‹ Chroniques de la mer (volume 2)Chapitre 35 sur 45 · LES PIRATES DE GILIGIE · texte numérisé non relu

LES PIRATES DE GILIGIE

entendre. Il venait précisément d'éire rappelé à Rome, où ses exactions devaient être dévoilées et punies, lorsque le hasard Tavait fait tomber entre les mains d'Isidore.

La captivité était donc pour lui une sorte de refuge ^ il la subit d'abord sans plainte, puis songea à en tirer parti. La beauté de Plancia avait frappé Isidore qui se proposa pour époux. La jeune Romaine résista longtemps \ mais enfin les promesses du pirate et les obsessions de Sextilius la vainquirent ; elle devint la femme du Carthaginois. Le prêteur en pleura de joie ! Le pouvoir de Plancia sur Isidore ouvrait mille perspectives dorées à son avarice ^ Plancia pouvait devenir pour lui comme ces cordes merveilleuses au moyen desquelles les magiciennes font passer les richesses d'un voisin dans leur propre cassette. Grâce à elle, la main du pirate était toujours ouvertCi et il n'avait qu'à tendre au-dessous le pan de sa robe prélexlc.

Lorsqu'il se trouva sei 1 avec Julius^ il s'avança vers lui et l'embrassa en p'.urant, car ce rocher avait le don des larmes.

— Par les dieC."jt immortels! c'est ooi qui t'ai sauvé, dit-il : sans moi, le nobl^,, le charmant

Julius tombait victime de ces sangliers

— Cest un service dont je ne perdnd point le souvenir, dit César, et pour lequel Je voudrais pouvoir te promettre ma reconnaissance...

— Ne parlons point de cela, mon fils, intanompit le prêteur; um salut osl ina plus l)eUe £éûoiape&se. Ne sais-je poini d'ailleurs qu'ils font ravi tout moyen de montrer Ion grand oœur ? Hélas I j'ai vu UMÛnnàme il y a un instant^ tes bag^^s enlevés par les «putours ravisseurs!... Et n'espèrepomt ressaisir cpielquocbose de ce naufrage, infortuné foUus; le gouffire deCba-* rybde est moins avide.

— Puissent les dieex le eonsoler aussi aiséfloeut que moi de cette per^e, généreux Sextilius, dit le igstè^ sonniér en souriant ; quand le buUa a peu de prix, c'est le ravisseur qu'il faut plaiudfe.

— Bien» bien, dit le préteur en baissait la voix, ta fais prudemment de mépriser en apparence ce qu'on t'a enlevé j les nouveaux possesseurs se montreront moins exigeants dans la vente.

Le sage Sextilius compte-t-il donc se mettre au rang des acheteurs ? demanda le jeune praticien ironique aient.

LES P1AATB8 DK CILICIC. Si

*^ Que ne- ferais^e point pour toi, JoliuA, reprit amioûlmnent le vieillard; tes nhaubles, tes babils, tes bijoux, je puis tout racheter maintenaat,etj0t6 les renâf»! j^ lard sans autre pNiB$ ipie la sureocbère indispensable pour déguiser la wbstUutiop.

Jultes édala de rire«

^« Ab ! je reconnais rbonaète^extilius, s'éGda-t41 1 toujours dévoué à ses amis.^ sans s'appauvrir i..«

Hélas! ia jpaiwrelé ne peut venir oà elle est déj^ arrârée^ AitylaîntivemeBtlefiéleiur. Ma bourse, mon &l8) ressi^able i celle des trotmlu^ eu, sdou le proi» vecbe, Fwraignée fait sa toOe ! Mais que peut aUendie de mieux un malhqureux livré d'avance à ses accusa* teinrs ! €ar la déb wance même ne cbangera liea à ma misôfie, Mius ; «a^s ennen^ n^ont-lls pas obtenu la saieiedetottslesbiensque jeposaédai&à&ôme, jusqu'à ee qu'ils puissent me traîner moi-même devant les jugesl... Qéias ! en échappant aux Ciliciens, je n'aurai plus qu'à prendre le bâton entouré de bandelettes (1).

— Tu auras encore une ressource, iiifortuné SexUlius, reprit César, ce sera défaire peindre à la cire le

(1) Le bàtos des mendiants, à Rome, était entouré de bande-

leUcs.

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tableau de ton désastre, de le suspendre sur ta poitrine et d'aller, la tête rasée, solliciter la pitié des Quirites (1); car comment ne tirerais-tu point parti de ton propre malheur, toi qui t'es enridii de celui des autres. Sextilius parut ne point comprendre.

— As-tu donc oublié cetto bande d'esclaves, malades ou estropiés, que tu entretenais à Rome pour mendier, reprit César, et qui te rapportait chaque jour jusqu'à cinquante sesterces d'aumône (2)?

— Julius est toi^ours plaisant i dit le vieillard avec une gaité forcée; mais qu'il songe à ma proposition : lui et ses compagnoQS se trouvent dans un de ces cas où il faut en venir aux triaires. (3)

Lorsque les pirates abordèrent à la côte ciUddenne» le soleil descendait derrière les promontoires de la Pamphilie, et rougissait les vagues de ses flammes. La flotte s'avançait maintenant sur deux rangs, et formait comme deux armées navales dont l'aspect oQrait

(1) Voy. Horace.

(2) Voy. Sénèque. GootroTerses.

(3) C'était un proverbe romain pour exprimer la nécessita d'en Tenir aux dernières ressources. Les triaires étaient de vieux soldats de réserve qu'on n'engageait qu à la dernière ex* licmilé, (Voy. Titc-Live.)

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un contraste singulier. Celle qui se trouvait à i orient était déjà ensevelie dans les ombres du soir, et fendait une mer sombre sous un ciel d'un bleu terne, tandis que celle du couchant » inondée par les mourantes clartés du Jour , naviguait dans des fiots de feu, au milieu d'une atmosphère de pourpre et d*or.

Julius , debout à l'avant de la galère , contempla quelque temps cet étrange spectacle ; puis ses regards se portèrent sur le rivage qu'éclairait un dernier rayon. Partout s'élevait des tours d'observation dressées par les pirates pour surveiller la mer ; les chantiers couverts de vaisseaux en construction, des magasins destinés aux approvisionnements. De loin en loin, des flottes de navires tirés à sec et reposant encore sur leurs rouleaux ferrés, étaient entourés de palissades qui en formaient autant de camps retranchés. D'immenses machines, armées de câbles, servaient à retirer les galères et à les remettre à flots ^ enfin, au fond de la baie, s'élevait la ville de Coracésium ellemême défendue par de hautes murailles, au sommet desquelles veillaient eu sentinelles des archers Cretois.

DdQs les premiers jours qui suivirent l'arrivée d1si« dore, E>a flotte fut successivement r^inte par celle da grec Iphierate, de TÊgyptien Narcissa, du Romain SteUui, et d'autres che& syriens thraces ou espagnols. Telle était, en elfet, la prospérité toujours croissante des Ciliisiens, que, « les hommes les plus riches et les « plus distingués par leur naissance ou leur génie ne m balançaient pas à monter sur des vusseaui pour 1^ I* aller rejoindre (1). » Aussi trouvaiHm réunis dAna }a baie de Comcésinm des vaisseaux de toutes formes, de toutes graveurs et de tous pays. A edté des bwi$

(1) Plutarijae, Vb dç Fomp^e»

égyptiens se montraient les carrières helléniqups, que leurs ponts arrondis en voûtes rendaient semblables à des amphores» les liburnes de Syrie et les myopares auxquels leur petitesse et leur vivacité avaient mérité ce nom de rats de Paras.

' Au moment où nous reprenons notre récit, c'est-àdire environ deux mois après les événements rapportés dans le chapitre précédent, tous ces navires étaient rangés le long du môle, couchés sur les chantiers du radoub ou mis à sec dans les camps nautiques, et trois galères seulement se trouvaient à l'ancre en vue du . rivage. L'une était le Didyme^ déjà de retour ; Tautre une liburne d'Alexandrie, dont Lélius et Agrippa s'étaient prudemment fait accompagner ^ enfin la troisième était le vaisseau d'Isidore lui-môme , près de remettre à la voile pour une mission inconnue.

On se trouvait au second jour des ides de février, époque où les Ciliciens célébraient la grande fôte de Mithra. En attendant l'heure de la cérémonie^ la plupart des chefs s'étaient réunis dans la tente dlphicrate, accroupis sous des fourrures précieuses, à la manière des barbares, ou assis sur des sièges^ selon l'habitude de la Laconie. Us joument à différents jeux de hasard

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en buvant le vin cuit de Crète. César les regardait, couché sur un lit de repos, et Sextilius, debout à quelques pas, élevait de temps en temps la voix pour déplorer les pertes ou pour envier les gains des joueurs. Quant à Isidore, il se tenait à Técart, occupé à compter les aurei renfermés dans un coffret de cèdre que des esclaves venaient d'apporter. C'était la rançon de César ramassée à Millet par ses deux amis. Le Carthaginois, près de se remettre en mer, voyait avec un dépit farouche le jeune praticien lui échapper. Depuis qu'il le retenait captif, il avait trop souffert de sa fierté railleuse pour ne point arriver à le haïr. Uintervenlion de Plancia avait jusqu'alors préservé son parent de la rancune du pirate ; mais il ne pouvait se faire à l'idée que le Romain allait repartir sain et sauf après ravoir impunément outragé. Mille projets confus roulaient dans son esprit pendant quMl continuait à compter avec distraction les pièces d'or de la cassette. Quant à César, il continuait à entretenir les joueurs avec une libre gaieté.^Bien que la rencontre des Qllciens lui eût été coûteuse, il se réjouissait d'avoir vu leur singulière colonie. Une seconde visite lui paraissait seulement inutile, et, ne voulant plus s'y

exposer en montant une galère désarmée, il reniMUSait au Didyme^ et devait s'embarquer le lendemain sur la liburne égyptienne, que ses amis lui avait amenée.

Isidore» dont la haine cherchait uu prétexte, se mit à railler le jeune praticien sur cette résolution. En montant le Lotus, il espérait sans doute épouvanter les Siliciens ; l'apparition de son vaisseau devait produire sur leurs flottes le même effet que la vue du milan sur les volées de cailles, et le^ éperons d'airain de la liburne allaient nettoyer la mer intérieure comme le soc de la charrue nettoie le champ couvert de ronces !

— * Qu^ les fils de Mitbra se résignent à implorer I^ur vainqueur ! ajouta-* t-il ironiquement ; chacun devra bientôt lui rendre dix fois la rançon qu'il paie aiTjourd'hui.

— Isidore croit-il que je lui ressemble? répliqua César avec une nonchalance hautaine; le pirate peul vendre la liberté du dievalier romain que le hasard lui a livré; mais le chevalier ne vend point celle du pirate.

— Et qu'en fait- il doiic? demanda le Carthaginois.

— Interroge Stellus, dit César, il t'apprendra le sort que l'on réserve aux bandits de la forêt fia/iwaria, et des marais Pontlns.

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-^ ils sont étranglés au Tuliamtn^ fit observer Stellus.

— Eh bien! je ne serai pas moins justes pour les bandits de la mer, dit Julius; je les accrocherai à Tantenne de mon navire enrënouveiant le souhait de Diogène : « Plût aux Dieux, que tous les arbres portas* » sent de pareils fruits ! n

Stellus éclata de rire et les autres pirates rimitfirent. La fierté du jeune romain exoiiait la leur '$ ils ne voulaient se montrer ni moins libres de craintes, ni moins plaisants. Hais Isidore se mordit les lèvres. Vaincu dans cette guerre de railleries, il sentit s'envenimer sa colère, et résolut d'en finir avec un ennemi qui Tinsultait jusque dans les fers.

Il ne voulut point cependant recourir à une violence ouverte^ sachant que t>Iusieurs chefs qui ne partageaient point sa haine contre Rome eussent pu s'y opposer ) l'instinet punique le faisait d'ailleurs incliner, sans effort, vers la trahison. Il profita, en conséquence, du momeht oU le signal de la fête obligea tous les jeteurs à se séparer, pour appeler à lui un archer la^ cotlietî, exéctiteur habituel de seà vengeances. II l'entràfna à Fécart, lui parla longtemps à voix basse, et

ne rejoignit ses compagnons qu'après l'avoir vu dispa raitre derrière la tente dressée pour Julius et pour ses

amis.

César venait d*y entrer avec son secrétaire. Dès qu'ils furent renfermés dans la partie la plus reculée de la tente, le jeune patricien se dépouilla rapidement de la toge violette garnie de franges qu'il portait ; il aida l'esclave à s'en revêtir, et celui-€i alla se placer au fond de la galerie ouverte où Julius se tenait ordinairement pour lire et travailler. Vu par les gardes qui veillaient a l'extérieur, il endormait ainsi tous les soirs leur surveillance, tandis qu'une entrée dérobée permettait à son maître de s'échapper.

Le stratagème semblait, ce jour-là, à peine nécessaire; car la fête avait interrompu toutes les surveillances, et la plupart des soldats destinés à la garde des prisonnniers avaient déserté leurs postes.

Venu de Perse, le culte de Mithra avait été apporté aux anciens par les initiés de la Syrie ou de laCappadoce, et il avait servi à rapprocher ces associés de races différentesen leur créant une nationalité religieuse. Presque tous les pirates l'avaient adopté, et ils accouraient à la fète^ portant, selon l'usage, divers déguisements qui

LES PIRATBS DB ClLICIfi. 41

leur donnaient l'apparence des bétes fauves. Des femmes, également masquées, se trouvaient parmi eux : c'étaient, selon le langage du culte mystérieux, les hyènes et les lions se rendant à Tantre de Mithra, où devaient se célébrer les grai\des initiations.

Au moment où ces troupes bizarres dépassèrent les tentes dressées pour les prisonniers du Didyme , un homme à tète de loup s'élança vers eux et se mêla à leurs rangs. Il passa rapidement avec la multitude hurlante et effrénée devant les camps domestiques où s'abritaient les galères mises à sec, au pied des tours d'observation que couronnaient des feux nocturnes» le long des villas construites pour les loisirs des chefs Ciliciens ; mais en arrivant au campement des captife destinés a être vendus comme esclaves, il voulut se dégager de la foule et rester en arrière ; le flot, toujours grossissant, remporta malgré lui ; il fut forcé de passer outre et d'arriver avec tous les autres jusqu'au temple de Mithra*

C'était une caverne profonde creusée dans la colline et dont l'entrée regardait l'orient. Sur le seuil se tenaient .les candidats à l'initiation, amaigris par leurs cinquante jours d'abstinence, pâles d'une longue re-

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traite dans tes ténèbres» et te corps sdignant ée ftttligâtions crueltes ; car les éprenves ne devaienl laisser aucun doute sur leur courage m sur tetfr pattence. A l'arrivée de la foute, les prêtres tes conduisirent vers le sanctuaire où s'élevait l'image de Milhra, assis m te taureau qu'il frappsit avec le glaive d'Ariès* On adressa ans candidats plusieuts demandes; on tenr répéta les instraelions du culte mystérteœt; enfin tes cérémontes de l'initiation oommeneèrent.

Trois furent d'abord arrosés par Ytût ^0ibolii(tie destinée à tes laver du passée et marqués d'un signe qui les rangeait au nombre des adorateurs de Mtthra. On leur offrit ensuite l'eau et te pain/ et on leur pré* senta la nymphe du ver de Sérique (ver è sote) t emblème d'une résurrection future ) enfin un prMre ap*

porta une courtine soutenue par une épéeit chacun des initiés qui la repoussa en répétant que Mithra était sa couronne. A cette rép(mse« des clameurs de joie s'élevèrent, et la foule se dispersa^ en.eiHrâinant tes nouveaux frères marqués au sceau du dieu^

Cependant te soleil commengait à descendre derrière tes hauteurs de Goracésium ; une brume rosée s'étevait de la mer et se^ déployait lentement vers le rivage.

tES PIRATES DE ClilGIE. 4S

Les initiés , revêtus de leurs déguiâeinenf s de bètes fauves , étaiient dispersés sur lé sable fin des grèves ^ ^u% lisières des boit ou sous les roobers soneres^ et s'6a)à&d<mBaient à tous les plaisfirs de la fête. Partout se montraient des lentes de lin passées au safran , des voiles de pourpre ou des abris de feuillages sous lesquels étaient dressées les tables du festin ; partout brillaient des feux et tournoyaient de folles ombres. On n'entenddt que chants accompasmés par les joueuses de fiùtes i que clafneurs efftànées » que re« lotissement de sîsti^ès et de tanibourS.

Au luillGu de eel éclat et de ce bruits un ma Heu restait terne et fntiet : c'était le campeineiit des captifs ! Les Syriens, chargés de leur garde^ les ifvaient remis à la chaîBfeafin de pottvôir rejoindre leurs compagnons, et ta pKipart étaient couchés sur le sable, la tète enveloppéé defite un pan de leur manteau. Les riantes rumeurs ^i arrivaient Jusqrfô eux, en réveillant le souvenir dô js^ies passées, leur reMait l'aiguillon de la servitudcf ptus décMrani. Chacun se rappelait ses jours de Uberté et de triomphe ! leRotoain se voyait en marehe, ôla tôte dé se légion, le casqtte d'airain suspendu au cou, le bouclier couvert de son enveloppe de cuir, les épuules

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chargées de aes bagages el de ses armes ; il estendait les fàntEures des tibicines : il voyait accourir les populations vaincues qui s'indinaieut devant le dragon d'or de chaque cohorte, il entendait au loin le bruit des chariots qui suivaient l'armée, chargés de dépouUles opimes 1 Le Grec, lui, pensait aux mille vaisseaux qui se pressaient dans le port de sa ville natale, aux gains du commerce, aux plaisirs du théâtre , aux cours des rhéteurs, aux courses olympiques ! L'Égyptien rêvait à ses grandes cités avec leurs avenues de spUnx accroupis, aux plaines ondoyantes d'épis et aux barques d'osier h têtes de béliers , glissant sur les eaux ambrées du Nil ! L'Espagnol se rappelait ses discordes civiles, les victoires de son parti, et cette vie agitée, changeante, éternel champ de bataille parcouru au galop de toutes les passions ! Le Gaulois revoyait ses forêts sombres que gardait Irmensul, ses druides aux vêtements de lin, passant sous les grands chênes avec la faucille d'or, ses chariots chargés de femmes aux cheveux blonds et d'enfants demi-nus^ villes roulantes, toujours en marche vers un climat plus doux! Ainsi tous évoquaient de lointaines images! tous suivaient, dans le passé, quelques souvenir^

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aimés qui ravivaient en eux la douleur ou la rage !

Les dernières lueurs du jour venaient de s'éteindre ; les mille captifs étaient immobiles au milieu de ces demi-ténèbres, et le cliquetis des fers interrompait seul le silence du campement. Tout à coup, un pas rapide et léger retentit dans la nuit ; une ombre parut au dé* tour du rivage : c'était Tbomme-loup qui avait enfin écbappé à la fête ! il regarda d'abord autour de lui pour s'assurer qu'il ne pouvait être aperçu; puis^ se glissant vers l'entrée que les gardes avaient abandonnée, il écarta vivement le rideau fie cuir qui la fermait, et disparut sous la tente des prisonniers.

Quel était le visiteur mystérieux qui fuyait ainsi la fête pour pénétrer dans cet asile du désespoir ? Son masque ne permettait point de deviner ses traits ; mais il était sans doute attendu; car ^ à sa vue, plusieurs prisonniers se relevèrent vivement, et quelques-uns se mirent en sentinelle à toutes les issues, tandis que les autres s'entretenaient à voix basse avec l'inconnu.

— Eb bien ! aurons-nous des armes ? demandèrent en même temps plusieurs xoix

— Si vous osez les prendre, répliqua l'homme masqué.

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— Où les trouveroDS^nous T

— Au camp nautique, prèsl d6 la troisième potte^ est l'arsenal de la Botte.

— Mais des soldats gardent le cAmp f *- Ceux qui ne sont point abéents atiroiit 6tê eni^iêi

par mes esclaves.

— Quand fimdra-t*U être prêts ?

— A la seconde veille.

— Nous serons au lieu contenu.

— Mais vos fers ?

— lis seront brisés.

— Et vous marcherez lotis T

— Jusqu'au dernier !

L'inconnu Qtun geste dé jôië ; attirant à part un des

prisonniers , il lui donna U rorelUe quelques instructions rapides ^ tnurmurà un mot d'ordre , et regâgha rentrée par laquelle il dispatdt.

Le» a$tr4l qppiuro^ft Wftvqw^iepl la troisième veille ; les bruits joyeux s'étaient insensiblement albiblis. On avait vu lei topel)0s disparaître^ commç desi étoiles de fête quela satiété éteint l'une après l'autre. A peine entendait-on encore, au fond des anfractuosité9 les plus solitaires , quelques voix isolées chantant les scolies ioniennes, et quelques modulations de flûte et de lyre emportées par l§ vent de la nuit. Bientôt ces derniers bruits eux-piêmes s'éteignirent ; on ne vit plus que l^s lueurs vacillantes de^ feux abandonnés » at Toq ^'entendit que )e gr^nd mnnnurp de \% mer, revenant

48 CnRONIQCES DE LA HER.

A intervalles égaux comme la respiration puissante d'un géant.

A bord des navires, même obscurité et même silence.

Le vaisseau d'Isidore, la Nouvelle-Carthage, n'avait point encore levé l'ancre. Les rames étaient rentrées et la voile carguée à cinq plis. Les matelots reposaient couchés sous leurs bancs • les pilotes dormaient près du double gouvernail , et les vigies elles-mêmes s'étaient assoupies au haut de la gabie. Mais Isidore prolongeait la veille dans la chambre amirale; l'archer

laconien, auquel il avait donné un ordre secret avant le commencement de la fête, venait d'arriver au vaisseau. A sa vue, le Carthaginois referma vivement la porte, et s'assura qu'ils étaient seuls.

— Eh bien ! demanda-til enfln^ en baissant la voix, tu es allé à la tente romaine?

•— J'y suis allé, répondit le Lacédémonien du même ton.

— Et qu'as-tu fait?

Selon tes ordres, j'ai attendu derrière les arbres aux épines noires que les lampes se fussent allumées ; puis j'ai gagné, en rampant, la grande galerie dont ]*ai soulevé le rideau ! Un homme était assis loin du

LES PIBATSS BB CILICIS. 49

srail , la lêle penchée sur un rouleau de ptfj/tm.

— El ta as leeoona Gêsar?

— A sa toge miette.

— Alors tQ as tenda ton arc?

— Les deux flèches lancées en même temps Vont percé soos T^ole; fla poussé un faible cri; il est txMnbé...

— Et il n'a' pins &it ancnn mouvement f

— D était mortl

Le regard du pirate étincela d'une joie sauvoge*

— EnQn, murmura-t-il, que Mithra soit loué ! 11 y a un Romain de moins, et ses insolences auront été punies.

Mais il s arrêta toutà-conp pour prêter Toreille. Une rumeur semblait sortir des flots aux deux flancs de la galère; elle fut interrompue presque aussitét par un cri de commandement suivi de cliquetis d'armes» do gémissements, et d'un bruit de pas précipités.

Au même instant, la porte fût violemment repoussr' o et laissa paraître Julius portant au bras gauche le bouclier rond des Vélites, et la main droite armée d'une épée espagnole. Il était accompagné d'une troupe île

50 CaRONIQUBS DK LA HER.

captifs qai trotoaiept encore les débris des fers qu'ils

venaient de briser.

Trompé par le costume^ l'areber Iftcooiep Rivait

frappé le secrétaire de César, tandis que celui-H^i pro-

fitai) d'un déguisement pour préparer la révolte des

prisonniers. Le désordre de la fête leur avait permis

de piller l'arsenal du camp nautique, de s'emparer des

barques attachées aurivage et de surprendre, pendant

la nuit le vaisseau d'Isidore. Ce dernier n'eut point' lo

temps de se mettre défense; sur un signe de César,

il fut abattu et garrotté.

Maître de la galère cilicienne , !e Romain y laissa une partie de sa troupe ; il envoya son ancien équipage

sur le Didyme^ et, passant lui-même sur le Lotus avec les pirates qui avaient survécu, il ordonna aux trois navires de déployer leurs voiles, et de se diriger vers rionie.

En mettant le pied sur la liburne égyptienne , César rencontra Sextilius qui avait été entraîné par les captifs romains, et ainsi délivré malgré lui. Il éclatait en malédictions sur cette liberté conquise à contre-temps, et énumérait tout ce qu*il avait abandonna à Coracésium de meubles> d'esclaves et de créances.

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