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226 CHRONIQUES DB LOUIS «I. [Avril 1507
avoyeot perdus aux batailles leurs maris, frères ou enfans; pencent au surplus que le Roy les destruyroit du tout et feroit mectre la ville a feu et a sang : dont ne savoyent autre chose que faire, fors douloir leur perte passée et actendre l'avenir; et, pour ne perdre tout, au fons de leurs caves, citernes et roches, musserent partye de leurs bagues et trésors, et portèrent leur draps d'or et de soye, et partye de leur chevance, par les eglizes et coUieges de la ville, et délibérèrent envoyer de rechief ambaxades devers le Roy et parlamenter pour rendre la ville a la meilleur oomposicion que faire se pourroit.
Le mardy au matin, ambaxades furent transmises devers le Roy^ ; qu'il fîst ouyr par maistre Georges, cardinal d'Âmboise, lesquelles ambaxades disrent : € Nous summes icy venus et envoyées devers le Roy, nostre souverain seigneur, de par les cytadins et tout le peuple de la desollée cyté de Gennes, pour au premier nous recommander tous très humblement a sa bénigne grâce; et, au surplus, pour la composicion de l'amende et satisfation du meffaict que sadite pouvre cyté de Gennes, gouvernée soubz la main du peuple deslyé et conseil de mutins desordonnez, a par cy devant commys et perpétré contre sa très baulte seigneurie et sacrée magesté ; le supplyant très humblement qu'il luy plaise prendre sadicte ville entre ses mains et en sa sauvegarde, et son pouvre peuple a mercy avecques la vie et biens sauves. > A quoy ne voulut entendre le Roy, mais dist qu'il auroit la ville
i. D'après la Cotiqueste, les Génois avaient envoyé, la veille au matin, une ambassade pour masquer leur attaque. Ils en envoyèrent une seconde le soir.
Avril 1507] GOMMANT LE ROT SE RENDIT A' SON ARMÉE. 227
et le peuple a sa volunté, ou qu'il mectroit tout au feu et a Tespée ; sur quoy lesdites ambaxades firent autres ouvertures^ disant que, pour les fraiz et mises de l'armée du Roy et pour l'amende proffîtable et honnourable, ilz satisferont la pluspart au vouloir dudit seigneur et ordonnance de son conseil : ce que ne voulut le Roy, disant tousjours qu'il auroit le tout a sa volunté. De laquelle responce lesdits ambaxadeurs advertirent le peuple de ladite ville de Gennes : sur quoy tindrent le conseil, ou plusieurs propos furent alléguez, et finalement conclut, veu l'extrémité ou ilz estoyent ; cognoissant ausi le Roy, entre les autres dons de vertueuses grâces, estre tant humain que onques ne fist mourir homme a qui il peust pardonner, et que leur offence ne touchoit que a luy seul ; ayant sur ce confience de sa grâce, dirent le mot en se rendant la corde au coul, c'est assavoir a sa volunté ; luy mandant que, a toute heure que luy plairoit, il pouroit entrer en sadite ville de Gennes et faire du peuple a son plaisir.
Et, voyant le Roy que tout alloit a son vouloir, receut lesdits Gennevoys a sa volunté^ ; de quoy sur le champ en voulut advertir Françoys de Clermont, cardinal de Nerbonne, lequel estoit devers le pape, a Romme, orateur pour ledit seigneur, et luy escrivit lectres contenant ladite composition : lesquelles montra ledit
!• Une miniature du Voyage de Gênes représente cette scène. Le roi, à cheval, équipé comme à sa sortie d'Alexandrie, l'épée à la main, devant une très brillante armée, reçoit les six ambassadeurs vêtus de noir et à genoux. Sur le second plan, le bastion qui tire. En haut, dans le fond, des Génois en déroute. Arrièreplan de montagnes.
228 CHRONIQUES DB LOUIS XII. [Avril 1507
cardinal de Nerbonne a nostre Sainct Père le Pape, qui pallist tout le visage en lisant lesdites lectres et dist : c Je ne le croy pas! > Plusieurs Romains et autres avoient faict gaigeures et misailles a plusieurs, disant que le Roy ne prendroit point Gennes, ou que de six moys n'y entreroit. Pareillement ledit cardinal de Nerbonne transmist lesdites lectres du Roy a Naples, au seigneur de la GuicheS qui la estoit pour le Roy, devers le Roy d'Ârragon; qui ausi les monstra audit Roy d'Arragon, lequel ausi ne le cuydoit point croire; et dist Gonsalles en branlant la teste : « Il n'est possible, a mon advys, que, en si peu de temps, une si forte ville, comme est Gennes, iust si tost rendue? > et est a croire que plusieurs eussent bien voulu qu'elle n'eust esté prise par les Françoys*. Mais tant en fut que, le mesme jour de ladite composicion, le Roy transmist la a Gennes le seigneur du Bouchage, messire Françoys de Rochechouart^ et messire Raoul de Lannay, et avecques eulx Anthoyne de Pierrepont* et Pierre de Montalembert, mareschaulx des logys avecques ses fourriers, pour prendre les logys et départir les car tiers. Le lendemain tous lesdits logys furent merchez, et la dedans entrèrent six
i . Jean de la Guiche.
2. D'après la Conqueste, les Génois avaient perdu en tout (à Monaco et devant Gênes) 3,500 hommes, les Français 200. « Il y a plus de deux cens ans que le Roy de France ne aultres princes ne fist si grande conqueste,... a peu de despense et bien peu de sang répandu. » Fleurange estime la perte des Génois, pour le siège seul, à 18,000 hommes !
3. Salvago indique Du Bouchage, le bailli d'Amiens (de Lannoy) et le sire de Piennes.