TENTATION
Si profond que soit rabime dans lequel tombe l'homme da peaple » nous ne nous sentons pas la force de le m imputer à crime. Qae celui-là qui se croit en droit d'affirmer qu'il n'a rien épargné pour le préserver du péril se lève pour- nous accjd>ler et nous jette la première pierre.
Lb Globe du 25 novembre.
La maison où Barazer conduisit Cosquer était peu éloignée du Pont de Terre. C'était un de ces repaires de forçats évadés et de marins déserteurs , tels qu'on en compte une douzaine à Brest. Espèces de champs d'asile ouverts, à toute heure^ au crime ou à la débauche, et dans lesquels les initiés se font recevoir, même au milieu de la nuit, j en frappant d'une certaine manière à la porte ou au volet. I
Barazer et son compagnon furent admis incontinent. ;
LA FEim D0 PIUYUS. 31
On les fit passer dans une salle basse et humide qu'éolal* rait une lampe de goudron. Sur un geste ^ deux bouteilles de vin bleuâtre furent placées devant eux, et on les laissa seuls.
Barazer remplit les yenes, et, s'adressant au maçon :
— Que diable ayais-tu donc contre ta femme , toi ? Quand je t'ai quitté, tu avais l'air de bonne humeur, et je t'ai retrouvé furieux et prêt à faire un malheur ?
— Je t'ai dit qu'elle avait levé la main sur mc^,
— Mais à propos de quoi t
— A propos que c'est une gueuse , dont les plaintes m'ennuient. Je ne veux plus rentrer chez moi. Je n'ai rien à donner aux enf&ts , et cela me met en colère.
— C'est vrai qu'il est dur de voir son monde manquer de pain !... Sans compter que ça ira de pis en pis pour toi; car tu t'es fait une mauvaise affaire avec le père Bordenson , tu as eu tort de le frapper.
— Crois-tu donc que j'aurais souffert de lui voir mettre la main sur moi , sans lui rendre ? Le gredin m'a fait perdre mon état; je sais bien qu'aucun entrepreneur ne voudra me reprendre à présent , mais ça m'est égal. Faut pas que les bourgeois pensent qu'ils me marcheront sur le corps, à moi! Us m'en veulent, parce que je n'ai pas voiîlu consentir tout de suite, comme vous, à la réduction des journées. Au fait, voi&*tu, vous avez fait les campons, vous autres. Et toi, Barazer, tu as été le plus lâche d'eux tous.
— Bah ) dit Barazer en vidant tranquillement son verre à petits coups, estrce qu'ils n'avaient pas le droit de nous payer moins cher, s'ils le voulaient t
— Nonl tonnerre ! ils n'en avaient pas le droit t Est-ce qu'on a le droit de tuer un homme, dis donc? Sais-tu que c'est depuis ce temps-là que Je pain a diminué chez moi?
32 l'échelle de femmes.
C'est la vie de ma femme et de mes enfants que les gueux m'ont rognée.
Barazer leva les épaules avec un calme irritant.
— Que veux-tu? ils sont riches^ ils sont les maîtres. Qu'est-ce que ça leur fait que tu crèves?
— Et si je né veux pas crever^ moi I cria le maçon en se levant^ hors de lui. Est-ce que je n'ai pas le droit de vivre comme eux? S'ils ne me donnent pas à manger^ estce que je ne peux pas prendre dans leur assiette, dis donc?
— Pourquoi ne l'as-tu pas fait?
Cette question avait été adressée d'un ton si direct, si incisif, elle avait été accompagnée d'un regard si significatif, que Gosquer se sentit tout embarrassé.
— Pourquoi , pourquoi. . .
— Oui, pourquoi? As-tu droit, voyons, à ce qu'on te paie tes journées comme autrefois , puisque tu travailles de la même manière?
— Tiens, parbleu !
— Eh bien! si on te retranche sur ta solde, que ne prends-tu toi-même ce qu'on t'a volé? Dis-moi, laisseraistu un autre ouvrier s'emparer d'une partie de ta paye de la semaine?
■— Non, tonnerre I
— Alors, pourquoi laisserais-tu les bourgeois le faire? Quand un riche nous vole, vois-tu, on ne peut pas demander justice, comme si c'était un pauvre; mais on se la fait à soi-même , on reprend son bien où on le trouve; et voilà. Qu'as-tu à répondre à cela?
— Moi, rien, répliqua Cosquer sombre et pensif. Les deux ouvriers achevèrent la première bouteille.
— Écoute, Cosquer, reprit Barazer, il s'agit de savoir si tu veux traîner misère, ou vivre à ton aise, avec un morceau de lard sous le pouce et un verre de vin devant toi.
LA FBMlfE DU PEUPLE. 33
— Et comment faire pour vivre ainsi?
— Je te Tai déjà dit : si tu avais voulu m'écouter, il y a un mois, quand nous étions ensemble à Tatelier Bordenson» nous aurions pu faire nos affaires.
— Et la prison !
— La prison est pour les maladroits! Et puis, écoute bien^ si tu ne trouves pas d^ouvrage, tu vas être obligé de mendier, ou de quitter Brest, et tu seras arrêté comme un vagabond. Ainsi, de toute manière, la prison ne peut pas te manquer.
— C'est pourtant vrai, s'écria le maçon , en jetant au loin son cbapeau avec désespoir , et plongeant sa tête dans ses deux mains. Cest dit que quand un malheureux est tombé à Teau tout le monde viendra lui mettre une pierre au cou, pour qu'il aille au fond!.. Nous autres, pauvres gens, une fois par terre, personne ne nous tend la main pour nous relever; il faut que tout nous passe sur le corps.
— Alors, relevons-nous nous-mêmes.
— Tais-toi, Barazer ; tu me feras faire un mauvais coup.
— Toi?., allons donc, tu as trop peur du procureur du roi. Va, mon vieux, va offrir tes bras pour vingt sous par jour à Lesneven^ ou à Morlaix; tu trouveras bien toujours
' une place de gâcheur ou de manœuvre.
— Barazer, je te dis de te taire, cria Côsquer en se levant à demi, et grinçant des dents.
— Et quand je me tairais, ça empêchera-t-il ce que je dis d'arriver? Tu veux travailler; sais-tu bien que tu n'as pas seulement d'outils?
— Qu'est-ce que tu dis? mes outils sont au chantier.
— Oiii, mais le bourgeois a déclaré qu'il les garderait pour les avances qu'il t'avait faites. Tu étais soûl à moitixé, tu n'as donc pas entendu?
— Il a dit cela, le brigand !
34 L'ÉamuK w mnoB.
— El eemalm tes ootOs snl pirtisy ay«e d'antres, p(^
— Estrce mi ea, es^ce Ttai? (A ! je fan mangeiais le
Teatre à ce Bordenson!
— Ça pourrait te fidre un repas, dit Bamer a:vec nue
soarimtcriioiidlialaiiee, niaisça ne ^
Pois, alfauDant paisibleiBent sa pipe i la lampe de goudron:
— N^onhlie pas ^ mon eh^, que ta soas demain sans oorrage, sans oatOs et sans maison. '
Cosqaer ne répliqua pas nn mot. Sa t^ se pencha^ et ses yem resterait fixés à tem. Cette âme, lasse des mouvements furieux qni Tagilaienl depms quelques heores. Tenait de céder à tant de secousses, et, quand son eampagnon^touma yers lui son r^ard rusé, le dur oaTrier -*•.. Un éclair de joie passa sur la plaie figoie de
U s'approcha du maçoo, prit dans ses mains maigres et 0^^ la forte main du Breton, et, lui parlant à tchx
-OnfaTolé tes outils, Cosquer, mais il y en a d'an-
to^auchantier. Bemain soir, viens ici, à m^ nous arrangerwis tout cela.
«^ creux et stndent, vida son vem d'un seul toïl «lis jetortantourdeluiunœUeŒiré: «««"«.pais,
— Je Tiendrai, drt4i.
Les deux ouvriers sortirent.
LA FEMKX DU FSUFLE. 35
Entraîné par le funeste ami que sa mauvaise destinée lui avait donnée Gosquer se rendit coupable d'un premier vol. Bientôt le besoin l'obligea à de nouvelles soustractions^ et^ Fimpunité Tenhardissant de plus en plus, il appliqua à sa profession nouvelle la force physique et Tintelligence qu'il avait développées jusqu'alors d^ns son métier. Secondé par l'adresse inventive de Barazer, qui aidait une longue habitude du chme^ il multiplia ses tentatives et agrandit chaque jour le cercle de ses expéditions.
Cependant ce respect pour la propriété des^ autres qui, chez l'homme civilisé, est plutôt Iji crainte du ch&timent que le commandement d'une vertu sentie, n'avait pas été violé impunément par le maçon. Il éprouva le regret qui suit toujours le dûoigement d'une habitude que l'on a longtemps regardée comme un devoir; car il avait d'honnêteté tout ce que peut en avoir un homme qui a perdu ses croyances ; cette honnêtelé d'instinct qui est chez l'être fort ce que la pudeur est chez l'être faible. Aussi, pendant un certain temps, éprouva-t-il ce qu'un procureur du roi eût appelé des remords : il eut honte et peur, g
Mais le premier de ces sentiments s'éteignit dans l'habitude, et le second dans le succès.
Bientôt Cosquer arriva à cette passion pour le vol, qui saisit tous ceux qui s'y sont livrés quelque temps. Car c'est un fait incontestable, qu'outre l'attrait d'un profit facile et d'une aisance sans travail, il y a, dans la soustraction frauduleuse du bien d'autnii, je ne sais quelle volupté qui finit par subjuguer les hommes qui s'y adonnent : soit que cette conspiration de celui qui n'a pas contre
36 l'échelle de femmes.
celui qui a, conserve le prestige de tout ce qui est mystérieux, difficile et périlleux; soit que cette partie jouée contre la société, en se cavant de sa liberté ou de sa tète^ ait, comme tout autre jeu, l'attrait de Tincertitude, et tienne l'esprit dans une activité dramatique pleine de je ne sais quel charme fiévreux.
Quoi qu'il en soit, l'aisance de la famille de Cosquer ne fut que bien faiblement augmentée par sa nouvelle industrie. Les bénéfices qu'il réalisa allèrent s'engloutir au cabaret, et ijl continua à chercher de plus en plus, dans l'exaltation factice de l'ivresse, une excitation à l'audace, ou un étourdissement pour ses retours aux pensées d'autrefois.
Barazer d'ailleurs exerçait sur lui un empii:e absolu, et ne tendait qu'à irriter toutes ses mauvaises passions. Cet homme, faible de corps, niais en apparence, mais cauteleux et tenace, était parvenu à dominer entièrement la nature toute sauvage du maçon. Il s'était fait le cornac de cette espèce de bête farouche, dont il employait à son gré la force et le courage.