‹ Chroniques de la mer (volume 2)Chapitre 39 sur 45 · LES PIRATES DE GILIGIB · texte numérisé non relu

LES PIRATES DE GILIGIB

thridate^ en se relevant, pouvait forcer Sylla à quitter Rome, et son absence, jointe à la famine, devait réveiller toutes les tempêtes du Forum. A la guerre du dehors allait se joindre bientôt la guerre du dedans-, aux défaites du Pont les victoires de l'Italie! La lice s'ouvrait pour les violents, les corrupteurs et les ambitieux. Rome allait ressembler à une galère battue par Torage, où les droits du pilote sont méconnus et où chaque matelot peut réclamer le commandement.

A mesure qu'il parlait^ le Carthaginois s'exaltait luimême au bruit de sa parole; la haine se redressait dans son cœur sous le rayon de ces espérances^ comme un serpent que ranime le soleil ; sa voix s*élevait, son geste devenait menaçant, ses yeux lançaient des flammes ! Il appelait tous les ennemis de Rome au combat, il les comptait à la manière d'Homère, il célébrait d'avance leur victoire avec l'emphase du barbare et la confiance que donne le vin .^Tout entier à son enivrement; il avait oublié sa captivité; il ne pensait plus que cette nuit était la dernière qui lui fût accordée, et il continuait son hymne de triomphe, Sans remarquer que les flambeaux du festin pâlissaient et que les premières lueurs

de l'aurore glissaient entre les colonnes de cèdre !

Jullus sortit enfln de sa rêverie, regarda vers la fenAtre du Trielinium, et se leva en disant :

— Voici le jour !

Ce mot Ait pour le pirate comme la flèche aiguë qui frappe Taigle au milieu des nuées. Brusquement arrêté dans son enthousiasme, il retomba du haut de son réye dans la réalité ; mais se remettant presque aussitôt) il souleva la coupe qu*il tenait encore à demi-pleiqe :

— Que ce soit le jour pour César, ^t-il avec un fier sourire; pour Isidore, c'est la nuit ! A elle donc cette dernière libation, et & la mort, sa sœur, cette dernière offrande!

Il vida la patère^ retira la guirlande qui ornait son front et en couronna le squelette.

Tous les convives avaient quitté la table ; les esclaves apportèrent les cbaussuresi et l'on gagna le pont de la galère.

L'orient était inondé de flammes qui empourpraient les flots. Les trois navires poussés par un vent favorable s'avançaient presque de front, assez voisins l'un de l'autre, pour que l'on pût distinguer le^ pilotes et les rameurs. Aux pieds du mât du ItOtus^ plusieurs matelots étaient groupés tenwt les Qordes destinées au

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supplice des pirates. Isidore, qui avait conservé la robe blanche du festin, s'avança vers eux d'un pas ferme, et présentant le cou au nœud funeste :

— - Que Hithra veille sur les Ciliciens, s'écria-t-il en étendant les mains vers le soleil ; et pour que mon espoir s'accomplisse^ puisse-t-il faire passer mes volontés avec mon souffle au cœur du plus digne !

— Ainsi, dit César, qui le regardait Qxementi ce plan de guerre contre Rome était ton ouvrage?

— Oui, Julius, répondit le pirate avec liberté.

— C'est grftce à toi que ces pirates de toutes nations ont formé un seul peuple ; qu'ils ont fortiOé des ports, élevé des tours, construit des arsenaux?

— Grftce à moi 1 répéta le condamné plus fier.

— loi seul leur a fait accepter l'alliance do Vitbridate et la lul'te contre le peuple romain?

-^ Tu l'as dit, César.

^ Et si maintenant le hasard te rendait la liberté, tu n'abandonnerais point la trame si laborieusement commencée?

— Je la reprendrais comme le tisserand reprend sa toile> JuUus, au fil où Je Vai laissée I

César se rapprocha.

— Fais-le donc, Isidore, 8'écria-t*il ; suis jusqu'au bout ces hardis projets ; U ne sera pas dit que César aura tué dans Tœuf tes aiglons ; qu'ils prennent leur vol, nous les retrouverons quand ils auront grandi.

A ces mots, il fit un signe qui fut répété par le pilote du Lotus; les trois navires laissèrent tomber leurs voiles, puis se rapprochèrent. Isidore et les amis de César semblaient également surpris. Le premier regardait le jeune Romam avec hésitation, car il ne pouvait croire*, 1q3 autres avec inquiétude, car ils ne pouvaient comprendre; mais César ordonna de rendre la liberté aux pirates et de les faire passer avec Isidore sur la galère cilicienne. Il se tourna ensuite vers Sextilius» et lui montrant le Didyme :

— Je favais promis un dédommagement, honnête préteur, dit-il; toutes les dépouilles des corsaires ont été transportées à bord du navire bithynien; je te les abandonne ! Vas en prendre possession, et bftte-toi de faire voile vers Titalie. Ton innocence est désormais certaine, car tu emportes de quoi acheter le peuple et le sénat.

Le préteur voulut douter d'abord , puis remercier ; mais Julius lui cria de se hâter, et Sextilius , crai-*

LBS PIRATBS DE GILIGIE. G5

gnant quelque changement de résolution, s'élança sur le Didyme.

Les deux galères eurent bientôt remis à la voile, et toutes deux rangèrent 1$ LotaSy qui n'avait pas encore repris sa course. César salua successivement Isidore et Sextilius, puis, secouant la tète :

— Allez, murmura-t-il, ô navires de bon augure I Vous portez peut-être dans vos flancs la fortune de César. Deux divinités amies vous conduisent : TAvarice et la Haine ! Que toutes deux sèment leurs moissons, et que Rome s'ébranle ! C'est quand' le ciel est près de crouler qu'on cherche Atlas.

Et comme ses amis, toujours immobiles et muets d'étonnement, regardaient les deux vaisseaux s'éloigner :

— Vous le voyez, reprit César tout haut, le vent leur est également favorable : l'un va à la fortune, l'autre à la lutte...

— • Et nous, César, demanda Lélius, où veux -tu nous conduire?

Le jeune Romain releva la tète, et reprenant son air de légèreté insouciante :

— Nous, Lélius, répéta-t-il, nous allons à Rhodes

Gô caaOMlQI}Sft DB iA UER.

pour écouler tes levons du philosophe ApoUonios Molon.

~ QuaiMl la guerre va s'allumer partout^ s'écria Lélius i el que veux-iu éoM qU'Apotlemua mus ^>* prenne?

César le regarda et rëitoiidil t

— A altendre !

^ Msnil»

• MiAtéûr à O0DX fol le tarouve dans la htèi quand on a irrité te tovp, » s'était écrié la mtee de RoU au mcfinenit oCi le toi IteoM exila ee dernier ^ et sa m^ace etartété odmme une prédiction funèbre pour lEurope. Cbasaé de Nervége^y Roi) le> marcheur remit une troupe de tfe» homaie» a qui n'avaient jamsûs dormi Êù\È% un toit de piélicbes, ni vidé la coupe aufiès d'un fo:^r alf(ité ^ é et, procMmé par era rai de merf'û mx fc le toite dana rmtèntioiï d0 se faire un bériitage ft<vec les lldiesses des chrétiens.

Li plupart die ses eompaiçndns étaient, comme lui,

des kaëmpes condamnés à l'exil dans les things de justice, ou des aînés que la loi du royaume obligeait à rémigration ; car chaque année, selon Tauteur du Rou, c les pères disaient aux fils les plus âgés d'aller chercher des habitations dans d'autres pays, et de se procurer des terres par force ou par amour, d Tous partaient donc sans possibilité de retour, attirés par l'espérance, poussés par la pauvreté, et ils chantaient d'une seule voix en cinglant vers l'ouest :

« La force de la tempête aide le bras de nos ra- « meurs \ l'ouragan est à notre service^ il nous jette a où nous voulons aller. 0

Ce n'était pas la première fois que les Norvégien^ s*abattment sur les riches contrées du couchant. Celles-ci connaissaient depuis longtemps le son terrible de leurs trompes de corne qu'on appelle le tonnerre du Nord. Mais l'invasion du fils de Boqueval et d'Holdis allait faire oublier toutes les autres. Après avoir ra vagé rÉcosse, l'Angleterre et la Frise, il envahit la France qu'il ne quitta plus. Depuis Attila, rien de pareil ne s'était vu dans les Gaules. Les villes devinrent la proie des flammes; les campagnes restèrent en friche, les religieux s'enfuirent des monastères en

emportant les reliques consacrées ; et leur terreur fut telle, que, selon Texpression d'un historien normand* ils écrivirent, un siècle plus tard, le récit de ces désastres avec des mains qui tremblaimt encore. L'Ilede-France, l'Orléanais, la Gascogne, l'Anjou, le Maine, l'Auvergne, la Bourgogne furent successivement sac* cages par ces terribles Vikings ou enfants des Anses. Après avoir remonté les fleuves sur leurs scaphes d'osier recouvertes de cuir, ils devenaient de marins cavaliersi et, si on les poursuivait de trop près, ils se faisaient avec les cadavres de leurs chevaux un rempart et une nourriture. Le roi de France, Charles le Simple, incapable de résister à cette avalanche d'hommes, avait offert à Gang-RoU, une province en Qefs ; mais le fils d'Holdis répondit :

— Je ne veux être soumis à personne 5 ce que j'aurai conquis m'appartiendra sans réserve.

Et comme il avait fait de la Neustrie un désert, il se retourna contre la Dommonée (1).

Ses jarles essayèrent en vain de la défendre : vaincus dans plusieurs combats, ils finirent par Tabandon-

(i) La basse Bretagne.

ner avec toute la aoblesae pour chercher un asile au pays de Galles.

Un seul chef silt défendre sa terre, ce fut Even^ jarle du Léonnais. Alors que les pays de Bro-Erech, de Porhoët, de Rohan^ de Tréguier, de Goêllo, el de CornouaiUe n'offraient plus qu*un champ de bataille, dévasté par le fer ou la flamme, le Léonnais, gardé par la vaUlance de sm chef, n'entendait aucun des bruits du combat, et apercevait à peine, de loin, la Aimée des incendies. On eût dit qu'un cercle magique défendait cette heureuse contrée. Là retentissaient toujours les cloches des monastères et les guers des laboureurs *, là passaient, le long des coulées herbeuses, les troupeaux de vaches noires gardés par des enfants.

Mais c'était principalement loin des marches du comté, au fond des vallons arrosés par rElorn, que tout était paisible comme aux plus beaux jours de Salomon ou de Gardlon-Mur. Jamais voile normande n* avait dépassé le détroit gardé par les pierres blanches (Mein-ganjj ni pénétré dans ce long golfe, au fond duquel le bourg de LanTernok s'élevait parmi les ombrages. Ce canton était gouverné par le mactiern

GaToudek, dont la ker occupait le sommet du coteau qui regarde le pays des Deux-Meurires fDaouhlasJ. Son père avait fait partie des deux cents compagnons avec lesquels Gurwan défia ies douze mille soldats d'Hasling, et te Sis ne démentait poM un tel sang : aussi Even avait-il étendu son pouvoir sur plusieurs trêves» et Joint à son domaine la forât dei Kamfront) que le maetiem faisait d^idier;

Lui-même avait surveillé les travaux tout le Jour, et revenait de la forêt avec ses deux fils Fragal et Witur, qui se tentie&l debout sur la devapt du chariot duurgé de ramées, tandis que le père marchait près du Joug, Taigiâlon à la main. Les roues pleines et garnies de fer imprimaient une longue trace sur la mousse jaunttre y tes bœufs, sentant <|u'ils letouraaii^t vers TécuriC) pressaient le pas^ en pousfwit, par intervalles, de scmrds^meuglementiS, et la pâte aateil de ftvrier, qui glissait à travers les arbres noircis^ éclairait cette scène de ses dernières luenrs.

L'IMelage dlail atteindre tea liadte» éa la forêt lorsque les deux firères aperçurenl dsvaiil eux, sur la Usiàre du fourré» un jeune garçon d^viri»! saiaa ans, qui semblait les attendre m passage. So» coslume d0

peaux de chèvre, sa stature élevée et ses cheveux blonds formaient un constraste frappant avec les habits de laine, la taille courte et les cheveux noirs du mactiern et de ses fils. Le cachet des races du nord n*était pas moins visible chez lui que Torigine cambrienne chez ces derniers. Il s*appuyait sur un arc de frêne ei portait plusieurs flèches passées à sa ceinture ; devant lui était étendue une bête fauve souillée de sang et les quatre pattes liées par un hart de saule.

Le mactiern arrêta l'attelage, tandis que les deux jeunes Bretons se penchaient pour reconnaître Ta* nimal.

— Par la croix ! c'est une louve, s'écria Fragal.

— Cest toi qui Ta tuée? demanda Witur surpris.

— Je ne la cherchais pas, fit observer modestement le jeune garçon, car je chassais pour la table du mactiern ; mais ranimai avait faim^ il s'est élancé à ma rencontre...

— Et tu as pu l'éviter t dit Galoudek.

— Je l'ai percée de trois flèches, répliqua Andgrim, dont le pied montrait le flanc de la béte fauve.

C'était une kuve de la plus grande espèce, aux ^ents jaunâtres et au poil grisonnant. Le sang coulait

GANGIIOLL. . 73

encore, goutte à goutte de ses blessures; sa langue pendante était couverte d'une écume visqueuse, et ses yeux, retournés par les dernières convulsions de l'ogonie, ne montraient qu'un orbite blanc et sans regard. Le mactiem » qui avait examiné les blessures avec l'intérêt d'un chasseur , remua la tête , et, se retournant vers Fragal et Wilur :

— J'ai deux flis, dit-il d'un ton de chagrin, deux fils dont le plus jeune dépasse Andgrim d'une année , et je cherche en vain lequel eût pu lancer trois flèches d'une main aussi ferme et aussi sûre.

Les frères rouvrent, mais avec des expressions dlflérentes.

— Que notre père et seigneur nous excuse « dit Witur d'un accent altéré, si nous sommes moins habiles que les démons du Nord à combattre de loin , nous les défions pied contre pied et poitrine contre poitrine*

•— Pour moi, s^jouta Fragal ironiquement, ce que J'admire^ ce n'est point l'adresse du Saxon à manier Parc, mais qu'il n'ait point hésité à s'en servir avec tant de résolution contre un Normandl

Le mactieni sourit involontairement. L'audace des

7i GHRONIQ0E8 DB LA MER.

loups, multipliés par la dépopulation de la Domnonée, leur avait effectivement fiiit donner» depuis p^Ui oe nom d'une race dont ils rappelaient ia férocité ^ maio Andgrim ne parut point goûter la plaisanterie du jeune Breton, et son œil s'alluma.

— tragâl se trompe, dit-il, eh regartaftt fixêfflênt le fils de Galoudek; le bras qui a frappé est Bèûl nor*^ mand, la louve était bretonne.

— Alors tu l'as tuée par surprise ou pât Irahisofl, reprit Witur, avec emportement.

— Non, répliqua Andgrim d'un air froidement dédaigneux; je l'ai tuée lorsqu'elle fuyait comme les hommes de la Domnonée au combat du Havre-Noir (Aberi'il'du) .

Ce souvenir d'une sanglante défaite essuyée, quelques années auparavant, par les Bretons» fit monter le sang au visage des deux frères, et Witur exaspéré avança brusquement la main vers la hache suspendue devant le chariot; mais le mactiern s'entremit.

— Puisque le Saxon parle du Havre-Noir, rappelle» lui le Havre de$ CaillouK fAber-ermh) ^ dit-il tranquillement) car si» dana le premier tieu^ le aang des

GANO-ROLL. 7â

noires a coulé comme \a rosée, dans 16 second le sang des siens a coulé comme des sources.

— Et lui- môme , ajouta Fragat , ne doit la vie qu'à votre pillé.

-A- Oui, reprit Gaîoudek; en le relevant du milieu des blessés, j'espérais que ses jeunes oreilles pour-, raient entendre la sainte parole des prêtres ; mais on a fort de vouloir apprivoiser le petit du sanglier.

Andgrim ne répondit pas : l'intervention du mactiern avait produit sur lui le même effet que la parole

du maître sur le dogue irrité, et il laissa le chariot s'éloigner.

Ce que venait de dire Gaîoudek était d'ailleurs îa vérité. Recueilli après la bataille, l'enfant fut «onduit dans la Ker armoricaine, où il avait d'abord Vécu farouche et à l'écart, jusqu'à ce qu'un autre entant de son fige eût fini par dompter son humeur sauvage : c'était Aourken, pauvre orpheline trouvée à la lisière du bois par le maclicrn qui l'avait adoptée. Chargée de conduire aux friches les troupeaux de bœufs, de vaches et de génisses, elle avait grandi dans les tandis sans autres compagnons que le ciel et l'Océan ; mais ia solitude qui aigrit les corrompus améliore les bons. Elle de-

vina les sourfrances du captif, et, comme un chien que la tristesse sollicite , elle vint se placer à ses pieds, les yeux tendrement soulevés vers lui. Andgrim finit par l'apercevoir; deux abandonnés devaient se comprendre ] la compassion avait attiré l'orpheline, la reconnaissance attacha le prisonnier.

Cependant le chariot était arrivé devant la Ker bretonne. Le placis qui servait de cour d'entrée, et vecs le milieu duquel il venait de s'arrêter, offrait, dans ce moment, un spectacle singulièrement animé. Les serviteurs arrivaient des champs et étaient reçus par les femmes ou par les jeunes filles avec lesquelles ils échangeaient mille saillies suivies de longs éclats de rire. On voyait passer les charrues, le soc retourné, les cavales qu'accompagnaient leurs poulains farouches, et les troupeaux de moutons conduits par un chien fauve au collier garni de pointes d'acier*

Le mactiern promena autour de lui ce rapide regard du maître qui ne laisse rien échapper, et de* manda où était Aourken. Elle n'avait point encore paru! Un pareil r^rd, venant de tout autre, eût causé peu de surprise ; mais l'exactitude de la Jeune orpheline était passée en proverbe à Kermelen , et depuis huit

années que le Galoudek lui avait confié un troupeau à surveiller et à défendre, c'était la première fois qu'elle renlrait aussi longtemps après l'heure indiquée. Le eoleil avait, en effet,4>resque complètement disparu derrière les coteaux ; de grandes ombres s'étendaient vers les grèves, et le vent du soir, qui s'élevait de TOcéan, apportait jusqu'au manoir les senteurs marines.

Galoudek allait se décider è gagner le revers de la hauteur, d'pù le regard embrassait la baie, lorsqu'un sourd relenlissement sembla tout-à-coup ébranler la colline. On reconnut bientôt le bruit produit par la course précipiléc d'un troupeau môle à des meuglemeuts d'abord confus, puis plus distincts, plus élevés, et qui éclatèrent enfin dans toute leur force. Prcsqu'au même instant les bœufs, les vaches et les génisses parurent au penchant de la lande, fuyant avec terreur devant un ennemi invisible. En tête s'élançait le taureau noir sur lequel Aourken se tenait à demi couchée.

Tous se précipitèrent confusément dans le placis, fouettant Tair de leur queue et la tête baissée, comme si la terreur eût éveillé leur colère.

Les serviteurs effrayés franchirent les murs peu élevés qui servaient de clôture, tandis que Galou-

78 GUROIflQIIBS pifi IiA MEa.

dek et ses fils se rendaient maîtres ^\x taureau noir. A leur vue, Aoyrlien poussa un pri çt se laissa glisser ^ terre. Ses traits agités d*un trenU)lemen1; convulsif, ses cheveux flottants §ur ses épaulesi et les lignes sanglantes tracées par les ronces sur ses jaipl^es nues, tépnoignaient, à la fois, de la violence de sa peur et de la rapidité de sa course. Elle demeura un instant haletante aux pieds du inactiern ; çunn la voix de celui-ci sembla la ramener à elle-même. Aprçs lavoir promené de lous côtés un regard effaré, elle se redressa sur ses genoux , écarta des deux mains les cheveux qui lui couvraient le visage, et s'écria d'une voix rauque:

— Je Tai vu, maître, je l'ai vu !

— Qui cela? pauvre innocente, demanda Galoudek, que Teffroi de celte rude et vaillante créature saisissait malgré lui.

— L'animal... le démon... je ne sais comment dire, maître! Ce devait être un dragon de mer... ou peutêtre le grand ennemi.

— Mais où Fas-tu vu ? Que s'est-il passé ?

— Voici, maitre : j'étais sur la grève où je rassem- Wais le troupeau pour revenlp, quand j'ai aperçu tout

à oovipx sur 4a ïïiçr, quelque chose qui venait p moi : ç;'étajt long comme le manoir, rond comme un tonnçau çt la tête, qui sortait des vagues, ressemblait à celle d'uîi bélier !

— Se peut- il ?

— Vers le milieu du dragon,, on voyait s'élever une montagne d*où sortaient des roulements de tonnerre. 11 y avait au-dessus une aile rouge pareillQ à une voile de pavire, et au-desgous douze griffes vertes qui lui servaient de i^ageoires.

9^ ïu es bien sûre de cela?

— Sûre, bien sûre, maître ! Mais à mesure que je Yoyqi^ mieux, j'avais plus peur ; mes jambes tremblaient §ur le taureau. Alors la chose a passé tout près çlu bord-i il y a eu un sifflement qui a épouvanté Terv- ^11 ; il s'est enfui ver§ la Ker çtvec tout le troupeau, et il m'a emportée !

Des exclamations de surprise et de terreur s'élevèrent de toute part. Quelque étrange que fût le récit d'AourHen, il ne rencontra aucun incrédule. On touchait encore aux temps où des bêtes féroces, traniformées en dragons p^v Timagination populaire, avaient ravagé les campagnes de la Domnouée. Ux légcmlc

80 cnnoMiQUEs de la mer.

liait le souvenir de ces monstres à celui des apôtres du Léonnais et de la Cornouaille; elle en avait fait une pieuse croyance, et douter de leur réalité eût été douter des saints bretons eux-mêmes. Les hommes commencèrent à regarder autour d'eux avec inquiétude, et les femmes à fuir vers la maison.

Dans ce moment, un long et puissant appel de corne marine s'éleva dans les ombres du soir, courut le long des côtes et vint mourir contre les murs du manoir !

Tous les habitant^ de la Ker tressaillirent.

— Ce n^est point là le cri d'un dragon! dit le roactiern.

— Ni la corne des pâtres de la baie, ajouta Wilur.

— Écoutez 1 interrompit une voix forte et haletante. Galoudek se retourna et aperçut Andgrim. U était

debout à quelques pas , la louve sanglante sur une épaule, l'arc pressé contre sa poitrine et l'oreille ten* due vers la mer avec une avidité palpitante.

Il y eut un assez long silence. Toutes les têtes s'étaient penchées comme celle du jeune Normand ; enfin un second appel retentit plus puissant et plus prolongé. Il passa par dessus Kermelen et alla se perdre au loin dans les landes.

Les traits d'Andgrim s'épauouirent.

*- Tu connais le son de cette corne ? s'écria Galeudck qui le regardait.

— Oui, mactiern, dit le jeune garçon.

^ Et qu'est ce donc^nfln?

— (?csl le tonnerre du Nord!

Le soin que semblaient prendre les Normands d'annoncer leur arrivée était trop contraire à leur tactique habituelle pour ne pas exciter la surprise et la déftanee dii mactlern. Aussi, après le premier moment de confusion» se bâta-t-il de donner tous les ordres néces- Eaires pour la défense de la Ker» Lui-même se mit ensuite à la tète de quelques serviteurs armés, afin d'aller reaonnaitre repqemi dout la corna avait cesaé do go faire entondro«

La petite troupe su dirigea sileueieuaement vers la mer, protégé^ par l09 ganats qui la dérobaient aux

Bi CUROKIQGES DE LA MBC

regards, et par les bruyères qui étouflaieut le brait des pas. Eu tôte marchait Galoudek avec ses fils ; der^ rière ceux-ci venaient Aourken et Andgrim. L'orpbe- Une avait suivi le mactiern d'inspiration, comme le chien suit le mailre qu'il aime, et le jeune Normand s'était laissé entraîner, sans y penser, par cela seul que sa place lui semblait près de la jeune pastaur.

La petite troupe eut bient6t atteint le point du co* tenu où la baie se laissait apercevoir tout entière. La décision du mactiern avait été si subite et si promp* tement exécutée que le soleil n'avait point complètement disparu lorsqu'il arriva avec ses gens au bord de la mer. De mourantes lueurs rougissaient encore les flots et éclairaient les grèves. Tous les r^ards parcoururent rapidement les sinuosités du rivage, puis s'arrêtèrent sur un objet de forme singulière qui flottait contre les récifs les plus rapprochés. Galoudek'reconnut au premier aspect le prétendu monstre décrit par Aourken. C'était un navire qui venait d*amener sa

grande voile et dont on voyait alors clairement tous les détails. Andgrim les fit remarquer a l'orpheline qui s'était arrrêtée saisie^ non de ce qu'elle apercevaiti mais du souvenir de ce qu'elle avait cru apercevoir.

'^ Aourken voit maintenant que son dragon est condiiit par des matelots» dit-U à demi-voix. Ce qu'elle a pris pour la tête du monstre n'est qu'une proue sculptée \ les douze nageoires étaient douze rames vertes, et ces grondements qui Tont ef&ayée venaient du toit de cuir qui se dresse près du mât; qu'elle prête Toreille, elle entendra encore la voix de la Camérette.

Un sourd murmure , mêlé à des sifflements entrecoupés, s'élevait en effet, par raffales, de Tétrange navire. £a Camirette^ ainsi qu'Andgriml'avait appelée, était, dans la marine du Nord elle-même, une exception bizarre empruntée, si l'on en croyait son nom, aux mers africaines. Sur le toit de cuir arrondi^ qui lui donnait Taspect d'un court serpent marin , s'élevait une double éminence percée d'ouvertures obliques par lesquelles la brise pénétrait dans un dédale de replis d'où elle ressortait avec mille retentissements. Singulier appareil qui remplaçait sur les flots le bruit des cymbales ou des clairons, et qui préparait la victoire, en jetant d'avance l'effroi au cœur des ennemis I

Ainsi que nous l'avons dit, le navire se trouvait à rancre prés des rochers. Les rames avaient été ren«

86 GDRONlQUEfl DB LA HIER.

11^8, et Ton apercevait à peine quelques ro/Arâ5 (1) couchés tnxt leurs bancs.

Le maoliern ne savait que penser de cet abandon» lorsqu'il lui fut expliqué par Fapparitiond^une troupe de Normands qui gravissaient le colcau. A leur vue , ses compagnons tendirent leurs arcs \ mais Galoudek leva vivement la main et murmura :

—Un enfant!

Tel est le respect des bretons pour Fétre faible qui nait h la vie, que la baine nationale elle-même de* meurA un instant suspendue. Tous venaient, en effet, d'apercevoir^ à la tôle de la troupa, une femme riche^ nent vêtue» qui tenait dans ses bars un nourrisson dont tes cris plaintifs trahissaient les souffrances. Prés d'elle marchait un homme de haute taille , armé d*une d0 ces massues à pointes d'acier, eonnues sous le nom à^éfoiles du matin^ mais dont Taltitude et les regards n'avaient rien d'hostile. 11 se tournait fréquemment vers la mère éplorée, qu'il s'efforçait de calmer par dA douées paroles, puis regardait autour de tut avec une impatienee inquiète.

(1} Bsfn§»r««

Qomm^ il ^Mi atteindre te sommet du eoteau, le

fourré de genêt qu'il avait jusqu'alors côtoyé ceasa tout g coup, et U 10 trouva eu fece du macliern et de ses 8@as.

U y eut de$ deux côtés un premier cri , suivi d'un • brusque roouvenieut ; les deux troupes avaient reculé en préparant leurs armes ; mais le chef normand arrêta les siens du geste, fit un pas vers les Bretons en baissant sa massue^ et leur adressa vivement la parole.

Andgrim, qui s'était approché 9 poussa unecxcla^ mation de joie à ces sons chers et connus ! —Tu le comprends? demanda le mactiern,

— C'est la langue du Westlold , répéta le jaupe homme avec ravissement.

—Et que dit -il? reprit Galoudek,

— 11 avertit le mactiern, répliqua le jeune bomme^ que lui et les siens ont abordé ici comme des hOtcs, et non comme des ennemis.

-^ Dis lui que nous n'avons pas de place q nos foyers pour les visiteurs qui lui ressemblent, répliqua vivement Galoudek, et que s'il avance plus loin, nous le recevrons eomme les taureaux reçoivent les loups,

Andgrim n^eul point le temps de traduire cette der-^

68 CHBON1Q13B8 DE LA HBR.

nière réponse de Galoudek. La jeune mère avait suivi Icui* rapide dialogue avec une anxiélé haletante ^ biea qu'elle ne comprit point les deux interlocuteurs, l'aocent du chef breton lui flt deviner un refus. Elle changea d'abord de visage ; puis , par un de ces élans inattendus dont les femmes seules ont l'audace, elle souleva son fils avec un cri éploré» courut à Galondek et le posa à ses pieds.

Il y eut parmi les Bretons un mouvement général de surprise ; le mactiern lui-même semblait hésiter sur ce qu'il devait faire ; inais la jeune pastour, qui avait tout vu des derniers rangs où on l'avait repoussée à l'approche des ennemis, écarta brusquement ceux qui reutouraient, courut à l'enfant et le prit dans ses bras.

Galoudek, dont la défiance combattait rémolion, la rappela vivement.

— Laissez cet enfant, Aourken, s'écria-t-il \ laissezle, sur votre tête ! C'est encore une ruse des Wikings. Gardez votre pitié aux fils derArmor, et ne la dépensez pas pour l'enfahl d'une païenne.

^ Sur mon salut ! celle-ci ne mérite pas un telnom, interrompit l'orpheline en montrant la jeune mère

GAMG'ROLL. 89

penchée vers son fils, car elle porte au cou la croix du Christ.

Le mactiern regarda Tétrangëre, et fit un geste de surprise.

— C'est la vérité, dit-il, et son costume même n'est point celui des femmes du Nord.

— Aussi n'y est-elle point née, fit observer Andgrim, qui avait continué à entretenir le chef normaud, Popa est fil}e du seigneur de Bayeux.

— Le comte Bérenger I s'écria Galoudek, ce n'est pas un inconnu yjur moi I Nous nous sommes autrefois rencontrés chez le comte de Poher où nous avons chassé avec les mêmes chiens, dormi sous la mémo couverture et communié de la même hostie ! Mais je

veux m'assurer si le Wiking a dit vrai.

Il baissa son épéC;, fit un pas vers l'étrangère et lui adressa la parole dans la langue du Besin.

La jeune femme ^i, au premier mot, avait tressailli, joignit les mains.

— Ah! vous pouvez m'entendre! s'écriat-elle ; que la mère de Dieu soit bénie t Vous ne repousserez pas mes prières.

— Est-ce bien la fille du seigaeur de Bayeux que

J6 retroyve im^ l6§ r^ogs des pQïcn^ ? reprit le mmliern.

Les yeux de l'étrangère se remplirent de larmes.

— Hélas ! le faible ne choisit point sa plc^ce, ditelle tristement. Les hommes du nord sont arrivés avec la marée sur nos grèves \ ils ont tué tous les guerriers qu ils ont rencontrés, puis se sont emp^rést des chevaux de labour pour en faire des coursiers dû guerrç . Un matin que nous étions sans cr^iintc, nous avons vu paraître, tout à coup, à riiorizon, un nuagç^ do flamme et un puage de poussière. Le nuage de flamme étiit rincendie> le nuage de poussière, les Normands I

•^ Et personne n*a songé à se défendre l

*T- Les plus braves serviteurs de mon père Tont essayé ; mais tous sont tombés l'un après l'autre, et lui-même le dernier. J'allais périr également lorsque Gaunga m'a sauvéot

^ Pour vous faire son esclave ?

•— Sa compagne, mactiern 5 car il a toujours été bon pour moi ; il m'aime, il est le pore de oet enfant.

lit ainsi ramenée à Tobjet de ses inquiétudes, elle reprit le nourrisson des bras d'Aourken.

—■ Ypy^} QontioUa-teiie, #n mouillant de sas pleurs

ÇAÎia-IlOI.L. 81

{ê9 JQUC$ marbrées dû sûq QIs ; il souffre, il |6 iQ^url l tous les charmes des scaldes ont échoué contre Iç ini^l qui le lue ; mais un pécheur de la baie pris ce malin par Iq Can\^'eUe a parlé des miracles qui s'accomplissaient à labbayç du grand Val , et Gaunga a con^Quti ^ essayer les prières des prêlres du Christ. Ce sont jolies que nous allons chercher, macliern ? Si vous avez jamais aimé quelqu^un » vous ne nous itérez pasi co dernier espoir, et vous laisserez la route libre.

— Je voudrais^ pouvoir accorde? cette grâce à la fille d'un seigneur chrétien et amii répondit GaloudçU. mais le vaillant Even m'a confié cette terre ô défendre; je dois êlre son bouclier ; et qui peut répondre de l'avenir quand Tépée de l'ennemi a passé entro le corps et la cuirasse ? ^

r^Youa craignez quelque piège! s'écria Papa-, faites suivre nos pas, prene? des otages, imposez vQS conditions') ipais faites vite, car Ventant souiïre, ^t Gauuga s'irrite de l'attente ! Ne le forcez pas à faire lyi-mêmc sa roule avec la hache.

J^Q macliern n'avait pas besoin de cet avertissement pour comprendre les dangers d'une lutte contre des hoipines que l'habitude du succès rendait plus redou-

92 cnaoïfiQDBS de la meii.

tables. L'expérience avait amorti chez lui la fougue de la jeunesse en lui donnant le tranquille courago qui ne craint ni ne cherche le combat. La visite du roi de mer au grand Val était d'ailleurs sans péril, car rien ne pouvait tenter l'avarice de Venfant des Anses chez ces humbles soUtaires qui, selon les chro* Diqueurs du temps , a célébraient le saint office sur des blocs de granit, et buvaient le sang du Christ dans des calices de hêtre. » Voulant seulement prévenir tout désordre et toute querelle » Galoudek exigea que les Kœmpes retournassent a bord de la Camérette^ où ils resteraient surveillés par un poste breton. Ces conditions -furent exécutées sur-le-champ, et le chel des Wikings prit la rout« de Tabbaye avec Popa et quelques compagnons.

Lorsqu'ils y arrivèrent, la nuit était close, et l'humble monastère leur apparut à la clarté des étoiles. Ce n'était point un seul édifice solidement bâti de pierres, mais une réunion de logeltes construites avec les arbres de la forêt et les gazons de la vallée. Sur les faites d'argile de leurs toits de chaume, se dressaient des croix de bois auxquelles pendaient les couronnes de fleurs de la dernière fêle d été. Vers le milieu, on

apercevait la chapelle aussi humble, mais plus vastc^ et qu'enveloppaient les lierres et les chèvrefeuilles ; enfin les champs cultivés par les religieux occupaient le penchant du coteau, tandis que plus bas s'étendaient quelques prairies qu'encadraient des touffes d'aunes ou de saules argentés.

La troupe conduite par le mactiem franchit l'enceinte de branches enlacées qui défendait les moines contre les altaques de bêtes fauves, et se trouva enfin A rentrée de leur saint campement.

Bien que Theure du repos fût venue pour les plus dUigents, toutes les logettes étaient éclairées et retentissaient du bruit du travail. On eniendal. le traquet des moulins à bras qui broyaient le blé , les cgups du marteau qui forgeait le fer, les grincements de la scie qui prépafrait le bois , le battement des métiers qui façonnaient le lin mêlé à la toison des brebis. Mais au milieu de tous ces bruits, les voix des moines s'élevaient dans une commune prière ; ils répétaient un chant grave et doux qui semblait l'expression harmonieuse de tous ces instincts de zèle et de sacrifice qui se révélaient^ par le travail^ sous la grande inspiration du Christ.

Oi CHRONlQt^Ô bÈ LA MER.

Les Bretons qui, en dépassant Tenceintc, tivaletit ralenti le pas, se découvrirent et se signèrent ; quanl aux Normands, ils parurent moins touchés que surpris. Le roi de mer promena ses regards sur la clairière, ail milieu de laquelle se groupaient les cabanes des moines, comme s'il eût cherché quelque signe visibte dé la puissance qu'il Venait invoqùet ; tîiaiè il n^ë^€^çUt que les cellules de gazon, des courtils sans ârbféS^ parsemés de ruches alors abandonnées, et deut vach^eS brunes qui ruminaient paisiblement près d*Un âné éHdormi.

— Est-ce bien ici, demanda-t-il, qu'habile le gràttd ma^cien du Christ qui rend la santé aux moUfâRte i

— C'est ici ! répondit le tnactiern , à qui Andgtiffl avait traduit la question du Normand.

— Vit-il donc si pauvrement, reprit Gaungà, et que lui rapporte alors sa science ?

— La consolation de ceux qui souffrent.

Le Normand ne répondit pas ; il réfléchissait pôùP comprendre.

Galoudek passa sans s'arrêter devant les prémîêfôâ logeltes, et parvint à une cabane plus ancienne qûê toutes les autres : c'était celle de Mark*

ÔANG-ROLL. 95

Arrivé sôul, àutreroîs, dàhs cet eiidrôlt sauvage, il Tavait élevée sans secours et de ses propreâ mains. Plus tard, lorsque la réputation de sa sainteté attira près de lui de tiombreuit disciples qui consti^Ulsirent d'autres logeltes moins étroiteà, la sienne resta telle

que l'inexpérience et l'isolement lui avaient permis de la côilstrulre. Mais si les murailles lézardées laissaient passer la pluie et le vent ; si la claie de genêts, qui servait de potte, pendait à demi brisée ; 6i le toit commençait à fléchir , écrasé par les neiges dô l'hiver , Dieu avait toiit compensé en marquant la sainte ruine tfun signe d'élection ! Un Vidiier toujoiifâ fleuri la (»U*ronnait de ses touffes dorées ! Les habitants du lérrl» t6tre Aé Ternok, ainsi que ceux des trêves voisinds. itôontaietît que la Yietgê Marie dVait semé la platIM Déniô dé la propre fnain , et les solitaires eui-mêmel s'inclinaiertt devant la mefveî!leuse fléur*

Gaioudek allait se diriger verâ la porte de la cabane lorsqu'un groghemeM fauve le fil reculer : un loup couché eh tPâVerà du seuil venait de redresser sa têW effilée, et ses yeux rouges brillaient dans l^offibrUi Gaunga souleva vivement sa massue armée de pointes ^ mais le mactiérn lui Ûl ëlgne de m rlén Cf âihdf ê.

— Vous voyez encore ici un des miracles de Mark* dit-il. Un chien le suivait dans ses courses et le gardait* Une nuit; le loup que vous voyez là vint Tattaqucr avec tant de rage, que le saint abbé les trouva tous deux le lendemain , au seuil de la logette , couchés dans leur sang. Le chien était mort, et le loup prés de mourir. Les moines voulaient Facbever; Mark le leur défendit.

— Celui-ci a tué mon gardien, dit-il; désormais il le remplacera.

Puis, portant lui-même le loup dans sa cellule, il guérit ses blessures et l'apprivoisa si bien que la bête fauve est devenue un serviteur fidèle.

Le loup s'était, en effet, reculé contre le mur, et défendait en grondant Feutrée de la cabane; mais Mark, qui avait entendu les pas des visiteurs, parut tout à coup sur le seuil, et reconnut Galoudek.

— Paix, maître Guilhou (i ) I dit-il doucement^ en

flsiisant au loup un signe auquel il obéit sur-le-champ; ne voyez-vous pas que ce sont des chrétiens et des voisins?

(i) Nom donoéf en Bretagne, an loap et an diable«

ÇANG-ROLt. 97

-Non pas tous, saint abbé, répondit le macliern car voici que la mer nous a amené un des démons dû Nord avec sa suite; mais pour cette fois il vient en suppliant et non en ennemi.

Il fit alors approcher Popa avec son fils; et expliqua le motif de leur visite à Mark, qui écouta tout avec patience. Bien qu'U fût encore jeune, son visage avait la placidité imposante de la vieillesse ; on y sentait l'habitude de cette autorité qui prend sa force audedans, et qui se fait accepter, non comme un joug, mais comme une protection. Vêtu de la robe brune des moines que serrait à sa taille une corde d'ortie, il avait le front découvert par une large tonsure , la barbe longue et les pieds chaussés de sandales de bois, retenues par des lanières de peau de loup. A sa ceinture pendait une tasse de hêtre et une clochette , seul bagage des solitaires dans leurs longues excursions à travers les bois écartés ou les landes sauvages. Sur sa poUrine flottait une petite croix de buis, symbole de sa dignité abbatiale.

Après avoir attentivement examiné l'entent, il tourna vers* mère* un regart triste et doux. La jeune femme qui attendait avec une anxiété éperdue tomba à genoux,

— Ah! sauvez-lo, saint abbé! s'ocria-t-elle , et Gaunga donnera & 1 abbaye du grand Val assez d'or pour changer les tnotteà de gazon de ses cellules en pierres taillées au ciseau.

Mark plia les épaules d'un air de tendre humilité,

— Dieu seul dispose de nos jours, dit-il •, c'est à lui qu'il faut demander et promettre.

— Eh bien, qu'exige-t-il î répondit Popa avee larmes*, parlez en son nom, saint abbé; tout nous sera facile.

•— Que le crucifié guérisse WilK ajouta te Wikin^^ et Will Tadorera.

•-» Ainsi tu le latiSieras renoncer à te* flietftf dé« mandft Mark.

^Sl lô tien est plus t^iiissànt, répliqua le Norm&nd. Datig le Valhalla comme siir la terre, les faibles doivent céder aux forts.

— Conâetis-tti à ce que ton fils soit baptisé sur-léchamp ?

— Pourquoi non? Beaucoup de m^sKœmpes^xii revêtu la robe blanche jusqu'à trois fois sans en avoir souffert aucun dommage*

El q^| «hoig||i-tQ pour ^es réliQndaPtl devant la

Trinité ?

«-r Indique toi-YnQmQ la femme la ply^ chaste, 0%

l'homme le plus brave»

Le saint promena un regard autour de lui, «^ Que Galoudçk et AourKen acceptent donc la

charge de Tinnoeent, dit41| et qu'ils le conduisent à la fontaine de Marie.

A ees mots, il s'avança vers une cloche suspendue iTarhre qui ombrageait la chapelle, et il l'agita d'àbord trois fois en prononçant les noms des trois pergounei de la Trinité; puis douse fois en Tbonneur des dou)ta apOtres. puis encore trois fois pour les trois VQI tm néoessaires au salut.

Dès le premier tiatement tous les bruits de travail levaient (teisé ; las meines qui s'étaient montrés sur }e ^m\ des logettes, passèrent, l'un après Feutre, devant r abbé en s'inellnanti et allèrent s'agenouiller au haut de la cbapelle, près de l'autel.

Ce dernier, formé de trois pierres dégrossies, rappelait, par son apparence fruste et par sa construction, |p Polmmê gaulois qui eouvrent eneer$ les bruyères

de la Domnonée* i»M leuls ornimaiiti éiaiant yne

100 CBfiONlQUBS DB LA MER.

nappe de chanvre, un missel sur parohemiu jaune d'une écriture inégale, et deux burettes d^argile ren* fermant l'eau et le vin destinés à la consécration. Il était appuyé au vieux chêne dont riramense ombrage enveloppait, au dehors, la chapelle tout entière, et dont le tronc creusé servait, au dedans, de tabernacle pour ' les vases sacrés, et de niche rustique pour la statue de Marie. L'image sainte, à demi perdue dans le lierre, et à peine éclairée par une lampe de suif, ne montrait distinctement que son front de pierre couronné d'étoiles. A ses pieds étaient déposées les offrandes variées qui témoignaient de la puissance de son intercession et de la foi superstitieuse de ces chrétiens & peine sortis de Tidolâtrie : — chevelures d'enfants sauvés de la mort ; branches de verveine cueillies aux premiers jours de la lune^ bouquets d'épis verts arrachés avant la moisson ; rayon de miel de la première ruche ! — On y voyait même quelques-uns de ces œufs de serpents^ talismans précieux, autrefois vendus par les prêtres de Tentâtes pour douze fois leur poids d'or.

Sur Pautel se trouvait le berceau miraculeux qui rendait aux enfants la force et la santé.

Gaunga était resté en dehors du seuil avec ses compagnons, tandis que Popa avait suivi le mactiern et la jeune pastour jusqu'à l'entrée du sanctuaire.

Ils s'arrêtèrent là devant une pierre brute sur laquelle étaient posés une coquille de sel, un vase contenant Thuile consacrée et une tasse de frêne des* tinée à puiser Teau du baptême. Une source vive coulait aux pieds de ce baptistère sauvage. Après y avoir attendu quelque temps, ils virent enfin paraître le saint abbé. Il était vêtu de Taube de toile, de la chasuble de laine sans teinture, et tenait à la main une ampoule de verre qui renfermait un remède puissant extrait des plantes du vallon, et préparé sous une hostie consacrée. 11 s'avançait éclairé par deux torches que portaient des novices, et commença à demi-voix la sainte cérémonie.

Les circonstances , l'heure et le lieu donnaient à cette scène une solennité lugubre dont les Normands eux-mêmes furent frappés. Au milieu de l'obscurité ,de la chapelle , le baptistère seul leur apparaissait éclairé et leur montrait le moine dont les gestes et les paroles semblaient conjurer quelques puissances in* visibles. Après avoir rempli les rites de rinitiatioQ

103 CUE0N1QUB6 DB LA BIER.

chrétienne, il prit Tampoule de verre « rippN(ÉI des lèvres de l*enfant et lyi Qt boire I^ liqueur q^'f4l^ renfermait. Tous les ipoinç^ s*étaient pro^terpéi PiPtia terre les di3ux mains joinle^ ftu-4essup 4u Uwlt MqiK fit signe à Popa, et la conduiiant lui-même 4§v«»t rtatel, il lui montra, aux pie4? de U vierg^i lo b^re^nu 8%m de mousse, dans lequel il l'engag^g k df poMf Vpnfont- ^u même instant , tQu§ les moines se rçdreis^jreel el Qrent entendre les stances d'une prosç IdUn^t eOB^BO^ par Yab\é du grand Val : c'était le récit naif dei pvG» diges accomplis par la yi§rg§ dtt ebéne)

Pienque Ip fille du eomtQ d^Béw^gerfùt fib{<étû»BBa, jamais rien de semblable n'avait Nppé ses eseillôa m ses yeu3^! Accoutumée à rovgueilleus^ epuleneedât prélats de le Neustrie, elle demeura Sf isia devant li grandeur de cette foi , de 6§tte indigènes #t i& AilO bumlUtÉ^ En i&fiou(gqt l§ft vQi¥ profaiidêi de ses salitaireg çt m regardant leuri pÂlsi viPQKêi au-i^iltatt Vivnm des divisii e^poiri, il y §ut Qomm um om^ muni^tion de l#uri |m§a à I9 nienuQ § Virdmt» fol qui Ips embrasait la gagna ) alla jmgnit laa nainj ênm ^m MAfliPeu »an« liaiito» et , levaat las yau« vatg llarii, $&• Htffidit la fuévisan da $m Aia.

L8 iaint> 4ui était demeuré en prières au pied de Tgute), 9e leva enfini et» sur yn signe, tous les moines legagnèrent leurs cellules êb feuillages. Lui-même, après une dernière bénédietion prononcée sur Tenfant, el quelques recommandations fiailes à Popa, riijoigait Galûudek avec lequel il s'avança vers la porte de la abapelle où se tenaient toujours les Normands.

mm La mère et le flls restent là sous la garde de la Reine des affligés^ dit -il à Gaunga ; tu peux suivre le mactiern à la Ker, et demain Aourken ira t'apprendie ee que Dieu aura voulu.

~ Je l-attendrai ici, répandit le roi de mer ; la bêle ftuve elle-même reste près de ses petits quand la mort les menace.

Mark crut inutile de combattre la résolution du Normand, et Galoudek se contenta de laisser à l'entrée de la palissade quelques bommes chargés de le surveiller ainsi que ses compagnons.

Mais la préeeutlen était inutile. Gaunga ne songeait qu'à Tenfant dont le sort allait se décider.

Longtemps, comme tous ses pareils, il avait vécu de sa force et de son audace sans rien ebercher en dehors de lui ^ mais les années avaient insensiblement

104 CHROMIQUBS DE LA MSa.

appauvri cette vitalité intérieure ; il sentait enfin le besoin d'avoir quelqu'un qai lui renvoyât la chaleur dont il commençait à manqd%r, un autre lui-même rajeuni en qui il pût continuel l'action et reprendre la vie ! Sans qu'il se rendit compte de ce besoin confus, mille préoccupations nouvelles le révélaient; ses aRéctions avaient changé d'objet ; ses craintes n'étaient plus les mêmes. Au lieu de se voir, en rêve, debout sur la poupe d'un drakar à éperon d'airain garni d'un double rang de boucliers, le farouche Wiking se voyait dans une demeure de pierre, près d'un berceau garni de fourrures et suspendu à des cordes d'or. Son oreille , endurcie aux rugissements des flots, aux cris de guerre et au bruissement des armes, était troublée par les plus fiables soupirs de Will ; il pliait sa force aux moindres caprices de l'en&nt, il aidait à ses jeux, il s'efforçait de comprendre ses bégayements, il s'oubliait enfin des heures entières devant cette frêle créature sur laquelle reposaient désormais tous ses projets d'avenir et toutes ses ambitions.

Lorsque le mactiern fut parti , il fit un pas vers le seuil de la chapelle et regarda vers le sanctuaire. Popa 9t Aourken étaient toujours en prières près de la m|«

GANG-nOLL. 105

raculeuse couche de rnousse; mais les plaintes de Tenfant avaient cessé 1 Le roi de mer, un peu rassuré, étendit devant le seuil la peau d*ours qui lui servait de manteau, et s'y coucha, la tétc appuyée sur son bouclier.

Lé Icndemaiti^ le Sôléit lûVànf fallait étincêler \^ cime des coteaux placés etitf e Kermelen et lâ mer ^ des nuages lumineux égayaient le ciel dont le vent commençait ' à balayer les brumes. La rosée, qui étincelait aux premiers feux du jour , semblait envelopper la bruyère d'un réseau de perles, et Ton entendait les roitelets chanter sur les touffes de genêts toujours verts.

Cependant» au milieu de ces riantes images, il en était une qui effaçait toutes les autres, et qui empêchait, pour ainsi dire, d'y prendre garde : c'était f^opa tenant dans ses bras son fils guéri et souriant ! Lc3

108 CnROKIODCS DE LA MER.

prières de Mark avaient opéré un nouveau miracle, et, après une nuit de sommeil, Tenfant était sorti du merveilleux berceau comme un mort qui se relève de sa tombe !

Les Normands, conduits par le macliern et par Fabbé du grand \bl, regagnaient avec lui la Camérelie, lorsque la jeune mère fatiguée s'arrêta un instant sur la lande. Elle était assise à terre, contemplant Tenfant ressuscité avec celte plénitude de joie qui ôte la force de parler. Gaunga se tenait debout à quelques pas^ les deux mains croisées sous son manteau . Les plis de son visage brûlé s'étaient épanouis, ses lèvres souriaient sous sa barbe grisonnante, et, le front pencbé vers la mère et Teufant^ il semblait oublier sur eux ses regards.

Cependant, après une conlemplation de quelques minutes, il releva la tête en respirant à pleine poitrine et jeta autour de lui un coup d'œil bienveillant; comme s'il eût voulu associer à son bonheur tout ce qui l'environnait. L'heure où le travail des champs recommence élait venue ; tout s'était insensiblement animé * dans le vallon et sur les collines. Oh voyait passer les charrues attelées de bœufs , au timon desquelles se

6AN6-B0tL. 109

dressaient la courte lance et le bouclier de bois de frèn^ les bandes de cavales avec leurs poulains sous la garde déjeunes garçons armés de Tare ; les troupeaux de porcs gagnant les bois de chênes conduits par des enfants qui faisaient tourner leurs frondes ; enfin les laboureurs portant sur Tépaule les instruments de culture, et, sur la hanche, le long couteau à tuer. Çà et là des groupes de femmes allaient aux landes, la faucille à la main, ou se dirigeaient en chantant vers les doués de la vallée.

Le long des coteaux, autrefois compris dans les bois de Temok, s^étendaient les terres défrichées dont les sillons récemment tracés renfermaient la nourriture de la prochaine année, tandis que plus bas se montraient des vergers de pommiers sauvages qui devaient fournir la boisson. De loin en loin, au haut de quelques vieux arbres conservés de la foréi primitive, apparaissaient de petites plates-formes où montaient les guetteurs, et àû sommet de chaque colline se dressaient des mon* ceaux d'fijoncs préparés pour les feux d'alarmes.

Le roi de mer saisit d'un coup d'œil cet ensemble de travaux fructueux et de sages précautions. 11 avait devant lui le plus beau spectacle que pût offrir Tac-*,

110 GHBONIftDftI DE LA HER.

Uvité humaine , le travail égayé par les plaisirs du foyer et mis sous la sauvegarde du courage ! Pour la première fois , il comprit les mâles Jouissances d*une vie ancrée dans la famille et employée & créer poui^ tous Tabondance et le repos.

Attendri par la joie de se retrouver père, il sentait son âme s'ouvrir à des sensations et à des désirs in* connus. Les cris d*appel des travailleurs, les meugle-* ments des troupeaux, les chants des femmes le long des sentiers, formaient une sorte d'harmonie forte et douce qui coulait de son oreille à son cœur : cet air de la paix et du travail lui semblait délicieux & respirer. Ses regards se reportaient avec enchantement, de la femme et de Tenfant qu'il avait à ses pieds^ sur celte campagne richement cultivée, puis de la campagne sur la femme et Tenfant, et une association involontaire s'établissait pour lui entre ces deux images *, il arrivait à les compléter Tune par Tautre, à ne pouvoir plus les séparer : le nid lui faisait désirer l'arbre qui pouvait seul l'abriter ; Tarbre lui faisait penser au nid 1

Sans deviner tout ce qui se passait dans resprît du Wlking, le mactiern s'aperçut de Timpression favora*

ble qâe produisait sur lui la vue de la Kcr au momeni de son réveil.

— Le roi de mer voit que nous sommes également préparés à profiter de la paix et à soutenir la guerre^ dit-il avec une certaine fierté ; ici chaque épi qui germe a une flèche pour le défendre.

~ Mais il faut que tu les sèmes, fit observa GaungOi qui répondait moins aux paroles du Breton qu'à une objection de son propre esprit ; on doit préparer la moisson et rattendre, tandis que notre épée en trouva une toujours mûre*

— Quel pr(^t les Wikings en ont ils tiré jOiqu'lD^ demanda le moine; étes-voua plusheureux, plus Iriii^ quille t Votre royauté ressemble à oeile de l'oiseau de proie qui n'est maître du eiel qu'à conditiDn de m s'arrêter nulle part.

^ Le domaine d'un WiUng est son Viistêae , té* pendit (tounga»

•*• Mais ce domaine nVt-il pas pour premiers selgnenrs les vents et les flots ? reprit Mark * qui de vous eu d*eux en dispose véritablement? Le plus pattvre de nos tnerccAiaires a un tott de paille Soùs lequel il

112 CDEONIQVSS DB LA UEB.

dort : et toi, roi de mer, tu n'avais pas hier une place pour reposer la tête de cet enfant.

Le Normand ne répondit rien; ses yeux se reportèrent sur Will qui jouait dans les bras de sa mère, puis sur la Ker dont les tuiles roses étincelaient au soleil.

— Oui, reprit-il après un instant de silence, comme s'il donnait une voix à sa pensée sans y prendre garde lui-même, c'est là ce que disait mon jeune frère Ti* roUan. Quand nous appelions à nous les plus vaillants Wikings, lui n'appelait que les plus robustes labou* reurs, et maintenant, roi paisible de la tribu de Sida, il féconde sans doute la terre d'Islande, car le irayail lui souriait comme à nous le danger.

— Le travail n'est dur que pour l'esclave, dit 6akmdek; Toiseau se plaint-il de préparer la couche où U doit dormir avec ses petits? Chaque sillon que j'ouvre dans cette terre est comme une source d'où i'i\bondance coule pour les miens ; c'est quelque chose d'ajouté à. mon autorité, à ma joie. Ces champs que j'ai renduft fertiles sont désormais une part de moimême \ ma race germera aussi longtemps sur cette terre que les chênes que j'ai semés. Le Wikiog en

peut-il dire autant? Où a-t-il attaché son nom? Que laissera-t-il à ses fils ?

— Ce que Faigle laisse è ses petits , répliqua Gaunga ; des ailes pour aller chercher la proie, et des serres pour Tenlever.

— Que ne leur lègue-t-il plutôt une patrie ? objecta Blark. Ne peuvent-ils devenir les frères de ceux qu'ils égorgent ? Le roi des Franks a proposé la Neustrie à

UoU le Marcheur; que ne Taccepte-t-il pour lui el pour vous ? Toi-même, roi de mer, n'es-tu donc point fatigué de cette existence vagabonde? N'entends-tu aucune voix intérieure t'appeler à d'autres destinées? *— Je ne sais, dit Gaunga pensif; quand je dormais cette nuit devant la maison de ton dieu, j'ai fait un songe dont Snorro n'a pu m'expliquer le sens ; mais si le cruciQé est tout puissant, il ne doit y avoir rien de caché pour ses prêtres, et tu sauras ce que le songe veut dire.

— Parle!

<— Après ton départ, je me suis étendu sur ce manteau, et tout mon être est d'abord resté enseveli dans le sommeil comme dans la mort; mais plus tard la lu-

114 cimoxifVBS •■ hà Mim.

a ouY^ les yeux, et faiai une timm.

U m'a semblé qM je vetravTaiftswoM hante montagiie éGbirée par fe sdieU le¥an^ et que IMS BOBbrea étaient couverts d'une lèpre lûdeuse; mais devanl moi s'est bientôt présentée une fontaine dont Teau tiède et limpide a fait disparaître de mon corps toutes ces im* puretés; si bien que je me suis senti subitement fortiflé et rajeuni. Alors j'ai regardé ce qui m'entourait, et j*ai aperçu des milliers d'oiseaux qui se baignaient C9mme moi dans les eaux purifiantes, et, reconnaissant qu'ils comprenaient ' mes paroles, je leur ai ordonné de ne point quitter Ta montagne; de sorte qu'ils se sont mis à bâtir leurs nids au milieu dès buissons et entre les fentes des rocbers. Presqu'au même instant, je me suis réveillé (I).

— Et c'était Dieu lui-même qui avait parlé, s'écria lé moine. Comment le roi de mer n'a-t-il pas compris la parabole qu'il lui présentait sous l'apparence 4'un songe? Cette monlague lumineuse était l'église qu'éclaire te »olcU de la ^éritéf la lèpre dont le Wiking

(1) Ce «ovgQ est racwté fax taui h^ hUUàum 4>i <«ia{MU

GANQ-ROLL« 115

fj^^etA TU ouvert « l'idolâtrie dont so» âme est eneore aouUlée) la fontaine purifiante, Teau du baptême et les oiseaux bâtissant leurs nids, ses propres compagnons qui» aprèa s'être légénérés comme lui, doivent établir leurs demeures au milieu de la chrétienté.

Cette explication était si spontanée , si claire et prononcée d'un accent si convaincu , que Gaunga ne put retenir un cri d'étonnement. Pour ces rodes Tainqueurs que leur fortune rendait maîtres du présent, la science de l'avenir était nécessairement la science, souveraine. On se trouvait d'ailleurs à une de ces époques de crépuscule où le monde des faits confusément entrevu permet tous les enthousiasmes et toutes les crédulités. Alors Tombre de tous les corps était un fantôme, Tombre de toutes les idées une vision ! On pouvait être, avec la même sincérité, croyant et prophète. La guérison inespérée de l'enfant avait déjà ébranlé Timagination du Normand ; le spectacle dont ses yeux étaient frappés depuis quelques heures venait d'ouvrir à son esprit mille perspectives nouvelles ; la prophétie du moine lui révélait, pour ainsi dire, ses propres inspirations en y joignant Tautorité d'un avertissement divin! Aussi demeura- t-il

frappé d'une sorte de saisissement émerveillé dont il n'était point encore sorti lorsqu'une rumeur s'éleva au penchant du coteau. Elle s'approcha rapidement, grossit à mesure et finit par. éclater en cris tumuK tueux.

Le mactiern accourut pour en connaître la cause, mais il n'eut pas besoin de la demander. Au moment où il atteignait le sommet de la colline ses regards se porlèrenl vers la nier i et lui même cf arrêta épou*» vanté.

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