VII. HUM UAMicrn-/. 1\r
srrNnlion n'oiisstMU fnilrompiviuliv (uruno tolh» p' ruiv \\v lui tHn'A poliU onlinniro.
l/fxrliimi\ln)n (lu pilolo, twvùlà à l'oiilrtH^, conOnua CiMlo supposition.
— r.ir lo smit^ ihi C.hrisl I d'où ino viout roUiMlu (lir;<30? BÏ'i'rin-l-ll en ri'pardiuU Jriuino tiv» r un orpuoil joyi'ux ; ol dcptiis (piiind troiivi; t-itii rlicx K'S rnri'nl/. t;\nl do vi-lours ol do solo ?
In Joniio (lllc se rotourua suuiianlo.
— Dopiiia (inniul? iv.irln t illo eu promrniiut son duux ro^ard du pililo uu jiniiio commis; depuis t\\\.'. Dieu y n mis doux tenlidours(iui, mu liou d'oxercor unu pauvre fUIo ù la privation, prôviouutMil ot dopassoiit tous 803 désirs.
— Los privnlions, dit HanMir/, avoo NoiiliS sont la part des hommes cl non [ns la vôlro: on dcpon^îo sa vlo, on (^conomlso sur ses plaisirs, el lo tout rômd fhlt iniO(!'parpno paur los fi'mmos et pi)iir les iMifauls. Mais c.l-co bien lùlo velours (pio (Jérnrd n npporto?
— El Iq larrotuddu l'iui'oucc ((uu \'oUi uvcz aclioté â Daniel lUlieriT.
— Uno riclio éloffo , dit lo pilolo, dont les yeux 3( promonnieutovec cun)plui;}uucu sur lo brillant cu&luiiiOf
une étoffe de reine ! Et cependant l'Espagnol en use comme nous usons ici des toiles de Frise ou des bures d'Utrecht. Le dernier matelot des galions est aussi noblement velu que vous en ce moment, Jeanne, et les seuls pavillons de leurs armada suffiraient à parer toutes les jeunes filles d'Amsterdam. Les Provinces- Unies ont fort à faire avant d'arriver à cette royale opulence.
— Elles y arriveront, dit Gérard ; vous-même répétez souvent, maître Vilhem, que dans les affaires du monde le temps sert de voile et la patience de gouvernaiC.
— C'est la vérité, ditBarentz; nous l'avons éprouvé par nous-mêmes ; car après bien des courants contraires, nous voilà tombés dans les vents alises, et notre navire doit désormais arriver tout seul au port. Jeanne n'a plus qu'à s'occuper de soigner l'équipage et de conserver la cargaison.
— Ne craignez rien, père, répliqua la jeune fille qui avait quitté son aiguille pour découvrir la tiugaenotte dont s'exhalait une vapeur succulente^ les leçons de dame Marguerite n'ont point été perdues, et quoiqu'il
arrive, vous trouverez toujours la maison sablée, la bière brassée et le hoche-pot cuit à point.
— Alors tout ira bien, dit de Veer gaîmcnt, et tandis que Jeanne veillera au dedans, maître Villiem s'occupera du jardin de Pampus.
— Quand Cornelitz nous l'aura vendu, fit observer la jeune fille.
— C'est fait! interrompit Barentz.
Et il communiqua à Jeanne la nouvelle apportée par Gérard.
Jeanne poussa des cris de joie et se mit à battre des mains.
L'achat de ce terrain était, en effet, avec son mariage, la grande affaire, du pilote depuis près d'un mois. Comme tous ceux qui ont vécu sur l'eau salée, Barentz se promettait un bonheur d'enfant à posséder un peu de celte terre, loin de laquelle il était devenu vieux, a la féconder de ses mains, à regarder de près toutes ces merveilles de la création qu'il ne connaissait q;ie par ouï-dire. Sorti de l'action, il n'avait plus qu'à se laisser vivre aux rayons de ce jeune bonheur qui allait s'épanouir près de lui. Après avoir commencé comme le nautonnier d'Horace, battu par toutes les tempêtes
de l'Océan, il allait finir comme le laboureur de Virgile, en s'endormant au bruit des sources et au bourdonnement des abeilles .
Il expliqua à la jeune fille tous les embellissements qu'il projetait dans l'ancien jardin de Gornelitz. il y aurait d'abord pour elle un parterre garni de tulipes, de (leurs de vent, d' hyacinthes des Indes et de pavots d^Oricnt; un verger planté de pommiers de France, et on potager à la hollandaise avec sa tonnelle de houblon. Enfin le canal qui traversait le jardin devait être bordé de saule et de lilas pour abriter les ruches !
Jeanne, appuyée sur l'épaule de Gérard, écoutait les plans de son père avec une sorte de joie nonchalante. Embarquée pour ainsi dire sur ses espérances, elle se laissait conduire par lui à travers les douces Images de l'avenir ; elle écoutait raconter son propre bonheur, uniquement occupée de le savourer lentement et tout bas.
Cela dura jusqu'au mcment où la cloche du temple voisin annonça le repas du soir.
Jeanne invita alors son père et le commis à s'approcher de la table sur laquelle le hoche-pot se trouva bientôt servi près d'un énorme fromage de Broëk. La
jeune fille y plaça également une petite bouteille de bière joppe de Dantzick, destinée à ouvrir l'appétit, quelques rayons de miel de la Drcnlhe, et des beignets de froment.
Enfin parurent, en l'honneur de la fête des rois, un fiacon de vin d'Espagne et une tartes au gingembre avec le dragcoir d'argent, dans lequel se trouvaient les billets destinés à désigner l'élu du festin. Gérard tira, le premier, la légende surmontée d'une couronne qui conférait celle royauté éphémère, et Jeanne, qu'il choisit pour reine, allait chanter, selon l'usage, la complainte populaire des Trois Mages arrivant de Belhlécm^ lorsqu'elle fut interrompue par le messager du port qui venait chercher les deux marins de la part du docteur Plancius.
— Veut-il nous parler aujourd'hui même? demanda Gérard, visiblement contrarié.
— Aujourd'hui et sur l'heure , répondit le messager.
— Sagit-il donc de quelque affaire importante ?
— Je ne sais , mais le docteur va partir pour Enkhuisen, et n'attend que de vous avoir vu pour se mettre m route.
— Partons alors, interrompit Barentz ; personne n'a le droit de faire attendre le docteur Plancius.
Le jeune homme partageait sans uoute cette opinion, car il prit sur-le-champ, avec Barentz, la directio du Gra? impérial.
Ce Pierre Plancius, que personne n* avait le drcti de faire attendre, devait le rôle important qu'il jouait alors dans les Provinces-Unies, à son double caractère de cosmographe et de ministre du saint Évangile.
Echappé avec peine aux soldats du duc de Parme, après la prise de Bruxelles en 1585, il s'était réfugié à Amsterdam, où il se signala par les services que ses connaissances géographiques rendirent au commerce, et par la fougue de ses prédications contre les remontrants et les papistes. Triplement excité par la foi religieuse, la curiosité scientifique et l'amour de la
troque, chargée d'autant de réaies de huit qu'un vaisseau portugais peut rapporter de noix de muscades.
— Dieu nous sauve! le Grappcur (1) doit donc troquer une bien riche marchandise? demanda Barentz qui voulait avertir Plancius de sa présence.
— La marchandise la plus vile et la plus précieuse, la plus commune et la plus recherchée, la plus inutile et la plus indispensable, répondit le pasteur, qui, comme tous les savants de son époque, affectionnait les antithèses énigmatiques mises à la mode par Erasme.
Barentz ni Gérard ne parurent comprendre...
— Une marchandise à sac et à corde , continua Plancius, à gourde et à bâton, à chapelets et à capuces.
— Des moines! interrompit de Veer.
— C'est toi qui as nommé le dragon! s'écria le docteur, à qui les citations de l'Ecriture sainte revenaient sans cesse et à tous propos. Oui, mon fils, maître Adrien va jeter ses fdets dans l'océan de paresse, de luxure et de gourmandise où nagent ces requiem
(1) En langage corsaire, on disait : « Chercher le cap de grappe, » pour faire la course.
VILnEAI BARENTZ. 153
Je ridolâtric papale (et plût au Christ qu'il pût atteindre en même temps les infâmes disciples de Luther et d'Arminius). Je lui ai donné tous les éclaircisscmcnls nécessaires, et il accomplira la prédiction d'Ézéchicl : a Vos autels seront désolés et les tabernacles de vos a idoles seront brisés (1). »
— C'est-à-dire qu'il va mettre à rançon les couvents de la côte d'Espagne ?
— Aussi longtemps que l'erreur y sera révérée. L'Ecclésiasteaditid N'aie pas honte de battre les maua vais serviteurs jusqu'au sang. »
— Et je n'oublierai pas le conseil , fit observer Birker , d'autant que le fouet à neuf cordes est le meilleur marteau à monnayer pour celui qui sait s'en servir.
— Surtout ne manque pas de leur prêcher sous la cro/a? (2), mon fils, reprit le docteur ^ apprends-lcup
(!) Les liaines religieuses et naliomiles excitèrent les Hollandais à ces cirangcs expéditions contre les couvents d'Espagne, qu'ils pillèrent à plusieurs reprises, et dont ils enlevaient les nonnes et les moines pour les mettre à rançon.
(2) Expression par laquelle les réformes du temps indiquaient leurs prédications.
la sainteté du mariage en leur rappelant les paroles de l'Ecriture : a Malheur à l'homme qui est seul ! »
— Je leur dirai, répliqua l'écumeur de mer sérieusement.
— Et s'ils résistent, roprit le théologien en cherchant parmi les papiers dont sa table était couverte, tu leurs feras lire cet exemplaire de mon traité : De Stercorcis monacorum moribus.
— Ils le liront, noble Plancius.
— Va donc, vaillant Machabée, continua le cosmographe avec un geste paterne 5 je prierai le Christ qu'il te défende des pièges du démon...
;— Et de Varmada espagnole, illustre docteur.
— Amen !
Le gueux de mer salua et sortit. Plancius tourna vers Barentz sa large figure épanouie :
— Vous le voyez, maître Vilhem, dit-il d'un ton contenu, et comme un homme qui veut résister à l'orgueil, moi aussi je fais la guerre à l'impure Babylone.
Bienlôt je pourrai répéter avec le prophète Nahum : a L'Eternel a abaissé la fierté des ennemis de Jacob ; a ceux qui font le dégât les ont pillés, et ils ont gâté « leurs sarments. »
Le pilote secoua la tête.
— Les ennemis de Jacob ont deux sources qui pouvent réparer tous leurs désastres, dit-il : la source de Tor et celle des épiées.
— Eh bien ! par le Christ ! nous y puiserons comme eux ! s'écria Plancius en frappant sur sa cuisse ; le testament d'Adam n'a pas laissé aux seuls papistes le poivre, la muscade et la fleur de gérofle ; Leurs Hautes Puissances ont décidé que les navires hollandais teutcraient à leur tour la route des Indes.
— En êtes-vous sûr? demanda Gérard.
— Sûr, répondit le pasteur 5 l'expédition doit être confiée à Corneille lîoutman, qui, pendant sa captivité à Lisbonne, a recueilli toutes les instructions nécessaires. Le conseil de ville m'a fait appeler pour avoir mon avis.
— Et vous avez encouragé la tentative? dit le pilote.
— A condition qu'il y en aurait une antre, selon le conseil d'Ezéchicl : « Fils de l'homme, propose-toi deux « chemins, et que les deux chemins sortent d'un môme « pays. » Les papistes n'ont encore trouvé pour arriver au Cathai que la plus longue route ; reste toujours
à savoir si nous n'avons pas, près de nous, une porte de derrière.
— Le passage par le nord? continua Barentz. Le docteur n'ignore pas que nous sommes restés deux fois sur le fer (1) devant cet archipel de glaçons qu'habitent les ours du pôle.
— C'est ce qu'ils m'ont tous objecté, reprit Plancius; mais je leur ai répondu par les paroles du prophète Aggée : a Appliquez vos cœurs à considérer vos 0 voies. » La route par le sud n'a-t-elle point été aussi plusieurs fois vainement cherchée? Beaucoup ne niaient-ils point le passage, malgré les rapports de Cornélius et de Pline, qui déclaraient , l'un que César, fils d'Auguste, avait trouvé sur les bords de la mer Rouge des débris de vaisseaux espagnols; l'autre, qu'un certain Eudore, fuyant Lathyrus, roi d'Alexandrie, s'était embarqué en Arabie pour gagner Gadès ou Cadix ? Le succès de Valesco a prouvé encore une fois que, pour ce qui n'intéresse pas le salut, les anciens doivent être nos guides et nos maîtres.
— Et auraient-ils parlé du passage par le nord i demanda Gérard.
(1) C'est-à-dire à l'ancre.
'VILHEH BARENTZ. 157
— Non moins expressément que de l'autre, répondit Plancius, dont l'œil bleu s'animait d'une conviction triomphante ; car le même Pline raconte, sur la foi du même Cornélius, qu'au temps où iMctcllus Celer était gouverneur des Gaules, le roi des Souabes lui fil présent d'Indiens qui avaient été amenés par la tempête près de l'embouchure du Weser. Or, ces Indiens, qui venaient du nord de la Tar tarie, ne pouvaient être que des Sères, dont le pays avoisinc le Cathai, et n'avaient pu arriver en Allemagne que par la route du nord.
— Sans compter, ajouta de Vccr, que l'on peut invoquer les chroniques de Danemark, récemment envoyées de Hambourg par les ministres de la parole de Dieu, Albert et Ansgarius.
— Crois bien que je ne les ai point oubliées, mon fils, dit Plancius, non plus que les autres raisons tirées de la cosmographie.
— Mais le conseil a-t-il été convaincu ? demanda Barentz avec curiosité.
— Le conseil vient de décider une troisième expé- O.ilion pour le nord !
Les deux marins laissèrent échapper une exclamation.
— Ah ! vous ne soupçonniez pas cela, mes maîtres, s'écria le docteur avec un gros rire triomphant ; mais je ne renonce pas ainsi à mes projets, moi ; il faut que a les princes de la mer descendent de leur siège ! » C'est à nous autres de réaliser contre les trafiquants papistes les menaces de l'Apocalypse : « Les mara chauds pleureront, parce que personne n'achètera a leurs marchandises, d L'heure des Hollandais est venue, ainsi que Jean lui-même l'avait annoncé en disant : a Ceux qui ont vaincu ia bête s'avanceront sur a un océan de verre mêlé de flammes avec des harpes a pour louer le vrai Dieu I » La bête, c'est la papauté; l'océan de verre, la mer glacée du Nord ; les flammes, celles des auréores boréales ; et les harpes^ qui louent le vrai Dieu, les voix des fils de l'Évangile, chantant les psaumes du saint roi. Zacharie ne parle-t-il pas d'ailleurs de a quatre forgerons qui briseront les corc nés élevées contre Judas ! » Eh bien I vieux Barentz, ces qualre forgerons sont le prince d'Orange, les ministres de rfivangile, les États généraux, et celui qui découvrira le nouveau passage.
VILOEM BARENTZ. îo'J
— Ainsi l'expédition sera prochaine? fit observer le pilote.
— Si prochaine, répondit Plancius en se levant, que les deux navires qui doivent partir ont été choisis : ce sont le Pigeonneau et le Lion ds Uollande. Le Pigeonneau sera commandé par Jacques Heemskerk et le Lion de IloUandc aura pour pilote notre vieil ami Vilhcm.
— Moi î s'écria Barentz en tressaillant.
— Pouvons-nous donc penser à un autre? dit le docteur qui appuya une main sur lépaule du marin; n'est-ce point toi qui as déjà deux fois exploré le chemin ? Il faut que tu lui trouves une ouverture, vieux Vilhem, et que tu ailles établir les comptoirs des Provinces-Unies sur la terre des épiccs, afin de réaliser les promesses du prophète Amos : a Je les planterai sur la terre que je leur ai donnée. »
— Certes, répliqua le pilote avec quelque embarras, ce serait pour moi une grande gloire.
— Et un grand profit, ajouta Plancius; ce qui n'est point à mépriser dans cette vallée d'épreuves 1 car, jusqu'à présent, lu n'as point été récompensé suivant tes mérites, Vilhem ! » tu as semé, mais tu as peu re-
cueilli ; tu as mangé, mais tu n'as pas été rassasié; tu as bu, mais non jusqu'à la joie, et ton salaire a été mis dans un sac percé ! » Aussi ai-je voulu pour toi de meilleures conditions que par le passé ; et sais-ta ce que les Éiats généraux ont accordé? ^- Non, dit Barentz.
— Deux cents florins par matelot, si Ton échoue ; cinq cents, si on réussit, et en tout cas, la part de vingt matelots pour toi seul !
— Dix mille florins! en cas de succès, s'écria de Veer; sur mon âme, c'eût été une digne récompense, si elle n'arrivait point trop tard.
— Trop lard ! répéta le docteur.
— Oui, répondit Barentz avec une fermeté calme ; je dois laisser aux autres désormais l'honneur et le profit des découvertes, car l'heure du repos est venue pour moi.
— Parles-tu sérieusement? s'écria Planchis 5 toi, le plus infatigable de nos pilotes, tu reculerais au moment du dernier effort 5 tu dirais comme le paresseux de rÉcriture : a Le lion est là dehors, si je sors je serai dévoré, d
— L'âge fait en nous ces changements, répliqua
VILIIIÎM BARENTZ, î(51
Vilhcm ; autrefois je ressemblais à l'oiseau des tropiques 5 tant qu3 j'apercevais devant moi de l'espaci", j'avais besoin de poursuivre 5 mais aujourd'hui mon œil s'arrête aux tilleuls du canal.
— C'est-à-dire que tu ne peux quitter ta fille et son fiancé, dit le cosmographe d'un ton aigre ; leurs gazouillements d'amoureux ont amolli ton vieux cœur; Icnes sub tioclem susurri ; tu as maintenant peur des longs voyages.
— C'est la vérité, dit Barcntz; j'ai tant de joie à regarder leur bonheur que je suis comme le voisin Vanspcck, quand il revenait de Lcyde avec ses vingt mille ducats; je n'ose remuer de peur d'en perdre quelque chose.
Plancius leva les deux mains au ciel et poussa une douzaine d'interjections exprimant l'indignation ou le dépit. Les passions tendres n'avaient jamais pénétré jusqu'à celte âme cuirassée de théologie, de mathématiques et de cosmographie. La vie n'était pour le docteur qu'un canevas à broder de versets, le monde visible qu'un motif d'application pour la science des nombres. L'habitude de penser avait insensiblement anéanti chez lui la faculté de ?.cnlir ; le cœur s'était
évaporé dans le cerveau. Il ne vit dans le refus de Barentz qu'un embarras imprévu suscité à son projet, et la colère du savant s'arma de toute l'autorité du pasteur pour reprocher au pilote sa criminelle faiblesse. Sûr que toute réplique augmenterait la violence de !a réprimande, Barentz la subit comme ces coups de vent devant lesquels on cargue toutes les voiles, et que l'on reçoit à la cape sans leur opposer autre chose que la patience. Plancius sentant que sa colère grondait dans le vide en adoucit forcément les éclats ; mais il garda toute l'amertume de son désappointement.
— Allez, maître, dit-il, en faisant quelques pas vers l'entrée, allez, puisque vous avez dit comme l'insensé de l'Ecclésiaste : a Plein le creux de la main avec du « repos, vaut mieux que plein les deux paumes avec « du travail. » Mais ne vous plaignez point plus tard si la mauvaise fortune vous rend visite ; les Proverbes vous ont averti en vous disant : a Un peu de loisir, un c peu de mains pliées sous la tête pour dormir, et la « pauvreté viendra comme un passant, et la disette ena (rera comme un homme armé. »
— J'ai fait, comme la fourmi, ma provision d'hiver, objecta le pilote, et j'espère pouvoir en jouir.
viLflEM bart:?;tz. {G3
— Malheur sur qui se fie à la prudence de la terre ! répliqua durement le docteur ; aujourd'hui tu sacrincs tout aux désirs de ta fille ; mais tu ne tarderas pas à apprendre que a la malice de l'homme est moins nui- « sible que la caresse de la femme. » Le jugement qui l'atteindra sera rigoureux; car tu étais maitre de voir la lumière, et tu l'as refusée i tu pouvais savoir, et tu as voulu rester ignorant.
— Jespèrc encore en la miséricorde de Dieu, répondit Barentz, puisque le saint roi lui-même Décrit: a Où il y a abondance de science, il y a abondance de « chagrin, et celui qui s'accroit de la science, s'accroît a de la douleur. »
En entendant cette contre-citation, Plancius tressaillit et s'arrêta. Frappé par une arme empruntée à cet arsenal qu'il avait l'habitude de regarder comme sa propriété, il en demeura d'abord étourdi ; mais reprenant aussitôt le sentiment de sa supériorité à déraut de présence d'esprit, il appuya ses deux mains au bureau, et regarda Barentz en face. Ses sourcils, rapprochés par une contraction convulsive, donnaient une expression indignée à ses traits alourdis.
— Ah! tu veux m' opposer la parole du Livre ! se-
fC4 CHRONIQUES DE LA MER.
cria-t-il avec une colère mal contenue ; l'écolier prétend donner la leçon au maître, la brebis montrer le chemin au pasteur !
Barentz voulut protester.
— Eh bien ! à la bonne heure ! continua Plancius sans lui permettre de répondre ; oublie ton honneur pour ta fille; laisse comme Salomon « les femmes détourner ton cœur! » Dieu t'appelait à soutenir son règne en fortifiant la puissance de ses fils ; mais tu as peur de la fatigue et du danger, mieux vaut vendanger les vignes et soigner les ruches dans les jardins de Jérusalem, que de suivre au loin les vaillants Machabées!
Le vieux marin sentit son courage se redresser sous ce vulgaire aiguillon ; il s'écria que telle n'avait jamais été sa pensée.
— Rappelle- loi seulement, interrompit le cosmographe qui ne l'écoutait point, rappelle-toi que tu avais été choisi pour conduire ceux qui doivent enlever le butin aux ennemis, et que si tes frères ne trouvent dans l'expédition que mort et ruine, ils pourront porter leur malheur à ta charge.
— Pourquoi cela ? demanda vivement Barentz.
VILDEM BARENTZ. 165
— Parce que chacun de nous est responsable de tout le bien qu'il pouvait faire et que d'autres ont vainement essayé, répliqua Plancius.
— Suis-je donc le seul pilote des Provinces-Unies à qui le temps et la mer aient appris l'expérience ? dit Vilhem ébranlé.
— Tu es celui que les matelots demandent, répondit le docteur; avec toi, ils partiront confiants, et tu sais que la confiance est le coursier qui porte le succès. Deux fois déjà tu as cherché cette route ; tous répètent que l'honneur de la trouver doit t'appartenir. La voix de Dieu et celle du peuple t'appellent 5 mais tu fais comme Adam après le péché, tu feins de ne pas l'entendre.
— Que le docteur m'excuse, balbutia Barcntz 5 chacun ne peut-il remplir la tâche à son tour, et ne puisjc donner au loisir ce qui me reste de jours et de forces?
— Et de qui tiens-tu ces forces et ces jours ? s'écria le cosmographe, smon de cette patrie où tu as Jccu la nourriture du corps et celle de l'âme. Lui refuser la vie qu'elle t'a donnée, c'est nier un dépôt livré à ta garde. Quand la mère appelle un de ses enfanta
par son nom, et lui crie de se lever, il n'y a que Ici mauvais fils qui répondent : Je veux dormir !
Barentz tressaillit ; une rougeur rapide traversa ses traits, puis il devint pâle. Trop simple pour savoir fermer son âme à la vérité, parce qu'elle était douloureuse, il vit tout-à-coup la nécessité du sacrifice qui lui était demandé, et ne songea poiat à en mesurer la grandeur. Pour lui, comprendre le devoir, c'était obéir, îl écarta brusquement les images de repos et de tendresse qui le berçaient depuis tant de mois ; il prit toutes ses joies rêvées, les brisa comme il eût fait des branches fleuries qui lui eussent caché le vrai chemin, et avançant la main vers la bible ouverte sur le bureau du docteur Plancius, il dit lentement :
— Moi et les miens, nous appartenons aux Pr ovinccs-Unics ; je parliraiî
La troisième expédition pour le passage du Nord partit en effet sous la direction de Barentz et de Gérard de Veer, qui voulut accompagner le pilote à titre do commis. Elle avait mis à la voile le 17 mai 1598, et l'on était arrivé à la fin d'octobre 1597 sans en avoir reçu aucune nouvelle ! Ce retard ne permettait guère de mettre en doute la perte des navires conduits par Barentz ; car les deux premiers voyages ayant duré chacun moins de cinq mois, il s'était écoulé quatre fois plus de temps qu'il n'en eût î'allu au pilote de SchclUng pour effectuer son retour en iioUaude.
Cependant Jeanne luttait contre l'opinion générale ; l'ardeur de sa tendresse entretenait sa foi. Il en est des malheurs extrêmes qui doivent nous briser, comme des dangers dans lesquels nous craignons de périr ; par un sentiment de conservation instinctive, nous refusons d'y croire j nous repoussons les preuves; nous ajournons le moment suprême en inventant des espérances qui nous permettent de vivre dans le doute.
Plancius d'ailleurs aidait a ces illusions. La confiance acharnée que l'amour nourrissait chez la jeune fille était entretenue chez lui par la science. Il détaillait les circonstances qui avaient dû retenir les vaisseaux, expliquait la longueur du voyage, justifiait le manque de nouvelles. Dans le cas où Barentz n'aurait pu franchir le détroit du Weigatz, il s'était sans doute décidé à hiverner sur les côtes pour attendre les Russiens qui faisaient tous les ans ce voyage, et apprendre, en les suivant, si la mer située au delà du détroit était véritablement la grande mer de ïartarie. Dans le cas, au contraire, où il serait monté plus au nord jusqu'au 82^ degré, le soleil, qui, dans ces latitudes, restait six mois sur Vhorizon, devait y rendre
VILQEM BARENTZ. 1G9
le froid moins vif, et avait pu ouvrir un passage à ses navires, mais ne lui avait point sans doute laissé le temps d'un retour immédiat. Dans toutes les suppositions , Barcntz avait donc été forcé d'attendre pour ne point se borner, comme les expéditions précédentes, à une exploration inutile. Au moment même où les ignorants désespéraient de lui, il revenait peut-être triomphant et apportant, sur ses deux navires, les destinées de la Hollande! Il fallait seulement « ceindre Q ses reins, fortifier son cœur d'une puissante muraille a et mettre sa confiance dans le Dieu de Juda. »
Ces démonstrations cosmographiques, appuyées, selon l'occurrence, de citations de Strabon, de Pline ou de Jérémie, n'avaient qu'un sens pour Jeanne 5 elles lui prouvaient que le docteur était sans inquiétude et comptait sur le retour des navires ! Son esprit n'essayait point de pénétrer plus loin. Trop heureuse d'avoir un complice d'espérance, elle acceptait sa croyance sans discussion, et attendait avec une impatience tremblante.
Cependant les jours se succédaient sans rien apprendre sur le sort de Karentz. Un yacht envoyé à sa
recherche ne reparaissait plus. Il arriva enfin, n'ayant
que la moitié de son équipage vivant, et sans avoir rien appris.'
Ce fut un dernier coup porté aux illusions les plus tenaces: l'expédition avait évidemment péri tout entière ; les filles et les sœurs des compagnons du pilote n'avaient plus qu'à prendre le deuil.
Le conseil de ville leva les derniers doutes en soldant aux familles la paye des deux équipages, comme on avait coutume de faire pour les morts.
Jeanne sentit fléchir la confiance qui l'avait longtemps soutenue. Toutes les raisons jusqu'alors incomprises, tous les soupçons repoussés, toutes les terreurs combattues envahirent à la fois ce courage brisé. Ce fut quelque chose d'aussi terrible qu'inattendu. Emportée par le flot de la douleur, la jeune fille passa, tout à coup , du calme factice qu'elle s'était ménagé aux convulsions d'un désespoir sans remède. Comme toutes les âmes vaillantes, elle avait lutté jusqu'au dernier moment et son premier cri fut un cri d'agonie. Ayant jusqu'alors repoussé la conviction de son malheur, elle n'avait pu s'y préparer, et ne se trouva point assez forte pour le regarder en lace. Abandonnée tout à coup par l'espérance, elle
VILDEM BAHKNTZ, 171
tomba comme une plante fauchée que la sève ne nour rit plus. A la vitalité fleurissante succéda cette fièvre de dépérissement qui annonce que le mal a atteint les sources mêmes de la vie.
Pressée de rejoindre ceux qu'elle ne devait plus revoir sur la terre, Jeanne ne négligeait rien de ce qui pouvait hâter le moment de la réunion. Elle appelait à elle sa douleur ; elle la tenait éveillée et en mouvement ; elle l'employait à user la trame de sa vie, comme ces instruments de délivrance avec lesquels le captif lime sourdement sa chaîne. Quiconque a connu la suprême douleur doit avoir éprouvé celte ivresse du désespoir qui cherche la souffrance et l'appelle, cette rage d'un cœur meurtri courant au devant des coups comme le vaincu décidé à s'ensevelir dans sa défaite.
La fille de Barenlz était arrivée là. Entourée de tous les objets qui lui rappelaient Gérard et son père, elle semblait leur demander de continuels avertissements et promener à plaisir son cœur déchiré à travers les images du passé.
Parfois même elle s'efforçait d'y retourner en pensée, afin de mieux sentir l'amertume du présent, Toute la maison prenait alors un air de fêle : la table
était dressée, trois couverts mis comme autrefois, ellemême, parée de ses riches habits, préparait tout pour le retour de ses hôtes 5 au moindre bruit, elle prêtait l'oreille comme si elle eût espéré reconnaître la voix de Gérard et du pilote ; elle accourait à la porte chaque fois qu'un passant faisait crier le sable de l'allée de tilleuls ; elle regardait l'horloge en répétant qu'ils allaient venir ! Puérile et lugubre parodie de jours à jamais perdus, et dans laquelle un espoir sans nom se mêlait au délire d'une mortelle douleur.
Un soir, qu'elle avait prolongé cette hallucination volontaire, la nuit la surprit près de sa fenêtre où l'on ne voyait plus que des cages vides et des fleurs mortes d'abandon. Les brouillards de novembre enveloppaient les quais devenus silencieux, un vent humide sifflait à travers les arbres dépouillés, et les girouettes faisaient entendre, dans la nuit, leurs grincements plaintifs. Quelques lanternes, accrochées à la poupe des seules de déchargement, dessinaient seules, de loin en loin, des auréoles à demi lumineuses,quilaissaienl deviner l'eau verdâtre et immobile des canaux.
La tête appuyée contre le vitrage, Jeanne ne s'apercevait ni de la nuit qui avait tout effacé, ni de la brume
VILQEM BARENTZ. t73
qui mouillait ses cheveux. Retirée dans sa chimère, elle avait oublié tout ce qui l'entourait : elle se sentait rêver, et cependant elle croyait à son rêve ; libre d'en sortir, elle l'élait également d'y rester; son âme flottante entre l'illusion et la réalilé pouvait choisir à volonté, bien que les voyant toutes deux. Aussi s'abandonnait-elle avec une volupté nonchalante à celte extase dont elle avait conscience. Reportée en arrière de deux années, elle se croyait ù l'une des belles soirées de son jeune amour, alors que Gérard, traversant le canal pour abréger la route, annonçait son arrivée en répétant un de ces chants hébreux que la traduction des docteurs de la réforme avait popularisés dans les Provinces-Unies.
Fascinée parce souvenir, elle murmurait elle-même tout bas les premiers vers de l'hymne sacrée, quand un murmure lointain s'éleva!... Jeanne prête l'oreille ! c'est le môme chant redit par plusieurs voix ; il vient du côté du port et s'approche lentement ; mais il n'a point l'expression vive et joyeuse que de Veer lui donnait autrefois ; les voix sont basses, sombres et comme étouffées! La jeune fille éperdue n'ose respirer; le sang de ses veines s'est arrêté -, tout son être fait
silence, toute son âme écoule!... L'hymne grandit, les voix deviennent plus distinctes... Tout à coup elle pousse un cri !... elle a cru en reconnaître une î elle porte les deux mains à son front pour s'assurer qu'elle veille, à son cœur pour sentir qu'elle vit î elle penche la tête en avant dans le vide. — C'est la même voix ! c'est la même voix î Éperdue, elle prononce un nom presque bas ; un autre nom lui répond, c'est le sien, et cette fois l'accent ne peut lui laisser de doute ! Au môme instant une barque glisse sur le canal ; elle traverse un des points vaguement éclairés. Jeanne a cru apercevoir une ombre qui s'est retournée vers elle, et foudroyée par la joie, elle tombe à genoux et s'évanouit.
Quand elle ouvre les yeux, tout est redevenu silencieux. Elle regarde, elle écoute, elle appelle ; rien ne paraît ni ne répond 1 A-t-elle donc été trompée par une vision? Non, elle a vu , elle a entendu ! Si ce n'était le fantôme de Gérard sorti de la mort comme Samuel, c'était bien lui-même ; elle n'a pu so tromper. La voix que l'on reconnaît avec le cœur ne ressemble à nulle autre : aussi Jeanne n'hésite pas; elle sort en courant et suit le bord du canal que longeait la barque ; mais,
VILDEM DARENTZ. 175
aussi loin que son œil peut apercevoir, le canal est vide, la barque a disparu !
Dans ce moment, le souvenir de Plancius lui revient. Si les navires sont de retour, il en a été le premier averti ! La jeune fille halclantc se précipite vers la maison qu'il habite ; elle frappe à coups redoublés; on ouvre enfin; mais Plaucius vient d'Clrc mandé par un membre du conseil. Jeanne reprend sa course vers la maison de ville, elle trouve les grilles ouvertes, elle entre, elle monte au hasard ; elle suit des corridors obscurs, traverse des salles désertes et soulève une tapisserie : elle est arrivée, sans le savoir, à Tune des tribunes.
Au-dessous d'elle se montre la grande salle des délibcralions faiblement éclairée par quelques torches de cire. Les conseillers sont réunis au'our de Plancius qui lit à haute voix; derrière, un groupe d'auditeurs cachés dans l'ombre se tient immobile.
Jeanne troublée s'arrête. Cette salle obscure, ces hommes à l'aspect sévère, cette voix monotone abattent subilcment son exaltation. Elle se demande si elle n'est point dans le délire; une sorte de honle douloureuse la glace ; elle s'effraye d'être venue si loin ; elle
ne CHRONIQOES DE LA MER.
avance la main pour écarter de nouveau la tapisserie et retourner en arrière; mais cette main reste soulevée, on front abattu se redresse ; quelques mots parvenus jusqu'à elle l'ont saisie. Le cosmographe fait la lecture d'un de ces livres de loch, que le père de Jeanne lui a appris à connaître. Elle se rapproche, et les paroles lui arrivent moins confuses.
.... a Le 5 juin, les matelots qui étaient sur le pont ont vu les vagues parsemées de taches blanches vers l'horizon, et ont crié qu'une volée de cygnes venait à notre rencontre ; mais le pilote qui regardait, du château d'arrière, a secoué la tête ; il avait reconnu les glaces du pôle qui commençaient à nager vers nous.
a Le 2 1 , nous avons découvert une terre qui se trouve par les 80 degrés 11 minutes, et que nous avons jugée devoir être le Groenland (l). Les rochers étaient comme tapissés par les nids de ces oies sauvages qui arrivent tous les ans par nuées dans le Zuydersée, et que l'on croyaitproduitsparlesfruitsdecertainsarbresd'Écosse, qui n'avaient qu'à tomber dans la mer pour éclore (2).
(1) Celait le Spizbcrg.
(2) Cette croyance était générale chez les natUKilîslos du seizième siècle.
• Le 23, nous avons vérifié que l'aiguille de la boussole variait de 16 degrés.
Le !«•• juillet, comme on n'a pu s'accorder sur la direction à prendre, les navires de JeanCornelilz et de Vilhem Barentz se sont séparés. »
Ici, Jeanne ne put retenir un cri étouffe; toutes ses inccrliludcs cessaient : Plancius lisait le journal de bord du Lion de /loUande, et c'était Gérard lui-même qui, à titre de commis, avait dû l'écrire. Ainsi elle n'avait point été trompée tout à l'heure, l'expédition éK^it de retour ; le docteur n'avait été appelé si tard au conseil que pour apprendre cette grande nouvelle !
Un tel bonheur était trop immense et trop subit pour que la jeune fille pût en supporter le poids i elle voulut se lever, ses membres demeurèrent sans mouvement, elle essaya d'appeler, ses lèvres s'agitèrent sans pouvoir former un son ! Elle ne fit, du reste, aucun effort pour sortir de cet anéantissement. Complèicmcnt rassurée, elle avait perdu toute impatience, elle s'abandonnait avec ivresse à cet espèce d'évanouissement au milieu duquel surnageait la joie. Elle demeura même quelque temps sans rien comprendre, cans rien voir, sans rien entendre autre chose que les
i^^ TONIQUES DE LA MER.
BQîracnleîîses paroles qui murmuraient en elle : Ucvemis !
Cepenclant son étoiirdissement de bonheur se dissipa peu à peu, et la voix de Plancius commença à lui arriver de nouveau et à pénétrer jusqu'à sa pensée au travcrsdela torpeur. Encore incapable de se mouvoir, ni de parler, elle recommençait déjà à comprendre. Le docteur continuait à lire, mais sa voix était plus lente et plus grave : elle écouta.
a ... Les glaçons devenaient à chaque instant plus nombreux -, on les voyait flotter aux quatre aires du ventj sur quelques-uns se promenaient des ours blancs ; d'autres portaient à leur sommet des touffes d'herbes marines dans lesquelles nichaient les oiseaux de dégoût. On amarre le Lion de Hollande au plus grand, qui est d'un beau bleu de nuages; mais bientôt nous en voyons arriver un autre dont le sommet s'élevait aussi haut qu'un clocher, et dont la racine touchait le tond de la mer .' On file le câble et l'on recommence à louvoyer.
Le 11 octobre, les eaux se montrent enfin libres du côté du sud : on ne doute plus qu'il y ait un passage ouvert; on arbore les girouettes en signe de joie et les
VILUEU BARF.NTZ. 1(5*
équipages descendent pour prendre un peu de repos ; mais vers trois heures, le Lion de Ilollande s'arrôle tout à-coup, et le bosseman, qui s'était endormi sur le pont, appelle avec de grands cris !... Le navire était pris dans les glaces !
0 Du 2G octobre au 10 novembre, nous essayons en vain tous les moyens de le dégager 5 les glaçons continuent à s'amonceler 5 la neige qui tombe les cimente l'un à l'autre, et le vaisseau est enfermé dans una muraille qui monte à moitié de la hauteur du petit mât. Les câbles cassent, le gouvernail est emporté ; en entend le Lion de Uollande craquer dans ses membrures... Tout espoir de le sauver est perdu. Oq assemble le conseil, et il décide, d'après l'avis de Barentz, qu'on bâtira une butte sur la côte pour attendre !e retour du printemps.
c Dés le lendemain, on commence les travaux avec beaucoup de fatigue et de souffrance. Le froid est si violent que le charpentier ayant placé un clou entre ses lèvres ne peut plus le retirer qu'en arrachant la peau. Cependant la hutte est vite achevée, et nous plantons sur le toit un mai de neige glacée 1
a Le 25, le charpentier meurt; on l'enterre dans
une fente de glacC; car la terre est trop gelée poui que l'on puisse creuser une fosse.
a La neige commence à tomber avec tant d'abondance qu'on ne pourrait sortir sans être étouffé. Lp bière et le vin deviennent solides. Les ours nous attaquent sans cesse jusque dans la hutte dont ils s'efforcent de briser la porte. Le soleil, dont la vue est notre seul bien et notre seul plaisir, commence à disparaître.
« Le l^"" décembre, on voit la lune se lever à l'est, tandis que le soleil se montre encore sur l'horizon.
a Le 5, on n'aperçoit plus que le haut de son disque.
a Le 4, il disparaît! La nuit de six mois commence pour nous.
a La ration est réglée à une demi-livre de pain et deux petites tasses de vin par jour.
a La neige qui obstrue la porte ne permet plus de sortir ; le froid augmente ; la pendule s'arrête, et l'on ne peut calculer le temps qu'avec l'ampoulette de douze heures. La glace tapisse les murs de la hutte; elle pénètre jusque dans nos lits; nos habits se couvrent de verglas devant le feu. Les souliers prennent
VILIIEM BARFNTZ. 181
la durcie de la corne ; il faut les remplacer par le feu- Ire de nos chapeaux. En voulant se chauffer les pieds, quelques uns de nous se brûlent sans rien sentir Nous sommes tous pris de vertiges qui nous empêchent de nous lever. Chaque jour un de nos compagnons cesse de se plaindre, et nous apprenons ainsi qu'il est mort.
« On entend sans cesse le craquement des glaces du côté de la mer : les dôrnicrs débris du Lion de Hollande doivent avoir été engloutis. Le découragement rend les plus braves silencieux ; mais Carcntz réussit à nous distraire en racontant ses voyages et des histoires de la Bible.
« Le 24 janvier 1597. — L'air se trouve radouci. Gérard de Veer sort de la hutte, et voit le soleil qui monte à l'horizon. 11 court en avertir ses compagnons, et quelques-uns s'enhardissent alors à le suivre jusqu'à la mer. En arrivant, ils trouvent uu petit oiseau qui plonge à leur approche 5 ce qui les rend tous joyeux, car ils comprennent que l'eau est déjà ouverte.
f Malheureusement on ne peut songer à remonter sur le navire, qui est à demi fracasse par les glaces. Carenlz déclare qu'il faut retourner en Hollande sur
la chaloupe et sur la scu(e, à moins qu'on ne veuille se l'aire bourgeois de la Nouvelle-Zemble, et y préparer sa sépulture. 11 fait construire une petite arcasse Q la soute, qui était une bûche à poupe aiguë, ordonne d'ajouter quelques bordages pour l'élever au dessus des fiols ; puis fait distribuer dans les deux barques tout ce que nous pouvons emporter. 11 écrit aussi trois lettres dans lesquelles il raconte ce qui nous est arrivé-, confie l'une au capitaine de la seule, garde l'autre sur la chaloupe, et suspend la troisième à la cheminée de la hutte dans une 'charge de mousquet. Enfin, le 14 juin 1597, à six heures du matin, nous levons l'ancre pour entreprendre un voyage de quatre cents lieues dans deu-v- bavaues découvertes et à demi brisées.
« Le 15, tout va bien; le 16 quelques glaçons flottants mettent les embarcations en danger; le 11, nous en sommes entourés. Tous les efforts pour s'ouvrir un passage sont inutiles. Les matelots épuisés se couchent sur leurs bancs et se font leurs adieux. Cependant 13arentz, qui est resté debout à l'arrière. leur m.ontre un glaçon immobile auquel il suffirait do uxer une corde pour touer les deux barques et les
VILIIF. M DAUEMZ. ISÎ
mettre à l'abri ; mais nul ne veut tenter une pareillfi entreprise. Alors de Vccr embrasse Barenlz, et, s'élançant de glaçon en glaçon , il arrive au banc, y allaehe la corde et crie à ses comi^agnons que leur vie est en sûreté.
« On navigue encore deux jours avec beaucoup di» peine ; mais vers le milieu du troisième on s'aperçoit qu'on est sorti des glaces, et que la mer est libre partout. A cette vue, les hommes de l'équipage poussent des cris de joie en agitant leurs bonnets de fourrures; quelques uns pleurent, d'autres s'embrassent; puis tous entourèrent Barentz en répétant que c'est lui qui les a soutenus, conduits et sauvés. Mais le pilote interrompt leurs rcmerciments pour se faire apporter les cartes su? lesquelles il pointe la route à suivre, en re commandant par-dessus tout de ne point remonter vers îenord. Comme plusieurs s'étonnent de ces précautions et répètent à haute voix qu'il sera toujours là pour maintenir les barques dans le vrai chemin, le waitre de la seule arrive et dit qu'un de ses hommes, nommé Nicolas Andritz, est à l'agonie.
— Alors nous partirons ensemble, répondit Bareplz tranquiliemcul.
— Vous, pilote ! s'écriaient les matelots ; êtes-vous donc si malade sans avoir rien dit ?
— A quoi bon parler, reprend Bareniz 5 ce qu'il fallait, c'était vous mettre sur la route de Hollande, et vous y voilà, s'il plaît à Dieu î Le reste est peu de chose.
— Non pas, non pas, reprennent plusieurs voix ; noire vie ne vaut pas celle de maître Vilhem ; que répondrons-nous au conseil d'Amsterdam quand il nous demandera ce qu'est devenu le meilleur pilote des Provinces Unies?
— Vous lui répondrez, dit Barentz, qu'il a fini comme vous devez souhaiter tous de finir , en faisant ce qu'il avait promis !
et Après ces mots, il a laissé sa tète retomber en arrière, et il a fermé les yeux. Gérard de Vecr s'est penché vers lui, croyant qu'il tombait en défaillance ; mais presque aussitôt il s'est relevé tout pâle : Bareniz était mort! »
Ici la lecture fut interrompue par un cri terrible. Jeanne égarée venait de se redresser aux bords de la tribune comme si elle eût voulu s'élancer vers Plancius.
VlLnEM BARENTZ. 185
On vit ses bras s'étendre, sa tête flotter, puis elle s'affaissa sur ellc-môme et tomba évanouie.
Tout ce qu'elle avait entendu était vrai. Guidés par les instructions du pilote, les équipages de la sente et ûe la chaloupe avaient atteint le Weigatz, puis l'embouchure de la mer Blanche, qui les avait conduits au port de Colla. Un hasard providentiel leur avait fait rencontrer là le navire de Jean Cornélilz , sur lequel ils venaient d'arriver à Amsterdam au nombre do douze. Parmi eux se trouvait heureusement le seul consolateur qui pût redonner à Jeanne le goût de vivre.
Quelques mois après, selon le dernier vœu de Barcntz, Gérard de Veer la conduisit au temple, encore revêtue de ses habits de deuil. Le pilote mourant avait compris, dans son dévouement de père, que les douleurs de l'orpheline ne pouvaient être plus sûrement étouffées que par les enivrements de la jeune épouse !
Le soir même du mariage , comme les deux jeunes mariés se rendaient au jardin du Pampus, qu'ils fai- -saient disposer d'après les plans de Barentz, afin que
186 GHHOMQUES DE LA MEB.
Je projet qu'il n'avait pu accomplir pendant sa vie le fût du moins religieusement après sa mort , ils aperçurent une flotte ancrée davant le rivage et presque à leurs pieds : c'était l'expédition de Corneille Houtman, qui revenait de la terre des épices, après avoir heureusement daublé le cap de Eonnc-Espérance 1 Tous les étendards flottaient au vent, l'artillerie tonnait en signe de réjouissance, et les clairons retentissaient sur les tillacs couverts de matelots. Mais à une encablure des vaisseaux pavoises et victorieux^ les regards de Jeanne aperçurent, tout-à-coup, un petit navire délavé par les vagues, dont les voiles déchirées pendaient à des mâts de fortune , et elle reconnut la barque qui avait ramené du pôle nord les derniers compagnons de son père.
A celte vue, elle ne put retenir un cri, et ses yeux se mouillèrent.
Alors de Veer, qui avait surpris son regard, l'attira doucement à lui, et la pressant contre son cœur :
— Je te comprends, pauvre fille, dit-il doucement; tu ne peux accepter les parts inégales que Dieu fait aux efforts de ses créatures ! Tu compares ces vaisseaux triomphants à ce navire détruit, et la victoire de Cor-
V'ILIIEM UAREMZ. XST
neil'e Iloulmau à la mort de Vilhcm Barentzj mais ne t'alTlige pas outre mesure, car cette flotte opulente est moins belle à voir que celte Tjible barque brisée : si la première est la représentation bruyante du succès ^ la seconde est le sublime symbole du devoir accompli.
Lorsqu'un désordre se généralise, il faut qu'il ait sa cause dans l'époque même où il se produit, et sa propogalion accuse autant la société qui en souffre que 3cs liommcs qui le commettent. Les passions humaines ressemblent à des eaux retenues qui cherchent toujours le côté faible de la digue ; là où vous les voyez se précipiter, vous pouvez être sûr qu'il y a eu faute ou imprudence.
C'est dans ce sens que V/iistoirc criminelle des
peuples a son importance ; en nous montrant les ma-
iadies des différents siècles, elle nous fait entrer, pour
190 CHRONIQUES DE LA MEtt.
ainsi dire, dans les secrets de leur tempérament ; car il en est du genre humain comme d'un homme : ses infirmités nous révèlent ses vices.
Il ne faut pas roublier, d'ailleurs, les crimes répétés, collectifs, dont les générations entières deviennent complices (car nous ne parlons que de ceux-là) , sont toujours la suite de quelquj injustice commise. Nés du désespoir, de la révolte ou de la nécessité, ils peuvent avouer leur origine, sinon leurs conséquences, et conservent, jusque dans leur excès, une certaine grandeur que l'on ne retrouve pas dans les crimes individuels et isolés.
Parmi les exemples nombreux que l'on pourrait apporter à l'appui de ces réflexions, nous n'en citerons qu'un seul, celui de la piraterie. 11 est bien entendu que nous ne parlons pas ici de ces brigandages fortuits qui se sont exercés en tout temps sur les mers, mais des grandes associations qui ont donné à ces brigandages le caractère d'organisation et de généralité qui font qu'un désordre n'est plus seulement le fait d'individus, et devient l'expression d'une époque.
Ces associations peuvent se réduire à trois :
La première, fut celle ù^^s pirates de Cilicie, que
Pompée alla combaltrc, et rétcnJue même des pouvoirs qui lui furent accordc^s à cet effet, prouve la grandeur du danger. 11 réussit à les détruire, leur prit huit cents \aisseaux, et revint à Rome pour recevoir les honneurs du triomphe.
La seconde association du môme genre fut celle qui se forma au dix-septième siècle, dans Tile de la Tortue. Ledesposlismc des Romains, qui voulaient soumcllro toutes les terres à leur domination, avait donné naisance aux corsaires de Cilicie; le despotisme des Espagnols, qui prétendaient régner seuls sur l'Atlantique, produisit les Flibustiers.
Depuis plus d'un siècle, les conquérants du nouveau monde traitaient en pirates les étrangers qui osaient approcher de leur cor.qucte, brûlant leurs navires, détruisant leurs colonies, et les égorgeant après les avoir reçus à composition. Aussi inspiraient-ils une haine implacable et générale. Leurs cruautés, inouïes dans le Nouveau-Monde, les avaient d'ailleurs placés, pour ainsi dire, en dehors de l'humanité. Ils avaient accoutumé leurs meutes à se nourrir de la chair des Américains, et s'étaient servis de leur graisse fondue pcui- i'ubriquer des onguents. Les cruautés qu'exercé-
rent contre eux les Flibustiers ne parurent donc que de justes représailles, et un des chefs les plus célèbres de ces derniers, Monibars-l'Exterminateur, se fit appeler le Vengeur des Indiens. Ce sentiment était si général, qu'on le trouve exprimé dans tous les livres qui furent alors écrits sur ce sujet en France, en Angleterre, en Hollande ou en Espagne. Oëxmelin alla même jusqu'à placer au ftontisi^icc àcson Bisfoires des Aventuriers, une gravure qui, d'un côté, représente un Espagnol tuant un Américain, avec celte inscription : Innocenter., et de l'autre, un Flibustier tuant un Espagnol, avec ces mots : pro peccatis, expressive opposition qui dit clairement où sont les sympathies de l'auteur et comment il les justifie.
Quant à la troisième association de pirates, bien qu'elle suivit d'assez près les Flibustiers, elle eut une cause toute différente, et se composa, presque exclusivement, d'aventuriers anglais. La lutte de Guillaume d'Orange contre Louis XIV fut généralement malheureuse pour la Grande Bretagne, surtout en Amérique ; aussi les Anglais eurent-ils recours à tous les moyens pour réparer leurs pertes et arrêter la puissance toujours croissante de la France dans le Nouveau Monde.
Co qu'ils avaient perdu pendant la guerre, ils tachèrent de le regagner, par la piraterie, pendant la paix. La Jamaïque et la Barbade devinrent des repaires de bandits qui ruinaient le commerce de nos colonies et faisaient des descentes jusque dans les plantations. Mais le nombre de ces pirates augmentant, l'ennemi qui leur avait été abandonne ne leur suffit plus , si bien qu'ils commencèrent à courir indistinctement sur les vaisseaux de toutes les nations.
lis formèrent enfin un établissement à l'ile de la Providence, et il fallut, do la part du gouvernement anglais, de longs et sérieux efforts pour détruire cette puissance que lui-même avait primitivement encourag>'e.
Du reste, cette dernière société de pirates, qui fut la plus courte et la plus mal organisée, n'en est pas moins peut-être celle qui offre l'histoire la plus variée. La singulière biographie qui va suivre n'en est qu'un des moindres épisodes, et si nous la donnons de préférence à d'autres plus saisissantes, c'est qu'il nous a semblé y voir la personnification, à la fois triste et I)ouffonne, de la vanité des renommées humaines.
Mais pour donner ce récit, il faut que le lecteur nous permette de le transporter à Plymouth, vers le milieu du mois d'août 1693.
Celte grande cité maritime, composée de trois cités (ce qui Ta fait appeler un rendez-vous de villes) ^ était, dès le règne de Guillaume d'Orange, le port militaire le plus important de la Grande-Bretagne. Cependant elle n'avait point encore celte régularité géométrique si enviée par les hommes de progrès du continent, et qui donne aux villes modernes de l'Angleterre l'aspect d'immenses damiers de moellons passés au noir de fumée. Plymoulh était m,al bâtie, c'està-dire que ses quartiers étaient déshérités des charmes de la ligne droite et des grâces de la perpendiculaire. Plus d'une rue y serpentait capricieusement , sans égard pour l'axiome qui nous enseigne le chemin le plus court; plus d'une maison avançait sur la voie publique ses étages à pans de bois ou ses corniches sculptées, privant ainsi les passants, selon l'occurrence, de pluie ou de soleil: enfin l'entrée du port était deshonorée par une centaine de ces cabanes à toits fumeux et moussus, devant lesquels Van Ostade aimait tant à placer une vieille femme éclairée par un
^>ouchcr de soleil, ou quelque marin à jambe de bois .'cgardant jouer les enfants.
Ce quartier était, à la vérité, plus beau à peindre qu'à visiter, et sa destruction eût été moins regrettable pour la morale que pour le paysagiste , car la plupart des huttes qui la composaient n'étaient habitées que par des tavernicrs ou des filles de joie. C'était là que les matelots anglais venaient, au retour de leurs expéditions lointaines, perdre, comme ils disaient, le goût du chat à neuf queues (1) et de la viande salée; là qu'ils touchaient leur arriéré de plaisir, en se livrant à des excès aussi prodigieux que les privations qu'/les avaient précédés.
Or, le jour où commence notre récit, la taverne du PccJ:-d' Argent retentissait de cris joyeux poussés par une troupe déjeunes marins et par une demi-douzaine de femmes de mauvaise vie. Grâce a à ces aimables infirmités » comme les eût appelées le poète Dryden, et aux flots de gin déjà versé, les braves matelots de GeorgesRooka avaient complètement oublié le cruel échec que Tourville venait de leur faire subir, et ne
(V ^'a^tillet à neuf cordes dont on frappe les mafclols aa-
songeaient qu'à se dédommager de six mois de continence et de sobriété forcée. Le Rulle Britannia luimême avait fait place à des chants moins sublimes; la vieille Angleterre était détrônée pour Jean Graind'Orge, et la liberté des mers momentanément abandonnée au monde ! Le corps britannique était ivre !
Les pintes venaient d'être emportées par le tavernier pour être remplies un dixième fois, lorsqu'un nouveau personnage entra au Peck-d' Argent.
C'était un homme d'environ cinquante ans, pâle, marchant avec peine, et dont les vêtements annonçaient une misère si sordide que les buveurs euxmêmes en furent frappés. Les lambeaux dépareillés qui composaient son habillement étaient rattachés l'un à l'autre par des brins de filin dédoublé; ses chaussures crevées laissaient paraître ses pieds nus, et l'un des rebords de son feutre déteint , pendait à demi diHaché jusque sur son épaule. Il avait les cheveux en désordre, la barbe blanchie par endroits et hérissée, le regard brillant d'un éclat vitreux, les narines contractées et les lèvres frissonnantes. Cependant, sous celle expression maladive, il était facile de retrouver encore, dans cet homme, des traces ùq
vi?:t)cur. Ses trails étaient fortement dessinés, sa taille élevce, et, malgré la nécessité de ménager un costume que le moindre tiraillement pouvait compromettre, ses mouvements avaient une certaine liberté qui prouvait une énergie exercée.
En entrant, il regarda autour de lui d'un air hagard, s'approcha d'un banc qui touchait à la table des matelots, et s'assit.
William Bitter, joyeux contre-maître du vaisseau de S. M. le Dragon^ leva les yeux dans ce moment et l'aperçut :
— Saint-Georges! s'écria-t-il, qu'est-ce qui nous vienl-Ià ?
— Quelque mendiant de la montagne, reprit le canonnierRakam en jetant, par-dessus l'épaule, au nouveau venu, un regard de dédain.
— Non, reprit Willam, ce doit être un homme de mer.
— Pourquoi cela ?
— Ne vois-tu pas qu'il manœuvre ses culolt'^s comme une voile d'artimon, et qu'il a pris des ris de peur des coups de vent.
L'hilarité qu'exciia cette plaisanterie fit lever la tête à l'étranger.
— Depuis quand les marins d' avant-hier se permettent-ils de railler leurs aînés ? dit^l d une voix rauque et hardie.
Rakam se retourna.
— Est-il donc vraiment du métier ? demanda-t-il avec un air protecteur.
— Assez pour distinguer un loyal matelot d'un rcfouleur de gargousses ! répliqua l'homme aux haillons, de ce ton de mépris qu'affectaient les marins de l'époque pour tous lés corps auxiliaires qui servaient avec eux sur les vaisseaux du roi.
— Par le ciel! c'est un des nôtres ! s'écria gaîment Citler. Holà, l'ami, je ne vous parlerai plus de votre manière de faire des reprises, puisque vous avez la peau tendre de ce côté : mais approchez un peu du bout de la table, et buvez avec nous.
L'étranger s'approcha, et, malgré la fièvre qui faisait trembler sa main, il prit un gobe'et qu'il tendit au jeune contre-maître.
— Allons, reprit celui-ci en trinquant, à une meil-
JACQUES AVKRY. 199
leur forliinc, milord !,.. et surtout à une meilleure sanléî car si l'habit a fini son temps, il nae semble que la doublure n'est guère en meilleur état...
— Le for lui-même finit par s'user, murmura- l'inconnu qui, après avoir Ircmpd ses lèvres dans le gin, reposa le gobelet sur la table avec une sorte de dégoût.
— Buvez, buvez, reprit William 5 il n'y a que cela pour reprendre des forces; le gin est le soleil de l'estomac ! et je vous en verserai à discrétion.
— Vous avez donc louché votre solde de mer?
— Et nous voulons la dépenser jusqu'au dernier farlliing. 11 faut bien s'indemniser de ce que l'on a souffert-, après la dièle, l'abondance. Nous mettons nos vices au vert, comme dit le révérend Purry, et nous les laissons pailre à leur faim ! Malheureusement la bourse est légère -, nous n'avons eu ni gratifications, ni parts de prise...
— Que pourrait- on prendre avec ces chiens de François? dit Uakam en haussant les épaules 5 des mendiants qui n'ont que leur chemise, et qui la défendent comme si elle était doublée de perles fines !... Non,
non, ce n'est pas dans les mers d'Europe qu'il faut courir le bond ord.
— Et tu pourrais ajouter, dit Bitler en guignant le canonnier, que ce n'est pas sous le pavillon du roi Guillaume.
— Sous lequel donc ? demanda une des filles qui se trouvaient là.
— Sous celui de Jacques Avery, ma colombe. L'homme aux haillons dressa la tête.
— Jacques Avery î répéta-t-il.
— Oui, dit Rakam, celui que l'on a appelé Ylicureux pirate, et sur lequel on a fait une comédie qui se joue demain ; j'ai vu l'affîcbe de toile près du bureau de l'amirauté.
— Que je sois damné si je ne vais la voir, s'écria Bitter ; vous connaissez l'histoire de Jacques Avery, milord ?
— Je crois avoir entendu prononcer ce nom, dit l'étranger.
— Jacques , reprit William, qui était bien aiso de trouver un prétexte pour parler de son héros favori.
JACQUES AVEIIV. 201
élnil le conlrcmnitrc du capitaine Gibson, le plus invétéré buvciu" de toute la marine royale. Ce fut lui qui profila, il y a quelques années, du moment où le capitaine buvait son grog pour enlever le navire, qu'il montait et se faire écumeur de mer.
— Ce qui vaut mieux que de courir la bouline pour le Hollandais, objecta Rakam d'un air rogue.
— Surtout quand on a le bonheur de Jacques, reprit Pilter, et que votre première prise est un vaisseau chargé d'or, de pierreries, et conduisant à la Mecque, la fille du Grand Mogol...
— Qui est maintenant la femme d'Avery, interrompit le maître canonnier, car le drôle a su profiter du flot ; il s'est retiré à Madagascar avec toutes ses richesses et s'y est fait reconnaître roi.
L'étranger le regarfla avec une expression de doute railleur.
— Qui a dit cela ? demanda-t-il.
— Qui ? répéta Rakam ; pardieu ! tous ceux qui naviguent dans la mer des Indes et qui ont été poursuivis par ses vaisseaux ! Car le roi Avery a une flotte montée par des équipages de toutes nations^ depuis
les peaux rouges du Canada jusqu'aux peaux jaunes du japon , et portant pour pavillon un drapeau noir sur lequel est dessiné le squelette de la mort qui perce un cœur sanglant. Pierre Stoll a monté un de ces navires et m'a assuré que rien n'y manquait : il y avait même iin aumônier pour dire les prières et épicer le punch. Quand ils ont fait une course heureuse , ils regagnent Madagascar, où Avery a bâti un fort , des magasins et un palais , dans lequel il vit entouré de négresses qui n'ont d'autre occupation que de l'éventer avec des feuilles de palmier.
— C'est la vérité , reprit Bitter. Le capitaine Wcode Roger a vu le pays que Jacques et ses pirates ont soumis. Pour le tenir dans l'obéissance , ils ont bâti au milieu des forêts des espèces de citadelles auxquelles on ne peut arriver que par des labyrinthes bordés Jo bois épineux , et d'où ils gouvernent leur sujets sans craindre les surprises.
— Et la preuve que ce n'est pas un conte de gaillard-d'arrière , ajouta Rakam , c'est que le conseil d'amirauté songe à envoyer une flotte pour dénicher le vieux Jacques de son aire.
— Plus à présent , maitre, plus à présent, dit le ta-
vcrnier qui écoutait , les deux mains passées dans la ceinture de son haut-de-chausscs ; le conseil a changé d'avis ; Guillaume en a assez de sa querelle avec le roi de France ; il ne veut rien avoir a démêler, pour le moment , avec son nouveau cousin de Madagascar, et ne pouvant le faire pendre , il va lui adresser des propositions...
L'étranger, qui avait trempé un doigt dans son gobelet et s'en servait , comme d'un pinceau , pour tracer des arabesques sur la table de chêne, tressaillit à ces derniers mots et releva la tête.
— Est-ce vrai , dit-il vivement ; qui t'a appris cela?
— Pardieu ! c'est imprimé , reprit l'aubergiste \ voici la pancarte que ma donnée , ce matin , un des copistes de l'amirauté.
Dittcr, qui était plus près du ta'crnier, prit le papier et lut tout haut. C'était une ordonnance royale , accordant à Jacques Avery la permission de rentrer en Angleterre et l'oubli du passé.
— Un pardon complet ! s'écria l'étranger avec ua
traiispur t de joie, j'accepte, j'accepte !.,♦
Tous les matelots se détournèrent en poussant une exclamation de surprise.
— Comment! que voulez -vous dire? demanda Bilter.
— Je veux dire , s'écria l'homme aux haillons avec un rire ému, que c'est moi qui suis lemaitredc la mer des Indes, le gendre du Grand Mogol , le roi de Madagascar, Jacques Avery, enfin, Y heur eux pirate !... pour le moment à la recherche d'une paillasse et d'une paire de culottes.
Cette déclaration causa parmi les matelots un mouvement de stupeur j tous les yeux s'arrêtèrent sur !o forban en haillons , et tous les esprits semblaient faire un effort pour passer de la brillante chimère dont ils s'étaient bercés à cette repoussante réalité.
— Jacques Avery , répétèrent-ils en cœur ; c'est impossible... Le drôle se moque de nous.., ce ne peutêtre l'ancien contre -maitre du capitaine Gibson... Quelle preuve a-t-il à donner ?
Four toute réponse , l'étranger chercha dans son sein un portefeuille de peau de javaris (1), dont il tira un papier sale et déchiré qu'il jeta sur la table.
(1) Sanglier aniâicaiu.
JACQIT? AVER T, 205
Rakam le prit ; c'était l'acte de naissance de Jacques Avcry, portant le timbre de la paroisse de Biddifort, dans le Devonsliire.
Le papier passa de mains en mains , et bien que la plupart des matelots ne pussent le déchiffrer, tous commencèrent à croire lorsqu'ils y eurent jeté les yeux. Les détails donnes par l'étranger achevèi ont d'ailleurs de dissiper leurs doutes, et leur firent comprendre comment l'erreur sur la véritable position de Jacques Avery avait pu naitre et se propager.
L'audace avec laquelle il s'était emparé du vaisseau du capitaine Gibson sur une rade amie et en présence d'autres navires anglais, avait d'autant plus fixé sur lui l'attention publique , que c'était le premier acte de ce genre qui se fut produit dans de pareilles circonstances. La prise du navire monté par la fille du GranJ- Aîogol qui, pour se venger de cette piraterie, voulut détruire tous les établissements anglais placés à sa portée, acheva de rendre son nom populaire dans les ports de la Grande-Bretagne. Aussi se trouva- t-il alors dans le cas de l'Hercule antique auquel on avait fait honneur de toutes les grandes choses exécutées par ses contemporains , tous les brigandages commis
208 C'ARONIQUES DE LA rûER.
dans la mer des Indes lui furent attribués, et les pirates , pour qui cette croyance était une sauve-garde , s'appliquèrent à la confirmer. Le nom de Jacques Avery devint une sorte de fantôme derrière lequel chacun d'eux cacha son propre nom. Partout où il y avait des navires pris, des cargaisons pillées, des équipages abandonnes sur des îles désertes, c'était par l'ordre de Jacques Avery ! Quiconque s'était donné pour métier de voler et de tuer sur l'Océan, s'appelait ainsi désormais; Jacques n'était plus un homme, mais un symbole : c'était la piraterie incarnée (1).
Cependant , au moment même où l'indignation publique supposait ainsi une association entre des crimes isolés et faisait de l'ancien contre-maître , le Romulus d'une république de pirates , celui-ci avait déjà aban • donné la partie et regagnait l'Angleterre avec la vaisselle d'or et les diamans pillés dans le vaisseau arabe, espérant que le produit de leur vente lui per-
(î) Ce fut ainsi qu'on pul lui croire uue floKe. L'établissenicut de quelques aventuriers réfugiés à Madagascar et qui s'y fortifièrent , donna lieu à la fable du prétendu royaume dont Avery était le fondateur. (Voyez, Histoire dss Pira'es anglais, par Johnson, p. 19),
mcUrait de vivre le reste de ses jours a comme un chrétien repentant et à son aise » Mais en débarquant à Cork , il trouva son nom dans toutes les bouches, et apprit, pour la première fois, quelle réputation formidable lui avait été faite. Son portrait se vendait dans toutes les foires, et les matelots chantaient des ballades dont il était le héros.
Cette célébrité inattendue l'effraya. Craignant d'être reconnu s'il restait sur les côtes, il s'enfonça dans l'intérieur des terres, charge de ses diamants et do lingots d'or qu'il cachait sous ses haillons, mais dont il ne pouvait réaliser la valeur de peur de se trahir.
Ce fut , de son aveu , l'époque la plus misérable et la plus tourmentée de sa vie entière. Tour-à-tour excité par les aiguillons du désir et les avertissements de la prudence, condamné à manquer de tout avec les moyens de tout obtenir, et n'ayant de la richesse que les angoisses, il parcourut une partie de l'Irlande, vivant de galette d'avoine, buvant aux fontaines et couchant dans les granges. Enfin, ne pouvant supporter plus longtemps ces misères, il gagna Biddifort , où il avait quelques parcnls auxquels il se confia, et qui l'adressèrenL à un joailler de Plymoulh.
Celui-ci se chargea des lingots et des diamants avec promesse de les vendre ; mais lorsque, quelques mois après, le pirate vint lui en réclamer le prix, l'honnête bourgeois le fit jeter à la porte par ses apprentis, en le menaçant, s'il reparaissait chez lui, de le dénoncer à l'amirauté.
Ce fut le soir même de cette visite que Jacques Avery se présenta, comme nous l'avons dit, à la taverne du Peck-d' Argent.
Les matelots avaient écouté avec un singulier intérêt son récit, interrompu par de nombreuses libations. Le gin semblait avoir exalté la fièvre de Jacques. A mesure qu'il parlait, sa voix devenait plus saccadée, SCS idées plus confuses ; et, au moment de quitter la table , il fallut l'aider à se soutenir. Cependant ses compagnons , chancelants eux-mêmes , priront cette défaillance pour l'effet de l'ivresse et le quittèrent près du bureau de l'amirauté, après avoir échangé la promesse de se revoir, le lendemain, au Peck-iV Argent.
Alais, le lendemain, les gardiens du port trouvèrent, en sortant, un homme étendu sans mouvement le long du mur d'enceinte. C'était le pirate qui, étourdi par la miiladic et l'ivresse, n'avait pu aller plus loin et s'é-
JACQUnS A VEnT. -^-^
(ail couché dans le ruisseau pour mourir. Au -dessus de son cadavre floltait encorç, suspendue au niur, l'affiche du speclacle de la veille , sur laquelle ou lisait, comme une ironique épilaphe :