‹ Chroniques de Louis XIIChapitre 31 sur 183 · XXXW NOTICE SUR JEAN D'AUTON · texte numérisé non relu

XXXW NOTICE SUR JEAN D'AUTON

se distingue par un lyrisme extrêmement chaud et affectueux ; il vante surtout le prosateur, Thistorien*.

nommé par Le Maire, et qui, pour le dire en passant, pourrait bien être l'auteur, encore inconnu, du célèbre roman : t Jehan de Paris. Sensuyt ung très beau et excellent romant nommé Jehan de Paris, roy de France,,,, imprimé à Lyon, par Pierre de Saincte Lucie, dict le Prince, près Nostre Dame de Confort, » s. d., in-4'.

1. Dans le Temple de bonne renommée, publié en 1517, passant en revue les gloires littéraires de la France, il écrit :

« Si le françois aussi beau que latin

Voulez savoir, allez devers Crétin,

Semblablement devers Tabbé Danthon,

Qui tant a fait de livres (ce dit-on),

Desquelz partie ay veu... »

Cf. Epistres familières. Dans Tépître 57, sur la mort de Jean d'Auton, il écrit :

« Ou est celuy qui en langue vulgaire

Ait mieulx escript pour les lecteurs attraire,

Qui proposa plus que luy doulcement,

Qui prouva mieulx et plus subtillement.

Qui excita par plus grand'vehemence.

Ne qui tempta par plus doulce éloquence?

En grave prose il couchoit tous ses vers

Sans rien contraindre, a l'endroit ou envers;

Il estoit brief, ressemblant a Salluste,

Bref florissant, aucunes fois aduste,

Fort abondant, comme Pline second,

Et coppieux comme Tulle et facond.

Il esLoit grave en parolle et facile.

Et Sainct Gelaiz et luy n'avoient qu'un style.

... Oncq' n'en congneu de plus doulce élégance,

Mieulx escripvant, sans tache d'arrogance. » Bouchet cite ensuite sa traduction des Métamorphoses, traduction d' « autrefois, » qu'il dit exquise ; sa Ballade des Dix vertus :

a En si liault style et beau que les malades

Se gucriroient en icelles lisant... »

Il vante : « son esprit tant subtil,

Tant inventif, tant bening, tant fertil. » Dans l'épître 61, à Fr. Thibault, avocat à Poitiers, il dit :

« Priant a Dieu qu'il te donne le stylo

Des deux Grebans, dont grant doulceur distille,

NOTIGB SUR JEAN D'AUTON. zzxv

Nous ne pouvons pas nous associer sans réserve à ces éloges amicaux. Nous avons loué l'annaliste. Mais, comme littérateur, Jean d'Auton débuta mal ; il a une connaissance superficielle de la littérature ancienne, dont il n'a point tiré le suc, et qu'il étale avec un pédantisme intolérable^ , encore que mitigé. Ses premières œuvres particulièrement confinent au fur pathos. Comme historien, il lui arrive, hélas, de viser à l'éloquence académique, mais jamais de s'élever au-dessus de ce qu'il a vu ; il a l'esprit vulgaire, la philosophie banale; il ne peint pas, il photographie avec quelques lourdes retouches ; aucun de ces traits qui font valoir un personnage, qui illuminent une physionomie! D'ailleurs, comme historien oflSciel, il ne pouvait guère se les permettre, et par cela même qu'il ne prétend pas, comme Commines, démêler, pénétrer profondément les affaires, il présente pour nous l'immense a va nta ge du dési n téressement , de la sincérité. Il n'a pas non plus le style piquant de Jean de Saint- Gelais, la phrase pure, fine et spirituelle de Seyssel, deux écrivains qui écrivent pour eux-mêmes; lui, il écrit oflSciellement, et le genre pompeux lui paraît le seul à la hauteur de ses fonctions. Aussi, dans ses Chroniques, demeure-t-il presque invariablement lourd et boursouflé. Certes, il recherche parfois la couleur, mais alors il la prodigue; tire-

Et de Gastel l'invention des laiz,

De Georges l'art, la veine Sainct Gelaiz,

De Charretier la prose, et le vulgaire

De Tabbé d'Angle et maistre Jan Le Maire,

Le facil art de maistre Jehan Marot

Et le moral tant bon de Meschinot. »

Dans l'épître 67, à Germain Colin :

f Georges avoit une veine élégante, Grave et hardie, et frère Jehan d'Authon Doulce et venuste, et Le Maire abondante. »

i. Voy. Hist du XVI* siècle, lU, 318.

xxxvj NOTICE SUR JEAN D'AUTON.

ion un coup de canon, il embouche la trompette épique, il proclame que la terre tremble, que les eaux refluent, qu'un tourbillon voragineux enveloppe l'univers. D'après le Bibliophile Jacob, Jean d'Auton serait l'inventeur de ce genre, et il faudrait le rendre responsable de tous les défauts de goût faciles à constater chez ses contemporains Le Maire, Bouchet, Champier, d'Ivry... C'est, croyons-nous, lui faire trop d'honneur; il n'exerça certainement aucune influence ni sur Le Maire, ni sur Champier, ni sur d'Ivry. Il y a, à cette époque, deux écoles; celle des écrivains non professionnels, hommes politiques ou hommes d'action, qui écrivent dans un but extralittéraire, simplement pour dire ce qu'ils ont à dire. Ceux-là, surtout s'ils touchent à la cour, parlent une langue claire et exquise; mais ils sont peu nombreux. Et puis, il y a l'école des écrivains de profession, qui ont fait leur rhétorique et connaissent leur Olympe; ceux-ci se soucient peu du sens, ils cultivent la phrase, et quelle phrase! Loin de se faire le chef de cette école, Jean d'Auton, qui arrivait, par elle, du fond de sa province, en sentit les défauts ; à partir de son séjour à la cour, son style, comme poète, s'épure sensiblement et surtout se simplifie. Il suffit, pour s'en rendre compte, de comparer ses dernières œuvres poétiques aux Alarmes de Mars.

Ce bon et pieux personnage, dépourvu d'intrigue et de brillant, ne pouvait réussir à la cour de François I". Aussitôt la mort de Louis XII, il perdit tout crédita Ses moines en profitèrent pour lui intenter un procès, bien probablement injuste, mais qui ne lui en coûta pas moins beaucoup d'argent et surtout de gros ennuis^. Il quitta la cour en 1518 et s'en

1. Il no fîguro pas dans la chapelle du nouveau roi (ir. 2t44t)).

2. « Quelquun des siens de secte monachalle, Bientost après, par fureur Mcgeralle,

NOTICE SUR JEAN D'AOTON. xzxTij

alla 0jxir8a YiedaofiUDe retraite toute monacale. A sa louange et à celle de ses amis, nous devons dire que, malgré sa disparition, les amitiés de la cour lui demeurèrent fidèles. Jean Bouchet, abrs triomphant, lui fit parvenir dans son abbaye d'Angle des épîtres, dont Tune est imprimée à la suite du Labyrinthe de Fortune^. Se rappelant que Jean d'Auton lui a appris à boire à la fons Castallie, il lui soumet, avec une rare modestie, quelques vers. L'abbé répond par une poésie encore plus modeste : « Tout grossement, selon mon rude stille,... scelon mon petit savoir, » il exalte Bouchet et s'excuse de la mission que le poète veut bien lui confier. Son ami Bouchet, dit-il, est Télève direct de Démosthènes, de Cicéron, de Quintilien : lui, d'Auton, moins hasardeux que jamais, il compare les hommes de la génération nouvelle qui

Voulut brouiller cest abbé par procès, Ou furent fais quelques legiers excès ; Dont cest abbé, qui ne les feit onc faire, Eut a grant tort par long temps de l'affaire. Il en sortit, non sans mise et douleur, Victorieux a son très grant honneur. »

(J. Bouchet, ép. 57.) 1. Jean Bouchet, dans ses Epistres familières, a inséré (ép. 22)

une épître que lui adressa, vers la même époque, Jean Gervaise;

Gervaise, après un pompeux éloge de Bouchet, cite Jean Gerson,

Jean Michel, évoque d'Angers, Octovien de Saint-Gelais, a Dont a jamais en sera mention. »

Il ajoute :

« Voy tu pas la le très humble abbé d'Angle, Qui est musse dedans ce coing ou angle, Qui du feu Ruy Loys fut crouiciuour, Ouquel mon art florist, par grant liqueur, Tant doulcement, par briei' et doulx langage. Que veis jadis, en son sainct hermilage, De l'origine composer maints beaulx l'aictz Qu'il a laissez comme tous imporlaictz. » Il cite ensuite Pierre Rivière (traducteur de la Nef des folz),

Pierre Blanchel (pour ses satiros. farces), Guill. Crétin.

xxxviij NOTICE SUR JEAN D'AUTON.

veulent tout voir, tout savoir,,., à l'indiscret Actéon. Il termine ainsi :

Escript et faict en ung petit bout d'angle De cabinet, en Tabbaye d'Angle.

En 1525, après le désastre de Pavie, Jean Bouchet adresse encore k l'ancien chroniqueur de Louis XII une longue épître mélancolique, où il le prie de reprendre son excellente plume des Chroniques afin de relever les esprits abattus et de chanter la gloire des preux chevaliers de Louis XII disparus dans cette folle tourmente*. L'abbé d'Angle répond par une pièce où il déplore la catastrophe, en style libre et simple. L'épître et la réponse furent publiées par Jean Bouchet lui-même en tête du Panégyrique ou Vie de Louis de la Trémoille*.

Dans sa retraite, Jean d'Auton vivait comme le dernier de ses religieux : austère, solitaire, dormant à la dure, précé-

i . « A ce regard orateur excellent,

De bien escripre et parler opulent,

Qui du feu roy les triumphes et gestes

Mis par escript en parolles digestes,

Je te supplye employer ton esprit

Et ta main doulce a mettre par escript

Les nobles faictz et proesses louables

De ces seigneurs qu'on veit insuperables. » 2. Épitre de Jean Bouchet « à Tabbé d'Angle, » sur Pavie, et la variation de Fortune, et Epistre dudit abbé d\ingle a l'acteur, faisant mencion de la perte d'aucuns princes et aultres gens occis a ladicte journée. La première est adressée a a révérend père en Dieu Jehan Dauthon, abbé d'Angle, de l'ordre sainct Augustin. » Dans sa réponse (Epistre dudict Dauthon, abbé dangle, audit Bouchet)^ Jean d'Auton déplore la bataille et les morts; il prend la plume, dit-il, sur le désir de Bouchet :

« Car c'est la fleur de la chevalerie

De France, helas ! qui est morte et perie. » Il signe :

« Le tien amy et frère l'abbé d'Angle,

Qui pour lesté a prins sa robe sangle. »

NOTIGB SUR JEAN D'AUTON. xxxix

dant tout le couvent à matines, sans suite ni maison, méprisant le monde, n'aimant ni le plaisir ni la chasse. Il passa ainsi dix ans et mourut en bon chrétien dans son abbaye, au mois de janvier 1528 ; il y fut enterré. Jean Bouchet, qui lui consacra une épitaphe chaleureuse, insérée dans le recueil Les Généalogies, effigies et épitaphes des rois de France \

1. 1545, in-fol. Au fol. 79 v» (épitaphe 60). Voici le texte de cette épitaphe, que nous avons citée plusieurs fois :

« Cy dessoubz gist, en ce bien estroict angle, Ung bon seigneur, aultreffoiz abbé d'Angle, Religieux : c'est frère Jehan Dauthon, Noble de sang, qui vescuit, ce dist on, Par soixante ans et plus en bon estime; Grand orateur, tant en prose qu'en ritme, Il ordonnoit comme en prose ces vers.

Sans rien contraindre, a l'endroict ou envers; H estoit grave en son mètre et facille; Brief, onc ne vy de plus grand style.

€ Plusieurs traictez en ritme composa, Ou le sien sens et scavoir exposa; Du Roy Loys, de ce nom le douziesme, Tant qu'il porta le Royal diadesme, Fut croniqueur, et en prose a escript Ses nobles faictz, ou monstra son esprit.

f En ritme a fait trois epistres moult belles, Des trois Estatz contenans les querelles; Et ce bon Roy, voyant que moyne estoit Et que très bien estre abbé meritoit.

Le fit pourvoir de ceste prelature En attendant plus féconde avanlure ; Car il eust eu chose de plus hault prix, Si fiere mort n'eust ce bon Roy surpris.

0 Dix ans avant que mourust ce bon père, Austère vie il tint on monastère, En mesprisant, par merveilleux desdaing, Les gens du monde et tout honneur mondain ; Il ne dormoit en mol lict, soubz courtines, Tousjours estoit le premier a matines; Il se rendoit si très humble et abject

xl NOTICE SUR JEAN DAUTON.

célébra pathétiquement sa mort dans une longue épître à l'abbé de la Fontaine-le-Comte*, et continua encore par la suite à vénérer sa mémoire.

Cependant, Jean d' Auton fut vite oublié. Pierre Grognet, dans la Louange et excellence des bons facteurs qui ont bien composé en rime ^ y où il cite des poètes bien peu connus, ne le nomme même pas : André Du Chesne, dans la Séries auctorum oinnium^ qu'il voulait publier, indique Seyssel, Barthélémy de Loches (sans le nommer), Ben. da Portu, Champier, Flori, Riz, Gaguin, Paul Emile, A. Perron, Papire Masson...; d' Auton, point. Le P. Nicéron ne le mentionne pas dans les Mémoires des hommes illustres.

Un siècle environ après la mort de Jean d' Auton, grâce aux savants Godefroy, les Chroniques sortirent delà tombe. Théodore Godefroy en donna des fragments dans les Entre-

Qu'il ne sembloit estre abbé, mais subject,

Et tellement qu'on ne l'eust peu congnoistre

Entre les siens religieux on cloistre.

9 Par luy estoient grans boubans reboutez,

Combien qu'il fust noble des deux coustez ;

Il ne vouloit chasse ne vénerie,

Riches habitz ne pompeuse escuerie;

En solitude il vivoifc tout sou (et,

Se contantant d'un prebstre et d'un varlet;

Il ne vouloit compaignée pompeuse,

De conscience esLoit tort timorouse.

« Puis, en janvier mil cinij cens vingt et sept (15*28),

Il tres])assa, disant maint beau verset.

Le corps duquel repose soul)z la lame :

Priez a Dieu que pardon face a l'ame, » i. Épître 57. Il appelle Jean d' Auton « un^ de noz auiys; » il se dit son élève et douuo sur lui de iKunhrcux détails. Cotte épitre de deuil fut écrite le '2S janvier l.y27 (15"2S), « un jour de janvier palle et J»lpsme. » Dans des épîtres postérieures, Boucliet vante encore très vivement son ami.

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