien. Je u'osâis pas toiyours vous répondre; itiaid je tous éeoutais en silence. C'était comme un tableau que Ton regarde, comme uû beau livie qu'on lit tout bas. Bien des fois vous avez cm que je ne vous comprenais point, parce que je restais muette, et pouitant j'ai retenu vos paroles; je les ai apprises par cœur^ je me les répète comme une prière.
— Que me dites-vous là, Roseî Est-ce bien possible? Ab ! bien des fois j'avais cru que vous preniez intérêt à moi, que vous trouviez plaisir à m'écouterl Rose, ma bonne Rose!
— Cher Edmond I
Tous deux se serraient tendrement les mains^ et leurs larmes coulaient.
— Et voyez, reprit le jeune bomme, c'est au moment de vous perdre que j'apprends à vous connaître ! Ob ! la triste dérision que la viel Mais, dites-moi, pourquoi donc^ mon Dieu, restiez-vous toujours embarrassée ou silencieuse auprès de moi ?
— Et comment aurais-je osé être autrement, Edmond? Savez-vous quelle a été mon enfance? savez-vous qua douze ans j'étais assise devant un bureau, m'occupant de ebifires? Il a bien fallu me faire, à la longue, un extérieur aussi arrangé que les coloiines de mon livre de caisse. A force d'être une macbine, j'en ai pris l'apparence. Quand vous êtes arrivé, j'ai bien senti combien je vous paraissais
♦ ridicule, mais qu'y faire! j'entendais pouï la première fois parler d'art, de poésie; tout cela me semblait bien beau, mais c'étaient des mots nouveaux pour moi. Vous aviez votre langue et moi la mienne : comment aurionsnous pu nous comprendre?
— Rose IjEt j'ai pu vous méconnsdtre à ce point?
— ^^Vous le deviez, Edmond ; mais moi, savez-vous tout
LA BOURaSOISE. 175
ce que j'ai souffert? car maintenant je suis hardie^ j'ose tout vous dire. Vous étiez si méchant parfois; vos râuieries me passaient si froides et si déchirantes dans le cœur ! Et puis ces sourires dédaigneux^ ces lodgs regards de pitié que vous laissiez tomber sur moi ^ et dont je me sentais enveloppée tout entière comme d'un linceul! Le moyen de n'être pas gauchement craintive ! Il a fallu qu'une émo* tioQ me fît oublier tout mon effroi. Je me suis décidée à la peusée que je ne vous reverrais peut-être plus, et que vous emporteriez mon souvenir comme celui d'un meuble qu'on a vu quelque part. Ah ! maintenant, je l'espère, il n'en sera pas ainsi ; maintenant vous n'oublierez pas tout à fait votre cousine, n'est-ce pas, Edmond? Dites-moi que vous ne m'oublierez pas?
— Vous oublier! non. Rose, non; puissé-je seulement «e pas trop me souvenir de vous ! Mais, voyez-vous, tout ceci me confond, me rend fou. Comment, c'est vous, là, ma cousine la teneme de livres? Regardez-moi donc bien; dites-moi donc que je ne rôve pas ! Rose, mais vous êtes un ange!
— Vous ne connaissiez que mon enveloppe, Edmond. Tant d'ennui avait assailli mes premières années, tant de désenchantements m'avaient meurtrie, que je m'étais rar ffiassée-dans cette froideur qui vous a frappé, comme dans nn fourreau. Cette vie resserrée entre les grillages d'un comptoir, croyez-vous qu'elle me convînt plus qu'à vous ? Croyez-vous que, le front penché sur ma plume, je n'avais' pas aussi mes rêves flamboyants et mes espérances? Croyez-vous que je ne suivais pas quelquefois une douce chimère entre mes colonnes de chiffres? Je réalisais ce conte allemand que j'ai vu dans un de vos livres, et qui rapporte que -l'âme d'un poëte fut incrustée par le démon à une mécanique à faire des bas, et forcée de servir de vé-
il6 l'échelle de femmes.
hicule aux bras du métier ! Dien seul pourrait faire comprendre tout ce que j'ai bu de dégoûts avant d'avoir filé, autour de mon cœur, cette enveloppe insensible dans laquelle je Pavais abrité. Le ciel vous préserve, Edmond, de vous faire jamais comme moi chrysalide informe et froide, vous qui pouvez déployer vos ailes et chercfier le soleil.
— 0 mon Dieu I Rose, mon Dieu ! -et je n'ai rien su deviner de tout cela ! Mais, c'est moi qui étais enveloppé d'un triple nuage de préventions ineptes; c'est "moi qui étais aveugle et sourd !
En prononçant ces mots, le jeune homme suffoquait de sanglots; il pressait les mains de sa cousine sur sa poitrine, sur ses lèvres. L'émotion de la jeune femme parut redoubler. Elle répondit aux caresses d'Edmond, et leva sur lui un regard tout fasciné; un de ces regards qui font monter jusqu'au cerveau une sorte de délire étourdissant. Tout à coup, une pensée amère traversa Tenivrement du jeune homme, ses mains se crispèrent convulsivement, et il écarta Rose de son sein.
— Pourquoi m'avez-vous dit cela maintenant? s'écriat-il; pourquoi ne me l'avez-vous dit jamais? Ah ! il fallait me laisser dans mon indifférence. Je pars tout à l'heure, et vous venez me montrer Jout ce que je perds ! Mais, mon Dieu ! pourquoi donc est-ce aujourd'hui que vous m'avez parlé, pourquoi pas il y a trois mois ?
Rose baissa la tête confuse.
— 11 y a trois mois, comprenez-vous? Alors j'aurais pu rester j et vous ne m'avez rien dit. Savez-vous que c'est horrible de voir ainsi le paradis s'ouvrir et se refermer au même instant? Songez-vous que si vous aviez dit un mot, il y a trois mois, au lieu d'un adieu aujourd'hui... Oh ! cette pensée, c'est l'enfer !
LA BOURaSOISE. 177
L'exaltation d'Edmond était extrême. Rose , éperdue^ tremblait.
— Assez, Edmond, assez, dit-elle. Mon Dieu! je ne voulais pas que notre entretien prît cette tournure. Partez, il le faut, partez, ef que Dieu vous conduise !...
En disant cela, elle était pâle et près de s'évanouir. Il se sentit attendrir, et l'attira contre lui.
— Que vous importe un regret. Rose? un regret que peut-être vous ne partagez pas? Pensez-vous qu'un simple aveu soit coupahle? Songez que je pars dans quelques instants, et pour ne plus revenir! Mes paroles sont comme celles d'un mourant; car la mort n'est qu'une absence; avez-vous donc peur d'un dernier rêve !
11 y avait dans les paroles d'Edmond, et dans l'air dont il les prononçait, une tristesse si déchirante que la jeune femme n'y put résister.
— Et croyez-vous être le seul malheureux? s'écria-t-elle au milieu des pleurs et des sanglots.
— Rose, est-ce vrai? quoi, vous aussi, vous voudriez retourner en arrière? Est-ce bien vrai? dites-le moi !
— Il ne m'a pas encore comprise I murmura-t-elle en se laissant aller sur la poitrine du jeune homme.
— Oh! c'est trop, je voudrais mourir maintenant, balbutia Edmond; Rose bien aimée! Rose ! ne me suis-je pas trompé? C'est bien vrai, ce quef vous venez de dire?
Et dans son délire il la pressait dans ses bras, il laissait rouler sa tète égarée sur la chevelure de Rose; mais celleci ne pouvait répondre.
— Oh ! parlez-moi. Rose, parlez-moi sans peur; répétez vos paroles de tout à l'heure; songez que vous n'avez plus qu'un instant pour m'ouvrir votre cœur, et que vous aurez toute ime vie pour me le cacher? Rose, au nom du ciel, répondez-moi?
i7S l'écbillk m fbmmes.
^^ Et que TOUS due 1 ne saYe^-vous pas toiit xûaintenant ?
— Ainsi ce n'est pas un songe; vous auriez été heureuse d'être à moi ?
. ,Et d'une yoîx plus basse à l'oreille de la jeune femme :
— Tu m'aimes. Rose, tu m'aimes, n'estHîe pas?
-^ Oh ! ne mô demandez pas cela I dit-elle en cherchant à se dégager.
— Non, non4 tu as raison ; ta bouche est trop pure pour prononcer ce mot. Mais moi. Rose, je puis te dire qifê de^ puis tout à l'heure, depuis que je te connais^ je donnerais ma vie et mon honneur pour que tu fusses ma femme un seul jour. Moi, Rose, je puis te dire que, si l'on m'offrait la plus belle gloire de la terre et une place au ciel, je de* manderais, en échange, une heure passée à tes genoux. Je puis te dire tout cela, car tout cela est écrit dans mes yeux, sur mon front, dans mes mains qui pressent les tiennes 1 0 Rosel... il eût été si doux de nous isoler tous deux dans notre amour, de nous envelopper dans les bras l'un de l'autre, et de sentir que notre univers ne dépassait pas le bout de nos doigts!
*— Grâce, Edmond ! grâce !
Dans ce moment l'horloge sonna«
— Entendez-vous , Rose, dit le jeune hômmê d'untf voix grave et triste > dans un quaft d'beure«.« nous nous séparerons.
— 0 mon Dieu ! Est-ce possible? Edmond ! mon Ed" moud!
— Oui, Rose, ton Edmond : oh I pour un quart d'heure du moins, ton Edmond. Mais, par pitié, qu'auparavant j'entende un mot tendre de ta bouche! ma Rose, un mot que je puisse emporter comme ces souvenirs d'amour que
LA BOUBGEOISI. 179
Ton suspend sur san ccBur. Aie compassion de moi, Rose ! ta vois bien ce que je yais devenir quand je t'aurai quittée : tous mes plans^ tous mes espoirs sont détruits I A quoi bon des succès maintenant? J'aurai laissé le bonheur en arrière ! Serre-toi , te ^ serre-toi sans crainte sur ma poitrine : ce n'est plus qu'une tombe toute pleine de projets mdrts, d'illusions fanées. Rose, yn seul mot^ je f en priel Je faime^ moi^ je t'aime; entends^tuT Mon Dieul je faimel
n était à genoux devant elle^ il serrait sa tète contre le corps frémissant de la jeune femme. Tout i coup les deux bras de celle-ci s'étendirent et l'enveloppèrent.
-^ Je t'aime ; Ëdmimd ! répétait une voix délirante et basse; je f ai toujours aimé> depuis le jour où je f ai vu pour la première fois.
— Mon idolâtrée Rose I ma femme ! Oh^ oui^ ma femme 1 car ton âme est à moi.
— Toute à toi!
Le jeune homme tenait les mains de sa cousine pressée sur ses lèvres; il sentit le chaton d'une bague que Rose avait autrefois reçue de sa mère^ et qu'elle avait toujours portée.
— Donne-moi cette bague, dit*il, comme souvenir de cette heure. Depuis ton enfance elle est à cette place ; elle me parlera de toi.
Rose tendit la main^ et laissa la bague couler entre les doigts d'Edmond.
Il la baisa avec ardeur.
— Elle ne me quittera plus. Ce sera l'alliance du ma-* wage de nos deux âmes. Elle me rappellera , dans mon isolement, qu'il y a bien loin,... en Bretague, un être qui m'aime et qui me comprend; uûe femme qui me mêle i *fts prières.
— Pas encore cinq heures. Je me suis levé trop tôt. ' En faisant cette réflexion à demi voix, Edmond jeta un triste regard sur les malles et les paquets étalés près de la porte du salon, et vint, contre la fenêtre, contempler le COUPS silencieux de la Loire, qu'il aperéevait vaguement au milieu du brouillard du matin.
Il allait quitter son oncle, et partait dans une heure par la diligence de Paris.
Tant que sa mère avait vécu, il s'était résigné; mais il venait de la perdre , et son parti avait été pris à l'instant . Les observations de Barnabe Poireau avaient été inutiles : quant à sa cousine, elle n'avait rien fait pour le retenir; elle s'était contentée de dire tristement :
LJl B0VBGI0I8K. 4ll
— Gela derait ôtre; yotre place n'est point parmi nous.
Et elle avait baissé la tète avec une douloureuse résignation.
Edmond n'avait pas été sans remarquer cette conduite. Depuis quelque temps. Rose lui semblait une tout autre femme. Depuis son mariage elle avait dépouillé une partie de sa gaucherie craintive, et Edmond l'avait entendue plusieurs fois, avec étonnemeut, faire preuve d'intelligence et d'âme. Elle avait aussi acquis, dans la maison, une importance et une liberté inaccoutumées; car les deux associés étaient également esclaves du vieux préjugé boui^eois qui demande une soumission aveugle à la jeune fille, et permet sa part du pouvoir domestique à la femme.
Barnabe Poireau surtout avait pour sa fille ime consldé* ration toute particulière depuis qu'elle s'appelait madame Durand. Jusqu'alors Rose n'avait été, comme il le disait dans son pittoresque langage de négociant, qu'un grand livre tout blanc et sans valeur; aujourd'hui c'était un registre en u^ge et qui avait pris son numéro d'ordre.
La jeune femme avait profité de cette nouvelle situation pour redorer quelque peu sa terne existence* Elle était de* venue moins a^idue au bureau; elle s'était hasardée à lire oitensiblemmt ; elle avait osé répondre à son cousin et montrer parfois qu'elle pensait*
Cette métamorphose modifia quelque peu ses rapports avec Edmond, mais sans les rendre cependant libres ni affectueux. Il y avait de la part du jeune hornme trop d'irritation, de celle de la jeune femme trop de gène et de silence, pour que leurs relations ne conservassent point leur première teinte de froideur. Il eût fallu, pour la faire disparaître, qu'une circonstance extrême rompit, d'un côté, les préventions, de l'autre, la timidité; et cette circonstance ne s'était point présentée.
482 L^EGflELLK D£ FEMMES.
œuvres, comme une religion, et elle le saura. Ce sera une correspondance mystérieuse et intime, qui pourra i)asse? sous les yeux de tous sans que nous ayons à craindre, cai seuls nous en connaîtrons le secret.
Un an s'était écoulé depuis qu'un jeime homme, au front triste, était venu se loger à l'hôtel de Claire-Fontaine, rue des Mathurins-Saint- Jacques, à Paris. 11 habitait la même chambre qu'il avait choisie en arrivant, et rien n'avait changé dans sa vie extérieure. Seulement ses yeux s'étaient creusés , et tout son corps avait perdu cette fraîcheur virile , si frappante chez les adolescents qui arrivent de province et qui viennent se racornir à Tair étiolant des hôtels garnis.
C'était un locataire tranquille, silencieux et rangé, qui sortait peu et ne recevait personne. On le voyait seulement, pendant les longs jours d'été, accoudé à sa fenêtre, regardai une petite échappée de ciel qui brillait entre deux
184 l'éghblle de femmes.
cheminées , ou bien la cime verte d'un chétif peuplier qui dépassait de quelques pouces le mur d'une cour voisine. Vers la fin du jour^ il se rendait au Luxembourg^ cberxhait Fendroit le plus sombre^ et s'y promenait seul quelque temps. Mais ^ dès que la foule commençait à se presser dans les parterres enveloppés d'une atmosphère de parfums, il quittait son obscure allée. On le voyait passer^ d'un pas furtif et honteux^ au milieu des groupes parés et riants^ comme à travers une fête donnée pour d'autres^ et il regagnait sa chambre humide, sa chambre de gpçon, sans un seul sourire de soleil, sans une seule fleur sur Pétroite croisée; triste réduit où se remarquait, non le désordre poétique d'un cabinet de jeune homme ^ mais l'arrangement pénible d'une pauvreté qui à honte, et se déguise; où tout sentait l'abandon et l'isolement d'une indigence fière et rapiécée qui croise et boutonne un vieux vêtement; non pas Tindigence d'un jour, que l'on supporte gaiement, misère charmante d'étudiant que régaye un chapeau de femme jeté sur un lit sans rideaux^ mais une de ces misères sérieuses, qui sont seules et qui se taisent; de ces misères qui tiennent la pensée resserrée et flétrie, la heurtent à chaque instant au désir ou au besoin non satisfait.
Et tout cela était facile à voir, sans doute, pour qui aurait regardé la chambre du pauvre solitaire ; tout cela était bien propre à émouvoir la pitié des heureux ! Mais qu'importait aux heureux le jeune homme de l'hôtel de Claire-Fontaine? Et d'ailleurs, qui se serait ému quand il eût dit combien de cruels désenchantements étaient venus l'assaillir depuis une année? Qui aurait eu compassion de tant de démarches sans résultats, de lettres sans réponses, de promesses sans suites? Tant d'autres faisaient, comme lui, cette quête de réputation et tendaient
la main aux portes des journalistes ou des libraires! Qui s'inquiétait de savoir si parmi cette foule de mendiants de gloire il s'en trouvait un plus fier et plus irritable^ qui^ lassé des refus, croiserait les bras et s'envelopperait dans son désespoir ! Tous n'avaient-ils pas commencé ainsi ? Les plus fameux aujourd'hui n'avaientils pas bu la bonté, comme de l'eau, lorsque, encore ignorés, ils allaient, l'œil baissé et le chapeau à la main, proposer un manuscrit, d'éditeur en éditeur, pareils à des commis marchands ofirant de la rouennerie ! N'était-ce pas l'usage? pourquoi plaindre un sort subi par tous?
Aussi le jeune homme avait-il longtemps gardé le silence. Cependant, poussé à bout , il s'était déterminé i s'adresser à un artiste que sa haute renommée d'écrivain et sa réputation de bienveillance lui faisaient croire capable de comprendre sa situation.
Il lui écrivit pour lui exprimer énergiquement ses souffrances. Sa lettre , pleine d'une douleur loyale et digne , peignait ces eflRorts acharnés , mais inutiles , d'un pauvre provincial muré dans son obscurité comme Joseph dans sa citerne, ne trouvant aucune issue pour la fuir, et cherchant en vain une main amie ; il terminait en demandant une entrevue et la permission d'apporter un essai.
Une semaine entière s'écoula sans réponse. Enfin, le huitième jour, le jeune homme reçut un billet qui lui assignait un rendez-vous pour le lendemain.
A l'heure fixée, il partit pour cette entrevue qui allait décider de son sort.
Oh ! heureux qui n'a jamais frissonné dans l'attente d'une de ces visites extrêmes, qui n'a jamais compté les minutes dans une étoufiante atigoisse , qui ne s'est point senti froid à la vue d'une porte et n'en a pas saisi le marteau, comme une épée de duel, sans savoir si le succès ou
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la mort était au bout. Hélas ! pour la plupart ^ il nous faut connaître cette heure poignante oà notre destinée se décide entre deux coups de chapeau; l'avenir de presque tous les hommes se joue sur une carte de visite !
L'homme célèbre reçut le jeune solliciteur avec bienveillance; tous deux s'assirent vis-à-vis l'un de l'autre.
— J'ai lu votre lettre. Monsieur, dit le grand écrivain, j'en ai été touché. Moi-même j'ai connu les difficultés qui entourent les premiers pas d'un auteur, et je m'estime heureux lorsque je puis les rendre moins pénibles à quelque débutant. Voyons, que désirez-vous de moi ?
— D'abord, que vous me jugiez. Si je me suis trompé dans la carrière que j'ai embrassée, tout est dit ; mais si, au contraire, je suis appelé à quelque chose, je deàiande les moyens de prouver ce que je puis.
— Je nO' doute nullement de votre talent. Monsieur; vous m'avez, je crois, parlé d'un drame que vous désiriez livrer au théâtre ?
— Le voici.
— Il est bien difficile de réussir au théâtre. Monsieur; moi-même j'y éprouve des entraves tous les jours. Puis, les journalistes, oh ! les journalistes sont les vampires de la littérature; ils fanent, ils effleuillent toute idée; impossible d'être nouveau avec eux, ils ont toujours une avance de vingt-quatre heures sur la plus rapide inspiration; ils gâtent tous les sujets actuels. Ajoutez à cela l'esprit dénigrant et amer qui s'est emparé de la presse. Rien ne peut plus trouver grâce devant nos commissaires-priseurs littéraires. Le dédain est devenu de mode , on le revêt comme un costume ; puis nos verts-verts de feuilletons sont atteints d'un si profond blasement, qu'ils se 4 meurent de dégoût sur les dragées que nous leur servons.
Cette tirade était prononcée d'un accent pittoresque et
LÀ BOURGEOISE. iHl
incisif ; Thomme célèbre s^arrèta pour jouir de Teffet qu'il avait produit.
Son auditeur se contenta d'une approbation silencieuse; il songeait au but de sa visite, qu'il tremblait de voir oublier. Son regard inquiet fut compris.
— Pardon, Monsieur, revenons à vous. Je verrai ce drame, si vous voulez bien me le laisser, ^vez-vous autre chose î
Tout ceci était dit un peu plus froidement qu'en commençant.
— Un roman historique, dont je vous apporte un chapitre.
— Ah ! ah ! malheureusement le public est un peu fatigué de ce genre de compositions. C'est une pâture trop solide pour les lecteurs actuels. L'intelligence, en France, est au régime ; il ne lui faut que des nourritures légères, des nouvelles de quatre-vingts pages et des tableaux de quatre pieds. Du reste, je verrai, Monsieur. Et jusqu'à présent vous n'avez réussi à rien placer chez aucun éditeur î
— Rien, Monsieur.
— Vous ne connaissez aucun éditeur de journal ?
— Aucun.
— Le succès sera lent, alors; mais il faut du courage, de la patience.
— J'en ai eu un an. Monsieur ; mais j'ai besoin de ne plus trop attendre.
11 appuya sur ce mot avec une douloureuse énergie, comme s'il eût pesé sur le manche d'un poignard qui lui îût entré dans la poitrine.
U y eut un silence ; l'homme célèbre se leva.
— Je ferai tout ce que je pourrai pour vous servir ditp-il ; je lirai d'abord ceci avec attention.
— Quand pourrai-je revenir ?
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— Mais, dans huit jours. -i^
Et il reconduisit le jeune homme jusqu'à la porte. A peine fut-il sorti :
— Encore im fou qui eût mieux fait de rester dans sa province! murmura-t-il. D'après sa lettre, je m'attendais à voir un Antony littéraire, c'eût été à étudier; mais c'est un pauvre garçon, qui ressemble à deux cents autres : un habit noir, des gants blancs, et les poches pleines de manuscrits.
Il entra dans son cabinet en haussant les épaules.
Huit jours après, le jeune homme vint chercher son arrêt, il ne trouva personne; deux autres visites ne furent pas plus, heureuses. Enfin, il reçut ses manuscrits avec une lettre de douze lignes.
Tout avait été trouvé fort bien; on rengageait à continuer, en l'assurant d'un intérêt véritable, et l'on terminait en se disant son tout dévoué serviteur.
Tout était fini pour Edmond
La semaine suivante, comme la famille Poireau était rassemblée à table, on apporta la correspondance.
— Une lettre pour toi. Rose, dit le père Poireau en lui jetant de loin un paquet timbré de Paris.
• — C'est d'Edmond, remarqua Durand, dont l'habileté à distinguer, au premier aspect, toutes les écritures, était, au moins, égale à celle qu'il avait acquise pour la taille des plumes.
— Nous envoie-t-il enfin notre arrêté de compte? répartit M. Poireau ; je lui avais ouvert un crédit chez Dupont, et je crains qu'il n'ait dépassé ce que nous avons ici à lui.
Dans ce moment Rose jeta un faible cri et s'évanouit. La lettre qu'elle tenait ouverte à la main lui échappa; un
anneaa en sortit et roula 4>ar terre; Poireau reconnut la bagiie qui avait disparu du doigt de sa fille depuis le départ d'Edmond.
Le même courrier apportait la nouvelle^ répétée par tous les journaux du suicide d'un jeune poëte^ M. Edmond Bian^ demeurant rue des Mathurins-Saint-Jacques, hôtel Claire-Fontaine. Pendant huit jours, on donna des détails^ dans toutes les gazettes, sur cette mort prématurée et déplorable. Ce fut la répétition de la triste comédie jouée sur la tombe d'Ëscousse et de Lebras.
L'homme^çélèbre auquel Edmond s'était adressé en dernier lieu, publia un choix des poésies An jeune et infortuné Bian, avec une préface dans laquelle on remarquait le passage suivant, qui fut cité dans tous les journaux.
« U est mort comme Caton, parce qu'il avait désespéré « de la république des lettres; il est mort, parce qu'au- « tour de lui il avait vu l'avilissement des arts, l'kban- « don des artistes et l'indifierence de la foule. L'existence « lui a fait mal au cœur, il l'a rejetée comme une gue- « nille sale et usée. Il a bien fait ! Qu'aurait-il attendu « de la société an milieu de laquelle le hasard Tavait jeté? ' « Où aurait-il trouvé une main amie à serrer dans ce « bagne littéraire, où toutes les réputations sont soudées « deux à deux^ hostiles et voleuses entre elles? Le génie « de Bian était trop fier pour se mettre à la solde d'un « libraire, et son esprit n'était pas de ceux qui se débitent « taillés à l'emporte-pièce de mode. Comme d'autres, il i aurait pu vMrre dans cette littérature marchande où les « pensées se confectionnent à l'instar des bas de coton. Il « aurait pu, flatteur des.passions de chaque instant, leur « demander des succès de circonstance; mais Bian avait « placé l'art trop haut au-dessus de la terre pour le des-
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a cendre jnsque-là. Sa mission lui avait para trop sainte « pour qu'il flt ainsi de sa robe de grand pMtre de l'avea nir un misérable déguisement de carnaval. Qu'on passe 9 près de sa tombe en disant : // était fou l c'est bien ! Il « est mort jeune; le monde n'a pas eu le temps de lui dé* a partir son lot d'injures et de dérision; qu'il achève sur a son cadavre ! mais ensuite gloire à lui ! car ce fat im a martyr, mort pour avoir voulu racheter les arts de leur ce perdition !
a En tçut cas, voici son livr^ : je l'ai recueilli, au milieu a d'un prodigieux et confus amas de drameë^ de poèmes, « de romans inachevés, éparpillé comme une rose effeuilta lée» Il m'a fallu le recomposer pièce par pièce. Triste et a doux travail pour qui avait connu l'auteur, serré sa « main et entendu sa voix! Je l'ai pourtant achevé, <x comme un dernier devoir que je rendais à une mémoire a amie. Après avoir inutilement essayé de consoler la vie a du poète, de l'encourager, de le soutenir dans la car- « rière, il m'appartenait peut-être d'écrire son épitaphe <K glorieuse, et c'est ce que je fais icié »
La préface et le livre eurent un immense succès ! Vu la mort de l'auteur, les journalistes le louèrent sans restrictions; dès lors le nom d'Edmond Bian prit place parmi les plus renommés de l'époque.
On fit jouer ses drames; on édita son roman historique, avec des vignettes de Tony Johannot, et bientôt ses œuvres complètes parurent chez Renduel, ornées d'un magnifique portrait de l'auteur et d'un fac-similé. L'homme, célèbre fit encore une préface.
Un bel exemplaire de ces œuvres complètes fut envoyé à l'oncle Poireau. En l'ouvrant, le brave négociant soupira profondément.
— Gela aurait fait tant de plaisir à ma pauvre Rose! dilrU.
Et il ordonna à son premier commis d'accuser réception des volumes reçus.
Mais on ne les ouvrit point ; car il n'y avait plus personne qui lût des vers dans la maison Poireau et compagnie.
Bans Torage da monde nne fois entraînée, N'espérez plus reprendre une paix profanée, Ni rerenir an temps où les plaisirs du eœar Tons créaient à réoart nn monde de bonheur I
Poète iNCOMKir.