‹ Chroniques de la mer (volume 2)Chapitre 29 sur 45 · DEUX VIEILLARDS · texte numérisé non relu

DEUX VIEILLARDS

Onautnin niaUrtus ab illol*..

YlR6U*E.

Ûfii sait, Madame, et quelque jour, peut-èire, Tons reTenreZj dans an brillant salon, Dea traita Hétns que tous croirez connaître, Et, les montrant, on vous dira mon nom. JLui, lires-foua, tremblante et sans aoarire : Si vieux... mourant!.. Alors, Madame* en vou$, Penses ao toar od toqs anrez pu dire : Onbliona-nous.

Un FOiCTB INCONNU.

Les menaces d'Elisabeth ne tardèrent pas i se réaliser^

Le procès qu'elle avait intenté à sa mère recommença, et celle-ci se vit de nouveau accablée de tous les embarras et de toutes les inquiétudes d*un débat judiciaire.

Cependant, la surexcitation qu'occasionna en elle ces dé* bats ne fut pas assez puissante pour la relever de son lit de malade.

Cette seule circonstance donna un immense avantage à madame de Sarlof. Elle ne négligea ni visites, ni sollicita-

312 l'échelle de FBMVES.

tions y et sut détourner habilement sur sa mère tout Fodieux du procès engagé. Bientôt Popinion généralement répandue dans le monde fut que madame de Garthon avait frustré sa fille d'une partie de Théritage de son père , et qu'elle tentait de la dépouiller de tout ce qui devait légitimement lui revenir à sa mort. Aussi , le cri d'indignation fut général.

Ce fut par suite de ces manœuvres, et de beaucoup d'autres qu'il serait trop long de rapporter ici, que madame de Garthon reçut un jour une lettre de son avoué, qui lui annonçait la perte de son procès , et sa condanmation à d'immenses dommages-intérêts envers sa fille.

D'abord, Emestine demeura comme écrasée sous cette terrible nouvelle ; mais bientôt la rage et le désespoir ré- | veillèrent en elle l'énergie. j

Il existait un homme dont elle ne se rappelait jamais le nom sans trouble, que souvent elle avait voulu consulter, ! mais dont elle avait toujours redouté la présence.

Seul, il pouvait Taider dans les circonstances extrêmes où elle se trouvait, car son habileté égalait sa loyauté; elle se décida à implorer son appui.

En conséquence, le soir même , Tersin reçut une lettre ' qui le suppliait de se rendre chez madame de Garthon , pour une affaire pressante.

Cette lettre était écrite d'une main que la vieillesse et la maladie avaient rendue tremblante; et pourtant, avant de lire, l'avocat en avait reconnu Fécriture. Après l'avoir achevée, il réfléchit un instant.

— J'irai, dit-il enfin à la femme de chambre de madame de Garthon.

Une heure après, on annonçait à Ernestine M. Alphonse Tersin. L'avocat entra: la vieille femme fit un effort pour se mettre dans son séant. \

LA OftANBE DAME* 313

Les deux vieillards s'inclinèrent et restèrent muets Tun devant Fautre.

Le silence de madame de Cartiion n'était que de l'embarras^ mais celui de Tersin était de la stupeur, de Tépouyante I II ne reconnaissait pas Ëmestine !..

Oh ! cela ne vous est-il jamais arrivé ? Après une longue séparation; en voyant des traite longtemps aimés, n'avezvous jamais demandé : Quelle est cette femme?

Son nom vous tombe alors sur le cœur comme un éclat de tonnerre.

Tersin éprouva sans doute cette sensation douloureuse , car il appuya sa main sur le dossier du lit de la malade et resta debout, sans pouvoir parler, la tête penchée sur la poitrine.

Les réminiscences du passé lui montèrent un instant au cerveau, comme un parfum connu, et qui enivre. Puis, par une sorte de réaction intuitive, il crut revoir ses illusions de jeunesse, son roman de cœur, ses extases et ses chimères d'autrefois, tout cela desséché, ridé, devenu cadavre déjà, et personnifié par ce je ne sais quoi qui était là, mourant devant lui, et qufavait été une femme aimée !

Il lui sembla assister à l'agonie de ses propres espérances et de ses plus doux souvenirs. Il sentit son cœur se serrer, et un froid aigu courir dans ses cheveux.

Cependant madame de.Garthon s'était bientôt remise. Après avoir adressé à l'avocat quelques excuses; entremêlées de remerciements, elle l'engagea à s'asseoir.

Cette voix sèche et saccadée vint , comme un son magique, briser l'espèce d'hallucination de l'avocat.

Il tressaillit, et ne vit plus devant lui qu'une vieille femme qui lui parlait de dommages-intérêts. Le sentiinent vrai de sa situation lui revint.

11 s'assit.

ài4 l'échelle de 9EMHES.

Alors, madame de Carthon Tinstipûisit de tottt ce qui s'était passé , et lui remit en main les pièces du pwcès. Tersin avait déjà suivi au palais les débats de cette affaire ; il étudia pourtant avec soin les papiers qui lui étaient présentés.

Enflu^ après un long examen :

— Votre cause est perdue. Madame, dlt41. Il lie vous reste aucun moyen de droit d'en changer les résultats.

Ërnestiiae , à ces mots , se laissa retomber en arrière avec accablement. Son dernier bonheur venait de lui échapper sur la terre : elle venait d^acquérir la certitude qu^elle ne pourrait se venger.

UNE AaONIE.

Ils me fuient, ils m'abandonnent dans la mort. Malheur! malheur I Personne ne vent-il, p^r pitié, soutenir ma tète? Personne ne vent-il délivrer mon Ame de son agonie? Point da (Us, point de fille , point d'amis !

Schiller (les Brigands).

Un m^tia , Tersin entra cbez madame de Cartbon , au moment ;nême où la duchesse en sortait,

— Abl celle-là du moins, dit-il à Eruestine, ne vous a point abandonnée | , ,

— Non, répondit 1^ vieille femme amèrement; elle vient me voir pour fei^e la coiflparaison de ses infirmités avec les miennes; pour pouvoir s^ dire en soitent d'ici : — Je suis encore plus forte qu'elle; elle îpourra avant moi ! •— Car c'est là tout le secret de Tamitié des vieillards»

— C'est vrai , dit Tersin d'un air sombre. Vous connaissez le cœur des bommes. Madame !

316 l'éghbllb db fbmmbs.

— Oh! oni, reprit-elle, je sais ce qoe c'est maintenant, allez. J'ai vu le monde, moi ! J'ai appris i ne plos croire à rien... i rien , répéta la vieille femme. Hier, tenez, je pnis vons dire cela à vous; hier, j'ai en penr! J'ai fait venir nn prêtre! je l'avais envoyé chercher au quartier Saint-Marceau. C'était un prêtre habitué à voir mourir les pauvres. Je pensais que celoi-li devait savoir consoler ; eh bien! non, non, Tersin! Il était uniquement occupé du beau fauteuil sur lequel je l'avais fait asseoir. Il regardait les dorures de mes tableaux en me parlant du paradis !..• Le luxe inaccoutumé qui l'entourait l'occupait plus que son ministère. Je lui ai demandé de m'enseigner une prière qui pût apaiser le cœur; et il m'a indiqué je ne sais quelle litanie latine! Il m'a recommandé de pardonner à ma fille : et, à son détriment, il a voulu me faire doter les séminaires et son église! Voyez- vous, Tersin, l'argent! partout l'argent! Tous ceux qui sont ici autour d^ moi, c'est pour de l'argent qu'ils viennent! Quand ils me tendent une main p5ur me soulever, je vois l'autre ouverte et qui guette sa récompense!.. Celui-là aussi voulait me vendre le paradis, comme on me vend mes tisanes. On sent leur égoïsme de prêtre entre le crucifix et les lèvres mourantes ! Savez-vous que c'est affreux cela? Savez-vous que moi^ il y a vingt personnes au monde qui désirent ma mort, et pas une seiùe intéressée à ce que je vive? Savez-vous que je suis seule, toute seule ici à me vouloir vivante et à m'aimer? Mon Dieu! toute seule, Alphonse! comprenez-vous!

L'accent dont la vieille avait prononcé ces dernières paroles était si déchirant; ce nom d'Alphonse avait été jeté avec un désespoir si vrai, que le vieil avocat en fut touché. Il lui sembla qu'il avait entendu la voix d'Emestine, au temps où elle l'appelait Alphonse!..

LA ouande dame. 317

II se rapprocha de l'alcôve^ ému jusqu'aux larmes.

— Moi^ je suis ici^ dit-il avec une douceur mélancolique ; et^ prenant la main ridée de la malade^ il la serra dans les siennes.

Madame de Garthon le regarda : deux larmes coulèrent le long de ses joues livides.

— Ah ! oui^ répondit-elle tout bas, vous, vous êtes revenu, quand tous les autres s'en étaient allés. J'aurais dû ne jamais vous quitter, vous !.. Mais ils m'ont trompée.

Puis, comme si cet élan eût usé toute la sensibilité de ce vieux cœur :

— Mais ma fille, ma fille, où estrelle? Oh I ma fille! Dans ma mort savez-vous ce qu'elle regrettera? La nécessité de porter le deuil! Un deuil de mère, c'est si long quand on aime le bal !

Elle s'arrêta tout à coup. Sa tète , comme accablée sous une pensée subite, se courba; ses maius, convulsivement fermées, s'ouvrirent.

. Elle ajouta d'une voix basse :

— Moi aussi j'ai pleuré de porter le deuil de mon père. Je m'en souviens.

Les larmes couvrirent alors son visage. Tersin fut saisi de douleur et de pitié.

— Oui, reprit Emestine au milieu de ses sanglots, oui, je n'ai pas droit de me plaindre. Je v^^ux lui pardonner à ma fille. Qu'elle vienne, j'oublie tout. Je veux voir ma fille. Je veux qu'elle me dise qu'elle m'aime. Je veux qu'elle mente, qu'elle me trompe. 0 mon Dieu ! que je meure en croyant que quelqu'un m'aime ! Allez chercher ma fille, je veux la voir.

Dans ce moment un grand bruit se fit entendre dans le vestibule* On distinguait les pas de plusieurs personnes ; des voix qui disputaient.

318 l'échelle P£ femmss.

La femme de chambre eptra«

— Qu'est-ce que cela? demanda Tersio.

— MoaDieuj l^oasieur! dit la jfiuae QUe^ ils sont là plusieurs hommes^ ils veulent entrer partout^ ils disept qu'ils ont ordre de saisir le mobili^i^dQ Madame*

— Saisir mon mobilier ! s*écria Smestine : et de qael droit?

~ Je n^ saiSi Madame ; je croi$ qaa c'est d^ la part d^ M. Sarlof.

— Mon gendre 1 ... ma fille 1

Elle ne put prononcer que ces deux mots. '

— Je vais parler à ces gens^ dit Tersin en sortant.

Son absence fut courte. 11 rentra peu après d^ye^ un pa^ pier à la main,

— C'est la suite de ce procès, ditrjl à Ernestinej vous n'avez pas rempli les formalités nèce$sairasj» ils sont dans leur droit.

— Eh bien, qu'ils en usent, Monsianr 1 Ils sont là oes gens?

—Oui, Madame; ils sont condijits pay UA homme de loi.

— Faites-le entrer, li'hompae de loi entra.

— Approchez, Monsieur, dit Ernestinej qui était paf^ venue à se redresser dans sa coucha, approche^. Vous êtes chargé par ma fille de saisir tout ce que conticu^it cette qiaison? Faites-le, je ne m'y oppose pas; «lais je ypuspçiQ de faire savoir de ma part, à Madame de ^rlof, que sa inèç^ lui demanda qu'on lui laisse cette chambre pouv monrii'. Ajoutez, Monsieur, de peur qu'elle n^ spit tî^p impatiente, que je m'engage à ne vivre que peu da iOMr$ ; pau 4'h^Uï«s peut-être l Et pour qu'elle croie à i^a promesse, regapdezmoi bien, Monsienr, regardez-moi. Vous voyea, j^suis bien pâle, bien- faible, bien vieille; v(^U8 lui pourra* asso-

LA GEANBE DAME. 319

rer que sa mère ue la fera pas attendre longtemps. Et le lx>nheur qu'elle éprouvera de cette nouvelle la rendra peut-être indulgente, et elle voudra bien me prêter ce lit pour finir mon agonie* AUes^ Monsieur.

Et, sur un geste, Vbomme de loi sortit.

Ernestine avait épuisé ce qui lui restait de force ; elle tomba dans un long évanouissement.

Lorsqu'elle en revint, le délire de Tagonie s'était déjà emparé d'elle. Elle ne reconnaissait plus ceux qui l'entouraient, elle parlait haut, et ses discours étaient étranges, entrecoupés.

Un instant pourtant elle parut reconnaître Tersin. Elle l'appela avec un signe mystérieux.

— Écoutez-moi bien, lui dit-elle j quand je serai morte, ils voudront prendre tout ce que j'ai. Cachez bien mon linceul et ina châsse. Us mettraient les scellées dessus; cachez ma châsse là,, sous mon lit, car ma fille me la prendrait, et je serais enterrée dans une vieille toile , comme une femme du peuple. Poussez ma châsse, poussez-la sous mon lit, qu'ils ne la voient pas !

Bientôt sa folie prit un autre cours ; elle joignit les mains, murmura une prière et approcha sa bouche de l'oreille de Tersin.

— Oh! mon père, j'ai commis bien des péchés. Je suis conmie la Madeleine, mon père ; mais je serai pardonpée comme elle, n'est-ce pas? Écoutez, je vais vousxiire ceux que j'ai aimés*

Et alors, elle prononçait des noms connus; elle entrait dans d'impurs détails, comme si elle eût ?*épondu à d^s questions qui lui auraient été faites.

C'était affreux à voir et à entendre.

Tersin s'éloigna du lit, ne pouvant plus supporter un tel spectacle.

320 l'échelle de femmes.

Mais il entendit tout à coup son nom prononcé à haute voix.

Ernestine était à genoui. sur sa couche; elle semblait cueillir des fleurs et en faire un bouquet.

— Alphonse, viens donc voir, disait-elle à demi voix: c^est pour toi tout cela! pour toi, mon Alphonse. Eh bien! vous ne me remerciez pas. Monsieur?

Et elle tendait les lèvres comme si elle eût démandé un baiser; puis elle reprenait:

— Ange, va, que tu me fais heureuse I Oh ! merci de m'avoir sauvée du grand monde !

Et comme si elle eût toujours parlé à la même personne :

— Tu m'as ouvert un asile dans tes bras, toi, Henri; avec toi j'ai oublié les fêtes, les bals, tout.

Et ce mot de bal sembla tout à coup changer ses souvenirs. Elle sourit, se mit à pencher la tête avec coquetterie, : et à arrondir les bras, comme si elle eût valsé.

Elle murmura encore quelques paroles presque inintelligibles. !

— Trop vite... Monsieur... La valse... Étourdie... Insensiblement son corps sWaissa et fléchit. Tersin courut vers son lit et lui saisit la main; la main

était déjà froide. ,

Il lui souleva la tête. Un sourire grimaçait encore sur sa bouche entr'ouverte.

— Tout est fini, dit l'avocat, elle s'est éteinte comme , elle devait le faire, croyant valser avec la mort, qui lui a laissé sur les lèvres son cachet de femme du monde: un sourire qui ment!

PIN DE l'échelle de FEMMES.

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