‹ Chroniques de la mer (volume 2)Chapitre 18 sur 45 · DEUX AMIES · texte numérisé non relu

DEUX AMIES

Ou ne vit qn'ane fois, on n'a qu'une foi$ de la force et de l'avenir; eelûi qal n'en use pas poor le mieux, qui ne se ponsse pas aussi loin que pg»» sible, est un insensé. L'aimer, c'était naturel ; la| promettre le mariiwe était nne folie, et si tn atail tenu parole, c'eût été de la pure démence.

CkiETHE (Glavijo).

Quand les demoiselles sont conduites dans le monde, elles peuvent voir, mais non ghoisiRi On leur montre les jeunes gens les plus aimables, et elles sont condamnées a épouser les plus odieux. Dans ces sortes d'nnions. ou plutôt de contrats, les femmes qui ont le moins de sensibilitèf ont le plus de chances , non-seulement d'être les plus uèureuses , mais encore même de se bien conduire. D'abord elles ne débntent point par une fausseté. Le coeur uu'elles n'ont pas , elles ne peuvent affecter de le donner au mari ; et cela vaut mieux que de*le donner à queiqu'autre.

Maria Edgeworth.

Etnestine, quoique letée depuis ^eut hehres, n'était point encore habillée. Elle était étendue mt sa causeuse , frileuseihent enveloppée dans son peignoir de cachemire, et son pied blanc et nu jouait avec une pahtoiifle de velours œuvré.

Un feu joyeux brillait devatit elle, et sa main efféùil-

224 l'éguellx de femmes.

lait avec distraction les rares fleurs d'un oranger placé à ses côtés, dans sa caisse d'acajou.

La jeune fille était sortie du lit, toute nonchalante et toute soucieuse. Elle éprouvait cette langueur mélancolique qui rend si triste 'un lendemain de bal. Peut-être aussi, quelque tracasseuse pensée yenait-elle se mêler à sa rêverie, lorsque la porte de sa chambre s'ouvrit doucement, et madame de Carthon entra en riant.

— T Comment, encore au saut du lit! dit-elle en tendant les deux mains à Ërnestine et l'embrassanf sur les yeux; mais voilà une paresse du meilleur ton , et qui ne sent pas du tout la pension.

— Le bal d'hier m'a lassée.

— Et pourtant tu as plus causé que dansé. Ërnestine baissa les yeux, et rougit.

— Allons, enfant, je ne te dis pas cela pour te faire honte. Te voilà embarrassée comme si je voulais te gronder. Est-ce que j'ai l'air si terrible ? je ne suis pas une grand'tante, qui regarde les amants comme des bêtes féroces. Envisage-moi donc bien; je n'ai ni lunettes ni barbe au menton.

La jeune comtesse ne put se défendre d'un sourire.

— Tiens, laisse là tes frayeurs, Ërnestine, dit la jeune femme, en s'asseyant à côté de son amie avec une caressante familiarité, et lui passant un bras autour de la taille; tu n'as pas oublié, n'est-ce pas , que j'ai sauté à la corde avec toi , en pension ? A la vérité , je faisais des amplifications sur la bienfaisance et le lever du soleil , lorsque toi , tu commençais à peine les verbes de la première cx)njugaison; mais cette petite différence d'âge s'est efTacée maintenant : et voilà une grande demoiselle. Voyons, ma camarade, sommes-nous encore de bonne amitié?

— De bien bonne amitié, Nathalie,

~ A la bonne heure , el ne m'appelle pins que par mon nom de baptême. Cela me rappelle le temps où nous faisions nos quatre repas ^ et où nos sarreaux sentaient toujours la tartine de beurre. Te souviens-tu?

Les deux jeunes femmes se mirent à rire comme deux pensionnaires.

— Mais^ à propos de ton monsieur d'hier, sais-tu, ma petite , qu'il est très-bien ?

— Tu parles de M. Alphonse Tersin ?

— Fais donc l'ignorante , petite hypocrite ; tu ne le connais pas , n'est-ce pas ?

— Oh ! je ne dis pas cela, Nathalie; c'est un bien noble et bien bon jeune homme.

— Et plein d'esprit.

— N'est-ce pas ?

— Original un peu , seulement.

^ — il a été si malheureux , va.

— Oh, oui, je sais; ils sont tous' comme cela, ces jeunes gens qui ont de beaux fronts pâles et de grands yeux noirs. A les entendre, leur cœur est un cimetière, où ils ont enterré toutes les joies et toutes les espérances de la vie,

— Tu plaisantes , Nathalie ; mais lui dit vrai , sois-en sûre.

— Non; sans rire, M. Tersin est un joli cavalier. Mais, mon ange , je te donnerai un conseil d'amie : tu lui laisses trop prendre de liberté près de toi. Il faut, vois-tu, qu'une demoiselle soit prudente. Quand on est mariée, à la bonne heure^ On se met au-dessus de toutes ces choses-là. On fait ce que l'on veut. Mais , dans ta position , on finira par remarquer les assiduités de M. Tersin. Hier, déjà , on en parlait; on croit toujours le mal dans le monde. Cela pourrait te faire beaucoup de tort, pour ton établissement.

9t6 l'échelle de femmes.

— Mais, ma boùtie aïhie> je ne songe nulleflient, je f assure , à me marier.

— Sans y songer, on prend des précautions. Il ne faut pas écarter un parti ayantageùx.

— Je serais trop heureuse que personne ne pensât à moi.

— Et pourquoi cela, ma chère? demanda Nathalie, en fixant un regard sérieux sur sa jeiiiie amie.

— Pourquoi ? murmura Ernestine en détournant la tète , toute honteuse et jouant arec le gland de sa causeuse.... pourquoi?... Parce que.... je né désire pas me marier.

— Est-ce que tu songerais sérieusement à Mi Tersin? La jeune fille ne répondit rien; mais i^on trouble et sa

rougeur répoadaient pour elle.

Nathalie laissa échapper un long éclat de rire.

— Pourquoi ris-tu ? demanda la jeûne coiiitessê presque offensée.

— Oh I ne te fâche pas, ma petite, de grâce* Mais tu eâ bien la plus folle enfant!... Allons^ ta main, et ne me boude pas* Chère Ernestine, va! Mais d'où a pu te Yenir une si singulière idée, mon ange? Comment, toi, éponset le secrétaire de M . le comte ? . '

— Je ne t'ai pas dit cela; mais quand cela serait, que vois-tu là-dedans de si insensé? fât-ce parce qu'il n'est pas noble ?

— C'est quelque chose déjà; mais je n'ai pas de pré^ jugés, moi. Je pardonnerais à M. Tersin d'être lé fils d'un avocat, s'il avait une position dans le monde. Mais songe^ ma chère petite, qu'il n'en a pas.

— Il pourra s'en créer une.

— Et comment? il est sans fortune.

. — J'en aurai ; moi»

tA ciiÂtfifÉ mut. C9t

— RSisbn de plus pour que tri puisses ptéteïidre à un mari qui f eiî apporte. Et d'ailléufs , dis-moi ^ ctois-tu que ton pèfe consente jamais fl une pareille union ?

•^ Je lie t*ai point dit cela, je ne fai point parié d'épouseî M. Tersin; mais moil pèfe restitue, il dit qtlè Ceèit un harame dfe talent. Et pent-êtte.... il consentirait...

— Jamais, ftiaî chère! Ton père connaît trop bien le mondé potir te permettre une pareille étourdërie. Eh! ma charmante folle, qui n'a pas eu de ces inolinations-îà , eh «Jtthnt de pension? Ça occupe , ça fait pleurer; c'est bien gentiL On s'adore et on se désole I Maiâ on rie s'épôuse lias, ma belle ^ parce qu'en se mariait, vois-tu, il fatit songer au bonheur de toute la vie.

— Tû ctois donc qu'on n'est .point heuteUse avec uh mari qu'on aime?

— Eh ! chère etifant, cela est bien beau.... dans le commencement ; mais cet amour, qui tient lieu*de tout , crois-tu qu'il dure toute la vie ? Les mariages d'inclination sont toujours les plus malheureux. C'est triste, mais c'est utie choëe prouvée. Vois Caroline Arvou, qui a épousé son côlônd, malgré sa famille!... Eh Bien, il lui a mangé toute sa fortune. Maïlame Dortin, que tu cotmais!... C'était encore un mariage d'inclination, et son mari lui refuse le nécessaire : elle n'a seulement pas de cabriolet ! Le mariage, vois-tu, est une action sérieuse. Pour être bien sûre de ne pas se tromper, en la faisant, il né faut pas être sous l'empire d^me passion , parce que la passion aveugle. Ainsi , il n'y a rien de dangereux comme d'aimer rhomme que Ton épouse. Il faut bien penser, mon enfant , que le mariage est une position dans le monde, et non pas un sentiment. Les jouissances qui téstiltetit de la fortune sont de tous les instants...

M8 L^iCHBLLE DE FEMMES.

— Et celles qui résultent de l'amour, Nathalie 1

— Ne tiennent qu'une bien petite place dans la journée, ma belle. Quelque amoureux que Ton soit , onpasse plus de temps à s'habiller^ à promener et à Mre des yifdtes qu'à s'aimer. Puis^ dis^ Emestine^ si tu te trouvais ainsi sans rang, sans fortune, confondue dans là foule, est-ce que toutes les fois que tu verrais tes anciennes amies plus riches, plus brillantes , plus heureuses enfin , que toi, tu ne regretterais pas d'avoir compromis ton existence pour une fantaisie d'enfant? Les rangs, ma chère petite, ne sont pas une chimère , il n'y a que ceux qpi n'en ont pas qui disent cela : c'est une phrase de journaliste. Au spectacle, tu ne changerais pas ta loge, n'est-ce pas , pour la dernière galerie , car tu t'y trouves mieux? Eh bien, mon aoge, les places du monde sont comme celles du théâtre : les plus chères sont les meilleures.

— Mais, Nathalie, en supposant que tout cela fût vrai, on n'est pas sa maîtresse d'aimer ou de ne pas aimer quelqu'un. Et quand on l'aime, on ne peut pas l'oublier I...

— AUbns donc , enfant , cela est moins difBiciie que tu ne le crois. Écoute , je veux être confiante avec toi, parce que je suis sûre que tu seras discrète. Moi aussi j'aimais quelqu'un 'quand je me suis mariée. Oh ! si tu m'avais vuel... j'étais au désespoir !... Pendant trois nuits j'ai pleuré à m'en rendre laide I Eh bien, mon Dieu ! après^ cela m'a passé, sans que je sache comment.'... J'ai eu des bals y une loge aux Italiens , un équipage ; je n'avais pas le temps de me rappeler mon chagrin. Et maintenant, je suis parfaitement heureuse.

-^ Mon Dieu ! dit Ernestine pensive, il me semble que moi je ne pourrais jamais faire aiusi ! — Essaie, répondit Nathalie, et tu verras.

LA GRANDE DAMB.' 229

La conversation continua ijuelque temps sur ce ton. Madame de Carthon plaisanta avec douceur et amitié son amie, mais en ayant soin de ne point heurter de front son jeune amour ; seulement^ elle l'entoura de doutes et de captieuses objections.

Quand elle quitta Emestine, celle-ci était plus mécontente peut-être et plus agacée qu'en se levant; mais elle était moins triste.

En rentrant chez elle^ madame la duchesse de Carthon sejeta brusquement dans un fauteuil^ avec un mouvement de mauvaise humeur qu'elle ne se donna même pas la peine de déguiser.

Un homme d'une quarantaine d'années, qui lisait le journal sur un cauapé, leva la tète au bruit qu'elle avait fait.

— Ah! c'est vous. Honoré? dit-elle en l'apercevant; je croyais que c'était M. le duc.

— Non; mon frère est au Père-Lachaise. Il enterre un conseiller d'État, avec le discours d'usage.

' — Oui, toujours le même. Ces messieurs de la Chambre hante fournissent des discours comme l'entreprise pour les pompes funèbres fournit les cierges et les crêpes noirs. Moi aussi je viens de faire l'orateur.

— Où donc? Vous avez l'air toute contrariée.

— Je suis d'une humeur affreuse. Je suis allée chez Eraestine.

— Ah!... Eh bien?

— Eh bien ! ce que je vous avais dit est arrivé. Elle aime Tersin.

230 L'ÉCHEtLK B2 PËliTMES.

— Le secrétaire de son pète? Mais ce ûe p^ùi être uu obstacle, cet homme n*a rien.

— Est-ce qu'elle pense à cela, elle? Elle conseiitirâît 4 aller à pied toute sa vie pour Tépouser. Elle est folle.

L'homme assis sur le'sola se prit à rire.

— Est-ce que vous cro;fez heaucôlip à la ténacité de <ies passions, ma chère sœiir? Le fcœur des femmes, yojet^ vous, est comme ces peaux préparées que nous avons datis nos mémento; il suffit de passer le doigt sur ce qu'on y a le plus solidement écrit pour Peffacer. *

— Je sais que c'est votre opinion à vous. Messieurs, s'écria Nathalie en se levant avec colère. Il n'y a chez nous ni énergie, ni èonstaiice, ni volonté. Éh bien! monsieui* mon beau-frère , voyez vdus-rtiêmè à passer le doigt sur lé nom écrit au cœur d'Ernestine. Pourquoi me mêierais-je de cette affaire? Puisque c'est chose si facile^ vous suffirez bieti à la traiter.

— Allons, allons, folle, vdus vous fâchez? Vous savez hiifiu que nous ne pouvons nous passer de vous; qu'il faut que ce mariage se fasse, que je le désire beaucoup, et que vous m'avez promis de me seconder.

Puis, ajodtà-t-îl plus bas et pliis gravement, vous n'ignorez pas. Madame, que cela entre dans nos projets politiques. En alliant notre famille à celle du comte, votre mari et moi pouvons prétendre à tout.

— Et je sslis tout cela. Monsieur. Mais je connais Ernes- ' tine mieux que vous. La présence de Tersin ici est dangereuse. Il faudrait l'éloigner.

— Cela n'est pas impossible ; j'y aviserai. Chargez-vous de la jeune personne, ma chère Nathalie; moi, je verrai le comte et je préparerai les voies. À la Chambre des dé-

^ pûtes je puis, sans affectation, me rapprocher de lui. Je sais qu'il a pris des engagements avec le gouvernement

pour appuyer le dernier projet de loi; je devais parler contre, je le soutiendrai. Ce sera un acheminement à tious entendre. ' '

. — Mais ne craignez-vous pas l'impression ^ue cela pourra faire dans le public ?

— Non. Mon libéralisme est assez bien établi poui* que je me permette de temps en temps de ces velléités ministérielles. Cela donne même un bon air d'impartialité.

— Il faudrait que M. le duc agit de même à la Chambre des pairs.

— ^11 s'en gardera bien! Nous aurions l'air de suivre un plan. Il parlera contre le projet, et votera pour; comme cela les journaut et le ministère auront leur affaire,

La jeune femme et le député se regardèrent, et partiVent ensemble d'iin éclat de rire.

— Vous deviendrez ministre, dit Nathalie.

— Je l'espère bien, répondit Honoré de Carthon.

■ ANCOVRES.

Foor Yhrre dans le nonde, il faot savoir traiter avec les bommes, il faut coonattre les iDstrnments gni donnent prise snr eox, il fiiat ealcoler raction et la réaction de rintérèt particulier.

J.-J. Rousseau.

II est nne fonte de cas où les femmes ne sont autre chose qne les appoints d'oo marché politique.

Barnabe Grdx.

La famille ^e Cartbon ne tarda pas à mettre ses projets à exécution. Le comte fut circonvenu de toutes parts, accablé de prévenances et de délicates politesses. Honoré de Carthon était chef, à la Chambre des députés, d^une de ces sections Hottantes, toujours prêtes à faire pencher à droite ou à gauche une douteuse, majorité. Il avait su donner à cette position prudente tout le coloris d'une généreuse indépendance. Son hermaphrodisme politique le faisait craindre et rechercher également des deux partis, autour desquels lui et les siens caracolaient en vrais pandours

LA GRANDE DAMB. 233

parlementaires. En lui se trouvait représepté cet éclectisme politique qui avait la prétention de fusionner les idées comme des liquides : tartuflsme encore nouveau a cette époque^ et qu'avaient adopté tous les gens qui ne voulaient point de cocarde à leurs chapeaux; transaction cachée de la conscience et de la peur; espèce de juste milieu entre l'honneur et l'infamie.

Honoré de Garthon avait^ du reste^ adopté cette non intervention plutôt par calcul que par pudeur. C'était un homme dévoué, par nature, au parti qui pouvait l'élever ; mais la prudence avait chez lui borné l'ambition et la cupidité. En fouillant d'une main dans la fange pour en retirer l'or et les honneurs, U gardait son autre main pure et tendue vers ceux qui avaient refusé la corruption, il s'était partagé lui-même en deux êtres : à l'un il avait confié son ambition, à l'autre sa probité. Aussi y avait-il en lui une complaisance pour toutes les làchetées fructueuses, une sympathie pour tous les nobles élans. L'infamie et l'honneur vivaient en communauté dans son âme.

On conçoit combien cette position dut rendre facile j^n rapprochement entre lui et le comte, qui occupait un des rangs les plus distingués dans le parti royaliste. Rien de ce qui pouvait capter celui-ci ne fut négligé. Un journal, qu'Honoré de Carthon avait à sa dévotion, fut chargé de distribuer quotidiennement des éloges au comte, et l'on eut soin de faire savoir à ce dernier quelle main avait allumé l'encensoir.

Deux ou trois fois, en prenant la parole à la tribune, le député du tiers parti fit allusion au talent élevé et au noble caractère de F un des honorables préopinants , qui n'était autre que le père d'Ërnestine. Les journaux, qui remarquèrent cette galanterie constitutionnelle, en conclurent un changement de ministère et une réaction royaliste. Ils

iM l'ÉCIHBLLE de 9BHMES.

imprimèrent; à ce sujets de tott behux articles, à là suite desquels le Constitutionnet fut condamné à deux mille francs d'amende, et la Gazette de France perdit son principal rédacteur, tué dans une rencontre par le gérant du. Courrier Français.

Cependant, le comte s'était bientôt aperçu des projets de la famille de Carthon. Les mêmes raisons qui avaient fait à ceux-ci désirer son alliance la lui firent envisager à lui-même sous un jour favorable. Il sô prêta donc volontiers à toutes les avances qui lui furent faites , et bientôt les deux frères pensèrent qu'ils pouvaient hasarder directement une proposition. Le comte la reçut avec politesse, mais sanô trop d'empressement, voulant garder tous ses avantages pour là discussion de la dot. Le duc, qui traitait cette affaire, s'aperçut de la réserve du père d'Ernestine sans s'en inquiéter.

C'étaient deux hommes qui connaissaient le monde. Après s'être éprouvés, ils se décidèrent à agir avea franchise, par l'impuissance reconnue de se tromper réciproqo^ent.

Pendant ce temps rien n'avait été négligé par Nathalie pour étouffer chez Ernestine un amour contraire à ses projets. Elle avait entraîné la jeune fille dans un tourbillon de fêtes si étourcUssant, qu'Alphonse ne put bientôt la voir qu'en passant et devant des tierces personnes. Il y avait bien parfois, chez la jeune comtesse, comme un remords de cette vie mondaine; parfois son souvenir se reportait sur le jeune homme auquel «Uë. avait fait des promesses et dont elle se sentait détacha? chaque jour : mais le bruit des fêtes étouffait bientôt oes voix secrètes; de beaux danseurs venaient lui dire tout bas qu'elle était belle ; elle voyait la foule se ranger devant ses pas pour l'admirer jr elle entendait un murmure flatteur qui bruissait derrière

tk GRANDS DÀHS. S35

elle^ âjrrés son passade ! Onel moyen de retenir une triste impression^ ati milieu de tant d'enivrement! Ptlis^ Nathalie ne la quittait pas; Nathalie était près d'elle^ comme son mauirais ange^ déshabillant pièce à pièce son âme de ses langes d'enfance^ et Fhabituantà sa nudité. C'était sans rudesse^ c'était au milieu des cajoleries de Famitié^ qu'elle détachait ailisi les croyances de son cœur^ et Ërnestine ne pôùtait s'en eflPfayer ni presque s'en apercevoir; car la main qtd^lui donnait sa couronne de jeune' fille était adroite et légère^ la voix qui la tentait était pleine de promesse et de mélodieé On ne choquait pas rudement ses amours^ on ne blâmait pas ses cultes de oœur : loin de là ! Nathalie vantait avec elle le généreux caractère d'Alphonse; elle avouait avec elle qu'il eût été bien doux de poser 6on bras^ pour la vie^ sur le bras de ce jeune homme si puissant et si beau ; mais^ toujours un soupir terminait ses élogesi toujours avec tristesse et douceur Nathalie démontrait l'impossibilité de cette union et le danger de s'arrêter à une pareille espérance. Ainsi Ernëstine s'accoutumait insensiblement à ne plus crffre elle-même à la possibilité du bonheur.

— Eh bien! disait-elle alors, je ne me marierai pas, car je iie veux être à nul autre qu'à lui.

Nathalie souriait légèrement, en secouant la tète.

— Le pourras-tu , chère enfant ? répondait-elle ; aurastu le courage de désoler ton père ? Pourquoi faire un demisacrifice ?

Ërnestine ne répondait rien; mais l'espérance était ^ttliîte chet elle ; et l'ftme humaine ne peut s'accroupir daùs*uil long désespoir : on ptiblie bien vite le bonheur que Ton tiè croit plus pouvoir obtenir.

Cependant le comte et Honoré de Garthon étaient tombés d'accord sur une union qu'ils désiraient tous deux. Une

236 l'échelle PB FEMMES.

affaire eommerciale servit de préliminaire à Falliance projetée. Us acquirent en commun des minières que Ton vendait alors en Alsace.

Avant cet achat , le comte avait eu quelques pourparlers avec le président du conseil; mais rien ne transpira sur ces entrevues. On remarqua seulement que deux projets du gouvernement, contraires à la liberté publique, passèrent à la Chambre des députés , grâce au tiers ps^i , dont Honoré était chef. Quinze jours après, k Moniteur contenait un long rapport du ministre de la guerre sur la nécessité de changer les'baïonnettes de Tannée , et ron sut qu'un marché de plusieurs millions avait été passé, à ce sujet, avec les forges de fer récemment vendues eu Alsace.

Mais c'était là des faits vagues et insignifiants. Un journal^ ayant voulu en tirer quelques déductions défavorables à l'indépendance du député de l'Isère , Honoré de Garthon lui adressa une lettre pleine de dignité, où le nom de la charte se trouvait à chaque paragraphe, il fut d^lors bien prouvé, pour tout le monde, que l'honorable représentant était demeuré aussi pur et aussi incorruptible que par le passé.

Cependant, la présence d'un homme habile dans lequel on eût une entière confiance était indispensable aux minières nouvellement acquises; d'après l'avis d'Honoré, le comte y envoya Alphonse avec les pouvoirs les plus étendus.

Depuis quelque temps de bien amères pensées préoccupaient le jeune secrétaire. Tl voyait l'entraînement ifd^ quel cédait insensiblement Ërnestine. Il sentait se dénouer chaque jour le lien qui avait uni le cœur de la jeune fille au sien. Plusieurs fois il avait essayé de se plaindre ; alors Ërnestine avait pleuré, avait laissé tomber

LA GRANDB BAME. 237

quelques douces paroles^ et, facile à Tespoir^ il avait cru encore à son amour I II sentait pourtant que la quitter c^était la perdre à jamais , et qu^elle ne serait pas assez forte f lui absent , pour résister aux séductions du monde. D'un autre côté , refuser d'obéir au comte était impossible ; c'eût été rompre avec lui sans motif apparent. Du moins s'il avait pu voirËmestine avant le départ I... mais tout avait été prévu j la veille même, elle était partie avec madame de Garthon pour la campagne , et Ton ignorait Fépoqâe précise de son retour. Alphonse comprit qu'il devait se résigner. Il se hasarda, du moins, à écrire; sa lettre fut confiée à une femme de chambre d'Emestine , dont il avait éprouvé déjà la discrétion et le dévouement.

Le lendemain même du départ d'Alphonse pour l'Alsace, le comte alla rejoindre sa fille avec Honoré. Ërnestine remarqua que ce dernier l'entourait de politesses et d'attentions inusitées. Elle n'eut pas longtemps à en chercher la cause : deux jours après, son père la prit à part et lui syanonça que son mariage avec M. de Garthon était arrêté. ^

Emestine fut saisie au point de chanceler. Elle chercha un fauteuil pour s'appuyer.

— Qu'avez-vousî dit le comté.

— Mou père ! cria la jeune fille... mon pèrel...

Ses mains se croisèrent, tout son corps tremblait, mais, étoufiee de sanglots, elle ne put continuer.

Le comte ne parut pas la comprendre.

- — Allons, enfant, remettez-vous. Il n'y a rien là qui ptiisse vous troubler. C'est un excellent mariage et qui peut vous conduire à tout.

Dans ce moment Honoré de Garthon entra.

— Venez, mon cher ami, dit le comte en lui tendant la main. Ërnestine est prévenue. Voilà votre femme.

338 'l^ÉGHBLLE PS ÏBMMSS*

Hcmoré s-avan^ayec une politesse pleine de griioBj prit la maip de la jeune fille y la porta à ses lèvres.

— Et puis-je espérer que mes prétentions af^t reçu Tapprobation de Mademoiselle 9 dit^il.

— Qui pourrait en douter ? vous vous convenez si parfaitement l

Honoré avait trop de tact et de savoirs-vivre pour insister davantage.

— Venez, mop cher, reprit le père d^Bmestine^ et laissons un instant cette enfant se remettre. Elle vient d'apprendre si subitement Thonneur que vous nous faites^ qu'elle en est encore toute saisie.

Le député salua et sortit avec spn beau'-pàre. .

Ërnestine versa bi^n des larmi^» mais sans que sa douleur changeât rieq aux projets de son pèrp. Le coipte feignit de ne remarquer ni sa pâleur ni ses yeux rougis. Un jour elle voulut se jeter dî^ns ses bras et lui confier son secret; il la repoussa doucement^ en lui disant :

— Calmez-vous> Ërnestine, vous êtes folle, enfiint.

Et après Tavoir embrqissée au front il se retira,

Çaà^ le comte était un de ces pères qu'aucune faiblesse de cœur ne saisit dev^t les soufihmces de leurs enfants > quand ils ont jugé pes souffrances nécessaires; un de ces pères qui règlent d'avance leur tendresse comme la dépense de leur maison, et qui ne dépassent jamais leur budjet d'affection ou d'argent; arithméticiens de sentiments , dont les prières et les larmes pe peuvent déranger l'amour régulier,^ et qui coordonnent les mouvements de leurs cœurs dans le palcul gén^isal de la vie.

r LA 6RANBE BAMB» 139

yhcmorable député n'avait pas été sans deviner qu'un amour caché causait les douleurs d^Eruestiae. Mais il avait tout disposé pour son umon avec Qouoré de Cartboa^ et des pleurs de femme ue pouvaient renverser des projets aussi résolûipent formés* I) aimait sa fiUe^ mais de cette affection qu| distribue^ jour par jour^ à Fenfant^ sa part légale de bonheur et de caresse; de cette affection de propriétaire soigneux pour ^a chose qui lui appartient. Attachement d'habitudei qui fait dire de yous^ dans le monde, que vous êtes un bon mari ou un bon père, et auquel vous ne sacrifieriez ni iine volonté ni une passion.

Il savait d'ailleurs que le temps guérit toujours ces blessures des cœurs battant sous les cachemires et la soie. Ce fut ce qui arriva.

Les pleurs d'Emestine ne pouvaient toujours couler. Us se tarirent pour faire place à une tristesse qui, elle-même, se dissipa peu à peu. La jeune comtesse, encouragée par Nathalie^ s^habitua à regarder sa soumission comme un louable sacrifice fait aux volontés de son père. Elle habilla sa lâcheté ^'une robe de dévouement, et finit par croire, de bonne foi, à ce déguisement hypocrite. Elle adora saintement son infidélité, qu'elle appela sublime courage. Lain d'éprouver des remords, elle s'admira, elle se respecta comme une noble victime. Les fêtes vinrent bientôt augmenter son angélique résignation. On reçut beaucoup de monde à la campagne, et Emestine, plus recherchée et plus louée que jamais, prit en patience sa généreuse infortune, en dansant des galopes et des monférines.

Un mois s'écoula ainsi; on songea enfin à retourner à Paris. A cette pensée, Emestine éprouVa quelque trouble; mais Nathalie eut soin de l'avertir sans affectation du départ d'Alphonse pour l'Alsace. La pensée qu'elle ne le

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242 l'échelle de femmes.

ce lieu avait été apprêté pour quelque rendez-vous de mystère et de volupté.

• Une femme était assise au fond de Tappartement ; son visage était si pâle qu'il se détachait en blanc dans Tob- «curité, comme celui d'une statue de marbre; près d'elle, un homme tranquillement étendu sur un canapé semblait attendre.

C'étaient Honoré de Carthon et Ernestine.

La jeune fille s'était décidée à cette démarche désespérée après un jour et une nuit d'angoisses déchirantes. La lettre d'Alphonse l'avait si fortement émue, que tout lui avait semblé préférable au malheur d'épouser Honoré de Carthon. Le franc et pur amour que respirait cet adieu du jeune homme avait subitement brisé tout l'échafaudage d'excuses qu'elle avait dressé autour de son cœur pour le défendre du remords. Ce qu'il y avait encore de généreux en elle se révolta à cette lecture; elle eut honte d'elle-même. Alors, comme ces lâches qui, poussés à bout, deviennent téméraires, elle passa de sa résignation indifférente à un désespoir exagéré. Son exaltation s'accrut dans les larmes et dans la solitude, et bientôt elle se décida à une démarche extrême qui devait la sauver ou la perdre entièrement. Elle résolut de tout déclarer à monsieur de Carthon, et d'en appeler à sa générosité.

Cependant, prête à effectuer ce projet conçu daps Tégarement de la fièvre et de l'insomnie, elle sentait le courage lui faillir. Déjà toûtQ sa confiance avait fait place à l'embarras et à la honte.

Depuis quelques ipii^utes elle était assise p^ès du dé* puté, qu'elle avait mandé, ej; elle ne savait commeot débuter dans cette difficile explication.

Hoiioré avait remarqué soft trouble, mais sans cber*.

LA 0KAJ7BB BlTHÈ. 343

cher à le ttissl|i6r. Une soupçonneuse prudence régnait dans toutes ses manières, comme s'il eût senti la nééessité dé se tenir sur la réserve dans Texplication qoi allait avoir lieu.

Enfin, Ernestine sentit qu'il devenait plus embarrassant encore de se taire que de^parler.

— J'ai voulu vous voir seul... Monsieur... dit-elle d'une voix entrecoupée^ et si basse^ que son interlocuteur fut obligé de pencher la tête pour l'entendre. Dans quelque trouble que me jette la démarche... qUe Je fkis près de VOUS... j'ai cru devoir m'y résoudre*

Elle s^arrèta^ mais Honoré de Garthon garda le silence.

Ern^tine sentit s'accroître sa timidité. Elle commenga à Se repentir d'avoir entrepris cette explication, et, cependant^ elle sentait Timpossibilité de la suspendre. Oubliant alors tous les discours qu'elle avait pr^)arés avec soin, elle voulut aborder directement le sujet de cettô entrevue.

-^ Monsieur, balbutia-t-elle, je voulais... j'aurais désiré... le projet de mon père...

Les larmes la gagnèrent, elle ne put opntinuer.

— Qu'avez-vous, mademoiselle Ernestine? Pourquoi ces larmes ? Parlez sans crainte ; ne devez-vous pas avoir toute confiance en moi ?

"— Ah! Monsieur, s'écria la jeune flUe^ soulagée par % cette réponse, vous êtes boii et noble! Il dépend* de vous de sécher mes pleurs...

— Gomment cela?

•*— Cette union, dont vous êtes convenu avec uion père... je l'ai apprise subitement... Pardon!... Monsieur... Oh! ne vous off^sez pas de mes paroles... Je i5$és tout ce que . votre recherche à d'honorable pour moi; mais.*, je me

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