PREMIÈRE PARTIE
lEUNE FILLE
AiBons-Boos, a»-ta dit? Ob! silence, silence! Au-devant de mes vœnx si ton être s'élance,
Si mon envie est ton désir, Il fant auparavant mettre dans la balance
Mon cœnr et le monde , et cboisir !
Ab ! viens , si ta pensée est pins haut qne la foule , Si le toncber dn monde en ton sein te refonle.
Si ton âme est ferme en ta foi , Si m veux de mon cœar pour te servir de moule*
Si tu veux te fondre dans moi !
'Élie Mariakbr.
FRAGIIENTS D'UN ALBUII.
Malbear à l'homme qni , dans les premiers moments d'une liaison d'amour, ne eroit pis qne cette liaison doit être étemelle!
Benjamin Constant.
5 juin.
Cette campagne me plaît ; elle est solitaire et sombre. Lorsque nous sommes arrivés, il y a deux jours, M. le comte ne trouvait pas ^ssez d'exclamations pour déplorer l'abandon dans lequel elle a été laissée. Les ronces obstruaient le perron d'entrée, et l'herbe a crû jusque dans la salle de réception. A la chapelle, les liserons entourent Tautel d'un réseau de fleurs, et la clochea disparu sous le lierre. Les oiseaux nichent sous ses parois sonores !
Oh ! ce délaissement profond m'enchante. Ici l'on sent partout l'absence des hommes. Je marche a'vec joie sur
498 l'échelle de femmes.
cette verdure, que les pieds des biches et des chevreuils ont seuls foulée depuis plusieurs années. Ici, je puis respirer un air qui n'a point été empoisonné par Thaleine de mes semblables, et qui n'a caressé que des fleurs avant d'arriver à ma poitrine. M. le comte me laisse du temps et de la liberté. Mon emploi de secrétaire m'oblige, tout au plus, à deux ou trois lettres par semaine. La vie est pour moi aussi bonne qu'elle peut l'être après la perte de ses enchantements. C'est une eau courante à laquelle je bois sans soif, par habitude et parce qu'il le faut.
40 juin.
J'ai brûlé aujourd'hui la boucle de cheveux que je lui avais dérobée ; c'était tout ce qui me restait d'elle !
Qu'était donc cette femme ? je l'avais vue si tendre, si dévouée ! je l'avais vue sourire si dédaigneusement aux préjugés du monde, que je la croyais forte et pure comme les archanges !... Et qui eût pensé autrement ? c'était une âme à laquelle rien ne paraissait manquer, ni l'amour franc, ni la haine loyale. Elle n'avait pas cette indulgence pour le mal qu'on nomme bonté, dans le monde, et qui n'est qu'une première transaction de conscience; elle osait s'indigner, elle osait détester, elle osait être en colère. Quoique femme, elle n'avait pas honte de la vérité ; elle la disait, elle la souffrait. Et puis, comme elle comprenait la vie ! comme les jugements de son esprit passaient par son cœur, pour n'en sortir qu'étincelants d'amour I comme elle prenait en pitié et en dégoût cette existence vulgaire que les autres se faisaient dans le monde ! Elle, du moins, elle n'aimait ni les réunions, ni les fêtes, ni les bals ; elle n'allait pas s'étaler à ces foires de femmes, où chaque
homme vienl prendre^ au > hasard ^ celle qui lui plaît davantage. Elle aimait les salâtes joies d'une union choisie , elle devinait cette vie intérieure où tous les bonheurs se concentrent dans un étroit foyer ; où, après une heure passée au dehors^ on reprend avec délices toutes ses jouis* sances.
Qui aurait pu ne pas Tadorer ?
Aussi^ oh ! combien je Taimais, mon Dieu ! Et pourtant je me taisais ! car l'heure n'était pas venue. J'étais pauvre , et il me fallait le temps de lui bâtir un nid dans la vie.
Mais un jour, on vint me dire : Elle se marie ! Et cela était vrai.
La femme pure et forte avait cédé à la loi commune ; elle avait douté de son avenir, et, lasse d'attendre le paradis, elle avait accepté l'enfer.
Alors, la vie de toutes commença pour elle. Chaque soif^ il lui fallut , sans amour , sentir un homme couché contre son flanc ; il lui fallut se dépouiller froidement de toutes ses modesties déjeune fille, et jeter sa pudeur au pied du lit nuptial avec ses vêtements ; il lui fallut donner tranquillement à un mari son corps pour ses plaisiro du soir, comme elle lui donnait ses repas ; le prendre sur son sein^ comme elle eût passé son bras au sien pour une pro* menade ; se montrer à lui dans tout le débouté des actions . les plus immondes ! à lui, devant lequel elle n'eût 03e dévoiler un seul repli de son cœur I
Et tout cela, elle put le faire sans mourir, elle le fit avec calme ; elle n'eut ni honte ni remords !
Et moi, qui l'avais aimée comme on eût fait d'un ange, en l'environnant d'une vénération sainte ; moi , dont la pensée avait été chaste jusqu'à n'oser soulever les tresses de ses cheveux et baiser ses paupières; moi, qui l'avais
900 L^éCHKLLB DE FEMXKS.
adorée de Ida^ à deux genoux devant elle^ et ne voyant que son âme ! te soir où elle se prostitua à son époux^ j'étais sous sa fenêtre 9 insensé ! arrachant de mes ongles la chair de ma poitrine , voyant sa lampe s'éteindre^ écoutant les rumeurs de la nuit^ et criant son nom^ comme celui d'une femme aimée qui vient de mourir !
Oh ! que j'ai souffert cette nuit-là !
Mais y le lendemain , je la revis ; elle était aussi belle y aussi souriante !
Alors je ne souffris plus ! Je méprisai.
\% JUÎD.
Comment donc ! mais on dit qu'elle est heureuse !••• Et pourquoi ne le serait-elle pas ? Soa mari -a une position dans le monde : il est médecin et a un oncle préfet; savezvous tout ce qu'il y a là d'éléments de bonheur?
A la vérité, c'est un homme de peu d'entraînement, et qui lui est venu tout souillé d^ Fécame du monde. Il en est
beaucoup d'autres qu'elle lui préfère ; sa confiance en lui ne va pas jusqu'à lui montrer les lettres qu'elle reçoit, et elle ne lui parle guère que du temps qu'il fait; mais aussi, elle a un beau châle, on lui fait des visites, et elle porte un nom que Von trouve imprimé dans l'almanach du département.
Puis , ils seront riches uq jour ; ils ont des espérances; ils en parlent souvent, le soir, au coin du feu. Ils rêvent à la mort de leur père, à la goutte de leurs oncles, à la mauvaise santé d'une de leurs sœurs ; l'avenir leur sourit ; ils ne le voient jamais que le crêpe au chapeau et en habit de deuil»
LÀ. GRANDE BArME. Mi
Aussi; eOe, cette vie lui va maint eoant; elle s'y est casée; elle aime à faire des confitures et à danser chez son oncle le préfet; elle eBtmdtresse d'elle-même; mcitresse, entendez-vous? C'est pour cela qu'elle s'est résignée à prendre un mari. Maintenant^ on ne lui parle plus comme à une enfant; elle s'habille à sa fantaisie^ elle peut aller Yoir ses connaissances sans une bonne pour conductrice.
Et que loi coûtent tous ces avantages^ Texcellenle femme? un peu de complaisance chaque soir.
— Et moi; JosefTa^ sais-tu ce que je t'aurais donné; insensée? J'étais si fort avec mon amour ! j'auirais atteint tous les butS; acheté toutes les joies que tu aurais désirées.
Tu aimais les richesses; eh bieU; j'aurais gagné pour toi un palais d'Italie entouré de marbres, de statues, d'eaux jaillissantes. Le jour ne f y serait venu qu'à travers les fleurs et les rideaux de soie; tes pieds auraient reposé sur des tapis plus doux sofus les pa^ que la neige qui tombe; je t'aurais entourée de blondes, de velours, d'oi.seaux de paradis; je t'aurais noyée dans les cachemires, dans l'or, dans les pierreries. Et, ébloui de tant de jouissances et d'éclat, ton œil fatigué se serait reposé sur moi, et tu te serais dit : Que cela est pauvre auprès de mon amour !
— Tu aimais la gloire? eh bien, pour toi j'aurais obtenu un de ces noms célèbres qui laissent un long retentissement sur la terre. J'aurais attaché à ton front une étoile brillante ; je t'aurais abritée dans mon génie, je t'aurais mêlée à ma vie, jusqu'à ce que ton nom ne pût jamais être séparé du mien.
Et tu aurais marché dans la foule, fière jeune fille, honorée ! chaque murmure t'aurait renvoyé au cœur le nom dubien-aimé; chaque œil de femme t'aurait dit que tu
un L'iGHSLLS DB FEMICSS.
étais henrense; chaque voix aaraît répété : Cest die; et les mères fanraient montrée à leurs enCaints^ pour qa'ils pussent dire un jour qu'ils f avaient vue.
Oh I je serais devenu tout ce que tu aimais^ je faurais fût un Éden^ et je me serais mis à sa porte comme Tarchange^ avec Tépée flamboyante^ pour empêcher la douleur d'y entrer.
Au lieu de cela^ Joseffa^ tu as pris une place vulgaire dans le monde; tu fes faite femme lâche et sans cœur.
Et je te hais^ Joseffa^ parce que tu as tué mon rëve^ parce que tu as tramé ma belle couronne d'illusions dans le ruisseau; je te hais^ parce que tu m'as appris ce que c'était qu'une femme !
Maintenant^ sois maudite^ et je rirai! Deviens laide et pauvre^ et je ne dirai pas une fois : Pauvre Joseffa !
Tu f es vendue comme une marchandise de chair^ tu n'es plus qu'une chose pour moi, Joseffa!
Reste à ton maître.
45 juin.
La fille de M. le comte vient d'arriver de sa pension. Adieu ma douce paix et ma solitude ! Il y aura des fêtes ici, sans doute; que deviendrai-je alors?...
Je l'ai vue, cette jeune fille, elle est belle et ingénue. Elle m'a demandé si on était bien heureux à la campagne, si les vaches donnaient de bon lait, et si les rossi* gnols avaient commencé à chanter. Je plains M. le comte; que fera-t-il à Paris de cette ravissante enfant? elle a l'air trop naïf et trop bon pour le rôle qu'elle est appelée à jouer. Et M. le comte n'a que cette fille!... Pauvre père!..*
LA aRANDE DAIIE* 203
18 juin.
Les nuits sont belles maintenant. J'aime à rester assis^ le soir, sur mon balcon et à regarder les étoiles. Hier la fenêtre du salon était entr'ouverte; je voyais au fond mademoiselle Emestine, immobile devant son piano. Entre les deux bougies qui Péclairaient, elle m'a rappelé cette statue de vierge, si blanche et si belle, que, tout enfant, j'aimais à voir sur l'autel de ma paroisse, aa ihilieu des cierges de l'office du soir. Bientôt elle a chanté ! Je ne sais SI mon âme était plus disposée que de coutume à l'émotion ; mais cette voix de femme, s'élevant parmi les rumeurs vagues et étranges de la nuit, a remué toute la poésie de mon cœur. Dans le silence de la romance on n'entendait que le clapotement sourd de l'étang contre les roseaux, ou le soupir plaintif d'un oiseau, éveillé dans son nid de mousse. J'ai senti alors quelque chose d'ineffable qui se répandait dans tout mon être; j'ai cru assister à une de ces premières nuits de la création, alors que le premier homme , couché sur l'herbe d'une clairière, encore tout étonné de sa vie et promenant son œil enchanté sur les bois, sur les eaux, sur la voûte étoilée, penchait tout à coup l'oreille, et écoutait, ravi, l'hymne éloigné d'un ange, échappé du ciel pour venir voir l'univers qui était né.
Elle s'est tu enfin, et s'en est allée. Mais, moi, je suis
demeuré là, longtemps, sous l'impression que je venais de
j recevoir. J'ai pris ensuite mon \iolon et j'ai improvisé; il
nxe semblait qu'une main invisible touchait mes cordes ;
je ne sentais ni mon violon ni mon archet Gomme je
904 l'égheale de femmes.
finissais^ j'ai cru entendre une fenêtre se refermer doucement^ vis4-vi8 : m'aurait-elle écouté?
19juiD.
M. le comte m'a prié de donner à sa fille quelques leçons de musique. On a loué, dit-il, devant lui mes compositions musicales^ que je m'obstine à cacher. Puis sont venus de ces éloges que l'on donne à ceux dont on veut obtenir un service. J'aurais refusé y mais^ pendant cette prière de son père^ elle me regardait d'un air si suppliant!... J'ai consenti. Au fait^ cela me donnera plus de plaisir que de fatigue. Mademoiselle Ernestine est déjà forte^ je reprendrai avec elle mes études musicales.
C'est demain que je commence; elle me l'a déjà rappelé vingt fois.
30 juiD.
La voyez-vous, comme elle court, la jeune fille, à travers les allées et les prairies ? ]a voyez-vous, la jeune fille, comme elle est belle ainsi, bondissante, crieuse, échevelée !
Sa joie est dans l'air, elle la respire. Elle rit, elle aime vivre. Elle a moins de soucis que l'abeille qui passe, que l'oiseau qui vole, que la cigale qui cliante. Elle sait faire des houlettes de marguerites et des chaperons de violettes. Elle aime à chercher les vertes noisettes, au fond des tail- ' lis, à cueillir les mûres Msantes, au milieu des haies fleuries, à s'asseoir près du moulin, pour voir ses pieds blancs nager au fond du ruisseau. Elle aime à venir en-
tr'ouvrir les feuillées, d'une main matinale^ pour surprendre dans leurs nids des oiseaux endormis; elle aime i poursuivre^ à travers les prés^ les demoiselles bleues et les papillons couleur d'aurore.
^ Et puis^ elle a des colombes qui viennent baiser ses lèvres roses^ elle a des agneaux qui accourent à sa voix et passent sous ses mains leurs tètes douces et blanches; elle a des magnolias qui fleurissent à sa fenêtre^ et dont les parfums réveillent dans sa couche. Elle a un étang dont Teau est calme et bleue ^ et sur cet étang une nacelle qui flotte au milieu des fleurs de nénuphar.
Et quand^ bercée dans la barque nonchalante^ elle penche son front vers le flot endormi, le flot lui dit qu'elle est belle!
Oh ! combien elle est heureuse, la jeune fille I la nature est à elle, elle l'aime, elle en est aimée; elle court dans la vie comme dans le grand jardin de son père, ne voyant tout autour que verdure et que fleurs... et sur sa tète le ciel qui sourit ! j .
Mais elle ne sait pas, l'enfant, que tout cela n'est à elle que pour un jour, elle ne sait pas que le sort ne l'a point créée pour ces simples joies, et que là-bas le monde l'attend avec ses pompes et ses déceptions.
Le jour est proche où il faudra relever ces cheveux qui flottent sur ses épaules à la manière des cheveux d'enfant; où il faudra déchirer cette robe blanche, briser cette couronne de marguerites.
Alors elle saura ce que pèsent au front les diamants et l'or! Alors les bouquets sans parfums, et les sourires sans bonheur !
CÔi! qu'elle ne l'oublie pas ! elle est la fille d'un comte !
Et pourquoi Dieu l'a-t-il fait naître ainsi? Que ne lui a-, t-il été donné de posséder une maison blanche au pen-
906 ' L'ÉGHELLB DB FIXlfES.
chant du coteau^ avec un jardin, un grand arbre près du seuil^ quelques mille francs à jeter à la vie matérielle chaque année^ et une bonne yieiUe mère qui^ les lunettes au nez et tricotant des bas^ l'aurait regardée courir^ uniquement occupée de la prévenir contre les entorse et les coups de soleil !
Alors , peut-être, il serait venu un jour vers elle quelque brave jeune homme, n'ayant aussi qu'une bien petite place dans le monde, mais ami des familières jouissances du foyer, et tous deux auraient pu vivre heureux en s'aimant.
Au lieu de cela, le sort a donné à la jeune fille un château avec de grands bois, et il lui faudra renoncer au calme des champs pour le luxueux tumulte de la ville. Son père viendra lui dire un jour : — Voilà un homme qui te convient; car il est duc et peut devenir ministre. Et la jeune fille devra lui promettre de Tainfer et d'être fidèle; elle deviendra sa femme !
Mais qui peut dire où la conduiront alors ses' décep* tiens ? Que deviendra ce pauvre cœur, malade d'un bonheur rentré, qui n'aura plus où se prendre dans la vie, qu'aux turbulentes ivresses et aux étourdissements passagers de la société? Alors, il faudra bien que sa sensibilité même tourne contre lui, et que la naïveté de cette âme, toute déflorée et tout aigrie, se transforme en impudeur.
Et cela doit être ainsi, enfant! car tu es la fille d'un comte!
5 juillet.
Mademoiselle Ernestine chantait ce matin une romance qui dit que l'on ne peut aimer deux fois I . . Gela est-il vrai?
LA. GRANDE DAMS. S07
Pour les femmes^ je le pense; mais non pour nous.
Cette opinion est bizarre en apparence^ et je la crois juste pourtant.
L'amour de la femme ne ressemble point au nôtre, il est plus exclusif et plus entier. Toute sa vie tourne autour de l'affection éprouvée, comme autour d'un pivot unique. Elle vient se presser sur la poitrine d'un homme en lui disant : — Défends-moi, et prends en retour toute mon âme et tout mon corps. Dès lors, son monde devient le foyer domestique ; sans réticences , sans réserves pour l'avenir, elle se donne à celui qu'elle a choisi, pure de tout contact de la chair et de la pensée, avec^des sens et nn cœur dans tout le velouté de leur virginité. A lui 4e respirer ce parfum jusqu'à ce qu'il s'exhale à jamais ! L'épouse ne gardera rien de caché pour lui ; car elle est devenue une part de lui-même. Si le sort ou la mort le lui enlève, malheur à elle ! c'est une fleur cueillie qu'a délaissée la main qui l'avait détachée de la tige.
Tel n'est point l'amour de l'homme. Dur combattant dans la vie^ il ne s'offre à la femme que couvert de la poussière et de la fange de la carrière. Les passions ont pu pâlir son front et creuser ses yeux sans qu'il paraisse moins beau. Ce qui charme, c'est sa force et non sa pureté. Que la liane vienne s'appuyer à ce chêne rugueux^et sombre, qu'elle jette ses fleurs autour de son tronc protecteur, et il s'élèvera joyeux, offrant à tous l'admirable mélange de la force et de la grâce. Mais si l'ouragan passe et brise la liane, le chêne restera debout, sombre et solitaire! Sans doute, sa rude écorce conservera longtemps l'empreinte des bras caressants de sa compagne perdue ; mais, quelque jour, une liane nouvelle pourra étendre encore son réseau fleuri autour de l'arbre, puissant et beau comme autrefois.
Î08 l'échelle de FEifMES.
De mème^ ce que Phomme a donné à une femme^ protection et amour^ il peut le donnep à une autre.
Mais ce que la femme a livré au premier bien-aimé, toutes ces voluptés de jeunesse effeuillées dans un premier attachement^ qui pourra les lui rendre ?
Elle est désormais dans la vie comme ces bouquets flétris que Voq jette sur la rue, et que le peuple, aux sens lourds et aux goûts grossiers, ramasse pour orner ses greniers.
L'homme le plus dépoétisé éprouvera lui-même quelque dégoût à la lier à son sort, dans ses bras; une rougeur de honte lui couvrira le visage à la pensée que le corps d'un aijtre s'est déjà collé contre ce corps frémissant; qu'un autre cœur s'est approché, avant lui, de ce cœur de femme; que la virginité de son àme est perdue comme celle de son corps!
Et elle, elle ne pourra lui dire qu'elle lui a tout livré; elle ne pourra se parer à ses yeux de cette première pudeur qui résiste, de ces abandons combattus, de cette volupté qui s'interrompt et s'effraye, de toutes ces concessions entremêlées de larmes, de rougeurs et de baisers, qui sont autant de liens d'amour et qui semblent dire à l'époux : C'est à toi que je cède, à toi seul que j'aurais pu céder ! il n'^ aura entre eux rien 'd'intime, rien des mystères à deux qui rendent la vie si belle.
Ce sera une union avec un tiers invisible toujours présent.
4 juillet.
Décidément elle est bonne, cette enfant ; car c'est une enfant, et je veux la regarder ainsi. Quand je chante un air
triste ; elle pleure à suffoquer; puis ^ elle est toute honteuse de son émotion, et elle s'enfuit. Pauvre petite, qui a honte de son cœur, comme si elle pressentait que dans sa condition il est ridicule d'en avoir.
6 juillet.
Elle me fait apporter tous les matins un bouquet de fleurs, qu'elle cueille elle-même dans son parterre. Leur parfum remplit la chambre que j'habite ; et ce parfum est comme un souvenir que je respire sans ceBse. Elle dit que ces bouquets sont mes cachets/ M. le comte ne s'inquiète pas de nous, fort heureusement; il est occupé avec ses fermiers et ses forêts, qu'il fait abattre.
40 juillet.
Nous faisons des lectures maintenant dans le salon , après notre leçon de piano. Elle est aussi pleine d'intelligence que de bonté. .Notre intérieur s'est arrangé d'une façon charmante, à l'insu de M. le comte, qui est presque toujours absent. Nous vivons dans la douce intimité de parents qui se connaissent depuis longtemps : j'aime cette existence toute simple, ce sans-façon affectueux qui me permet de m'amuser avec son gant, ou de lui prendre une J*ose à sa ceinture. Je ne connais rien au monde de ridicule et d'indécent comme la pruderie que les usages ont établie entre les jeunes gens et les jeunes filles. Nosdemoisellesont toujours l'air préoccupé d'une pensée de défense. KUes ont peur d'un regard, d'un geste ; leur pudeur n'est ^û'ui^ instinct d'impureté qui les précautionne sans cesse.
210 L ÉCHELLE DB FEMXES.
Elles oot toutej^ l'air da dire : Oh I vous n'avez que faire^ on ne nous prend pas nous autres ! filles bien apprises^ aliez; et qui savent quand il faut rougir!
12 jaillet.
Il y a du monde au 9alon^ du monde pour tout le jour. Je ne descendrai pas.
Oh ! je sens maintenant que j'ai eu tort de me créer de douces habitudesdefamille qui nepourrontcontinuer. Dans un mois nous serons à Paris. Là^ mademoiselle Ernestine ira dans le monde^ et il me faudra renoncer à la voir^ dans une intime et afiectueuse égalité^ comme je le fais ici. Fou que je suis de me préparer ainsi des regrets ! Mon cœur est comme ces plantes vivaces, toujours prêtes à se prendre à tout ce qui les environne et à s'y unir par des Ûens qu'il faut briser aux premiers jours! C'est, chez lui, un vice de nature; d'ici que je ne Taie arraché et jeté dans la foule, il restera toujours prêt à pousser ses rameaux au loin. Peut-être un jour aurai-je le courage de lui greflfer un peu d'égoïsme, pour arrêter cette pousse luxuriante. La voie du monde n'est large et facile que pour celui qui a vidé sa poitrine de toute sensibilité rétive. L'enthousiasme est comme la vapeur : ce n'est un véhicule heureux et puissant que pour un petit nombre de routes préparées ; partout ailleurs, c'est une cause de chutes. Les passions généreuses, les ambitions élevées, ne produisent que trouble et malheur. C'est en châtrant son âme qu'on trouve le repos. Heureux les eunuques d'intelligence .et * de cœur; ils peuvent s^e promener sans désirs au milieu des joies de l'existence I
LA OKAICDE BAVS. M
^ 13 Inlllet.
Us ne sont point encore partis aujourd'hui. Quand donc partiront-iis? Ohl que leurs voix et leurs rires me blessent] que je souffre de les voir.
Et elle^ elle parait joyeuse de leur présence^ elle rit avec eux; elle court avec ces jeunes gens au milieu des ctiarmilles; elle les appelle de loin; elle leur jette des fleurs^ l'imprudente !
Elle ne sait pas ce que sont ces hommes-là, qui déshonorent une femme avec un regard; qui dans une imprudence de jeune fille ne cherchent qu'un scandale; qui se parent avec sa honte , comme d'un ornement de bon ton. Elle ne sait pas...! Mais que m'importe après tout? que m'importe? et pourquoi écrire toutes ces foUes?
15 Juillet.
J'étais bien triste ^ ce mati]\; triste depuis plusieurs jours; elle est descendue pour prendre sa leçon.
— Voilà longtemps que je n'ai eu l'honneur de vous voir^ Mademoiselle.
— C'est votre faute ; pourquoi n'ètes-vous par descendu?je vous ai fait chercher trois fois.
— Je ne voulais pas troubler vos plaisirs. Elle m'a regardé :
— Depuis quand, monsieur Alphonse, croyez-vous que votre présence puisse. troubler mes plaisirs?
fis l'échelle de femmes. .
— Ma figure t^pte eût glacé votre joie. Je n'aurais pu d'ailleurs lutter de galanterie^ ni de gaieté^ avec les jonnes gens que vous receviez. Puis^ je n'étais pas présentable à vos amis; je n'ai pu trouver^ dans toutes mes maues^ une paire de gants glacés.
— Une ironie n'est point une excuse. Peut-être y avaitil plus de politesse et de convenance à se présenter déganté, qu'à se faire demander trois fois^ sans venir.
Elle avait dit cela^ Tenfant^ d'une voix tremblante d'un peu d'émotion et de colère^ de cette colère déjeune fille qui est si près des pleurs; j'aurais dû prendre sa main et lui demander pardon; mais j'étais aigri^ et^ misérable orgueilleux que je suis^ j'ai cru qu'elle voulait me blesser. Je me suis levé :
— Je suis secrétaire d€ M. le comte ^ ai-je dit : il m'a loué pour sa correspondance^ et non pour amuser les gens qui le viennent voir ; mes écritures achevées^ ma solitude est à moi.
Et j'avais fait quelques pas vers la porte. Des sanglots m'ont fait détourner.
Elle venait de fondre en larmes.
Oh! alors^ toute ma stupide fierté s'en est allée. Alors> 'ai couru vers elle; j'ai osé prendre ses mains dans les miennes, je lui ai deman(lé mille fois de me pardonner.
Je pleurais aussi ^ et j'étais fou de regrets^ de trouble^ de bonheur I
Je lui ai dit^ je crois^ que j'avais été bien malheureux^ que sa joie me faisait mal, que j'avais pensé qu'elle n'avait pour moi nulle amitié... Quesais-je?...
Elle m'a tendu sa main^ que j'ai pressée sur mes lèvres. Son autre main s'est abaissée sur ma tète... Je l'ai sentie frémir dans mes cheveux. Elle m'a nommé I et elle s'est échappée en courant.