SCÈNE DE NUIT
Mais où s'arrête donc mon mari ? Et point de bois dans la cheminée ! et pas on morceau de pain ï la maison I — Rien que donlenr et misère !
Ybakkii , le 24 février.
Huit mois environ s^étaient écoulés depuis Paccouchement de la femme de Cosquer.
C'était par une de ces nuits d'hiver telles qu'on en voit aux bords de l'Océan. L'atmosphère brumeuse et froid^retentissait d'un vague mugissement de tempête; onze heures venaient de sonner à l'église Saint-Louis.
Marguerite était accroupie près de l'âtre, où s'éteignait un reste de feu. La jeune femme n'avait conservé aucune trace de sa beauté d'autrefois. Son visage terreux et ridé
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était allumé par deux grands yeux hagards dont les cils avaient été rongés par les larmes. Sur ses genoux reposait la petite Marie, dont la respirjaition gênée était interrompue à chaque instant par les convulsions de la coqueluche. Au milieu de la silencieuse obscurité de cette chambre démeublée, ces horribles sifflements de toux, qui faisaient craquer la poitrine de Tenfant, avaient quelque chose de sinistre, comme un râle d'agonisant. Au loin, on n'entendait que le grondement du vent de mer et les cris des watchmen^ qui se perdaient dans la longue rue de Siaoï. Le feu mourut enfin entièrement au triste foyer, et la chambre resta dans les ténèbres.
Alors Marguerite entendit, dans le coin le plus reculé de Pâtre, un claquement de dents, suivi de gémissements plaintifs.
— Catherine, Catherine ! s'écria la mère alarmée, qu'astu, enfant? Pourquoi te plains-tu ?
Une voix à peine articulée se fit entendre dans T obscurité.
— Ma mère, j'ai froid !
— Approche, Catherine, serre-toi contre moi. Donnemoi ta main, enfant ! ta main, je ne la sens pas...
— Elk est dans la tienne, ma mère.
— J'afdonc bien froid, dis ?
— Oh 1 oui, tes mains me glacent !
Marguerite retira rapidement le bras qu'elle avait étendu vers sa fille.
P-Mon Dieu! dit-elle, si du moins j'avais la fièvre comme hier; je pourrais la réchaufier. Je suis bien malheureuse !
— Où est mon père? dil l'enfant en se serrant contre sa mère et s'enveloppant dans ses vêtements.
— Je ne sais pas, Catherine.
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— Nous ai^rtera-t-il à manger?
— As-tu faim msai, enCsmt? deâianda la jeune femme d'une voix douloureuse.
La petite fille remarqua cet accent plaintif.
— Oh ! pas beaucoup^ ma mère^ dit-elle à Toix basse. Si je pouvais dormir seulement^ je n'y penserais pas.
Marguerite détacha de ses épaules un mouchoir dont elle entoura le cou de sa fille; puis^ cherchant le coin le plus abrité de Tâtre^ elle l'y plaça^ en rengageant doucement à dormir. L^enfant ferma les yeux^ et tomba bientftt dans eette espèce de somnolence qui suit la lutte de la souffrance contre la fatigue. Le nourrisson sommeillait aussi depuis un instant; tout rentrabientôtdansun lugubrerepos.
Dans ce moment^ un pas lourd et chancelant retentit au dehors^ sur les marches de pierre.
La porte s'ouvrit brusquement^ et Cosquer parut^ ivre et la pipe à la bouche.
Il s'avança en trébuchant jusqu'au ^milieu de la chambre^ ne pouvant encore habituer ses yeux à l'obscurité qui l'entourait et cherchant à tâtons le foyer que n'annonçait aucune lueur.
«- Marguerite 1 dit-il d'une voix irritée.
Il répéta trois fois cet appel sans obtenir de réponse.
Enfin^ une voix aussi rauque que^-la sienne se Ht entendre. I
— Eh bien?...
— Pourquoi; fille de prfttre^ n'as-tu allumé ni feu ni chandelle ?
— Je n'eiTai pas.
— Et pourquoi n'en as-tu pas ?
— Parce qu'Ivon Cosquer est un misérable qui boit et chante au cabaret^ pendant que ses enfants ont faim et froid...
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— Assez^ Marguerite ! s'écria le maçon^ en frappant un rude coup de pied contre Tarmoire qui était à sa portée ; asseZ; si tu ne veux pas que j'équarrisse ta tète comine un kersanton.
— Ivon Cosquer, les enfants ont faim !
— Donne-leur ta langue à manger, vipère, et tais^toi ! H n'y a donc pas ici de bois pour faire du feu ?. . . La hache alors!
Il ramassa à terro une hache, brisa d'un seul coup Tune des deux chaises qui restaient encore dans la maison et en jeta les débris dans le foyer. Quelques étincelles se communiquèrent au jonc, qui s'enflamma presque aussitôt, et éclaira d'une teinte rougeâlre le spectacle étrange qu'offrait cet intérieur.
Marguerite était à la même place, raide, les yeux fixes, serrant son enfant daas ses bras et déguisant mal, sous son impassibilité bretonae, la colère qui jaillissait par ses regards et gonflait ses narines. Cosquer, debout près du foyer, avançait ses pieds au-dessus de la flamme, qui colorait d'un reflet sanglant ses traits durs et bronzés.
Tout le reste de la chaumière était dans l'ombre.
Pendant quelque temps les acteurs de cette scène menaçante restèrent muets; enfin Cosquer, qui bourrait sa pipe, se détourna vers sa femme.
— Demain on vendra tout ce qui est ici pour payer le terme, dit-il brusquemenl. Ce coquin de Biscop ne veut plus nous laisser dans sa maison.
— Et où irons-nous?
— Dans la rue. Ce sera assez bon pour ta nichée et toi. D'ailleurs il faut quitter Brest : je n'ai plus d'ouvrage ; il y a trois jours que je ne suis plus à l'atelier Bordenson, et je n'ai pu trouver une journée ailleurs.
— Cela est juste, Cosquer. Que faire dans un chantier
d'un homme qui n'est bon à rien ? L'eau-de-vie a rendu ta main tremblante^ et tu ne vois plus où frappe ton marteau. «
— Femme , s'écria l'ouvrier avec fureur, en brisant sa pipe entre ses doigts ^ prends garde que je ne te fasse sentir que ma main est encore ferme !
Mais la femme secoua la tète avec une fière indignation.
— Ce n'est point là ce que tu me promettais, Ivon, quand tu venais, le soir, causer avec moi, à la porte de mes maîtres ! Alors, si je fuyais ta main, c'était pour éviter une caresse, et non un coup méchant. J'ai cru épouser un homme qui avait des bras et du cœur. Que ne me disais-tu qu'un jour viendrait où tu ne serais plus capable de gagner assez de pain pour deux bouches d'enfant ? Tu veux que nous quittions Brest, et pourquoi faire , dismoi?... Tu penses, n'est-ce pas, que j'irai, avec mes deux filles au cou , mendier pour toi à chaque porte ? Tu voudrais vivre avec la misère de ta femme et de tes enfants , comme avec un métier! Ne crois pas cela, mon homme. Je te suivrai, mais ce sera pour crier à ceux qui passeront : Vous voyez bien celui-là, eh bien, il est fort , il a un bon état, et il ne veut pas nous gagner de quoi manger !.,.
— As-tu fini, Marguerite?
— Tout à l'heure , Cosquer;... il faut que je te dise tout. Je me suis tue assez longtemps; mais vois-tu, j'ai eu trop de faim de la faim de ces pauvres innocentes. Va te soûler encore, si tu veux. Moi, je ne quitterai plus la porte du cabaret. En trinquant, tu nous entendras deinander du pain. Quand tu sortiras ivre, il te faudra passer par-dessus tes filles , que j'étendrai dans la boue de- "vant le seuil. Il est temps que tu aies aussi ta part des douleurs. Ces enfants ne sont pas à moi seule. Crois-tu 'que mes bras soient assez forts pour les porter toujours,
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sans que tu les prennes à ton tour? J'ai eu ma mesure de souffrance^ Ivon^ à toi le reste 1
Le maçon avait écouté cette longue sortlfe, d'abord avec une indifférence dédaigneuse , puij avec une colère croissante. Tous ses traits s'étaient animés , sa poitrine s'enflait , son haleine sifflait dans sa gorge resserrée de fureur.
Il fit un pas vers Marguerite , ferma les deux mains, puis recula^ se contenant encore.
— Moi aussi, j'ai eu ma mesure de patience avec toi, dit-il enfin d'une voix sourde. Tais-toi, si tu ne veux pas qu'il coule du sang ici. Je te déteste, femme, car c'est depuis que je t'ai prise que tous les malheurs me sont arrivés. Avant, je ne manquais de rien, j'avais du travail toute la semaine, et je dansai^ le dimanche. Mais toi, tu as jeté comme un mauvais sort sur ma vie. Tes enfants et toi, vois-tu?... c'est une nichée de couleuvres que j'écraserai sous mon talon!
Et en prononçant ces mots, Cosquer, par un geste d'une terrible énergie, brisa sous son large pied les restes de la chaise demi-consumée qui brûlait au foyer ; les étincelles jaillirent au loin.
Un cri se fit entendre, et la petite Catherine s'élança du fond de l'âtre vers sa mère. Le feu avait gagné ses vètiements.
Marguerite éperdue enleva l'enfant dans ses bras.
— Cosquer ! Cosquer , de l'eau ! Au nom du ciel ! de Teau I La malheureuse brûle !
Mais l'homme irrité ne bougeait pas.
Le pied sur un tison, la tète haute, il regardait, avec une atroce exaltation de colère, l'enfant qui se tordait entre les bras de sa mère, et les efforts de Marguerite pour éteindre les flammes.
Pendant une minute, ce fut un spectacle effroyable à
Yoir que la lutte de ces deux êtres faibles, cernés par un cercle de feu^ ^t Timpassibilité de Thomme fort, qui les regardait souffrir.
Enfin y Marguerite enveloppa Tenfant d'une étreinte si désespérée e^si complète que le feu étouffé s^éteignit.
Ses mains écartèrent alors , avec une rapidité convul-sive, les lambeaux de jupe qui entouraient encore son enfant, et découvrirent deux larges plaies faites par les flammes.
— Dieu 1 mon Dieu! elle est brûlée, brûlée partout I Et, se tournant vers Gosquer, dont le calme irrité la
rendait folle :
— ; Regarde, scélérat ! regarde ! c'est toi qui as fait cela I Elle élevait tians ses bras la malbeureuse enfant, qui
hurlait de souffrance, et rapprochait de son père.
— Arrière, femme ! arrière !
— Achève de la tuer, donc !
— Marguerite ! te tairas-tu? .
— Mais tuê-la donc, assassin ! Tiens, regarde ! Est-<Hi que son sang ne te donne pas soif?
Les plaies hideuses de la victime touchaient presque le visage de Touvrier, qui ne put maîtriser plus longtemps sa fureur.
— Arrière ! te dis-je , Satan I
Et, plus rapide que la parole, un coup était parti; un coup destiné à la mère; mais qui vint frapper T enfant au milieu du front.
La petite Catherine roula aux pieds de Marguerite en poussant un affreux gémissement.
Ce gémissement fut suivi d'un cri sauvage jeté par la mère.
Ses yeux se promenèrent autour d'elle, ses mains s'étendirent, elle se baissa, se releva, égarée, et, près-
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que au même instant ^ €k)squer sentit le froid d^une bâche qui eifleura sa joue et vint s'amortir sur s(^ épaule.
La douleur lui fit pousser une imprécation; il youlut s'élancer sur Marguerite y mais^ avec Tagilité d'un chat tigre y elle avait déjà bondi dans le coin le p]^s obscur de la chambre , son enfant sur un bras y la hache à l'autre main. Sa hache et ses yeux brillaient seuls au fond des ténèbres. Un râle sifftant sortait de sa poitrine.
Le maçon s'arrêta subitement devant cette rage de lionne défendant ses petits^ 11 eut peur...
Dans ce moment on entendit quelqu^un poussant doucement la porte mal fermée. C'était Baraze^.
— Qu'est-ce que cela? dit-il. Je passais devant ta porte, Cosquer, j'ai entendu crier; j'ai craint qu'il ne te fût arrivé un malheur.
— Deux grands malheurs! d'abord d'être né, puis de ne m'être pas jeté à l'eau il y a douze ans... Va-t'en! toi ; ceci est une affaire à régler entre cette vipère et Qioi.
— Que veux-tu faire? s'écria Barazer, qui venait d'apercevoir Marguerite au fond de l'obscurité , et qui comprenait tout; Gosquer, laisse ta femme en repos !
— 11 faut que je brise sa tête entre mes poings ! hurla le maçon. Elle m'a frappé ! elle a osé lever la main sur un homme !
— J'ai défendu mon enfant, dit une voix sourde.
— Je te jetterai à genoux pour me demander pardon.
— Essaie ! répondit la même voix.
Et la hache et les yeux brillèrent dans le coin sombre.
Barazer sentit qu'il était temps de mettre fin à une scène qui ne pouvait manquer de devenir sanglante en se prolongeant. Il saisit, par le milieu du corps, Gosquer chancelant d'ivresse et de colère , et , tout en lui disant
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ce qui pouvait Tapaiser^ il Fentralna vers le seuil , puis dehors^ malgré ses efforts et ses cris.
Marguerite se hâta de fermer la porte en dedans. On entendit encore quelque temps les débats de Barazer et du maçon , qui voulait rentrer; mais enfin ce dernier parut céder aux sollicitations de son compagnon^ et leurs voix se perdirent au loin dans la rue Saint- Yves.
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