‹ Chroniques de la mer (volume 2)Chapitre 27 sur 45 · UNE RÉCONCILIATION · texte numérisé non relu

UNE RÉCONCILIATION

C'est que sa mère est une grande dame, voyez-voasiet les grandes dames savent mieoi mentir que les antres.

Michel Masson.

J'embrasse... mais c'est pour étouffer.

Racinb.

Le notaire d'Ernestine lui apportait divers papiers, qu'elle signa. C'étaient des actes de vente simulée, de fictives reconnaissances d'emprunts qu^elle avait fait préparer afin de réduire sa fortune apparente et de diminuer ainsi la réserve que la loi l'obligeait à laisser à Elisabeth.

Ne pouvant déshériter ouvertement celle-ci, elle employait tous les moyens frauduleux qui pouvaient la conduire au même but; car elle s'indignait que le Gode y qui n'avait point su punir l'ingratitude de sa fille, voulût lui imposer la portion de tendresse légale réglée par l'article 913. Mais la nécessité où elle se trouvait de tenir ces

dispositions secrètes la forçait à d'interminables précautions. Son notaire, M. Aubry, ne lui cacha pas que plusieurs mois étaient encore nécessaires pour qu'elle pût arriver aux arrangements définitifs qu'elle avait préparés.

Cependant sa santé s'altérait de plus en plus. Les plaisirs rongeurs du monde avaient usé sa riche organisation, mais non comme l'eût fait la misère ou la fatigue, en engourdissant chez elle la sensation; loin de là! celle-ci devint elle-même une irritation maladive et habituelle qui s'exalta chaque jour. Il ne lui fut pas donné de goûter cet assoupissement d'une vieillesse affaissée qui prépare doucement à la mort, comme à un sommeil. L'âge lui avait apporté tous les maux de ces caducités nerveuses, débiles et frissonnantes qui semblent n'avoir conservé que pour la souffrance les facultés de sentir, et qui punissent d'ordinaire si cruellement les existences dissipées dans la foule.

Bientôt madame de Carthon fut forcée de garder le lit.

Mais, malgré tout, l'espoir de vivre ne put s'éteindre en elle ! la mort lui faisait peur, et elle chercha à se cacher à elle-même son approche. Elle continua à farder son visage pour ne pas se voir pâle dans les miroirs. Elle sentait ses forces revenir, disait-elle ; elle n'attendait que le printemps pour se lever et chercher le soleil. Puis, c'étaient des projets de voyages, de plaisirs ! Et si le cœur se serrait en entendant cette bouche, qui déjà sentait le cercueil, parler d'un long avenir; si on gardait le silence à ces folles paroles d'espérance, elle se récriait, colère et indignée. Elle accusait d'indifférence. Elle forçait de prendre part à ses rêves ! comme si elle eût demandé à tout de lui crier qu'elle vivrait, lorsqu'elle-mème se sentait mourir.

Elle était dan^ ces dispositions, lorsqu'une lettre d'Elisabeth lai fut remise. Après le premier instant de surprise , elle lut :

30i l'échelle pe fsmxbs.

Ma Mère ,

« J'ai appris hier que vous étiez malade , que vous gaiv diez le lit. Et depuis, cette pensée me tourmente et me rend malheureuse.

a Permettez-moi, je vous en prie, de vous aller voir. Je ne puis m'accoutumer à Tidée que vous êtes soignée par des mercenaires ou des étrangers, et que moi , votre fille, je ne sois pas près de vous.

a Vous me trouvez bien des torts, sans doute; mais peut-être quand vous m'aurez vue et écoutée me jugerezvous avec indulgence. Lorsque la femme a pris un mari pour maître, ses actions ne lui appartiennent pas plus que sa fortune. Avant de la condamner, il faut savoir jusqu'à quel point elle a été libre. Je vous ouvrirai mon cœur, ma mère, et, j'en suis certaine, vous me pardonnerez.

a Oh ! je vous en conjure, dites-moi que vous voulez bien me recevoir. Qu'on ne dise pas que votre fille vous a abandonnée dans un moment aussi terrible! Ma mère, faites-moi seulement un signe de tête, et j'accourrai !

« ÉlISABETH. D

Madame de Carthon resta un moment pensive après la lecture de cette lettre.

Puis elle sourit ironiquement.

— Oui, se dit-elle, on leur aura fait accroire que j'étais mouraate, et ils ont eu peur pour mon héritage. Ma fille est d'ailleurs une fille bien née; elle sait que les enfants doivent être là quand les parents meurent... pour prendre les clefs ! Elle veillera à ce qu'on ne m'ensevelisse pas dans un drap tout neuf, et à ce qu'on me retire mes bagues avant de me coudre dans le suaire. Mais elle sera trompée, je ne veux pas d'elle ici, pas de mes enfants près de moi ! Ils m'étoufferaient pour hériter !

LA aRANOE DAME. 303

Elle demeura quelques minutes demi-suffoquée par rémotion; puis, elle se calma peu à peu, et une nouvelle pensée lui traversa Tesprit.

— Mais on Ta trompée, ajouta-t-elle en elle-même; je ne suis point malade comme elle le croit, bientôt je serai mieux. Je puis, en attendant, m'amuser de ses prévenances intéressées; la recevoir, feindre un retour d'aflTection pour elle , et tout disposer cependant pour que ma fortune lui échappe !..

La vieille sourit à cette pensée.

— Oh ! oui, je veux faire cela. Son hypocrisie m'amusera. Ah ! elle veut maintenant accuser son mari des torts qu'elle a eus! Homme généreux! il se sera dévoué à prendre le rôle de tyran dans cette comédie de société ! Eh bien! j'y veux jouer mon rôle aussi, moi! Ils me croient déjà les deux pieds dans la fosse. Ah ! ah ! je leur

.prouverai que la vieille n'est pas encore en enfance; qu'elle a l'esprit net, et qu'elle comprend. Je le leur prouverai !

Et madame de Carthon , ravie de son nouveau projet , frappa l'une contre l'autre ses mains ridées, et poussa un rire aigre qui laissa voir sa bouche livide et sans dents.

Elisabeth reçut une réponse qui lui donnait rendezvous pour le lendemain.

Après avoir lu le billet de sa mère, madame de Sarlof regarda son mari, et tous deux échangèrent un sourire significatif.

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