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FRANCE

En ensuyvant les œuvres magnificques Et dignes faictz de louanges pubiicques Que firent lors mes eureulx possesseurs, Pour adjoxler aux triumphes aulen tiques* Nouveaulx tiltres de vertus autentiques.

A l'exemple des bons prédécesseurs, Louis XII"*, ung des myens'* sucesseurs, Apres avoir maincte force domptée, La superbe Gennes a surmontée, Par son pouvoir faict esclater et fendre Mons et rochiers, et la faict sa montée, L'espée au poing, pour le bon droict delfendre.

Romme et Gennes en ont faict leurs répliques, Et contre moy leurs accors pacifiques,

1. En la prinse, — 2. Et prise, — 3. Aux louenges antiques. — 4. De mes.

378 GHRONIQUBS DE LOUIS XII. [Juillet 1507

Gonfederez ' comme amyes et seors; AUemaigne m'eust faict ennuys et picqueSi Et mys sur moy haUebardes et picques, Si elle eust sceu trouver les moyens seurs; Venise ausi m'a mys ses advenceurs, Qui de leur ritz d^hosstelier m'ont trectée^; liais, veuz leurs ditz et manière esooulée', Si quelqun veust contre moy son arc tendre, Tantost seray en armes apprestée, L*espée au poing, pour le bon droict deffendre.

Or, en say je, par mes ars et pratiques, Tant des estatz nobles que pollitiques, Et des plus grans magistres et censeurs^, Qui, au dedans de leurs closes boutiques, En demeurent asséchez' et hetiques, Plus estonnez^ que pouvres ramasseurs, Qui m'aplaudent et usent de doulceurs, Me désirant outre mer transportée; Mais ja, pour ce, ne seray desgostée Tant que si nul entreprend de m'offendre, Que tout souldain ne soye remontée, L'espée au poing, pour le bon droict deffendre.

Prince, je tiens force tant redoubtée Que j*ay soubmys Gennes et conquestée, Ce que n'oza oncques nui entreprendre, Et n'ay pas peur qu'elle me soit ostée, Car nuy t et jour par moy sera guetée, L'espée au poing, pour le bon droict deffendre^.

1. Considérez. — 2. Ce vers manque. — 3. Suppl. à la suite de ce vers : Je qui suis France en tous lieux redoubtée, — 4. Causeurs, — 5. Tous a sec. — 6. Esbahys.

7. La victoire de Gênes réjouit d'autant plus les Français qu'oUc oifaçait les fàclieux souvenirs de la campagne de Naples qu'on aurait voulu rayer de Thistoire. Elle fut chantée par André de id Vigne, par Jean Le Maire. Syrapborien Champier composa à ce propos l'opuscule Expedilio in Gcnuenses, que nous avons

Juillet 1507] GOIOIÀNT LE ROT D*ARRAGON S'EN ALLA. 379

Gommant le Roy d'Arragon s'en alla de Savonne

EN ESPAIGNE, ET LE ROY S'eN REVINT EN FRANCE.

Gomme avez ouy cy devant, le Roy et le Roy d'Arragon, par l'espace de mi jours entiers, furent ensemble

cité déjà, où il passe en revue les plus grands conquérants connus de l'antiquité : César, Alexandre, Miltiade, Alcibiade, Thrasibule, etc., pour les comparer à Louis XII. Ce dithyrambe classique se termine par les distiques suivants :

a Parthenopem cursim victam (première conquête de Naples)

Parmeque labores {Pornoue)

Desine mirari, Gallia : majus habes.

Indomitos Ligures, Genuam Ludovicus et urbem

Fracta jubet solo frena referre die.

Discite jam quid sit Ludovicum offendere gentes.

Vincere scit : victos et retinere docet. »

Nous avons déjà cité les Triumphes de France de Jean d'Ivry. Voy. aussi le Carmen de expugnatione genuensi cum multis ad gai' licam historiam pertinentibus, paru en 1508 (Paris, 1507, 7 kal. martii), avec des dédicaces de l'auteur (Valerand de Yaranis) à Adrien de Hanencourt, doyen d'Amiens (ex domo noslra Chole^ iorum, Ghaillot, près Paris, 7 id. febr. 1507), à Raoul de Lannoy, 0 dulcis mî Mecenas » (Paris, 7 id. febr. 1507) : grand poème épique latin, chantant les exploits des Français dans le monde, Tarrivée des Furies à Gènes, etc., la modération du roi, qui n'a toléré notamment aucun excès contre les femmes. Ce poème est suivi de pièces latines à François de Melun, prévôt de Saint- Omer; à Geoffroy Buisardi (Bussardus), théologien, qui revient d'Italie; à Gilles • Delphi » (sans doute Dauphin), théologien et poète insigne; à Fabre d'Ëtaples, illustre philosophe; à Jacques i Pape» (Le père?), poète; au prieur de Ghaillot. André de la Vigne, secn-taire de la reine, publia l' A tolite portas de Gennes (plaq. goth. petit in-4o de 4 feuillets, s. d.), qui contient un chant de gloire et cinq rondeaux, le tout en vers français. Jean Marot écrivit pour la reine son grand poème épique le Voiagc de Gènes (voy. ci-dcs-

380 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Juillet 4507

en la ville de Savonne, pays du Roy, ou, après leurs bonnes chères et aliénées faictes entre eulx, fut question de desloger. Et combien que plus longue demeure eust esté au gré de Tung et de Tautre, toutesfoys les affaires de leurs pays naturelz leur commandoient le départir. Dont le Roy d'Ârragon, qui long temps devant ce n*avoit esté en ses pays d^Espaigne, aiant tout son appareil prest pour monter en mer, le Roy et luy, estant lors au chasteau de Savonne, le second jour, du moys de jullet, sur les troys heures après mydy, voulut desloger et la prendre congé du Roy ; ce que le Roy ne voulut, disant : c Puysque départir se fault, et que au venir vous ay trouvé sain sur la mer, a Taller vous rendray en tel estât et mesme lieu, si je puys. »

Ce dit, les Roys montèrent sur leurs mules; et puys le Roy fist monter la Royne d'Arragon en cruppe der-

8US. Ce poème a été publié par Cl. Marot; voy. encore le poème latin pompeux de Fauste Andrelin : P. Fausti, de regia in G«nii«nses Victoria libri très, in quibus depolytico statu, de Régis clêpmentia, et in urbem genuensem ingressu multa scitu dignissima comperias. Prsmisso excultissimo Germani de Ganay epigrammate. Ex aedibus Ascensianis, ad nonas julias M DIX). Ce poème est dédié par l'auteur à Germain de Ganay, son Mécène. Une cause notable de satisfaction pour les Français fut aussi que, pour faire face à l'expédition, le roi avait dû leur demander un supplément de taille, que les États lui accordèrent : la rapidité de la victoire et les indemnités de guerre (bien que diminuées) permirent, à force d'économie, et en réduisant le train personnel de la maison du roi, de ne pas recourir à cet impôt, et le roi y renonça, malgré le vote des États, fait extraordinaire, qui ne s'était pas vu, dit-on, depuis saint Louis (Cl. de Seyssel, les Louanges du bon Roy..., p. 106). Rappelons que, sous le règne de Louis XII, les tailles s'élevaient en moyenne à environ 1,550,000 livres. Sous François I«f, elles montèrent à 5,000,000, dont la maison du roi, à elle seule, absorbait 1,500,000 livres.

Juillet i50)J GOMMANT LS ROY D'ARRAGON B*EN ALLA. 381

riere luy, comme tousjours avoit faict par avant. La furent grant nombre de gentishommes iîrançoys, lesquelz eurent chevaulx et haquenées, pour porter en cruppe les dames, et autres monteures pour les gentishommes d'Espaigne qui la estoyent, lesquelz tantost furent montez. Lé quatre cens archiers et les cent Suyces de la garde furent la tous a pié, la halbarde au poing. Et, lorsque tout fut mys en ordre, les Roys descendirent du chasteau, et avecques leur estât marchèrent ensemble tout le long de la rue, divisant tousjours de plusieurs choses, et tant qu'ilz ariverent jusques sur la marine, ou estoyent les galleres du Roy d'Arragon : la misrent pié a terre ; et, ce faict, le Roy conduyt le Roy et la Royne d'Arragon jusques dedans leur gallere, ou la prindrent congé Tung de l'autre, et très amyablement s'entre accollerent ; puys la Royne, le genoil en terre, dist son adieu au Roy, lequel ausi luy dist adieu et la baisa. Et, a chief de ses faiclz, le Roy, avecques sa noblece, se mist a retour vers son logis ; et le Roy d'Arragon fist singler voisles vers son pays d'Espaigne.

Tantost après le départ du Roy d'Arragon, le Roy transmist a Naples, avecques lectres dudit Roy d'Arragon, ung espaignol nommé Peralte, pour illecques prendre et lever troys mille cinq cens hommes, et iceulx faire venir en Lombardye pour ranforcer son armée et se trouver au devant du Roy des Rommains. Lequel Peralte fut en poste au Royaume de Naples, et fist incontinant son amas, puys s'en revint, a tout ses gens, en Lombardye, joindre avecques les Françoys pour servir le Roy contre ledit Roy des Rommains.

382 CHRONIQUES DE LOUIS xn. [Juillet ÎWI

Le Roy, voyant lors son entreprise du tout a son vouloir mise a fin, et toutes ses aflEedres de delà les mons en bon ordre, se disp[o]sa de retourner en France et desloger le lendemain, par quoy les mareschaulx des logis et les fourriers furent devant. Le lendemain, m* jour de jullet, sur le point de troys heures après mynuit, le Roy fut a cheval, avecques peu de nombre de ses gens, et, a la lumière des tordies, se mist en voye, tirant par les montaignes droict a Suze. Ses gens, a la fille, se misrent après, chascun au plus tost qu'il peut, car il chevauchoit roidement, et tant que, sur les viii heures, fut arrivé a ung groux bourg nommé MallegisteS a l'entrée du Piémont, devers Savonne. De la s'en alla par le Piemond droict a Suze, et, par le Daulpbiné, droict au mont Genève, a Rrîanson, a Âmbrun, a Gap, a Grenoble et a Lyon^, ou trouva la Royne, laquelle fut moult joyeuse de sa venue, et tant qu'elle ne pouvoit plus. La fut le Roy le surplus du moys de jullet^ et tout le moys d'aost^,

i. A Millesimo, • Milesme » (Arch. nat., KK. 88, fol. 172).

2. Il traversa, en effet, le mont Genèvre à petites journées et arriva le soir du 16 juillet à Lyon ; il était parti le matin d'Heyrieux (Arch. nat., KK. 88, fol. 174 et 174 v). ' 3. Le samedi 17 juillet 1507, à huit heures du matin, il &t à Lyon une entrée pompeuse par la porte du Rhône. Il fut reçu par les corps de la ville. Les rues étaient entièrement tendues, sur son passage, en drap jaune et rouge et en tapisseries; le pont était garni de bannières, la porte ornée d'un poêle fleurdelisé. A la porte, rue G renette, à la place de THerberie, aux Changes, il y avait des eschaffauUs, avec autant de représentations morales et des jeunes personnes richement habillées, qui débitaient des compliments (Relation des entrées solemnelles dans la ville de Lyon, de nos rois,.., imp. pour messieurs du Consulat. Lyon, Delaroche, 1752, in-4o).

4. C'est une erreur. Le roi s'installa à Blois au milieu du mois

Juillet 4507] GOMMANT LE ROY D'ARRAGON S*EN ALLA. 383

ea actendant si le Roy des Rommains marcheroity comme se disoit lors, pour entrer en Lombardye, ou se vouloit trouver le Roy pour luy donner la bataille, comme avoit promys a ses gens d'armes de delà les mons, a son département.

Le Roy, estant lors a Lyon, ayant nouvelles de jour en autre comme le Roy des Rommains estoit en bransle de marcher, fist haster ses gens de pié, qu'il avoit envoyé quérir en Gascongne, desquelz l'une partie d'icelz s'en allèrent par mer descendre a Gennes, et les autres, par la Savoye, droict a Millan.

Le Roy pareillement [estoit] tousjours en délibéracion et prest de retourner delà les mons, si ledit Roy des Rommains marchoit en avant, auquel avoit transmys en ambaxade ung docteur, chappellain du cardinal d'Âmboise, lequel chappelain n'avoit voulu ouyr, mais le detenoit conune prisonnier : de quoy le Roy adverty, aucuns autres ambaxadeurs des Allemaignes, estant lors en court, fist pareillement détenir et meclre au chasteau de Pierre Ëncise a Lyon, et garder jusques a ce que ledit docteur détenu en Allemaigne fust délivré. Laquelle chose sachant, le Roy des Rommains en envoya celuy docteur, et ausi furent lesdits Allemans despeschez.

En ce mesme temps, le Roy fist despescher deux ambaxadeurs, c'est assavoir ung nommé messire Jehan de Sainctz, pour aller en Angleterre, et ung autre, nommé Gabriel Fourestier, Roy d'armes de Normendye, lequel envoya en Allemaigne : ausquelz demanday

d'août (Arch. nat., KK. 88, fol. 175, 185 et 185 vo). Du reste, Jean d'Auton corrige plus loin cette erreur par les renseignements très exacts cju'il donne lui-même.

384 CHRONIQiniS DE LOUIS XII. [Juillet 4507

de lear diarge, pour en savoir dire quelque diose par ma cronique ; mais autre chose n'en peu, si n'est que ledit messire Jehan de Sainctz me dist que a son retour en pourroye savoir quelque chose, et ledit Fourestier me dist ausi : c J'ay une charge, en laquelle peu de gens prandroyent plaisir a porter ; car, aux Allemaignes, a ores pour nous peu de seureté. Toutesfoys, pour le service du Roy, n'est adventure que je ne pregne. » Et sur ce s'en allèrent lesdits ambaxadeurs. La Royne, estant lors avecques le Roy a Lyon, voyant qu'il estoit en bransle de respasser les mons, ne faisoit pas bonne chère et mectoit toute peine de le vouloir faire mectre a chemin pour s'en aller a Bloys veoir Madame Claude leur fille, disant qu'elle s'esmoyoit et avoit moult grant soubcy de luy. Â quoy dissimula le Roy, disant : c Je suis délibéré, sans point de faulte, de m'en retourner bientost ; mais ancores est mestier, pour donner craincte a mes ennemys et asseurer mes gens, que je demeure icy quelque temps. Et pour le myeulx me semble que vous devez vous en aller devant a Bloiz, pour la vous reposer et faire voz couches ; et tantost après je m'en iray sans faillir. » La Royne, voyant que c'estoit le plaisir du Roy et le myeulx pour sa personne, fut contente de s'en aller devant. Et, pour s'en aller plus a son aise, le Roy advisa qu'il la feroit porter en une legiere lictiere au coul, par ses AUemans ; desquelz en ordonna xxmi des plus fors, VIII a la foys et a relaiz. En ceste manière, le xxvii® jour du moys de juUet^, la Royne, estant ja

1. Date et itinéraire fort exacts (voy. Arch. nat., KK. 88, fol. 175 et 175 vo).

Août 1507] GOIOOENT ... MAI8TRB RENÉ DE PRYE, ETC. 385

bien fort enseincte, partit de Lyon, tirant droict a la Bresle et a Tarare, ou le Roy fut avecques elle, et de Tarare s'en retourna a Lion, en luy promectant estre bientost a Bloiz : par quoy elle s'en alla plus joyeusement jusques audit lieu de Bloiz.

XLfl.

Gomment, audit lieu de Lyon, maistre René de Prye,

EYESQUE de BAYEULX, REGEUT LE GHAPPEAU ROUGE PAR LA MAIN DE MAISTRE GEORGES, GARDINAL d'Amboise, LEGAT EN FrANGE ET DELEGUE A GE PAR LE PAPE.

Le Y"* jour d'aoust, le Roy fut ouyr messe a Nostre Dame de Confort, colliege de Sainct Dominique, a Lyon, ou le chappeau Rouge, pour bailler a maistre René de Prye, evesque de Bayeulx, fut la apporté avecques les bulles du pape adroissantes a maistre Georges, cardinal d'Amboise, pour bailler ledit chappeau. La fut ung docteur en théologie suyvant la court, nommé frère Anthoyne de Furno, evesque de Marceille, de l'ordre des Jacoppins, lequel dist la messe en note, chantée par les chantres de la chappelle du Roy. Et après la messe dicte, celuy de Furno fist ung sermon en latin, ou le Roy estoit présent et toute la court ; par lequel sermon élucida et esclarcist la généalogie d'Amboise et de Prye, dont ceulx desdites maisons estoient entre eulx proches parens et alyez, et monstra commant plusieurs, issus jadis desdites maisons d'Amboise et de Prye, avoyent lors faictz grans secours et loyaulx services au Royaume de IV -25

386 CHRONIQUES DE LOUIS XU. [Août 1507

Franoe ; en déclarant ausi le souverain booneur apostolîcque et de cardinalité, ramenant au propos les quatre vertus cardinales, c'est assavoir Prudence, Magnanimité, Continence et Justice; en remonstrant comme tout honneur mondain et toute vye humaine, tandant au bien souverain, doyvent estre regiz et gouvernez scelon la moralité de ses vertus, lesquelles sont de telle efficace, que tous ceulx qui d'elles sont armez ne peuvent estre de vice soubmarchez, ne vaincus par fortune. Plusieurs autres bonnes choses au propos afférentes furent la dictes par la bouche du docteur excellant. Et, ce faict, ledit maistre René de Prye receupt Nostre Seigneur très dévotement. Puys luy fut mys sur la teste le chappeau Rouge, par la main dudit maistre Georges, cardinal d'Amboise et légat en France. A chief de ses soUempnelles choses, le Roy, avecques grande suyte de princes, de cardinaulx, arcevesques et evesques, et toute sa maison, s'en alla disner leans, ou le cardinal nouveau fist le banquet, auquel chascun fut trecté a souhect et honnorablement servy.

Gommant le Roy des Rommains retira son armée, ET gommant le Roy s'en retourna a Rloiz.

Le Roy des Rommains, qui lors estoit avecques son armée près a marcher, voyant que ses gens despendoyent son argent sans riens faire, dist qu'il yroit en avant; et, de faict, se mist au champs, comme pour vouloir marcher et tenir camp. Or, advint que Je terme du payement fut venu, dont les AUemans firent

Août 1507] GOMMANT LB ftOT DES ROMMAINS, ETC. 387

question, de quoy ne fîit nouvelles. Mais voyant, ledit Roy des Rommains, que sans argent ne passeroyent oultre, les voulant par promesses acheminer, assembla les seigneurs des Allemaignes et les capitaines qui la estoient, ausquelz dist : c Messeigneurs et amys, vous voyez les grans injures et tors faictz par cy devant que nous ont faict les Françoys, qui, malgré nous, tiennent la Lombardye et la forte ville de Gennes, qui est terre d'Empire, comme savez ; et commant ilz sont en armes en la duché de Millan, pour nous garder le passage et nous contredire le voyage de noslre impérial couronnement. Par quoy, a la peine d'estre reputez lâches et meschantz, nous est besoing les aller assaillir et combatre. Pour ce, je vous pry que chascun de nous y face loyal devoir et deu acquict. Si l'argent nous est ores court, saicbez que, sans faillir, assez en conquesterons sur noz ennemys ; et avecques ce, eulx vaincus, je vous promectz que, a chascun de vous, scelon voz seigneuries et estatz, je donneray villes et chasteaulx et autres seigneuries de la duché de Millan, et tant de chevance qu'il n'y aura celuy qui a largesse n'en soit pourveu. > A chief de propos, les Allemans voulurent sur ce prendre conseil, lequel tindrent entre eulx, disant, tous d'une voix, que sans argent ne marcheroyent. « Gommant, dirent les aucuns, Tentend le Roy? Il cuyde, a l'oyr parler, que les Françoys soyent desja deffaictz, et la Lombardye prise. Autrement, a ce que pouvons entendre, en va; car, dedans la ville de Millan et par les places de la duché, sont plus de xviii cens hommes d'armes françoys, avecques les gentishommes et archiers de la garde du Roy de France, et plus de xx mille hommes

388 CHRONIQUES DE LOUIS XH. [Août 4507

de pié. Et, avecques ce, ledit Roy de France est a Lion, sur leRosne, prest a retourner a Millan, comme il est bruyt, avecques grosse armée. Noz ennemys tiennent les places et ont force argent. Nous n'avons pas ung blanc et sumraes aux champs a Faventure. Quoy plus ? l'y ver s'aproche, qui sera moult contraire au mal vestus ; somme, en ceste emprise, ne pouvons pour ceste heure avoir honneur ne proffict : car la meilleure et plus seure pièce de nostre barnoys, qui est aident, nous deflPault. Par quoy est impossible de marcher en avant. » Et ainsi firent leur responce au Roy des Rommains : de quoy fut très mal content, et, sans autre chose faire, s'en retire et son armée se despart ^.

Desquelles choses fut le Roy tost adverty par ses gens de la duché de Millan, qui ja estoient en armes et aux champs pour garder le passage audit Roy des Rommains. Par quoy le Roy, ainsi adverty de celle départie, le lendemain de la Nostre Dame de my aost, s'en partit de Lyon et s'en alla a Bloiz, ou trouva la Royne et Madame Claude sa fille, laquelle il avoit grant désir de veoir et trouver en bon point : ce qu'il fist ; et la, a toute joye et lyesse, passa son yver.

Gommant, durant le temps que le Roy estoff delà LES mons, messire Jehan Chapperon et ung nommé Anthoyne d'Auton, seigneur dudit lieu, se mis-

1. On peut voir dans Sanuto (VII, 173, 174) les sonnets ironiques faits en Italie sur ce système d'avortement perpétuel des projets du roi des Romains.

1507J GOMMANT ... MESSIRE JBHÀN GHAPPERON, ETC. 389

RENT SUR MER, OU FIRENT PLUSIEURS COURGES, DE QUOY LE Roy fut MAL CONTENT.

Lorsque le Roy estoit a son voyage de delà les mons, comme j'ay dit, le Roy des RommaÎDS et les Flamens, sachant son esloing, et luy et son armée hors le royaume de France, recommaincerent la guerre au duc de Gueldres, parent du Roy, et donnèrent sur ses pays : lequel, avecques Fayde des gens de sa terre et d'aucuns Françoys qui a luy s'estoyent retirez, lors très vigoureusement se deffcndit ; mais, pour longuement soustenir grosse charge de guerre et souldoyer grant nombre de gens d'armes, ne pouvoit, combien qu'il eustle vouloir asseuré et le cueur vertueulx.

Tantost furent semmées les nouvelles de ceste guerre en France, dont aucuns gens d'armes françoys, estant lors en garnison en Bourgongne, oyant cebruyt, dirent que voluntiers se trouveroint au secours de ce pouvre prince, duc de Gueldres, tant pour vouloir faire service au Roy, de qui il estoit parent, que pour exécuter la guerre et soustenir la querelle des foulez. Dont, entre autres, deux gentishommes de la compaignye de messire Aymar de Prye, nommez, l'ung, messire Jehan Chapperon, très hardy chevalier, seigneur de Gouhé de Vache en Aulnys, et l'autre Anthoyne d'Auton, seigneur dudit lieu d'Auton en Xantonge, jeune et bien gailla[r]d homme d'armes, dirent que passer par terre estoit chose diflicille a faire pour les ambusches des Flamens, qui gardoyent lors les passages. Voulant y aller par mer, firent provision, ledit Chapperon, d'une nef de iiii cens tonneaux, et, le seigneur d'Auton, d'une barche de lx tonneaux. Et, ce pendant

390 CHAONIQUES DE LOUIS XH. [1607

qu*ilz armèrent et équipèrent leurs vaisseaulx, messire Jehan Ghapperon transmist devers le duc de Gueidres ung homme d'armes de ceulx de messire Aymar de Prye, nommé le Ghevalier Vert, pour avoir son adveu pour luy et pour ledit seigneur d'Auton, et ausi pour en rescripre au Roy, qui estoit lors delà les mons. Geluy Ghevalier Vert fist son message en manière qu'il passa jusques en Gueidres, et la bailla les lectres de Ghapperon au duc de Gueidres, lequel les receut voluntiers, et, par icelles cognoissant le bon vouloir dudit Ghapperon et du seigneur d'Auton, acepta leur service et leur despescha et envoya par ledit Ghevalier Vert lectres d'aveu, et en rescrivit au Roy. Advint que ledit Ghevalier, en retournant, fiit cognu par les Flamans estre françoys; et, pour ce, le prindrent et aresterent, et luy trouvèrent les lectres du duc de Gueidres, dont le detindrent prisonnier par l'espace de six moys. Par quoy ledit Ghapperon ne peut avoir son adveu ne autres nouvelles du duc de Gueidres, si n'est que, par aucuns venans dudit pays de Gueidres, ouyt dire que ledit duc avoit despesché son messagier auquel avoit baillé son adveu et lectres, pour adresser au Roy, touchant l'affaire, qui fut tel que, après les nouvelles ouyes de l'adveu, messire Jehan Ghapperon et ledit seigneur d'Auton mirent cinq cens hommes de guerre en leurs vaisseaulx, c'est assavoir un cens dedans la nau dudit Ghapperon, et cent dedans la barche du seigneur d'Auton, et se mirent sur mer, a Queuhe de vache, lesqueulx s'en allèrent a une rade sur mer, nommée La Palixe, près La Rochelle, pour la faire advitailler leurs vaisscaulx, ou demeurèrent ung moys. Et, comme

1507] GOMMANT ... MBSSIRB JEHAN GHAPPBRON, ETC. 39!

ilz fussent la pour faire leur prochas de vivres, deux autres navires marchans angloys, chargez de drap et de saumons d'estaihg, passèrent près desdits navires de guerre sans vouloir faire révérence, comme marchans doyvent, scelon les ordonnances de mer ; mais, par leur fierté, voulurent aller au dessus du vent. Ce que voyant le capitaine Ghapperon, estant en sa nef de guerre, leur fist tirer deux coups d'artillerie pour les arrester, lesquelz sans autre bruyt s'arresterent et ancrèrent près la nef dudit Ghapperon. Apres qu'ilz furent la actachez, le seigneur d'Auton s'en alla dedans la nef de son comp[a]ignon et laissa en la barche ung nommé Gombault, son lieutenant. Ge faict, le capitaine Ghapperon et ledit seigneur d'Auton soupperent ensemble et couchèrent celle nuyt dedans la nef dudit Ghapperon.

Gelle nuyt, les mathelotz de la barche du seigneur d'Auton, après bien dringuer, disrent aux gens de guerre qui estoient la dedans : « Que voulez vous dire, mess" ? vous estes gens de guerre, cherchant vostre adventure sur mer, laquelle avez icy en veue rancontrée et belle prise. Et sachez que ses navires d'Angloys que voyez icy près sont de bonne guerre et loyalle prise, car ce sont cursoires contrefaisant marchans, lesquelz, s'ilz vous tenoyent ausi près de Londres que ilz sont près de La Rochelle, vousprendroyent prisonniers et destrousseroient. Pour ce, leur devez aller donner ung allarme et nous irons avecques vous. > Et, ce dit, sur la mynuyt, que le capitaine Gombault se fut retiré en sa chambre, ung nommé Pcrot d'Aujac, et ung autre nommé Aulbertde Massoignes, jeunes gentishommes , avecques les mariniers, jusques au

392 CHRONIQUES DE LOUIS Xn. [1507

nombre de doze, entreprindrent, a la suasion desdits mathelotz, d'aller ravager les navires desdits Angloys; et, de faict, sortirent de la barche et se mirent dedans ung esquif, sur Teure de mynuyt, et s'en allèrent gecter dedans Tung des navires d'iceulx marchans, ou se bâtirent bien estroict a l'entrée, car les Angloys, dont aucuns d'eulx oyrent venir les Françoys, crièrent allarme, tellement que chascun se mist en deffence; ou furent d'ung costé et d'autre plusieurs blecez. Mais, a la parBn, les Françoys entrèrent par force et prindrent la dedans quatre pièces de draps avecques les mantes et habillemens des Angloys. Ce bruyt fut grant, tellement que le capitaine Ghapperon et le seigneur d'Auton, qui assez près de la estoyent, oyrent le butin, qui gueres ne dura ; car les Françoys firent a coup leur prise et s'en retournèrent a leur barche. Mais, par lesdits capitaines, tout en l'eure, fut envoyé ung gentilhomme nommé René Balan, seigneur de Haulevrier en Anjou, devers le maistre des navires engloys, pour savoir quel bruyt c'estoit. € Ce sont, dist il, aucuns de voz Françoys qui, par force et d'emblée, sont venus assaillir noz navires et entrer dedans, et ont iceulx pillez en seureté et emporté ce qu'ilz ont voulu et blecez mes gens, sans ce qu'il y ait guerre ne division entre le Roy de France et le Roy d'Angleterre, mon maistre, au moings de quoy je soye adverty ne que je sache. — Or, vous en venez parler au capitaine Ghapperon, dist celuy René Balan, et soyez seur que se quelque extorcion ou grief vous a esté faict par ses gens ou autres de son adveu, que telle raison vous en sera faicte que deverez estre contant, p Et, ce dit, le maistre d'iceulx navires

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