‹ Chroniques de la mer (volume 2)Chapitre 17 sur 45 · LE TONNERRE AU BAL · texte numérisé non relu

LE TONNERRE AU BAL

TI fallait qu'elles eussent bien sonffért pour s'aniQser ainsi : il fallait que leur existence privée fût bien malbeareuse ; car c'est une sûre fomparaison à faire c«lle-là, et la turbulence ou la tranquillité d'une femme au bal, donnera toujours l'exacte mesure du cbagrin ou de la joie qui Tattend au senil de sa cbainbre à coucher. Thadéus le Ressuscité.

C'est que là, près de moi, vous parlez devant d'autres; Des regards étrangers osent cherclier les vôtres; Je veux fuir, je m'arrête .. et puis, si je vous voi Sourire, je me dis : Ce n'est donc pas pour moi ! Ed. Turqdett (Esquisses poétiques).

La soirée était étouflfante, et nul souffle d'air ne pénétrait dans la salle ^ magnifiquement éclairée; les six fenêtres pourtant ayaient été ouvertes: la campagne lointaine^ caressée par la lune^ s'encadrait dans leurs ouvertures cintrées, comme les toiles d'un tableau, et l'on eût dit six paysages de quelques grands maîtres, appendus au mur du salon, tant cette nature était immobile et paisible.

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L'espèce de tiède atonie deTatmosphère semblait s'être communiquée aux invités^ car la danse était languissante^ les instruments se taisaient fréquemment, et les femmes , nonchalantes au plaisir, penchaient leurs tètes comme les fleurs qui pressentent l'orage.

Rien pourtant n'avait été négligé par M. le duc de Carthon pour que sa fête fût brillante; la société la plus élégante de Paris avait été invitée, depuis hait jours, au bal qu'il donnait à son château de Saint-Cloud.

Là, se trouvaient les sommités de toutes les aristocraties de l'époque : des descendants de nos plus nobles races, de grands capitalistes, des avocats célèbres, des journalistes, des savants et des artistes. Dans la foule mélangée tous les rangs et toutes les gloires se confondaient sous l'uniformité lugubre du costume moderne, cette triste livrée républicaine qui semble avoir imposé à tous l'égalité du ridicule et de la laideur.

Selon l'usage importé en France d'Angleterre, avec les idées constitutionnelles, les femmes étaient assises à l'une des extrémités delà salle, tandis que les hommes s'étaient groupés à l'aptre bout; cela formait comme deux camps ennemis en présence, et déjà des deux côtés bien de périlleuses escarmouches avaient été tentées; déjà bien des regards avaient traversé les coeurs.

On étaftt à cette heure mitoyenne du bal où les imaginations, échauflRées par mille images voluptueuses et non encore blasées par la fatigue', s'égarent dans d'ardentes rêveries. Je ne sais quoi d'enivrant se respirait dans l'air, tout imprégné d'émanations de fleurs et de femmes ; une' moiteur brûlante suintait sur les fronts les plus purs; il y avait quelque chose d'électrique dans cette atmosphère que l'on bavait avec les senteurs de la campagne et les regards noyés des jeunes filles.

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GependantdéjàaamUieadeeettechaleurfauMnnante^que^^ ques éclairs étaient venns annoncer rapprocha de Forage.

Le tonnerre gronda , sourd d'abcurd^ puis éclatant^ profond^ terrible !

En un instant^ le tumulte rieur du bal fit place à une rumeur d'épouvante. Les femmes^ toutes pâles^ se regardaient; le bruit des instruments cessa ; les voix s'abaissèrent, n se fit un silence.

— Le tonnerre! dilron tout bas.

Et f à rinstant même ^ une lueur rougeâtre inonda la salle et un éclat strident la fit trembler sur ses fondements.

Les femmes s'enfuirent dans les appartements voisios^ en criant de fermer les fenêtres. Presque tous les hommes les suivirent, attirés par le charme qu'ont pour l'être fort la faiblesse et la peur de l'être faible.

Dans l'efFroi général, lesfleurs s'échappaient des cheveux en désordre; les bouquets fuyaient des ceintures dénouées !

L'épouvante croissait, non hagarde et livide, mais l'épouvante gracieuse qui vous pare et vous rend plus belle, l'épouvante avec ses cris étouffés, ses pâleurs charmantes, ses pleurs mal reténus et ses ravissantes familiarités.

Entre les éclats de la foudre, les voix d'hommes se faisaient entendre. C'étaient de tendres encouragements donnés tout bas et auxquels répondaient des sourires eflfrayés ; c'étaient de douces paroles écoutées avec un reste de la tendresse caressante qu'avait permise là terreur.

Car, alors, les aveux tombaient à l'oreille sans la blesser; alors, bien des corps palpitants ne se relevaient qu'à demi des bras qui les avaient soutenus; alors, bien des mains blanches, jetées ^ans une autre main au moment de l'effroi, y demeuraient oubliées.

Cependant la peur avait dispersé la foule en désordre ; les mères et les maris couraient de tous côtés, cherchant

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leurs filles et leurs femmes; les appels et les noms se croisaient de toutes parts et le tumulte s'accroissait de l'inquiétude de chacun.

Un petit nombre de femmes étaient restées dans la salle de bal, quelques-unes de ces amazones de salon que rien n'étonne. La musique avait été reprise sur leur demande, et, riantes, elles bondissaient au milieu des éclairs et d»; la foudre entre les bras des valseurs qui étaient restés pour elles. Plus libres dans la solitude presque générale du bal abandonné, elles se livraient sans réserve à leur Joie échevelée. Leurs pieds touchaient à peine la terre dans le mouvement plus pressé de la valse effrénée ; leurs tètes flottaient comme dans l'ivresse, et les exclamations d'un plaisir insensé s'échappaient de leurs lèvres humides; on eût dit une ronde de bacchantes mêlées, sur les monts de la Thrace, à quelque bande d'impurs corybantes.

Appuyé sur Je balcon de l'une des fenêtres, Alphonse considérait ce spectacle étrange avec un sourire de dégoût. Il pensait, le cœur plein d'amertume, que ces femmes aussi avaient été timides et pures ; que le contact seul du monde les avait aussi souillées, et qu'un jour viendrait où Ernestine peut-être dépouillerait à son touir son innocence, et passerait ainsi, de bras en bras, dans un bal, f l'haleine en feu et le corps palpitant. Tout entier à cette j cruelle pensée, il n'entendait ni le tonnerre ni une voix qui l'appelait. Il se sentit saisi par le bras ; Ernestine était près de lui, pâle et les cheveux en désordre.

-— Ne restez point là, monsieur Alphonse, dit-elle, fer mez cette fenêtre, au nom du ciel ! N'entendez- vous point l'orage?

— Que m'importe? répliqua le jeune homme. • — Mon Dieu! mais ne voyez-vous pas les éclairs? Voulez-vous attirer la foudre ici?

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— Ce serait dommage, car ces iemmes sont heureuses.

— Oh! né raillez pas^ et retirez-yous; ¥Ous me faîtes trembler à ce balcon*. .

— Trembler! Et pourquoi? Avez-vous peur que je ne serye ici de conducteur à rélectricité?... Rassurez-vous^ Blademoiselie^ Dieu a de l'éducation; il est incapable de lancer la foudre dans une société aussi respectable. A la bonne heure sur quelque chaumière !

Emestine le regarda^ étonnée.

— Et puis^ en tous cas^ être foudroyé^ sayez-vous quA ce serait une mort de fort bon ton?

Demain j'aurais mon nom dans tous les journaux ^et TOUS pourriez raconter que vous avez tu le tonnerre tomber.

— Vous êtes cruel dans vos plaisanteries !

— Et pourquoi donc? je serais sûr du moins ainsi^ que Ton parlerait de moi et que mes amis ne m'oublieraient pas de huit jours.

A la vérité, ajouta-t-il en riant, je ne réfléchis pas que mon accident aurait aussi son mauvais côté. Un cadavre foudroyé gênerait dans une fête; cela sent le soufre : vous seriez obligés de quitter la danse plus tôt.

La jeune fille joignit les mains avec une douloureuse expression de reproche.

—r Mon Dieu! qu'avez-vous? dit-elle.

— Moi? rien. Je regarde danser; mais vous, Mademoiselle, vous êtes bien pâle; ce tonnerre a troublé vos joies, et ici vous Tentendrez plus terrible encore; ne craignezvous pas de rester à cette fenêtre?

— Je n'^i pas peur, dit Ernestine en faisant un brusque mouvement qui la plaça à côté d'Alphonse, sur le balcon.

Dans ce moment, un éclair illumina tout le ciel.

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Ernestipe tressaillit^ mais demeura les feui^ fixes et grand ouverts^ Le coup de tonnerre qui suivit fut gourd et loiatain*

— L'orage s'en va, dit Alphonse, les nuées rougej^ s'enfuient là-bas, et la brise s'élève; cqnsolez-vous, Madennoi* selle, le bal va recommencer.

Elle ne répondit rien, mais Alphonse crut entendre quelques soupirs étouffés, et se détourna pour la regarder. Elle pleurait.

— Qu'c^vez-vous, Ernestine? dilril; au nom de Dieu! qu'avez-vous?

^- Vous êtes cruel, répéta la jeune comtesse, m charchant à dérober se^ pleurs.

— Ce que je vous ai dit peut-il donc faire cofjler vos larmes ? Ne voyez- vous pas que je suis dans mes mauvais jpursî Dans votre monde, vous savez que je suis hit^vve et mécontent. Je souffre : mille choses ici me blessent.

— Mais que vous ai-je fait, moi, pour que vous vous plaisiez à me désoler?

— Pardon^ Ernestine! C'est qup je ne suis point le maître de retenir ce que j'ai d'amer dans le coBtur. VOyezvous, j'éprouve toujours une sorte de colère en vous voyant aimer les plaisirs que l'on prend ici. U me semble que l'air que vous respirez vous prof^e.

— Mon Dieu ! dit Ernestine avec un de ces sourires demi-pleureurs qu'^aucune expression ne peut peindre, vous êtes plus sévère que le confesseur de mon aneienne pension ; vous prêchez toujours contre les bals et la danse. c'est donc bien mal?

— Non ; pas pour vous, Ernestine, pour vous, qui n'y cherchez que la joie du mouvement, et peut-être un innocent bonheur de coquetterie; mais la plupart de ces femmes qui viennent promener leurs poitrines nues et

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leurs diamants I... Savez-voup bien que si^ dans cet ins- ^tant, Ton écrivait sur le front de chacune sa plus secrète pensée^ tout le monde détournerait les yeux comme de* ^ant une affiche infâme? Ces hommes ! savez-vous que ce sont autant d'assassins, qui dressent un guet-apens à la ré* putatioa de quelqu'une d'entre vous? Savez-vous qu'il n'y en a peut-être pas trois là-dedans qui reculeraient devant Kdée dé vous perdre î Vous pauvre^nfant! c'est-i-dire, HOU pas vous, je me trompe, car vous, vous êtes riche et noble; vous, ils trouveraient votre main plus profitable que votre honte. Vous, ils vous épouseraient sans vous connaître, sans vous aimer, sans s'infortoer si vous serez ^heureuse, avec moins de précautions qu'ils n'en prendraient pour l'achat d'un cheval ; et vous voulez, Ernestine, que 3e ne sois point triste, quand je vous vois rieuse et confiante dans cette caverne? Vous voulez que je, ne m'irrite pas, quand vous jouez votre bonheur avec des filous?

— Ercroyez-vous donc, Alphonse, que je livre à tous ces hommes autre chose qu'une main gantée pour la contredanse ? Je m- en sers comme des instruments qui guident Qos pas. Ce sont des moyens de danser tout un soir, voilà tout. Le jour venu, je les tire de ma mémoire, en même temps que les fleurs de mes cheveux, pour ne les reprendre Çn'àla prochaine occasion.

—Mais, ne voyez-vous pas que ces occasions deviendrQnt >^otre ^ie tout entière? Ne voyez-vous pas, Ernestine, que cette société, que vous comparez à votre parure, ne vous quitte pas plus que celle-ci? Ne sentez-vous pas que votre cœu? tient cercle toute la journée, et qu'il ne lui reste pas ^11 instant pour penser à ses amis? Il y a huit jours, Ernestine, que je n'avâds pu vous voir seule et vous parler ^i> de con^nce I Encore a-t-il fallu, pour cela, que le

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hasard envoyât uu orage; car, ajouta-t-il avec un mélancolique sourire^ quelques minutes d'intime causerie sont un accident dans notre vie^ comme le tonnerre dans ce bal. La jeune comtesse avait écouté attentivement; elle devint pensive.

— Ce que vous dites est vrai, répondit-elle après un court silence, mais qu'y faire, mon Dieu?

— Rien : continue]|^ éparpiller votre âme jusqu'à ce que vous rayez toute effemllée : votre rang vous y oblige, et oublier les amis obscurs qui ne peuvent vous suivre dans ce tumulte brillant.

— Ah ! croyez-vous que je sois si tôt devenue sans cœur et sans souvenir?

— Travaillez à ce que cela soit. Il faut que le cœur d'une femme du monde soit de diamant, dur et brillant!

— Ne dites pas cela, au nom de Dieu ! vous me feriez encore pleurer! Vous êtes méchant pour moi aujourd'hui! Mais que voulez-vous que je fasse, dites, je le ferai. Je puis me tromper; mais c'est mal de railler mon erreilr sans me montrer la vérité. Quand un enfant égaré vous tend la main, vous ne le repoussez pas dans la foule en vous moquant. Alphonse, vous m'aviez promis que nous serions amis!

L'enfant, toute palpitante d'une naïve douleur, tendait sa main tremblante au jeune -secrétaire.

Le mécontentement de celui-ci ne put tenir contre cette avance charmante. Il saisit avec amour la main qu'on lui présentait, la serra entre les siennes contre sa poitrine, puis sur ses lèvres.

— Ne m'en veuillez pas, dit-il. Oh! j'ai tort, vous êtes un ange! Mais si vous saviez!... je me suis fait une douce

► habitude de votre présence et de votre amitié; j'en ai tant besoin maintenant!

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Et^ regardant autour de lui pour s'assurer qu'ils étaient seuls:

— Vous ne savez pas tout ce que je rè^e, Ernestine; je n'oserais vous le dire^ mais je voudrais être deviné par vous ! Dites^ n'y a-t-il donc rien dans mon silence qui vous parle î^ Ne savet-vous pas pourquoi je souffre de vous voir recevoir les hommages des autres? Pourquoi je suis silencieux quand je me trouve seul avec vous? Regardez : je pleure en tenant votre main; je pleure sans avoir honte^ poique je sois un homme. Oh ! quand je suis près de vous, je voudrais être bon, être beau, être célèbre ; je voudrais être un ange pour vous entendre me dire : Ange ! toute ma vie se teint de votre regard ; triste ou joyeuse, selon que vos yeux sont tendres ou distraits. Ernestine, ïïion Dieu! ne comprenez-vous point tout cela?

— Qui vous dit que je n'ai pas compris? répondit-elle bien bas et courbant la tête.

— Est-ce bien vrai, Ernestine? Quoi ! vous savez...

— Taisez^vous, Alphonse!... Taisez-vous! dit-elle effrayée.

Puis, comme pour expier ce mouvement de femme, elle jeta son autre main dans celle du jeune homme, et, confuse, laissa aller sa tête contre sa poitrine.

— Ernestine ! dit celui-ci en la pressant contre lui avec ivresse.

-* Alphonse!...

Un léger bruit les fit se détourner. La jeune fille se jeta brusquement de côté.

— Ah ! tu es là, chère enfant, dit madame de Garthon, îui avançait la tête entre les deux rideaux. Je m'en doutais.

Et avec un sourire demi-aimable, demi-moqueur : —J'espère, ditrelle,que monsieur Tersin voudrabien per-

3if l'égrbllb bs femmes.

mettre que tu le quittes pour la danse. Les ({uadnlles se forment.

— Les quadrilles ? répéta la comtesse avec une expression de gaieté dont elle ne fut pas maîtresse ; j'ai promis là première à ton beau-frère^ Nathalie.

Et elle chercha ses gants pour les remettre.

Avant de quitter le balcon^ elle se tourna encore une fois vers Alphonse.

Alphonse^ les bras croisés sur sa poitrine^ la suivait froidement du regard.

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