‹ Chroniques de la mer (volume 2)Chapitre 28 sur 45 · LA MÈRE ET LA FILLE · texte numérisé non relu

LA MÈRE ET LA FILLE

Quelle bizarre conséqneiice, quelle extravagante fonclasioD, qui vent qoe les esprits soient eu harmonie , parce que les corps se sont rapprochés; qui, du lien de la naissance, établit le lien des affections.

Schiller (les Brigands).

— Ils se sont fait mille amitiés !

— Ah ! les misérables ! ils veulent se jouer quelque mauvais tour.

Barnabe Grux.

•— Je ne sais y dit un matin Elisabeth à son mari ^ mais il me semble que madame de Garthon se moque de nous. Avez-vous remarqué, hier, avec quelle affectation elle nous parlait des changements que nous pourrions faire à sa campagne de Saint-Cloud, lorsqu'elle nous appartiendrait? J'ai cru voir une maligne joie dans ses yeux. Elle est capable de nous leurrer de ces espérances de succession, et de prendre toutes ses précautions, en secret, pour nous déshériter.

— Croyez-vous ! Cela serait affreux. Après nous être astreints à tant d'ennuyeux égards, nous jouer ainsi 1

— La femme de chambre, qui est dans nos intérêts, m'a avertie qu'il venait continuellement chez elle des gens d'affaires, et M. Aubry entre autres. Je crains que, malgré toutes nos prévenances, elle ne persiste dans l'intention de nous dépouiller.

— Mais au profit de qui?

— Que sais-je? Elle peut avoir quelqu'un à qui elle s'intéresse.

— Au fait, c'est une vieille pécheresse, observa M. de Sarlof après un instant de réflexion. Il se peut. Madame, que vous ayez de par le monde quelque frère que le boa conseiller d'État n'a jamais connu, et qu'elle veuille favoriser.

— Je ne le pense pas, répondit froidement Elisabeth ; quoi qu'il en soit, il faut éclaircir cette affaire. Il est fort inutile que nous continuions à voir ma mère si nous n'avons rien à espérer.

— Sans doute : dans ce cas , il vaudrait mieux renouveler l'action judiciaire que nous avons suspendue.

~ Mais il faut se presser.

— Incontestablement, Madame, d'autant que votre mère s'affaiblit tous les jours, et qu'en attendant nous pourrions nous trouver pris entre une inscription et une

. mort.

— Ce serait fort désagréable, dit Elisabeth d'un air pensif : tâchez de savoir quelque chose par les hommes d'affaires. Monsieur; de mon côté, je vais voir ma mère.

M. de Sarlof promit de prendre des informations, et, peu après, Elisabeth se rendit chez madame de Carthon.

En entrant à l'hôtel elle rencontra la femme de chambre.

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— Eb bien, Bose^ la malade ?

— Bien souffrante. Madame, l^es faiblesses se multi* plient. Elle s'est évanouie trois fois depuis ce matin.

— Il n'est venu personne ?

— M. Aubry la quitte ; il est venu deux fois aujourd'hui. Je crois que ce sont toutes ces affaires qui fatiguent Madame. Dans ce moment elle lit encore des papiers que ce monsieur lui a apportés.

Elisabeth n'en entendit pas davantage.

Elle s'avança vers la chambre de sa mère, et ouvrit brusquement la porte*

En l'apercevant, madame de Carthon jeta un cri de surprise ; elle rougit, et cacha vivement, sous son oreiller, les papiers qu'elle tenait à la main.

Au mouvement de sa mère, Elisabeth s'était arrêtée près de la porte.

r— Vous m'avez fait peur, Madame I dit la vieille d'une voix fôlée ; est-ce qu'on entre aussi brusquement dans la chambre d'une malade ?

— Pardon, ma mère, je ne savais pas que vous fussiez en affaires !

— Je n'étais point en affaires , mais vous êtes tombée ici comme le tonnerre.

Elisabeth ne répondit rien, et s'assit près du lit.

Mais Emestine était irritée d'avoir été troublée et presque surprise : ses douleurs croissantes la rendaient d'ailleurs peu disposée à continuer la comédie que depuis quelque temps elle jouait avec sa fllle ; elle garda un silence mécontent.

— Vous avez l'air mieux aujourd'hui, dit enfin celleci , espérant flatter par ces paroles le caprice de la malade.

— Il faut que mon air soit bien menteur, alors, repli-

LA fi^ANPS PAU*.

qua la vieille avec aigreur ; car je souffre plus que je n'avais encore souflfert.

— C'e^t Tadieu de l^biver ; la sauté vous reviendra avec le beau temps.

— Pourquoi me dire cela^ si vous ne le pensez pais? Groyez-vous donc que je sois aveugle et stupide ?... que je ne sejite pas que mon état empire tous les jours 7

— Oh ! ces pensées vous font mal^ ma mère^ il faut les chasser.

Madame de Cartbon s'agita dans son lit, avec inip(u tieace.

— Oui^ dit*elle y que je chasse le mal^ n'est-ce pas? que je chasse la vieillesse ! C'est si facile de dire à un ipalade : Chasse la mort !

— Ma mère, au nom du ciel ! ne parlez pas de cela 1 s'écria Elisabeth, en se penchant sur le Ut de madame de Garthon, en tendant ses bras vers elle, comme pour l'embrasser.

La vieille fit un bond , pour se retirer en arriére. Le mouvement de sa fille en paraissant donner à ce qu'elle avait dit, dans un moment d'humeur, plus d'importance qu'elle n'y en avait attaché elle-même, acheva de l'irriter.

— Pourquoi donc n'oserais-je prononcer le nom de mort ? dit-elle ; est-elle si près de moi que je doive trembler qu'elle ne vienne si je l'appelle? Ne craignez rien. Madame , avant que ce moment n'arrive j'aurai encore le temps de faire connaître mes dernières volontés et de rem- , plir mes devoirs. Car je n'oublierai pas que j'ai une fille. Madame !

Et, en parlant ainsi, la vieille femme posa sa main desséchée sur l'oreiller qui recouvrait les papiers qu'elle y avait cachés, et ses yeux dardèrent sur Elisabeth les rayons d'une hideuse ironie.

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Madame de Sarlof devint pâle^ comme si elle eût compris ce regard.

— J'ai toute confiance dans un amour déjà tant de fois éprouvé^ dit-elle^ je sais combien excellente est ma mère \

L'amertume sarcasmatique de cette réponse entra jusqu'au cœur de madame de Carthon. Ses yeux étincelèrent ; elle se dressa dans son séant ; ses lèvres frémirent comme si elle eût voulu parler. On voyait que la colère luttait encoae chez elle avec un reste de prudence ; mais ce combat était trop fort pour elle. Ses bras se raidirent tout à coup, ses yeux se tournèrent, et elle perdit connaissance.

Le premier mouvement d'Elisabeth fut de courir à la bonnette pour appeler du secours ; mais elle s'arrêta tout à coup, saisie d'une pensée subite. '

Elle regarda autour d'elle.

Elle était seule !

Elle s'approcha alors du lit. D'une main adroite elle souleva la tête froide et immobile de sa mère, et chercha sous l'oreiller les papiers qui y ^ient cachés.

Elle les déploya avec précaution, et les parcourut d'un regard rapide.

Vingt fois, au milieu de sa lecture, ses yeux se levèrent avec effroi vers le lit ; mais sa mère était toujours évanouie.

Enfin , une note de M. Aubry tomba sous sa main. Elle contenait la désignation des valeurs déjà soustraites à l'héritage, et des détails sur la marche qui restait à suivre.

Elisabeth comprit tout, et les papiers lui échappèrent des mains.

Dans ce moment ses regards tombèrent encore sur la malade.

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Elle venait de sortir de son évanouissement^ et la contemplait les yeux fixes et grand ouverts.

U y eut un instant où ces deux femmes semblèrent £aiscinées Tune par l'autre.

Madame de Carthon y la première^ fit un efibrt pour se soulever.

— Mes papiers ; balbutia-t-elle ; qui vous a permis de prendre mes papiers ?

Mais Elisabeth^ les lèvres serrées et les narines gonflées^ les avait saisis de nouveau^ et les froissait entpe ses mains convulsivement fermées.

— Mes papiers ! répéta la vieille. Je les veux ! Rendez-moi mes papiers !

La jeune femme la regarda avec un ricanement farouche.

Il y avait tant de haine dans ce rire et ce regard^ que sa mère eut peur.

— Je garderai les papiers, dit-elle enfin d'une voix creuse ; je les garderai pour montrer au grand jour votre infamie ! J'ai les preuves maintenant y Madame , j'ai les preuves !

— Mes papiers ! répéta la malade en cherchant à les saisir et à attirer Elisabeth par ses vêtements. Madame de Sarlof s'éloigna de Talcôve.

— Ahl je le savais, ma mère, je le savais bien, que votre âme resterait fardée comme votre visage jusqu'à la mort. Mais ces actes sont infâmes ; je les produirai au grand jour. 11 faut que l'on sache comment vous file2 un linceul de mensonge et de vol ; car ce sont des faux cela. Madame , des faux à vous faire river à un carcan. Ce sont des vols ; car une partie de ces biens appartiennent à mon père, m'appartiennent à moi I... Et vous avez pensé que vous me dépouilleriez ainsi sans appel ; et vous avez cru

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que je le soiiflHvsis ! Je vous ferai interdire^ mtt mère^ et je Yous clouerai dans votre Ul^ entre m tutmv et une nourrice! ^

— Mes papiers ! hurla la vieille ett ^rtant à tlloitié de sa couche et se montrant dans une hideuse nudité.

— Vous les retrouverez devant les tribunaux ! Itîi cria Elisabeth ; et elle sortit.

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