IV
Le brouilldrd qui avait jusqu'alors voilé les flots venait de se déchirer, et, aussi loin que le regard pou* vait s'étendre, on n'apercevait que des vaisseaux normands dont les proues laitonnées brillaient au soleil, et sur les mâts desquels se montrait le corbeau noir aux ailes déployées !
Le peu de largeur de la baie les avait obligés à rompre leur ordre habituel, et, au lieu de s'avancer de fronti ils formaient trois flottes distinctes qui se suivaient a de courts intervalles.
Celle qui marchait la première» pour sonder les.
passes, n'était composée que de hulks pontés aux deux extrémités, et dont le milieu , recouvert d'une simple voile de cuir, était destiné au butin et aux esclaves.
Au second rang venaient les Clos groupés trois à trois, afin d'offrir plus de résistance dans le combat, et au mât desquels se balançaient les staf-nllars, espèce de béliers dont ils frappaient les vaisseaux ennemis. Ils étaient conduits par la trane du roi de mer Torféas.
Enfin, la troisième flotte comprenait les Snekars^ de quarante rames^ à la tête desquels se distinguait le Drakar amiral dont les flancs garnis d*airain étaient surmontés d'une double rangée de boucliers dorés , destinés à garantir les rathras. A la poupe et à la proue armées d\in double éperon , se dressaient des kastals crénelés <{ue remplissaient des soldats habiles à lancer des flèches et des vases de cendre ou de chaux pilée. Sur la voile de cuir avalent été dessinées, en or et azur, les principales expéditions du fils d'Holdis.
Galoudek reconnut cette voile çé^re par tant de ruines.
— Dieu nous sauv^! QQi^l SiOtt 1» Ibrob^UC qui
GAWG-IOLL. 119
— * NoD» dit Popa^ car ii eat arrivé depuis hier^ nMiiern \ i\ esl près de vous.
. "^ Quoi ! le rci de mer que f ai reçu ?•.. ^^Esl le fils d'Holdis hii-inëine; osais les Bret(»ss ^ Ui Damneaée n'ont désormais rien à craindre de lui i U» peuvent attendre avec confiance. . Cependant Gaanga ou Gand-Rdl, avait donné des ordres à deux de ses compagnons qui étaieiU descendus iKiara la baie* Les navires venaient d'aborder. On vit hdm WitùRga a*élanoer sur le rivage avec un tumulte qm n'avait rien de menaçant» et bientôt la hauteur fut couverte de Normands dont lea^ armes brillaient au solet^ et parmi lesquels se faisaient entendre les harpes des Sealdes. Quand tous furent réunis sur le penchant de la colline, Gaunga, qui s'était tenu jusqu'alors im-mobile et dans l'attitude de la méditation, releva la lêle. Il promena les yeux sur la foule qui l'entourait, leva la main, et tous firent silence.
— Que mes Kœmpes ouvrent Tofeille^ dit*il d'une
voix forte, car je tiens aujourd'hui dans mes mains»
pour chacun tfeux^ une double destinée, et je viens
leur demander de choisir.
Le fils d'Holdis, ils le savent^ n'est peint un homme
120 CQaONIQOES DB LA MER.
saas expérience. Depuis que son souffle a pu faire retentir une corne marine » il a eu pour patrie un bois flottant; il a vidé la coupe sur toutes les mers; mais celui qui est sage ne recommence point la route tou* jours parcourue. Quand le bœuf est abattu et dépecé, l'homme du Westford s'asseoit près du foyer en bavant ThydromeL Qui nous empêche de suivre son exemple? La mousse marine a alourdi les flancs de nos Drakars; comme nous, ils demandent à reposer sur le rivage ; Roll a cherché assez longtemps l'endroit où il abriterait sa vieillesse ; le Marcheur veut enfin s'arrêter, et il a choisi une patrie.
Ici il fut interrompu par une rumeur de surprise ; les casques des Wikings s'agitaient, comme les cimes des arbres au premier souffle de la tempête ; mille clameurs et mille questions se croisaient à la fois, mais toutes avaient le même but et demandaient le nom de cette patrie.
— Vous la connaissez, reprit Roll ; c'est une noble terre arrosée de plus de ruisseaux que votre corps n'a de veines pour lui donner la vie. Là, comme en Islande, le beurre et le lait découlent de chaque brin tf herbe ; le blé blanc y penche sa tête couverte d'épis
GANG^UOLL. I21
comme un homme trop chargé, et la mer, notre aïeule» chante aux pieds des falaises. Tel est le royaume que ie prince des Francks nous abandonne, et où chaque Wiking aura désormais un domaine immuable.
Les voix des Normands rarrétèrent de nouveau ; mais cette fois, plus tumultueuses; toutes éclataient en bruyantes exclamations de remerciements ou de blâme, de dépit ou de joie. Les uns appelaient Gaunga*RoU leur roi et leur père, d'autres s'écriaient qu'après avoir commencé mieux qu'Harold, il unissait plus mal que lui.
Le Marcheur reprit, en dominant le bruit de sa voix formidable :
— Que les Wikings ne crient pas tous à la fois comme des oiseaux de mer après la tempête \ Gaunga« RoU n'impose à personne sa volonté ; mais s'U en est parmi vous qui se rappellent le toit sous lequel ils sont nés, les champs où ils ont gardé les troupeaux, les foyers où les jeunes filles leur apprenaient les chants des ancêtres, à ceux-là, j'offre des maisons de pierrest des prairies^ des troupeaux, et des femmes qui seront les mères de leurs fils ! Quant aux Wikings que lo
génie de Grifîon (1) appelle sur les eaux vertes^ ils ont les routes libres devant eux ; Torfêas les attend au Tirage ; il a relevé les ancres de sa trane et tourné sa proue vers l'Océan ; qu'ils partent à sa suite, tandis qM eeox qui n^wï plus rien à ebereher sur la roule des Cygnes enierretoiit leurs armes comme moi.
Gatinga avait) en effet, tiré soo épéedoni il enfonoa la pointe dana la lande. Il y eut d^alxtfd paroii les Wi< kings une aorte d'hésitation \ les regards ae partaienl alternativement vers les vaisseaux de T(»rféas> qui fai* salent leurs préparatifs de départ et vers la Ker armoricaine ; mais les inu^es d*ordre; de joie et d'abondanoe qu'offrait cette dernière remporlaient aux yeux du plua grand nombre. Gaunga allait d'ailleurs de Tun à l'autre encourageant, promenant, ordonnant selon le caractère ou Timportance de rinterlocuteur. Pour lui commençait déjà le rôle de seigneur suzerain. Mais ses paroles étaient facilement écoutées. La plupart de ses Kœmpes venaient planter leurs épées près de la sienne, et, au bout d'une heure, le sommet de la colline étincelait tout entier sous celte moisson d*acier.
(1) Célèbre cooslructeur de navire» dont Tesprlt |yrésidait aux courses «venturenses des Normands.
Ifsrk, ravi dhine pieuse Joie, 8*était mis à genoux, et remerciait Dieu avec ferveur de ce changement.
~ Découvre ton front, mon fils, dit-il au mactierh ; la Trinité a eu pitié des hommes ; les douleurs du père emt amolli ce eceur de payen; maintenant il croit, il aime, îl espère ; fesprit de Dieu est en lui f Près de chacune de ces épées enfoncées dans la bruyère , je erols voir une mère qui a retrouvé son flls, un fils qui n'aura pas à pleurer son père, une veuve qui gardera son mari. En enterrant la guerre , te Marcheur vient d'enterrer les sept péchés capitaux.
Cependant ceux des Wikings qui s'étaient séparés 4e Gang-Rolï pour continuer à écumer les mers, venaient de quitter leur mouillage. En tète de la petite escadre , composée seulement d'une trentaine de navires, s'avançait la trane de Torféas, servie par quarante rameurs qui frappaient les flots en cadence. Le roi de mer courait sur les rames en mouvement, et lançait, jusqu'au haut du mât, des javelots qu'il ressaisissait dans leur chute. Un jeune garçon, debout à là proue, le suivait des yeux avec admiration.
— Sur mon âme ! je ne me trompe pas ! s'écria Ga-
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lottdek ; c'est Andgrim qui s'enfuit avec le dém<m du Nord.
— Il n'aura pu résister aux appels de la liberté, fit observer Mark.
^ Aussi ne suis-je point surpris qu'il ait voulu nous fuir, répliqua le mactiern ; mais comment a44l pu abandonner la petite poitour^
L'étonnement du chef breton n'était point sans cause : partagé entre l'entraînement de la race, la puissance du passé, l'espoir de l'indépendance et la seule image d'Aourken, le jeune captif avait long^ temps hésité ) mais Aourken était absente et les autres attirements se trouvaient là pressants, irrésistibles. Il s'approcha du navire sans savoir encore ce qu'il devait faire ; Tordre de pousser au large fut donné, et il s'élança instinctivement sur la trane qui mettait è la voile.
Mais Aourken l'aperçut tout à coup, jeta un cri et courut vers le bord du promontoire. L'idée d'une se* paration volontaire ne pouvait lui venir; elle crut que les Wikings emmenaient Andgrim de force, et se mit à les supplier dans la langue norse que ce dernier lui avait apprise.
Le navire, qui n'avait point encore pris la brise, filait doucement le long des rescifs, et elle le suivait ei» courant sur la dune, séparée seulement de lui par un étroit espace. Sa voix, entrecoupée par la course, retentissait parmi le grondement des flots suppliante et éplorée; elle en appelait tour à tour aux dieux du Nord qu'Andgrim lui avait fait connaître, et à tous les saints du paradis chrétien. Elle se tordait les mains, elle fai« sait succéder les reproches aux prières et les menaces aux reproches.
Le jeune Normand ne pouvaii; entendre, mais il lui suffisait de voir pour comprendre l'erreur d'Aourken et son désespoir. Il devint pâle, sembla hésiter et se pencha involontairement sur les bords de la trane. Celleci venait d'atteindre la pointe de la falaise ; la haute \oile qui reçut plus librement la rafale s'arrondit, et l'éperon commença à sillonner les flots en s'éloignant du rivage.
Aourken^ qui était arrivée à l'extrémité de la dune,
tomba à genoux et étendit ses mains jointes vers la mer ! Andgrim vit le geste ; son âme en reçut une secousse suprême. Sautant sur la tête de bronze du dragon qui ornait la tram^ il regarda vers le rivage et
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crat y voir, à cMè d'Aoarkeo, tous les soavenirs de OM In^ denilèfes années qui loi tendaient les bras en gémissant. L'orgueil sauvage qui gonflait son ccrar tomba subitoment. ses yeux se remplirent de larmes ; il répondit par un cri au cri de la jeune fiHe^ et, s'éfançant d'un bond au milieu des vagues, il nagea vers le pied du promont(»re, oùAourken le reçut dans ses bras.
L'abbé du grand Yal , qui avait suivi tous les mou» vemenls de cette scène avec un intérêt visible, se tourna alors vers Galoudek.
— Yoici le symbole de l'avenir, dit-il> en montrant Aourken et Andgrim qui s'avançaient en se tenant par la main ; les païens seront retenus et adoucis par Tamonrdos chrétiennes, et de deux races ennennes IMeu fera une seule race. Laissez la mer remporter avec son écume les vicieux, les méchants et les in* sensés ; daus la moisson la plus belle le vent ne doit-il pas enlever quelques tourbillons de poussière et à*ivraie? Mais le bon grain reste, et c'est lui qui ger^ mera pour Tavenir..
Puis allant à Gang-RoH qu'entouraient les ^b normaods, le moine lui paria une derni^ fois de es
que la Dieu des èbrètiena avait déjà fait pour toi, de ce qu'il ferait encore. Aidé par Popa qui lui servait d'ia* terprète^ il développa rapidement les principes de la religion du Golgotha. Sa voix était douce quoique éle* vée» sou booX couronaé d'une sérénité suprême sem* blaU rajonner. Les Wikings écoulaient la tète baissée* Sa parole ressemblait à Tair attiédi du printemps que ' l'im pe sent point pendant qu'on le respiro , mais qui éveille au fond de notre poitrine je ne sais quelle joie confuse. Quand il s'arrêta, il y eut un long silence dans cette foule ; les cœurs étaient ouverts , et les esprits s'efforçaient de comprendre. Enfin GangRoll regarda le saint avec une expression de respect qu'aucun de ses Kœmpes n'avait encore vue sur son visage, et) étendant la main comme pour un serment :
•^Nos oreilles ont entendu, bomme de Dieu, dit-il, et nos âmes ont compris. D'ici à un an, je promets de revêtir la robe blanche du baptême, et voici ce que je donne à ton abbaye pour gage de mon serment.
11 retira le cercle d'or qu'il portait au bras gaoelia, èl le jeta aux pieds de Mark. Les principaux Wiking% entraînés par son exemple , répéterai ia même pt^ messe ea donnant le même gage, et qoetid iU wmA
128 cnaoNiQOEs de la uer.
achevé, les bracelets formaient un monceau qui dépassait le front du moine de la bauteur d*une épée franque.
Quelques heures aprës^ les navires mirent à la voile. Ils s'ébranlèrent d'abord lentement et avec une cer« taine conftision. Les rothras poussaient des cris joyeux, les ponts étaient couverts de kœmpes qui vidaient leurs cornes d'hydromeU et les ordres des pilotes se croisaient dans l'air.
Mais tout à coup le Drakar royal glissa comme un immense serpent marin entre la triple ligne de vais* seaux, et vint, en tête, prendre son rang. L'étendard deTagucau flottait à gauche, au lieu de celui du dragon et, au haut du mât, à la place du'corbeau symbolique qui, les ailes étendues et le bec entr'ouvert, semblait autrefois s'élancer sur sa proie, s'élevait maintenant le soc poudreux d'une charrue !
Au moment où le Drakar rasa le cap sur lequel les Bretons se trouvaient réunis, un rayon du soleil couchant l'éclaira tout entier. Près de la poupe, un homme se tenait debout et sans armes, la main droite appoyée sur l'épaule d'une femme qui berçait dans ses bras un
GANG-BOit. Iâ9
enfant ? C'était Gang-RoII , le démon du Westford, qui cinglait vers la Neuslrie avec Will et Popa pour jeter, sous le nom de Rollon , les fondements du duché de Normandie!