L'iCHELLE DE FEMMES
trouve heureuse telle que je suis... Un changement d'état m'épouvante.
Aux premiers mots d'Ernestine^ Honoré avait tressailli; il se remit presque aussitôt, et répondit d'une voix émue.
— Ce que vous me dites 4à m'étonne et m'afflige. Quand votre père m'a présenté à vous^ pour époux^ et que vous avez laissé votre main aller dans la mienne, j'ai cru que vous aviez consenti...
— Ah! j'ai eu tort!... Pardonnez-moi; mais j'étais éperdue !... Je n'ai pu parler.
— Et moi y majiemoiselle Ernestine^ votre silence a dû me paraître une approbation. Moi , j'ai dû m'abandonner tout entier à une espérance de bonheur. Savez-vous qu'il est cruel de voir ainsi un seul mot briser en deux votre vie ! Que n'ai-je pu deviner plus tôt le dégoût que je vous inspirais !..
Honoré avait des larmes dans la voix; Ërnestine était désespérée.
— Ne parlez pas de dégoût, Monsieur... Oh ! vous me comprenez mal... Mon Dieu! je souffre de vous faire souffrir...
— Pourquoi me repousser, alors î • — Ne m'interrogez pas !
— Ërnestine, dit le député en s'approchant davantage, je ne suis plus un enfant. En vous désirant pour épouse^ je n'ai pas cédé à un caprice frivole. Non, je songeais à me reposer de l'agitation de la vie politique, à me créer une occupation pour m(m intérieur ; le soin de vous rendre heureuse !... J'aurais aimé vos goûts, joui de vos fantaisies. A l'âge mûr, auquel je touche, on aime toute cette natme adolescente qui Vous embellit ; cette naïveté qui nous parle de notre enfance. Vous auriez reteint ma vie^
que rexpérience a décolorée. Vous auriez lui sur mon me^ comme un rayon d'aurore. Et^ en retour de toutes les joies que je vous aurais dues y *vous auriez pris, Ernes* tine^ tout ce que ma 7ie pouvait vous ofiHr de bonheur : un beau nom, un rang dans le monde, le luxe, qui rend plus belle, la fortune, qui permet d'étendre la main partout où se promène le désir. Maintenant vous voulez que je renonce à tout cela ! Dites, est-ce bien de me montrer un beau rêve et de me Tôter après ? Et cela pour une crainte que vous n'expliquez pas , pour une répugnance sans motif !
— Monsieur, oh ! ce n'est point un caprice ! croyezmoi ; quel plaisir trouverais-je à vous désoler? Votre bonté me pénètre. Vous avez toute mon estime, toute mon amitié; mais je ne puis. Monsieur.... je ne peux être votre femme.
— Et pourquoi cela?
— Qui vous dit , s'écria -la jeune comtesse avec un éclat de larmes, que je sois encore libre ? que je n'aie point fait des promesses auxquelles je doive être fidèle? qu'il n'^ ait pas quelqu'un à qui j'ai juré d'unir mon sort, avant devons connaître?
— Assez, mademoiselle Ernestine, je neveux pas en entendre davantage. Vous avez déjà fait cette confidence à Nathalie; Bile m'en a parlé.
— Se peut-il I
— Et cependant je n'ai point renoncé à vous, car je savais que ces promesses étaient vaines. Vous avez cédé à l'exaltation d'un cœur chaud et pur, vous avez pris nu rêve pour une espérance**..
— Qu'importe? j'ai promis.
• — La promesse d'une chose impossible est nulle, Ernestine. Aviez-vous donc compté sur quelque miracle?
3M l'ÉOHBLLE I^E 9tMMES. .
-^ J'ftvais compté sur lé ternim^^; stir lé biËsetrd.:*.
— Écouteï-inoi. Je suis plus vieux que vous , je edniîais mieux la vie, et je puis juger avec sang-froid ôè qtè tous jugez avefc passion. Moi alissi je safe côttiptëndl'ë ëiec le cœur. Dieu m'est témoin que s'il ne fallait que reHoiieër à mes espérances pour vous assurer une union capable de vous rendre heureuse, je ne balancerais pas un iiîistânt. Mais, il n'en est pas ainsi. Vous n^ètes point faite, Ernéstine, pour nne obscure ef misérable position. Lorg Inème que vous voudriez vous j cacher^ votre père s'y oppose* rait, car il vous aime et vous désire heureuse. Cependant, si je me trompais^ si mes prétentions seules èmpêcliaient la réussite de vos jarojets, parlez, Ernestifie, et je suis prêt à renoncer à vous, quelque peine que j'en doirë soitffrir. Vous vous êtes confiée à moi ; vous avez pensé que j'étais capable de sacrifier mou bonheur au vôtre; mêrcij je ne faillirai pas à cette généreuse confiance. Erriéfetine, la main sur votre cœur> répondez-moi. Ëspérez-vofiis obtenir celui que vous aimez, si je me retire? Le véritable obstacle, est-ce moi ou lui-même?
— Je ne puis mentir, dit la jéune comtesse en |)letirant , c'est lui-même !
— C'est vous qui l'ave» (Ht j Ern^lstiHè. MÉffitensUrt vous avez réglé ma conduite. Puisqtt'iMe main pim chèHé ne peut vous donner le bonheur> pernofétteJS qne*ce soU M mienne. Bientôt, je l'espère, au milieu Aek stfihâ d'une tendre amitié> vons 6\xhiiétiét uiié iiiiii^iideîite illusion. Votre époux j Emestittë/ sera peu èxigèàiit; il ne vous demanderai pour totit sdn àmoiir, qu'un peti de Fâfféction d'une sœur ou d'une amie. Dites, cela Vdus paralt^-il trop ?
— Oh, Monsieur 1 voilà me confondez. Je vdtidrais vous répondre. . . • vous faire comprendre. ...
Honoré se leva.
— J^ai tout compris; assez sur ce sujets maintenant. Il vous fait pleurer, il m'attriste; nous n'y reviendrons plus, n'est-ce pas? Je vous laisse seule. Emestine, quand le cœur est troublé, il faut Tombre et le silence. A demain.
Il f orta la main de la jeune fille sur ses lèvres, et réussit à y laisser couler une larme.
Il sortit ensuite en portant son mouchoir vers ses yeux.
Ernestine le regarda partir d'un air de stupide étonnement.
Honoré, en rentrant chez sa belle-sœur, lui dit :
— Elle est à moi, mais ce n'a pas été sans peine. Il a fallu dépenser ce soir plus de rhétorique, avec cette petite fille, que pour trois projets de loi.
— C'est un noble caractère, disait Ernestine au même instant; pourquoi ne l'ai-je pas connu plus tôt?... ou jamais !
Mais elle ne pleurait plus.