LA MER
sans expérience. Depuis que son souffle a pu faire retentir une corne marine, il a eu pour patrie un bois flottant; il a vidé la coupe sur toutes les mers; mais celui qui est sage ne recommence point la route toujours parcourue. Quand le bœuf est abattu et dépecé, l'homme du Weslford s'asseoit près du foyer en buvant l'hydromel. Qui nous empêche de suivre son exemple? La mousse marine a alourdi les flancs de nos Drakars; comme nous, ils demandent à reposer sur le rivage j Roll a cherché assez longtemps l'endroit où il abriterait sa vieillesse ; le Marcheur veut enfin s'arrêter, et il a choisi une patrie.
Ici il fut interrompu par une rumeur de surprise ; les casques des Wikings s'agitaient, comme les cimes des arbres au premier souffle de la tempête ; mille clameurs et mille questions se croisaient à la fois, mais toutes avaient le môme but et demandaient le nom de cette patrie.
— Vous la connaissez, reprit RoU ; c'est une noble terre arrosée déplus de ruisseaux que votre corps n'a de veines pour lui donner la vie. Là, comme en Islande, le beurre et le lait découlent de chaque brin a herbe-, le blé blanc y penche sa tête couverte d'épis
comme un homme Irop chargé, et la mer, notre aïeule, chante aux pieds des falaises. Tel est le royaume que le prince des Francks nous abandonne, et où chaque Wiking aura désormais un domaine immuable.
Les voix des Normands l'arrêtèrent de nouveau; mais cette fois, plus tumultueuses; toutes éclataient en bruyantes exclamations de remerciements ou de blàmc, de dépit ou de joie. Les uns appelaient Gaunga-RoU leur roi et leur père, d'autres s'écriaient qu'après avoir commencé mieux qu'Harold. il finissait plus mal que lui.
Le Marcheur reprit, en dominant le bruit de sa voix formidable :
— Que les Wikings ne crient pas tous à la fois comme des oiseaux de mer après la tempête j Gaunga- Roll n'impose à personne sa volonté ; mais s'il en est parmi vous qui se rappellent le toit sous lequel ils sont nés, les champs où ils ont gardé les troupeaux, les loyers où les jeunes filles leur apprenaient les chants des ancêtres, à ceux-là, j'offre des maisons de pierres, des prairioS;, des troupeaux, et des femmes qui seront les mères de leurs (ils ! Quant aux AVikings que lo
génie de Griffon (1) appelle sur les eaux vertes^ iis ont les routes libres devant eux; Torféas les attend au rivage -, il a relevé les ancres de sa frane et tourné sa proue vers l'Océan ; qu'ils partent à sa suite, tandis que ceux qui n'ont plus rien à chercher sur la route des Cygnes enterreront leurs armes comme moi.
Gaunga avait, en effet, tiré son cpéedont il enfonça la pointe dans la lande. Il y eut d'abord parmi les Wikings une sorte d'hésitation ; les regards se portaient oUernativement vers les vaisseaux de Torféas, qui faisaient leurs préparatifs de départ et vers ta Ker armoricaine; mais les images d'ordre, de joie et d'abondance qu'offrait cette dernière l'emportaient aux yeux du plus grand nombre. Gaunga allait d'ailleurs de l'un à l'autre encourageant, promettant, ordonnant selon le caractère ou l'importance de l'interlocuteur. Pour lui commençait déjà le rôle de seigneur suzerain. Mais ses paroles étaient facilement écoutées. La plupart de ses Kœmpcs venaient planter leurs épées près de la sienne, et, au bout d'une heure, le sommet de la colline étincelait tout entier sous cette moisson d'acier.
(1) Célèbre constructeur de navires dont l'esprit présidait aux courses aventureuses des Korniands,
GANG-ROLL. iîô
Mark, ravi d'une pieuse joie, s'était mis à genoux, et remerciait Dieu avec ferveur de ce cliangemcnt.
— Découvre ton front, mon fils, dit-il au mactiern ; la Trinité a eu pitié des hommes; les douleurs du père ont amolli ce cœur de payen ; maintenant il croit, il aime, il espère 5 l'esprit de Dieu est en lui ! Près de chacune de ces épées enfoncées dans la bruyère, je crois voir une mère qui a retrouvé son fils, un fils qui n'aura pas à pleurer son père, une veuve qui gardera son mari. En enterrant la guerre, le Marcheur vient d'enterrer les sept péchés capitaux.
Cependant ceux des Wikings qui s'étaient sépares de Gang-Rûll pour continuer à écumer les mers, venaient de quitter leur mouillage. En tète de la petite escadre , composée seulement d'une trentaine de navires, s'avançait la trane de Torféas, servie par quarante rameurs qui frappaient les flots en cadence. Le roi de mer courait sur les rames en mouvement, et lançait, jusqu'au haut du mât, des javelots qu'il ressaisissait dans leur chute. Un jeune garçon, debout à la proue, le suivait des yeux avec admiralion.
— Sur mon âme ! je ne me trompe pas ! s'écria Ga-
t24 CDRONIQUES DE LA MER.
loudek j c'est Andgrim qui s'enfuit avec le démon du Nord.
— Il n'aura pu résister aux appels de la liberté, fit observer Mark.
— Aussi ne suis-je point surpris qu'il ait voulu nous fuir, répliqua le mactiern ; mais comment a-t-il pu abandonner la ^gelïte pastour ?
L'étonnement du chef breton n'était point sans cause : partagé entre l'entraînement de la race, la puissance du passé, l'espoir de l'indépendance et la seule image d'Aourken, le jeune captif avait longtemps hésité y mais Aourken était absente et les autres attirements se trouvaient là pressants, irrésistibles. 11 s'approcha du navire sans savoir encore ce qu'il devait faire ; l'ordre de pousser au large fut donné, et il s'élança instinctivement sur la trane qui mettait à la voile.
Mais Aourken l'aperçut tout à coup, jeta un cri et courut vers le bord du promontoire. L'idée d'une séparation volontaire ne pouvait lui venir-, elle crut que les Wikings emmenaient Andgrim de force, et se mit à les supplier dans la langue norse que ce dernier lui avait apprise.
Le navire, qui n'avait point encore pris la brise, filait doucement le long des rescifs, et elle le suivait er.» courant sur la dune, séparée seulement de lui par un étroit espace. Sa voix, entrecoupée par la course, retentissait parmi le grondement des flots suppliante et éplorée-, elle en appelait tour à tour aux dieux du Nord qu'Andgrim lui avait fait connaître, et à tous les saints du paradis chrétien. Elle se tordait les mains, elle faisait succéder les reproches aux prières et les menaces aux reproches.
Le jeune Normand ne pouvait entendre, mais il lui suffisait de voir pour comprendre l'erreur d'Aourken et son désespoir. 11 devint pâle, sembla hésiter et se pencha involonlairement sur les bords de la (rane. Celleci venait d'atteindre la pointe de la falaise; la haute voile qui reçut plus librement la rafale s'arrondit, et l'éperon commença à sillonner les flots en s'éloignant du rivage.
Aourken, qui était arrivée à l'extrémité de la dune, tomba à genoux et étendit ses mains jointes vers la mer ! Andgrim vit le geste ; son âme en reçut une secousse suprême. Sautant sur la tète de bronze du draîjon qui ornait la trane^ il regarda vers le rivage et
criii y voir, à côLe d'Aourken, tous les souvenirs de ces trois dernières années qui lui tendaient les bras en gémissant. L'orgueil sauvage qui gonflait son cœur tomba subitement, ses yeux se remplirent de larmes ; il répondit par un cri au cri de la jeune fille, et, s'élançant d'un bond au milieu des vagues, il nagea vers le pied du promontoire, où Aourken le recul dans ses bras.
L'abbé du grand Val , qui avait suivi tous les mouvements de celte scène avec un intérêt visible, se tourna alors vers Galoudek.
— Voici le symbole de l'avenir, dit-il en montrant Aourken et Andgrim qui s'avançaient en se tenant par la main ; les païens seront retenus et adoucis par l'amour des chrétiennes, et de deux races ennemies Dieu fera une seule race. Laissez la mer remporter avec son écume les vicieux, les méchants et les insensés ; dans la moisson la plus belle le vent ne doit-il pas enlever quelques tourbillons de poussière et d'ivraie ? Mais le bon grain reste, et c'est lui qui germera pour l'avenir.
Puis allant à Gang-Roll qu'entouraient les chefs normands, le moine lui parla une dernière fois de ce
CANG-ROLL. 127
que le Dieu des chrétiens avait déjà fait pour lui, de ce qu'il ferait encore. Aidé par Popa qui lui servait d'interprète, il développa rapidement les principes de la religion du Golgotha. Sa voix était douce quoique élevée, son front couronné d'une sérénité suprême semblait rayonner. Les Wikings écoutaient la tête baissée. Sa parole ressemblait à l'air attiédi du printemps que l'on ne sent point pendant qu'on le respire, mais qui éveille au fond de notre poitrine je ne sais quelle joie confuse. Quand il s'arrêta, il y eut un long silence dans cette foule ; les cœurs étaient ouverts , cl les esprits s'efforçaient de comprendre. Enfin Gang-RoU regarda le saint avec une expression de respect qu'au cun de ses Kœmpes n'avait encore vue sur son visage, et, étendant la main comme pour un serment :
— Nos oreilles ont entendu, homme de Dieu, dit-il, et nos âmes ont compris. D'ici à un an, je promets de revêtir la robe blanche du baptême, et voici ce que je donne à ton abbaye pour gage de mon serment.
11 retira le cercle d'or qu'il portait au bras gaucho, et le jeta aux pieds de Mark. Les principaux Wikings, entraînés par son exemple , répétèrent la même promesse en donnant le môme gage, et quand ils eurent
achevé, les bracelets formaient un monceau qui dépassait le front du moine de la hauteur d'une épée franque.
Quelques heures après, les navires mirent à la voile. Ils s'ébranlèrent d'abord lentement et avec une certaine confusion. Lesrothras poussaient des cris joyeux, les ponts étaient couverts de kœmpes qui vidaient leurs cornes d'hydromel, et les ordres des pilotes se croisaient dans l'air.
Mais tout à coup le Drakar royal glissa comme un immense serpent marin entre la triple ligne de vaisseaux, et vint, en tête, prendre son rang. L'étendard de l'agneau flottait à gauche, au lieu de celui du dragon et, au haut du mât, à la place du corbeau symbolique qui, les ailes étendues et le bec entr'ouvert, semblait autrefois s'élancer sur sa proie, s'élevait maintenant le soc poudreux d'une charrue !
Au moment où le Drakar rasa le cap sur lequel les Bretons se trouvaient réunis, un rayon du soleil couchant l'éclaira tout entier. Près de la poupe, un homme se tenait debout et sans armes, la main droite appuyée sur l'épaule d'une femme qui berçait dans ses bras un
GANG-ROLL. \^d
çnfont ? C'était Gang-Roll , le démon du Westford, qui cinglait vers la Ncustrie avec Will et Popa pour jeter, sous le nom de Rollon , les fondements du duché de Normauditi I
VILÏÏE:! BAREiNÏ/i
La constitution politique a la même influoncc sur rètre collectif que le tempérament sur l'individu. Si son mouvement est actif, toutes les facultés redoublent d'intensité, toutes les énergies viriles se développent, toutes les ardeurs tendent à se surpasser : qu'il s'arrête ou se corrompe, au contraire, et la vie générale languit, le sang du peuple, appauvri par le manque d'air et d'exercice, n'est plus qu'une lymphe impuissante à produire les grands élans-, la nation affaissée semble s'accoutumera sa torpeur, et, se croyant arrivée parce
qu'elle s'est assise, elle laisse venir lentement la mort qu'elle prend pour le repos.
Aussi les grandes époques des États sont-elles toujours celles du mouvement et des plus rudes épreuves. Une fois entraîné dans l'action, on ne compte plus avec les difficultés; on emploie à les vaincre le temps et l'inlelligence qu'on employait à les mesurer ; on s'étonne des ressources ignorées qui naissent au contact de la volonté ; l'exercice de la force amène la confiance en soi-même, et l'on semble multiplier ses facultés en multipliant ses efforts.
Telle fut la grande ère de l'expulsion Ces Maures, où l'Espagne, à peine sortie d'une lutte héroïque, ajoutait à ses possessions tout un monde, et s'accordait à ellemême la souveraineté de l'océan ; telle fut surtout l'époque de l'émancipation des Provinces-Unies, alors que Guillaume d'Orange , devenu rebelle malgré lui, conquérait la liberté de la Hollande pour échapper aux bourreaux de Philippe II.
Jan^ais peut-être aucune nation ne fit preuve de plus d'audace, de fermeté et de prudence. Au moment même où les États assemblés à la Haye déclaraient le roi d'Espagne déchu de toute souveraineté sur les
Pays-Bas (1581), les marchands d'Amsterdam, de Rotterdam et de la Zélande s'occupaient de lui enlever le monopole du commerce transatlantique, comme ils lui avaient déjà enlevé celui du commerce européen. Trois auxiliaires puissants les encourageaient surtout à une pareille entreprise : l'expérience de leurs pilotes, raclivité deleurs commis , elle dévoûment de leurs équipages.
La navigation interlope à laquelle ils s'étaient jusqu'alors livrés presque exclusivement leur avait créé une marine à part dont rien ne peut aujourd'hui donner idée.
Embarqués de père en fils sur les navires des mêmes marchands, les matelots hollandais se transmettaient ces habitudes de zèle si fréquentes chez les sorviteurs des vieilles familles. Participant à la prospérité ou à la ruine du maitre, ils en faisaient leur premier intérêt, leur orgueil. C'étaient moins des gens à gages que d'humbles associés, jaloux par-dessus toute chose de l'honneur de la maison.
Si quelques imaginations plus hardies échappaient à celte organisation patriarcale pour grossir les bandes aventureuses connues sous le nom de gueux de mcr^
t^i CHRONIQUES DE LA 3IER.
ce n'étaient là que des exceptions. Le caractère général de la marine hollandaise, à cette époque^ était une soumission tempérée par l'égalité qui provenait moins de la discipline que du bon sens. On ne connaissait point encore la puissance absolue que les chefs durent s'arroger plus tard ; un acte d'engagement réglait les devoirs de tous ; hors des termes du contrat chacun reprenait son libre arbitre. Il en résultait un contrôle continuel et inévitable qui ne permettait guère l'autorité qu'au plus digne. Ce fut à cette difficile école que se formèrent les Heemskerk, les iioutman, les Matelief, les Van der Hagen et les Barentz.
Ce dernier surtout semble avoir été la plus haute expression du marin hollandais au seizième siècle. Né à Schelling, il s'était embarqué fort jeune sur les navires deBaîlhasar Moucheron, un de ces merveilleux commerçants dont le génie devait changer le vieil équilibre de l'Europe. Ses premières navigations furent malheureuses, tlchappé à deux naufrages successifs, il monta un troisième vaisseau qui prit feu et dont il se sauva presque seul. « La mer ne voulait point de moi,, 'Ut-il plus tard ; mais j'étais bien décidé à me faire accepter^ » Sa persévérance finit, en effet, par le
[tlciccr au premier rang des pilotes de son temps.
Il parcourut pendant trente années les mers alors fréquentées par la marine hollandaise, et y recueillit un grand nombre d'observations qui furent utilisées par le cosmographe Plancius. Deux voyages tentés en iôdï en 1595 pour doubler la pointe septentrionale de l'Europe le cunduisircnt jusqu'au 77<= degré, où il trouva la mer fermée par les glaces. Enfin, revenu do ces laborieuses expéditions, il se décida à un repos dont il commençait à sentir le besoin.
De nouveaux intérêts et de nouvelles espérances préoccupaient d'ailleurs le vieux pilote. Jeanne, sa fille unique, fiancée à Gérard de Vecr avant le second voyage au pôle Nord, allait devenir la femme du jeune marin. Borentz avait d'avance associé leurs fortunes, en confiant ses épargnes et celles de Gérard au commis Coën dont un yacht d'Enkhuiscn venait de lui apprendre le prochain retour. Tout l'engageait donc à la retraite. Arrivé à cette heure de déclin où les ardeurs de la virilité sont assez amorties pour que l'on puisse sortir sans regret de la mêlée, et les torpeurs de la vieillesse assez loin pour que l'on sache jouir du repos, il n'aspirait plus qu'à profiter de ces derniers soleils qui
égayent si doucement notre automne. Tout entier à l'espoir d'un mariage que rien ne pouvait plus retarder, il s'occupait de tout préparer pour le jour attendu.
Au moment même où commence notre récit, il examinait, du dehors, quelques travaux achevés la veille à la maison qu'il habitait sur la rive orientale de l'Âmstel.
Cette maison, à un seul étage, était bâtie en briques rouges encadrées de blanc, et présentait à la rue un pignon sans fenêtres, tandis que sa façade regardait un des mille canaux bordés de tilleuls qui entrecoupent la cité hollandaise. Les murs qui venaient d'être repeints, resplendissaient au soleil de mai ; des caisses garnies de cresson du Pérou, de pois de senteur et de fèves d'Espagne à fleurs écarlates, ornaient les croisées du rez-de-chaussée, tandis que des stores d'herbe madécase achetés aux marchands de Lisbonne garantissaient celles de l'étage supérieur.
L'un d'eux, à demi relevé, laissait apercevoir une petite cage de filigrane argenté et décoré de rasades, dans laquelle voltigeaient trois de ces oiseaux couleur de safran importés depuis peu des Canaries par les navigateurs portugais. La voix fraîche d'une jeune
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fille se m6îait à leurs gazouillements, et répétait un des psaumes hébreux récemment traduits et rendus populaires par les docteurs de la réforme. 11 y avait un lel contraste entre les paroles de celte hymne sombre cl l'accent serein de la chanteuse, que Barenlz, qui venait de donner les derniers ordres aux ouvriers, releva la tète et resta un instant les regards fixés sur la croisée enlr'ouvcrle.
L'extérieur du maître pilote annonçait environ cinquante ans ; mais les fatigues de la navigation avaient visiblement éprouve cette constitulion plus nerveuse que robuste. Le corps était maigre et voûté, les membres osseux , la chevelure grisonnante ; les traits seuls conservaient une expression d'énergie tempérée par je ne sais quoi de lent et de rêveur habituel au marin. Il semble, en effet, que celui-ci puise dans sa lutte contre l'infini une sorte de résignation nonchalante. L'irrésistible puissance de l'obstacle à vaincre l'accoulume forcément à la patience. Longtemps captif de la mer dans son cachot flottant, il apprend, comme tous les prisonniers, à supporter les souffrances sans se plaindre elà attendre l'occasion sans la brusquer.
Ces qualités sloiques prédominaient chez Barenlz
Ï58 CaSONIQUES DE LA MKH.
plus que chez un autre : il ne les devait pas moins à l'exercice qu'à la nature, qui lui avait inspiré une horreur instinctive pour tout mouvement et pour toute plainte inutiles. Sa part d'imagination, comme dit le proverbe hollandais, lui avait été donnée enbon sens; mais ce bon sens n'avait rien d'étroit : loin d'être une citadelle destinée à l'enfermoi;'- U en avait fait une hauteur d'où il pouvait voir plus clairement et plus loin.
Puis, son amour pour Jeanne eût suffi pour tenir son cœur chaud et ouvert ; car il l'aimait avec la tendresse passionnée que Ton éprouve pour l'enfant unique laissé par une union trop vite interrompue. Les veuvages précoces communiquent généralement à l'affection des pères je ne sais quoi de plus caressant et de plus épanoui : il semble que la fille hérite d'une part de l'amour voué à la morte, et que les dernières ardeurs de l'époux se mêlent aux premières émotions de la patorijité. Quelle que soit l'austérité du caractère et t'.cs devoirs, la fille est encore pour nous une femme.
Barentz l'éprouvait d'autant mieux que les joies de la tendresse domestique lui étaient tentes nouvelles. Quelques mois d'un mariage brusquement rompu par la mort l'y avaient à peine initié. Sous l'influence de
VILHEM BARIÎNTZ. 130
Jeanne, il reprenait ces sensations plutôt devia^'cs que connues ; il se remcltait â épelcr, avec des cheveux gris, ce poëme de jeunesse qu'il avait seulement en-
ti'CVU.
Tout cela se faisait presque à son insu ; car le vieux marin n'avait point riiabiludc de surveiller son âmo comme ces mers ignorées où l'on n'avance que la sondo à la main. Sûr d'elle, il se laissait a'ier à son courant. L'élude inquiète de nous môme n'est que l'insUnct do noire corruption; les cœurs simples ne s'interrogent point, parce au'ils n'ont jamais eu lieu de se soupçonner.
Allirc, pour ainsi dire, par la voix de la jeune fille, Farcntz allait franchir le seuil pour la rejoindre, lorsqu'un jeune marin qui venait de paraître au détour du canal l'crrcla d'un geste amical et joyeux. Le piluto reconnut Gérard de Veer.
— Arrivcriez-vous déjà pour dîner, maître commis? demanda-t-il en souriant ; c'est à peine si Jcauue est rc\ cnue du prêche, et le hoche-pot ne doit pas avoir encore jeté son troisième bouillon.
Aussi n'est-ce point là ce qui m'amène , répondit
te Veer : j'accourais pour vous annoncer que Cornéitz avait accepté vos conditions,
— Il me vend son jardin du Pampus? s'écria le pilote.
— Moyennant trois cent quarante ducats que vous lui payerez à l'arrivée de Laurent Coën.
— Et il a signé?
— L'acte est déposé chez Isaac.
Barentz lâcha la poignée de la porte qu'il allait ouvrir.
— Par le ciel! je veux l'aller prendre sur-le-champ, dit-il. — Venez, Gérard ; nous le présenterons à Jeanne après le diner, en guise de miel d'Asie (I).
— Isaac célèbre aujourd'hui lapâque avec ses frères,, fit observer le commis, et nous tenterions en vain de lui parler.
Le pilote reconnut qu'il fallait remettre la conclusion de l'affaire à un autre jour, et, tirant la petite chaîne de fer qui permettait d'ouvrir la porte du dehors, il monta l'escalier, suivi de Gérard.
L'aspect de la pièce dans laquelle ils entrèrent pou-
(1) Nom donné au sucre.
VILIIEM B ARENTZ. Hl
vait foire douter au premier coup d'œil, de sa véritable destination. Sur un poêle de terre placé au fond était posé un de ces vases popularisés plus tard, en France, sous le nom de hiiguenottes, et dont s'exhalaient les succulentesefnuvcsdugérofle. Une table de peuplier, blanchie à la pierre ponce et garnie de trois couverts, se dressait vers le milieu de la pièce qui cumulait ainsi les apparences de la cuisine et de la salle à manger. Le reste de l'ameublement prouvait évidemment qu'elle servait aussi de parloir : il se composait de tabourets en bois sculpté, recouverts de cuir de Maëstricht, d'un dressoir destiné aux conserves épicées et aux vins d'Espagne dont on régalait les visiteurs, d'une petite glace de Venise, et de la fontaine à laver, en bois des îles, chef d'œuvre d'un maitre tonnelier d'Amsterdam.
Le plancher était recouvert d'un sable jaune et fin, sur lequel avaient été tracés, le matin, quelques ornements symétriques déjà presque effacés.
Des cartes géographiques représentant la Nouvelle- Zemble et le Spitzberg décoraient la muraille ; c'était l'ouvrage de Gérard de Veer. Enfin un modèle de galiote, construite par Barentz lui-même, se balançait à
It3 CniiONlQC£$ DE LA MEG.
ia msUresse pouire du pîafoad, agile Uuu laugîiga ixrpeiuei.
La jeune fille tMaît assdse, comme nous l'avons déjà dit, pr^s de la fenêtre, et cùmpUHait, en quelque sorte, l'aspect de cet intérieur.
A en juger d'après une certaine fermeté de ligues ot le developpemeal des formes, la fille du pilote pouvait awir vingt ans ; mais re:iprossion de son visage était restée presque eufauline. Elle avait celte vitalité lumineuse que Rembrandt sut traduire plus tard avec tant de prestige. L'œil ne pouvait distinguer la ligne qui séparait son front rosé de se^ cheveux blonds, relevés sur le devant et frisée au for vers les tempes. Elle portait de^ coiffes à \enlouses plissées selon la mode espagnole, une jupe de soie légère, un justaucorps de velours carmélite, et des panlouHes de drap de Courtraj" avec leurs crocliels d'argent. A sa ceinture pendait un trousseau de clefs, et une paire de gants sans revers qui exhalaient le parfum de la cauelio.
Cette élégance hors de proportion avec l'aspect du logis de Barenlz eût paru ohoiiuante, si la roidenr des nJOUvemPTtts de la jeune fille et certains soins de cou-