‹ Chroniques de Louis XIIChapitre 122 sur 183 · Jaime d'Albion, ambassadeur en France · texte numérisé non relu

Jaime d'Albion, ambassadeur en France

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Âusquelz fist le Roy d'Àrragon joyeuse chère et bon recueil, disant : c J'ay tant hoonourable loueuge ouye du Roy de France, et par expérience tant vertueuses œuvres en luy cognues que, a ceste cause, raison m'a meu d'entreprendre le venir jusques en ses pays veoir, honnourer et visiter, désirant, sur toutes choses, luy faire compaignye fraternelle et amyable, et prendre avecques luy familière cognoissance et aliénée perpétuelle, et moy, confyant de son nom christianissime et très excellente renomée, sans autre seureté que de sa seulle fidélité, mettre entre ses mains et en ses dangiers, disant que plus grant eur ne plus noble compaignye ne pourroye au monde rancontrer. »

Ce dit, fist naviguer vers Savonne, duquel lieu se pouvoyent ja choisir et ad viser tout a cler les galleres et fustes, qui estoyent tendues et tapissées, et avoyent estandars amont. Pour veoir la venue et arrivée dudit Roy d'Arragon, qui a voisle tendue approchoit, chascun sortit de Savonne et print place autour du mouUe, sur la marine et sur les tours et murailles de la ville, au droict de la venue, en manière que tout estoit plain de peuple.

A la rive du mouUe, par ou le Roy d'Arragon devoit descendre, le Roy fist faire ung pont de boys, entrant en mer environ xii pas large, a passer troys hommes de front, faict a gardes et assix sur pillotiz, et sur la fousseure couvert d'ung drap rouge actaché a petitz clouz pour faire la aborder la gallere du Roy d'Arragon et sortir par la de la mer pour entrer en la ville. Et, lorsqu'il fut environ ung mille près de la ville, le Roy, avecques tous ses princes, gentishommes et archiers de sa garde, se trouva au bort du pont,

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encontre lequel avoit ung hault boulouart, ou je, avecques plusieurs, montay pour veoir tout a cler la rencontre des Roys,

Or est a entendre que, dedans les fustes et galleres du Roy d'Arragon, n'avoit nulz chevaulx : par quoy le Roy avoit faict la mener en main une mulle richement harnachée, pour monter ledict Roy d'Àrragon; et avoit conunandé aux autres de ses princes qui la estoyent, et a ses autres gentisbommes, qu'ilz eussent la mulles et haquenées pour bailler aux gentisbommes d'Ëspaigne et porter en crouppe les dames de la Royne d'Ârragon, dont elle en avoit moult grant nombre richement accoutrées, et toutes a Tespaignolle, combien que plusieurs d'icelles fussent fransoyses.

En ceste manière, actendoit, le Roy, le Roy d'Arragon, qui tant approcha qu'il entra dedans le moule de Savonne, ou avoit, pour le Roy, grousse route de navires armez et artillez, lesquelz commaincerent a tirer artillerie a toutes mains. Pareillement les galleres et fustes du Roy d'Arragon firent, a l'entrer dudit moulle, telle meute d'artillerie qu'on n'eust oy la tonner. Le capitaine Pregent le Bidoulx, avecques ses quatre galleres, couvertes de fleurs de lys, et toutes ensemble, estoit entré dedans le moulle comme le Roy d'Arragon; et la, après les autres, fist descharger son artillerie, dont il avoit grousses coulevrines a roe et canons serpentins, tellement qu'il sembloit que tout basist. Des tours de la ville et du chasteau pectoit artillerie comme tonnerre; sur la marine, n'apparroissoit que feu et fumée ; fin, plus d'une heure continua ce bruyt, tel que s'esloit chose espouventable a ouyr et merveil-

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leuse a veoir. Aussi estoyent la trompectes et haulxboys, qui souffloyent sans cesser.

Cepandant, le Roy d'Ârragon fist mectre de fil ses galleres, et la sienne, en laquelle il estoit, tirer devant, laquelle estoit toute couverte et parée de draps de la couUeur et livrée du Roy, c'est assavoir de jaune et rouge; et tous les mathelotz et rameurs vestus de jaune et rouge, avecques cappetes de mesmes. Ses autres galleres et fustes estoyent richement accoustrées et parées de mesmes. Quoy plus? le Roy d'Arragon fist adresser sa gallere droict au pont, ou le Roy estoit : lequel, lorsqu'il vit approcher la gallere du Roy d'Arragon, comme d'ung demy gect de pierre près, descendit de sa muUe et s'en alla sur le pont, ou ja abordoit la gallere, et si près que l'escalle de ladite gallere, premier que le Roy fust au bort dudit pont, fut dessus avalle. Ce faict, le Roy marche celle part, et s'en entra dedans ladite gallere, avecques luy deux de ses gens seullement, c'est assavoir messîre Charles d'Amboise, son lieutenant delà les mons et grant maistre de France, lequel fist entrer dedans, et messire Galeas de Sainct Severin, grant escuyer de France, lequel entra après luy.

Le Roy d'Arragon fut auprès du bort de l'escalle, lequel, tout en Teure que le Roy fut entré, mist le bonnet au poing et le genoil en terre, et le Roy après, en eulx embrassant assez longuement. Ce faict, le Roy fist bailler les clefz de la ville au Roy d'Arragon, lequel les receut amyablement, et puys les fist retourner entre les mains du Roy, lequel dist au Roy d'Arragon : « Allez vous en devant, je m'en voys amener la

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Royoe; > laquelle fut la présentée au Roy par le cardinal d'Amboise, et icelle, le genoil en terre, fist la révérence au Roy, lequel auxi la baisa et la prist par la main pour la enmener. Cependant le Roy d'Ârragon et le cardinal d'Âmboise, viz a viz de luy, cheminèrent le pont. Le Roy d'Arragon descendit le pont, ou la atouchant luy fut présentée la mulle que le Roy luy avoit ordonnée, sur laquelle il monta, et actendit la a venir le Roy, qui amena la Royne sa nyepce jusques sur le pont ; puys se mist devant et dist de loings au Roy d'Arragon, qui Tactendoit : < Marchez, marchez, je meneray la Royne après; > ce que ne voulut le Roy d'Arragon, mais, le bonnet au poing, disoit qu'il n'yroit point. Et tandis le Roy monta sur sa mulle et fist monter derrière luy la Royne ; puys, dist au Roy d'Arragon : € Allez devant, car la costume de France n'est pas que les femmes tiennent le rang de leurs maris ; » et adonc se mist devant, jusques a l'entrée du portai de la ville, près dudil pont de xx pas ou environ.

A l'entrée dudit portai furent les seigneurs de la ville, tenant ung large poisle soubz lequel se misrent les Roys et la Royne d'Arragon. Le cardinal d'Amboise et Gonsalles Ferrande, duc de Terrenove, marchoient les premiers après les Roys. D'autres princes estoyent la du party du Roy : le duc d'Allençon, le duc de Bourbon, le duc de Longueville, le duc d'Albanye, le conte de Foix, le conte de Vandosme, le marquys de Mantoue, le marquys de Monferrat, et d'autres grande baronnye, avecques les cardinaulx susdits. Avecques le Roy d'Arragon estoyent des principaulx : Gonsalles Ferrande, duc de Terrenove en Callabre, le duc de

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Villeformose^, le conte d'Arande^, le marquys de Suye, domp Jehan d*Ârragon^, domp Ferrande de Tholedo, domp Anthoine de Gardonne, filz du duc de Gardonne ; le conte de Gapache^, dit Villemariny capitaine de toutes les galleres du Roy d'Arragon, et grant nombre d'autres seigneurs et gentishommes espaignolz, lesquelz eurent la chevaulx tous près pour les mener jusques a leurs logis. Ausi furent montées toutes les dames en cruppe et menées par les Françoys jusques au chasteau.

Depuys l'entrée de la porte de la ville jusques a rentrée dudit chasteau, au[x] deux costez de la rue tendue, estoient les archiers de la garde et les AUemans du Roy, tous en ordre et a pié, la hallebarde au poing, entre lesquelz passèrent les Roys : ce que, entre autres choses, regarda voluntiers le Roy d'Arragon et ses Espaignolz.

Toute caste rue estoit tendue et couverte de verdure, et, en approchant du chasteau, avoit au travers de ladite rue ung arceau de verdure, ou avoit en escript ses mectres :

Quis me felicem, qui me neget esse beatam ? Ecce habeo Regum, leta Saona, decus.

Qui vevlt nyer qu'en tout eurje n*abbonde, Quant en moy est Vonneur des Roys du monde ?

i . Probablement de Villa-Hermosa.

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