DE L'AN MILLE GINCQ GENS ET CINGQ
Parlant, au premier, d'une griepve maladye DONT le Roy fut lors durement actainct.
En rentrant du moys d'apvril, en Fan mille cincq cens et cincq, le Roy, de rechief, se trouva tout debille et fort mallade, et tant que ses médecins ne savoyent bonnement par quel régime y remédier, dont eurent grant doubte en son aflTaire, car de fieuvre continue et chault mal fut tant espris que, plusieurs jours, le boyre, le manger et le dormir perdit, si que chascun pencoit qu'il en fust faict^. La Royne, qui plus en son mal se sentoit intéressée et qui Tamoit comme soy mesmes, estoit nuyt et jour en place pour le servir de ce qu elle pouvoit et le secourir de ce que mestier luy estoit, et, pour le rejouyr, devant luy monstroit visage riant, et luy usoit de joyeuses parolles ; mais, a part,
1. VYstore Ânthonine, écrite en 1507, dit (fr. 1371, fol. 294 v») : 0 Endit an M Vc et V, le Roy oit une griefve maladie ou il soustint une si grant passion qu'il perdi long temps la parole, tant qu'on n'y attendoit que la mort. »
2 CHRONIQUES DE LOtHS XII. [Avril-Mai 1505
toute couverte de larmes, se doulloit si très amèrement que nul la veoyoit qui de pitié ne plorast : nul entroit en sa chambre, reservez ceulx qui estoyent ordonnez pour le service, desquelz furent : Françoys d'Orléans, conte de Dunoys*; messire Loys de la Trimoille, premier chamberlant; maistre Florimond Robertet; l'evesque de Perigueubt, son aumosnier, et frère Jehan Clairée, son confesseur, lequel l'enhortoit moult bien de son salut. Ausi de luy se monstra très catholicque prince, car il se confessa reverentement, et les divins sacremens de i'Eglize très dévotement receupt, et, en la présence de messire Guy de Rochefort, son chancellier, et de Florimont Robertet, fist son testament^.
1. Nommé grand chambellan par patentes de Blois, 7 juillet 1504 (A. Du Ghesne, Histoire des chanceliers, p. 542).
2. Louis XII, par son testament, donnait entièrement raison aux prévisions du maréchal de Gié contre la reine ; il ordonnait que sa fille épousât François d'Angoulême. Ce testament, amplifié le 31 mai, constituait la reine tutrice personnelle, avec un conseil de régence et de gouvernement, composé de la reine, de Louise de Savoie, du cardinal d'Amboise, du comte de Nevers, du chancelier, de la Trémoïlle et de Robertet; le roi interdisait à sa fille de sortir de France jusqu'à son mariage avec le duc de Valois et lui léguait tous les biens de la maison d'Orléans, y compris Blois, Gênes et le Milanais (fr. 2831 ; fr. 391 i ; Dupuy 85). Par un codicille séparé de la même date, il ordonnait que sa fille épousât le plus tôt possible le duc de Valois, malgré les engagements pris avec le duc de Luxembourg, engagements contraires au serment du sacre, puisqu'ils préjudicient au royaume, et dont, d'ailleurs, nous sommes « deuement et légitimement dispensez » par le cardinal d'Amboise, légat apostolique dans le royaume (originaux du testament et du codicille, J. 951, n^'' 4, 6. Cf. Musée des Archives, n*» 546). La reine fut obligée, bien à contrecœur, de se réconcilier avec Louise de Savoie et de jurer avec elle, sur la vraie croix, l'exécution du testament. Jean d'Auton passe légèrement sur ces dispositions, qui atteignaient si vive-
À^ril-Mai i505] D'UNE ORISFVS HALADTI DONT LE ROY, ETC. 3
Or avoit il singulière fience en Dieu et souveraioe envye de gumr, qui sont deux choses qui de mort a vie souvant rameinent les humains; dont luj, estant en son grabat, se voua a la saincte hostie de Disjon, ou tousjours avoit eu entière devocion et souveraine révérence^.
Durant ceste maladie, aux evesques et seigneurs de TEglize du Royaume de France, et par tous les pays du Roy, fut commandé de faire processions et prières pour sa sancté ; ce qui fut faict par plusieurs jours ou le clergié et les nobles se assemblèrent de toutes pars, faisans leurs dévotes oraisons envers le Consolateur des désolez pour la guerison de leur bon prince; a ce ne faillît le pauvre peuple de France, qui mist lors son labeur en oubly pour y accourir a troupeaulx, les maintz joinctes et les yeulx tendus a mont, criant a haulte voix : c Helas! vray Dieu, salut des esperens en toy, gecte sur nous les yeulx de ta miséricorde, et nous estans la main de ta grâce et regarde en pitié Testât du Royaume de France, que des armes célestes tu as ennobly et enrichi de ta foy crestienne, ouquel
ment la reine. Cependant, tout cela était si public que, dès le 29 mai, l'ambassadeur vénitien signalait la présence du duc de Valois à la cour comme héritier du royaume et la décision de son mariage avec Claude (Sanuto, VI, 179).
1. h'Ystore Anthonine dit, de son côté : « En laquelle passion portant, il oit une afifectée devocion au saint sacrement de l'autel, qu'il promist en son courage que, s'il retournoit a convalescence, qu^il feroit par tout son royaume une autreffoys la solennité et procession dudit sacrement et impetreroit du saint père pardon gênerai a tous ceulx qui y assisteroient. » Il guérit, obtint une bulle et fit une procession le jeudi après la Saint-Jean-Baptiste (fr. 1371).
4 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Avril-Mai 1505
ton nom divin est haultement honnoré et ta saîncte foy dignement exhaulcée, Ore y avoit ta bonté mys ung prince de florissant bruyt, renommé, loué de toutes vertus, sur les requys le plus exquis et entre les bons le meilleur : helas! Fortune, ennemye de prospérité et marrastre d'umaine gloire, le tient ores languissant en la couche de maladye, de qui la main tenoit jadis en craincte ses ennemys et ses subgectz en repos. Regarde, Dieu, regarde a la playe de nostre chief, tant griefve que nous, ses pauvres menbres, en commainçons a sentir Tamere douleur, et ne nous lesse comme peuple sans ducteur ou brebis sans pasteur : escoute les piteuses clameurs de ton pauvre peuple, sire Dieu, et ne mectz le cry de la commune gent a despris, car l'oreille de ta doulceur a tousjours sa voix ouye et sa prière exaulcée ; si, te suplions, nostre père Dieu, que a ceste oraison nous soyes enclin, et a ceste requeste propice, en donnant prompte santé et longue vye a nostre Roy très crestien. »
Ainsi faisoit le peuple de France piteuse conpiaincte pour la maladye du Roy* et dévote oraison pour sa santé; avecques ce, la Royne transmist hastives postes devers le Père Sainct pour avoir pardons et indulgences a tous ceulx qui dévotement vouidroyent prier
1. Les poètes s'en mêlèrent. Dardanus écrivit : a Pro valitudine regia, Surge, pater Mavors, tua si[n]t tibi prelia cordi,
Si te tangit amor militieque decus.
Improba ietiferis pharetram mors plena sagittis
Ecce parât régi, fata suprema, suo.
... Si cadet ille, cadet tune (juuque martis honos... » (Dardanij poète laureati, Epigramma, fr. 1717, fol. 88.)
Avril-Mai 1 505] D UNB GRDSFVE MALADTE DONT LE ROY, ETC. 5
Dieu pour sa guerison et prospérité; dont ledit Sainct Père le pape y eslargist tant du trésor divin et apostolicque grâce que, en tout le Royaume de France et par tous les pays du Roy deçà et delà les mons, envoya le jubillé et, affin que chascun fust plus enclin de prier Dieu pour le bon prince, ordonna, ledit Père Sainct, que, au xv^ jour du moys de juillet ensuy vant, seroient faictes processions generalles et porté le corps sacré de Jhesu Crist comme au jour de sa festeS et que tous confex et repentens, en priant Dieu pour le Roy et sa santé, gaigneroyent les grans pardons, comme en Fan du jubillé a Romme^.
Le cardinal d'Amboîse, légat susdit, s'en retournoit
Fauste Andrelin publia une poésie dont nous détachons les vers suivants :
• Pausti, poète laureati, pro valitudine regia, carmen. ... Aime Deus, cuncta est cui summa in secla potestas,
Qui prono effusas suscipis ore preces, Aspice jam raptum suprema in funera regem
Et grate optatam ferto salutis opem.
Innumera ex una dependet vita sainte, Mox aut infœlix, si cadet ille, cadet.
Fac tua, fac cœio pietas descendat ab alto, Fac sit ad instantes reddita vita preces, Ecce gemens soli francus tibi supplicat orbis!... » (Fr. 1717, fol. 92; cf. Sanuto, VI, 178.)
1. Cf. Saint-Gelais (p. 177), qui emploie les mêmes expressions et dépeint vivement Tangoisse de la France.
2. La bulle d'indulgence du 17 mai 1505 dôclaro que Louis XII, t nuper gravi et periculosa aigritudine... quasi in mortis articulo constitutus, voto Altissimo facto per virtutem sacratissimi Corporis Domini nostri Jesu Ghristi, quod pientissime veneratur, àtatim dolore quo premebatur levatum se et pristine sanitati seiiserit restitutum. • Louis XII désire voir, en souvenir de cet événement, instituer des prières dans Toctavo du Corpus Ghristi. Comme sa vie importe fort à l'action do la chrétienté contre le?
6 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [ÀTril-Mai 1505
lors de son voyage d'ÂllemaigneS qui, par les postes oourans de lieu eu autre, sceut les piteuses nouvelles de ceste griefve maladye ; s'il fist lors mauvaise chère, non sans cause ; car il, a Teffort de ce malieur, veyoit
Turcs et qu'il est « S. R. £. pientissimus et observatissimus filius, » le pape institue en effet une procession pour le 26 juin prochain, avec transport du saint sacrement (Archives du Vatican, Juin II Regesta sécréta, reg. 984, fol. 209).
1. Le cardinal d'Amboise venait de recevoir à Haguenau, pour Louis XII, l'investiture impériale du duché de Milan. L'investiture lui fut accordée par diplôme du 5 avril (J. 506, n^ 12 bis). Procès -verbal de son hommage fut dressé et coUationné en chancellerie le 6 avril (J. 506, n° 12; bibl. de l'Institut, ms. Godefroy 129, fol. 76). Il avait été convenu que, pour cette investiture, le roi verserait 100,000 livres. 11 y eut à ce sujet des difficultés préalables, parce que le roi avait déjà remis aux ambassadeurs allemands 3,500 livres sous diverses formes et que, par suite, il avait prétendu s'acquitter en mandatant, le 24 février 1504 (anc. st.), 96,500 livres seulement (ms. Clairambault 224, fol. 413). 11 fallut s'exécuter, et le cardinal reçut, le 15 avril, quittance de 100,000 livres (fr. 10433, fol. 171 v^V Le cardinal dut, en outre, répandre à la cour diverses libéralités, dont nous avons le curieux état (ms. Clairambault 16, p. 1053) : Gyprian Gertaine, chancelier de la comté de Tyrol, pour les « officiers, commensaulx, secrétaires et autres, • reçut 1,400 livres tournois; et encore, pour lui-même, la même somme, « tant en faveur des services qu'il a faiz au Roy nostredit seigneur, en traictant la paix d'entre lui et les Roys des Rommains et de Gastille, que a cause de l'investiture du duché de Milan, et aussi afin qu'il soit plus enclin faire service audit s"" le temps a venir, i Philbert Naturel, conseiller, prévôt d'Utrecht, même somme, mêmes motifs; Mathieu Lenque, conseiller, coadjuteur de Giirck, de même; Paul d'Estain, chevalier, conseiller, maréchal de Saint- Pryara, de môme; Paulus Bris, Bonyral deela Rien(?) et Hans von Schaullemberg, capitaines de gens d'armes à Trêves, 70 liv. tournois, pour avoir accompagné le légat avec douze de leurs hommes, de Trêves à Haguenau, « pour la seurté des chemyns, qui estoient dangereux ; » Baltazart de Dobenburgk, gentilhomme de Bohême, serviteur du roi des Romains, pour avoir accompagné
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la chaire de soo auctorité esbranlée et l'appuy de sa prospérité froissée et tout le Royaume de France en chemin perileux et dangereulx hazart, ce qui luy rampUst le cueur d'ennuyeulx suspirs» et les yeulx d'angoisseuses larmes, et, pour avoir extrême reffuge au souverain remède, tendit les mains aux cyeulx et la pencée envers Dieu, a qui fist très humble prière et dévote oraison pour l'alegement du mal de son bon prince et souverain seigneur le Roy ; puis adressa sa requeste a la glorieuse mère de Dieu, advocate des humains, et, le plus tost qu'il peut, s'en vint a Glery, ou, devant Tymage de la Vierge Marie, célébra t[rjes dévotement et fist ses oblacions et prières d'intencion pure et bonne volunté, et puys s'en revint devers le
le légat par les pays d'Allemagne « et l'avoir servy de truchement durant ledit veaige, » 28 livres tournois; Simon, bastard de Bisse, capitaine, pour avoir accompagné le légat par l'Allemagne « avec ung nombre de gens de guerre, » 43 livres tournois. — Somme : 7,141 livres.
« Presentacion et délivrance de vaisselle d'argent. c A Eitlfritz, conte de Sorne, » 6 tasses, 2 flacons, 2 aiguières découvertes, d'argent (comme ci -dessus), « pesans 50 marcs 6 onces 3 gros; » « conte Fustamberg, portant Tespée devant ledit Roy des Rommains, » 6 tasses, 2 flacons d'argent, pesant 37 marcs 6 gros ; Jean, flls du comte de Sorne, 1 bassin, 1 pot d'argent, pesant 8 marcs 60 onces 7 gros; R. P. en Dieu Tévêque de « Trigesce, i conseiller du roi, 6 tasses pleines, 2 aiguières découvertes, pesant 24 marcs 6 deniers ; Honcbiden, conseiller et docteur, 6 tasses, 1 pot, pesant 13 mars 6 onces 1 gros; comte Félix, serviteur du roi des Romains, 6 tasses, 2 pots, pesant 19 marcs 2 onces. — Somme : 72013 marcs 6 onces 1 gros, valant, à 12 livres 10 sous le marc, 1,922 livres 9 sous 2 deniers. — Total des deux parties : 9,063 livres 9 sous 2 deniers. Gertilicat du cardinal d'Amboise que Henri Bohier, receveur général des finances, a payé ces sommes, 8 avril 1505 (Sign. autogr. : G., cardinal d'Amboyse. Sceau pendant sur simple queue).
g CHRONIQUES DE LOIHS XII. [Ayril-Mai 1505
Roy y qui tousjours estoit au lit. La Royne ne oessoit de prier Dieu et les sainctz et faire votes et promesses pour sa santé.
Messire Loys, sire de la Trimoille, qui moult se douloit de ce cas, le voua a Nostre Dame de Lyence, promectant y aller a pié. Somme, chascun pour luy promectoit de offrir sa chandelle au sainct ou sa devocion estoit*. Quoy plus? tout le royaume de France estoit troublé de cest affaire. Or, fut le Roy, durant ceste maladie, par deffault de repos, tant affoibly que ses spirituelz sensitifz entrèrent en resverie, et, après divers propos, demanda madame Glande, sa fille, laquelle luy fut présentée par la damme de Tournon^, sa gouvernante ; puys voulut avoir son espée et une javelline dont il luy souvint lors : pour luy conplaire, luy fut baillé, en lieu de ce, quelque baston, lequel voulut bailler a madame Glande, disant que nul autre qu'elle, s'il ne vouloit incontinent mourir, y touchast; mais celle dame de Tournon, voulant ayder a soustenir celluy baston, y toucha; ce que le Roy ad visa et dist qu'elle estoit morte, puysque a ce baston avoit touché. Dont ses médecins et ceulx qui autour de luy estoyent, pour soustenir son dire et ayder a son ymaginacion, lui dirent qu'il estoit vray et la firent oster de la et cacher par ung temps, et puys ramener devant luy; de quoy s'esmerveilla , en disant qu'il pensoit