VOL DE NUIT
Dans le monde on appelle un voleur l'homme qui se permet de prendre te bien d'autnii, sans avoir dix mille livres de rente.
Barnabe Grux.
La cloche du couvre- feu finissait de sonner, lors(jue deux hommes se glissèrent le long du mur du chantier Bordenson. La nuit était sombre et pluvieuse, le vent retentissait dans les grands arbres du cours d'Ajot, et le bruissement de la mer arrivait de loin, par intervalles, comme une voix triste et solennelle.
— Restons ici, Ivon, dit un des hommes à son compagnon, les autres vont arriver.
— Leur as-tu bien indiqué Fheure?
— N'aie pas peur.
38 l'échelle de femmes.
— Et tu es sûr que Targent est dans le bureau ?
— Hier soir, quand- j'ai remis les clefs à Bordenson, lui et son associé étaient encore à en compter les sacs.
— Tais-toi, Yoici quelqu'un.
Effectivement, deux autres hommes s'avançaient dans l'obscurité. Us se firent bientôt reconnaître, et, après une courte ^conversation à voix basse, tous quatre se dirigèrent vers un angle du mur qui entourait le chantier.
L'un d'eux s'appuya contre la muraille , un second lui monta sur les épaules, et un troisième, s'aidant des deux premiers, atteignit le sommet de la clôture. Là, il aida ses trois compagnons à le suivre, et tous quatre disparurent le long d'amas énormes de bois de chauffage qui les conduisirent, par une série de plates-formes, jusqu'au fond du chantier.
Arrivé là, celui qui était en tête s'arrêta.
— Deux de vous ici pour mater l'échelle, et surtout pas de bruit, car le bourgeois loge au-dessus.
— Mais le chien?...
— N'ayez pas peur, je m'en charge.
Barazer, car c'était lui qui venait de parler, attendit que ses trois compagnons se fussent emparés de l'échelle, qui était dressée contre une pile de planches, et il marcha ensuite à leur tète.
Au détour du magasin qu'ils côtoyaient, il s'arrêta. — Attention maintenant; Castor va s'éveiller. Restez là- Effectivement, un grognement sourd et prolongé, cortime ceux qui précèdent les aboiements d'un chien, se fit entendre. Barazer s'avança :
— Eh bien ! Castor, qu'as-tu, mon vieux? est-ce que tu ne me reconnais pas?
Ces mots étaient prononcés d'une voix basse et précautionneuse, que le dogue ne parut pas reconnaître, *car il
LA VEMMB DU PSUPLE. 39
s'élâQça brusquement vers celui qui lui parlait; mais sa tête s'abaissa tout à coup sous des mains connues : V -*- Ici, Castor, ici, mon cûen..*
L'animal leva le cou sans défiance. Au même instant, il poussa un gémissement sourd, et tomba aux pieds de Thomme qui Tavait appelé.
— Avancez^ dit Barazer à ceux qui le suivaient.
— Est-il bien mort ?•*•
— Regardez.
Le malheureux chien était en effet sous leurs pieds, la gorge ouverte et nageant dans son sang.
Ils arrivèrent vis-à-vis la fenêtre du bureau, qui était au premier étage.
— Dressez réchelle maintenant, dit la même voix qui avait toujours donné les ordres, et toi, Jacques^ monte le premier... à cause du carreau.
Un des trois hommes commença aussitôt à monter.
— Toi, Pierre, reste de garde, et avertis-nous au moindre bruit.
— Soyez calme.
— Cache-toi dans le petit magasin, vis-à-vis : tu pourras épier de là ce qui se passe dans le chantier. Toi, Ivon, avec moi.
Et Barazer, suivi de son compagnon, se mit à monter réchelle.
Jacques était déjà parvenu à la fenêtre du bureau. Le verre coupé par lui, avec une rare adresse, céda sans bruit sous sâ^iain, et il ouvrit.
— Il n'y a qu'un vitrier pour démolir un carreau comme ça, dit Cosquer, qui montait derrière.
— Silence, Ivon.
Le vitrier était entré. Les deux autres atteignirent successivement le sommet de l'échelle, se glissèrent par la
M l'échelle de femmes.
croisée, et disparoient dans rapportement. La fenêtre fut anssitM refermée.
Pendant qoelqnes minutes le chantier demeora enveloppé dans un silence complet. On n'entendait qae les goattes d'ean tombant du toit sur les dalles, et les sifflements du vent de nuit dans les hangars déserts.
Une heure sonna.
Tout à coup un brait de pas retentit confusément dans la maison Bordenson; les verrous d'une porte crièrent , et un homme, demi-vètu, parât dans la cour.
Un sifflement rapide et l^er partit du petit magasin.
Aussitôt des ombres passèrent derrière les vitres du premier étage ; une tète même parut à la fenêtre, se pencha, puis disparut.
Et tout rentra dans le silence comme précédemment.
Cependant l'homme qui était sorti presque nu du rezde-chaussée se dirigea vers le fond du chantier, et s'éclipsa un instant derrière les piles de bois de construction.
Les mêmes ombres reparurent à la fenêtre du premier étage.
Un nouveau sifflement, si faible et si fugitif qu'on eût pu le prendre pour celui du vent qui grondait, se fit entendre, et elles s'évanouirent aussitôt.
Peu après^ le promeneur nocturne reparut. Il longea les murs des hangars, cherchant à éviter les flaques d'eau qui inondaient le milieu du chantier. En passant devant le petit magasin^ il s'arrêta :
— Au diable les drôles ! murmura-t-il entre &\6 dents, ils laissent tout ouvert. Nous qui avons là des outils que la pluie peut rouiller !
Et retirant à lui la porte du magasin, il donna un tour de clef.
11 traversa ensuite la cour pour retrouver l'entrée de la
LA PEKlf E BU ^SUPLB. 41
maison^ et vint se hearter contre Téchelle appuyée au mur.
— Encore une échelle! murmura-t-il : j'ai beau dire de les descendre!... Je n'aime pas à les voir dressées ainsi; c'est faire un chemin aux voleurs.
En parlant de la sorte^ Durand détacha l'échelle du mur auquel elle était appuyée , l'étendit htaizontalement à ses pieds ; puis rentra y en laissant échapper quelques plaintes.
Plus de dix minutes s'écoulèrent sans qu'aucun signe de vie se manifestât dans le chantier; enfin, un sifflement vif et court partit du magasin. Aussitôt la fenêtre du bureau s'ouvrit.
— Malédiction ! il a retiré l'échelle, dit Ivon en se penchant à la croisée. «•
— Et Pierre est enfermé, ajouta Barazer^ impossible de descendre !
— . Ainsi nous voilà pris ! dit à son tour le vitrier.
— Vingt pieds au moins ! il n'y a pas moyen de sauter.
— Nous sommes perdus !
— Qu'allons-nous faire?
Les trois hommes se regardèrent dans la stupeur. Ivon serrait les poings et se frappait la tête à la muraille.
— C'est toi, damné de vitrier, qui nous as conseillé ce coup-là; si nous sommes pris, tu ne mourras que de ma main!
— Est-ce que je ne risque pas autant que toi, dis donc? Pourquoi es-tu venu, si tu as peur?
— Silence, silence ! dit Barazer, qui le premier avait recouvré sa présence d'esprit ; il s'agit bien de disputer maintenant! songeons plutôt à trouver les moyens de nous tirer d'ici.
— Et lequel ? il n'y en a pas !
42 lIêghille di PEirifss.
-** Il y en a un ; mais c'est le seul. Ce xnuivci donne «ur le grenier du hangar; en le perçant^ nous pouvons nous sauver par ce côté.
-^ Mais comment le percer ?
— Il y a toujours des pinces de mineurs dans le petit cabinet près du bureau. Donne la lanterne sourde^ qu'on voie. Tiens.. p regarde , avec cela nous pouvons faire un trou par où passer.
-— Aurons-nous le temps ?
*- Nous avons encore au moins trois heures devant nous. Vite , à Pouvrage.
— Et Pierre?
— Une fois en bas, nous lui ouvrirons'ia porte du mBr gasin ; ce gredin de Durand n'a pas tiré la clef ; mais pas de retard surtout, ou c'est fait de nous.
Les trois voleurs se mirent vaillamment au travail. Les pierres disjointes avec précaution commencèrent à s'é* branler ; mais les coups de la pince devaient tomber sourdenient, pour n'être point entendus.» Une heure s'écoula dans ce travail, tout palpitant de craintes renaissantes ; enfin un gros moellon, qui interceptait encore le passage, fut repoussé d'un coup trop vif, et retomba du côté opposé avec un bruit terrible.
Les trois hommes restèrent immobiles.
— Ce n'est rien. Tout le monde dort, dit Barazer à voix basse ; voyons si Ton peut passer.
.— Je vais essayer, dit le vitrier, qui se hâta de placer sa tête à l'ouverture.
Bans perdre de temps à disputer sur la préséance , ses compagnons le poussèrent par les pieds.
Mais l'ouverture, trop étroite, se refusait an passage du gros homme, qui se démenait en vain.
" — Il ne passera jamais, dit Barazer.
LA 9KICME BU PIVPtK. 43
— n le faudra bien^ murmura lyoa^ en le poussant de toute sa force berculéaune.
— Au secours , j'étouflfe ! cria le malheureux.
— Passe I passe ! répétait Gosquer en le refoulant toujours avec une terrible énergie.
Les pierres qui environnaient le vitrier y ébranlées par tant de secousses^ croulèrent et Tensevelirent à moitié dans Fétroit passage.
-^ Mon Oieu^ il est écrasé !
Ce cri partit en même tempsdes bouches desdeuxvoleurs.
Quant au vitrier^ il ne poussa pas un soupir^ ne fit pas . un mouvement.
Barazer et son compagnon se regardèrent en silence , silence terrible y dans lequel se trouvait réuni tout ce que rame humaine a d^angoisses et de terreur.
Les pieds du vitrier passaient en dehors du trou ; son buste seul s^ trouvait engagé , et Téboulement Ty avait resserré comme dans un étau. Les deux ouvriers essayèrent d'enlever quelques-unes des pierres qui avaient croulé ; mais le cadavre immobile bouchait toujours le passage^ et ils tentèrent inutilement de le retirer à eux.
Plus d'une heure s'écoula ainsi, dans le délire du désespoir et de répouvante.
Et Taube commençait à blanchir dans le ciel, et une pâle lueur tombait déjà à travers les vitres , qui se coloraient aux rayons de Taurore.
Une sorte de rage furieuse s'était emparée de Barazer et du maçon ; Técume tombait de la bouche de celui-ci et le sang ruisselait de ses mains, meurtries par de longs et vains efforts.
— Donne la lanterne, Barazer ! s'écria-t-il fou de colère et d'effroi; dussé-je briser ma tète contre chaque pierre, je passerai.
44 l'échelle de femmes.
Barazer approcha la lumière.
En enlevant encore quelques débris, ils purent mieux juger de ce qui était arrivé.
Les pierres de Téboulement étaient tombées de telle sorte que le passage n'en avait pas été entièrement obstrué ; Pune d'elles avait formé une espèce de voûte qui soutenait le reste ; mais l'espace resté libre était alors entièrement occupé par le corps de leur compagnon , qui s'était trouvé trop volumineux pour une ouverture pareille, et qui avait été sans doute suflfoqué dans cet étroit passage.
Les deux ouvriers t5omprirent d'un seul coup d'œil qu'il fallait retirer le cadavre ou renoncer à la fuite; mais toutes les tentatives faites pour Parracher furent inutiles.
Les voleurs reculèrent découragés.
— Impossible de retirer ce corps en pièces , dit Barazer l'œil égaré. Ivon, il y va de la vie pour tous deux; cet homme-] à est mort, il faut l'avoir par morceaux, pour faire le passage libre.
— Qu'est-ce que tu dis là ? ,
— Il n'y a pas d'autres moyens. Tire ton couteau , et aide-moi.
— Se ne pourrai jamais, Barazer !
— Alors , à moi seul.
Le couteau brilla dans la main du voleur, et s'abaissa sur le corps du vitrier.
Mais à peine le fer avait-il pénétré dans les chairs, qu'un cri étouflfé sortit de dessous les décombres ; le cadavre s'e crispa en un bond et disparut dans l'ouverture.
Arraché à son évanouissement par la douleur, Jacques venait de faire un de ces eflForts qu'on ne tente qu'à l'heure de l'agonie, et il avait réussi à franchir le passage fatal.
Cosquer et son compagnon jetèrent une exclamation de
joie^ et^ se précipitant à sa suite ^ ils furent bientôt dans le grenier du hangar.
Un spectacle horrible les y attendait.
Le vitrier, assis parterre, tâchait de relever la peau de son crâne , presque entièrement détachée et qui flottait en lambeaux sur son visage inondé de sang. La chair pendait de ses bras et de sa poitrine , comme les guenilles d'un vêtement déchiré.
Les deux ouvriers sentirent le cœur leur défaillir à cet aspect. Cependant, le temps était trop précieux pour le perdre en expression d'une inutile pitié. Us songèrent à sortir du grenier, ouvrirent la trappe, aidèrent Jacques à descendre , et parvinrent bientôt sous le hangar.
Deux minutes après, ils étaient à Tair libre, dans le chantier.
Déjà Côsquer se précipitait vers le magasin où était ren- * fermé Pierre , qui ne cessait de les avertir par des sifflements prolongés ; lorsqu'une rumeur sourde sembla s'élever. Un cri partit de la rue ; le maçon se détourna.
Le feu était au bureau, où la lanterne sourde avait été oubliée.
Barazer et son compagnon n'eurent que le temps de se glisser le long des tas de bois , de gagner le mur et de se précipiter dans la rue.
Mais Pierre était resté prisonnier.
LA COUR D'ASfilSES.
GrfteeftBX Jorys , 16 citoyen est jogé p«r ses pairs.
SXPOSÉ DBS MOTIFS.
On était au deraier jour des assises trimestrielles ouvertes à Quimper. La séance, suspendue depuis une heure , allait se rouvrir, et déjà la foule se portait avec empressement vers la salle où se jugeait le vol du chantier Bordenson. L'huissier avait frappé trois fois sur la porte de chêne, et les jurés arrivaient Tun après Tautre, se hâtant d'expédier le dessert dont ils avaient eu soin de garnir leurs poches en quittant la table d'hôte. La salle se remplissait d'ouvriers sans travail, de vieillards, d'écoliers qui avaient manqué leurs classes pour écouter les avocats faire des amplifications françaises ; tandis que
Là. FSMME DU PEUPLE. 47
rofdra publie , daos soa costume ordinaire de gendarme i pied , veillait au seuil du tribanal , et montrait de loin la pointe de sa baïonnette^ comme enseignA de notre justice humaine.
Bientôt les juges gagnèrent leurs sièges^ et le président arriva.
C'était un bon gros homme d'une soixantaine d'années^ la trogne fraîche et Tœil gaillard; aimable à tout le monde ^ même à ceux dont il brûlait l'épaule ^ et trouvant le mot pour rire jusque dans l'article 302 du Code pénal. En un mot, le vrai type de cette justice bourgeoise, joyeuse , bien nourrie, et chargée de venger la morale publique, aux appointements de trois mille francs par an.
M* Toussaint appartenait à une famille fort ancienne dans la robe, et avait été élevé au milieu des actes d'accusation. Aussi passait-il pour l'homme le plus habile à dé^ concerter o\\ à circonvenir un prévenu. Sa figure réjouie déprécautionnait Taccusé le plus soupçonneux. Puis Toussaint savait si bien feindre l'intérêt I jeter d'un air indifférent la question captieuse qui perdait I D'un aveu unanime, nul, dans toute la cour royale de Rennes, n'escamotait plus adroitement la tête ou l'honneur d'un pré^ vepu. Aussi jouissail-il de l'estime profonde des autorités constituées. Sa présidence était accordée comme une Ea^ veuF • « Vous aurez M. Toussaint, » écrivait-on au parquet du chef-lieu protégé, et le procureur du roi et ses substituts s'endormaient dans la douce certitude d'avoir de bonnes assises cette fois : c'était, en un mot, r homme de la ctm^y comme le disait, d'une manière si pittoresque, le commandant de la gendarmerie départementale.
Dans l'affaire du vol Bordenson, M. Toussaint s'était surpassé lui-mêine, Baraî^er et ses compagnons avaient en vain essayé de s'envelopper d'une triple écorce d'impassi-
48 l'eghelle de femmes.
bilité ; ils avaient en vain dérouté les dépositions les plus accablantes avec cette maladresse d'innocence dont il est si difficile de soupçonner Thypocrisie, M. Toussaint était parvenu à les mettre en contradiction avec eux-mêmes, à les déshabiller pièce par pièce du costume frauduleusement niais qu'ils avaient revêtu. Il leur avait soudé aux pied3, anneau par anneau, la chaîne des galères , et, dans cette lutte de l'astuce de la justice contre Tastuce du crime, le dernier avait succombé, comme le moins habile.
Un intérêt puissant s'était attaché à ces longs débats, et une foule considérable les avait suivis. Nous ne dirons pas si la publique solennité de ce drame avait été ou non favorable à la morale, seulement, il avait semblé à tous les hommes attentifs que, pendant ses curieuses scènes, tout rintérèt des auditeurs s'était porté sur les accusés. On eût dit que le récit de leurs angoisses, pendant cette affreuse nuit du vol, inspirait plus de pitié et de trouble que l'immoralité' de leur action n'excitait d'indignation; et peut-être, à voir la curieuse sollicitude de la foule pour les prévenus, eût-on pu croire que la seule pensée du peuple dans ces débats était celle de sa misère, qui le poussait au crime par une pente irrésistible et fatale.
Cette impression avait dû s'accroître par les plaintes énergiques qu'avait fait entendre Cosquer dans le cours de l'affiiire, et surtout par la ^présence de Marguerite entourée de ses deux enfants. Inhabile aux déguisements, la pauvre femme avait avoué son ignorance, relativement aux moyens d'existence de son mari; mais, en même temps, elle avait fait l'histoire des progrès de leur misère, elle avait raconté ses heures de faim et de froid, et la pitié avait été générale. Le procureur du roi lui-même avait prononcé à ce sujet une phrase de compassion officielle.
M. Toussaint seul était demeuré impassible. Pour combattre Teffet produit par la déposition de la femme de Cosquer, il interrogea la petite Catherine. Or, ce fut un spectacle à voir, que reffroyable adresse d'un homme d'expérience déjouant la fragile prudence d'un enfant. Chaque réponse surprise à Tiguorance de la jeune fille passait plus ayant le triangle de fer au cou de Gosquer ! Cette déposition, accablante par sa naïveté, décida du sort du maçon.
Cependant, un avocat prit la parole en faveur des prévenus, et s'efforça de détruire l'impression produite par les diverses dépositions à charge/ C'était un beau jeune homme frisé avec soin, haut cravaté , dont la robe était neuve, et la toque parisienne ; un des plus beaux cavaliers de V endroit, comme on disait â Quimper. De retour depuis peu de l'École de Droit, il avait commencé sa réputation en jouant des charades chez le président du tribunal, et en dansant au bal de M. le préfet, et on lui avait jeté Cosquer à défendre pour coup d'essai, comme on livre une existence vulgaire à l'élève chirurgien, qui ne s'est encore exercé que sur le cadavre. Lui aussi, c'était la première fois qu'il opérait sur'la chair vivante. D'abord on avait quelque peu balancé à lui confier une cause aussi grave ; mais M. le président l'aimait; c'était d'ailleurs un jeune homme bien né, et dont la famille méritait des égards : on ne pouvait lui refuser une occasion de briller et de se faire connaître. Il fut donc nommé d'office pour défendre Cosquer, comme il eût été nommé commissaire du bal de la Saint-Louis. Ce fut une galanterie de magistrat qui parut naturelle à tout le monde.
Du reste, le but fut atteint ; car le jeune avocat fit preuve de facilité et d'esprit dans la défense qu'il présenta. Son exorde surtout , dans lequel il parla de lui
50 li'iGHBLLl DS FBMMVS.
avec Imqcoup 4a modestie^ parut faire le plus vil plaisir au tribunal et à trois dames aui^quelles le président avait galamment fait offrir des fauteuils dans Tenceinte réservée. Le public fut au^si sur le point d'applaudir une délicate allusion à la mort du général Foy^ qui était alors récente. Enfln^ le débutant obtint un succès complet^ et^ au sortir de la séance^ deux avoués lui serrèrent la main.
^affaire en était là lorsque les débats se rouvrirent. M. le président commença son résumé, qui fut, comme d'habitude^ un nouvel acte d'accusation* Les questions furent ensuite posées*
A toutes, les jurés répondirent affirmativement. Le procureur du roi requit Tapplication de l'article 384 du Gode pénal, et, après un léger débat entre lui et les avocats des prévenus, le tribunal prononça son jugement.
Les accusés étaient condamnés à vingt ans de travaux forcés.
tous demeurèrent immobiles sur leur banc. Le public se retira*
Une femme seule restait avec deux enfants. Quand la salle fut vide et que les gendarmes ordonnèrent aux prévenus de se lever, elle- s'approcha de Cosquer, sa petite fille dans ses bras, l'autre serrée contre i^lle et tenant sa main.
^ Yvon, ditreUe, voilà tes enfants, embrasse-les enoore une fois,
--.• Laisse-moi, Marguerite, répondit brusquement le maçon sans lever les yeux, Va4'en, et ne pense plus à
moi*
--r Cosquer, au nom de Dieu, embrasse tes enfants ! EU# poussait GathfirJne et Marie entre le bras de l'ouvrier.
Celui-iîi leva la tète; ses yeux s'allumèrent d'un courr
LA fSVlCB DU PEITPLK. Kl
roux sauvage^ tous les niuscias de son visage tressailliveat^ et sa large main repoussa rudement les deux petites fiUes.
*•«— Va^t'eu^ femme de malheur c laissezrmoi toutes I G^est pour foire taire vos cris de faim que j'ai Tolé I Vous aves été mes mauvais anges. AUest-vous-en, vous dis-je^ allefr*vousheq^ et soyez maudites I 11 sortit avec les gendarmes.
Li^avooat qui avait défendu Cosquer regardait cette scène avec étonnement. Il pensa quHl y avait là matière à faire un article pour la Gazette des Tribunaux^ et il s'approcha de Marguerite^ qui était resiée sans mouvement^ devant la sellette vide.
— Votre mari parait brutal^ ma brave femme, dit le jeune homme en faisant tourner nonchalamment une breloque suspendue à son cou par une chaîne d'w ; vous devea avoir eu beaucoup à souffrir.
*« Gela est vrai^ Monsieur, répondit la femme accablée^ Cosquer a la parole et la main rudes.
— Vous aurez moins i regretter^ alors ^ que la société vous le retire et vous mette ainsi à Tabri de ses mauvais traitements.
Marguerite leva ses yeux noirs sur le jeune avocat.
— C'est donc la société qui me prend mon homme , Monsieur î
•<^ Oui^ (na bonne femme, pour le punir et le corriger.
— Alors la société nourrira mes enfants, n'est-ce pas? Puisqu'elle prend Cosquer, qui seul nous faisait vivre , il faut bien qu'elle le remplace pour nous.
L'avocat sourit de nouveau.
— Vous ne me comprenez pas , dit-il ; la société c'est tout le monde. Tous les hommes sont unis comme une grande famille ; c'est cette famille qu'on appelle U société.
52 l'échelle de femmes.
et qui punit un de ses membres quand il fait tort aux autres y comme vous puniriez votre petite fille si elle faisait mal à sa sœur. Gosqaer a fait tort à un membre de la société en dérobant ce qui lui appartenait^ et , pour le châtier, on l'envoie aux galères. Comprenez-vous maintenant?
— Oh ! oui. Monsieur ! mais alors, moi et mes enfants^ qui n'avons fait de tort à personne, pourquoi sommesnous punies? Car nous voilà sans pain maintenant ! Gosquer sera en prison; mais on lui donnera à manger. Nous^ nous serons libres; mais nous mourrons de faim. Vous voyez bien que nous serons encore plus à plaindre que lui.
L'avocat tournait toujours sa breloque, mais il paraissait éprouver quelque embarras à répondre.
— C'est un malheur inévitable, dit-il enfin.
— Cependant, Monsieur, si nous sommes tous une famille, comme vous disiez tout à l'heure, ça ne devrait pas être ainsi. Quand je punis ma petite fille , moi , parce qu'elle a mal fait, je ne jette pas une partie de la punition sur sa sœur. Car, voyez- vous. Monsieur, m'enlever mon homme pour vingt ans, c'est comme si vous me l'aviez tué ; encore il eût mieux valu pour moi qu'il fût mort : j'aurais peut-être trouvé un autre père pour ces pauvres enfants.
— Votre mari est mort civilement, dit l'avocat, enchanté de trouver un moyen de déplacer la question ; sa succession est ouverte. Vous pouvez vous regarder comme veuve ; les enfants que vous auriez maintenant de lui se raient bâtards. S'il gagne quelque chose avant de mourir, vous n'hériterez pas. Désormais la société le considère comme n'existant plus.
— Je puis donc me remarier. Monsieur , si je trouve quelqu'un qui veuille gagner du pain pour mes enfants ?
— Mais du tout^ ma brave femme ^ du tout^ dit Tavocat impatienté ..
Ces gens du peuple sont stupides ^ ajouta-è-il tout bas ; ils n'entendent rien au Gode !
Effectivement , Marguerite avait trop de bon sens pour comprendre nos lois.