‹ Chroniques de Louis XIIChapitre 35 sur 183 · Cf. le Rosier historial · texte numérisé non relu

Cf. le Rosier historial

2. Jeanne de Polignac, dame de Tournon, « gouvernante de la [>ersonne de M^^® Claude de France. » L'année suivante, la reine lui fit don du revenu net de la chàtellenie de Mehun-sur-Yèvre (valant 35 livres), « pour se mieux entretenir au service de madite dame » (fr. 26110, fol. 792).

Avril-Mai 1505] DI LA MORT D*UNE DAHE GENEVOISE, ETC. 9

qu'elle fust pieça merle, laquelle dist, pour tousjours luy conplaire, qu'il estoit vray, et que, après sa mort, avoit esté en paradyç, ou Nostre Dame Tavoit ressuscitée, laquelle mandoit au Roy qu'il beust et mengeast, et que tantost seroit guéri : ce qu'il fist, et peu après reposa bien a point, dont ses médecins, qui toute peine prenoyent a luy secourir, furent joyeulx et peu a peu, a Tayde de Dieu, le misrent sus, dont tout le peuple du Royaume de France rendit grâces a Nostre Seigneur.

Durant le grant axés de ceste maladye, partout, et mesmement par les pays du Roy, furent nouvelles qu'il estoit mort; dont aucunes des villes de France furent fermées et les chasteaulx gardez, et en la duché de Millan faict bon guect, et tant que messire Charles d'Âmboise, gouverneur dudit pays, fist serrer les gens d'armes et mectre vivres par les places fortes de ladite duché de Millan et prya les seigneurs dudit pays estre bons et loyaulx envers la couronne de France, soubz laquelle seroyent tenus en liberté et deffendus des ennemys.

De la MANIERE ESTRANGE DE LA MORT d'uNE DAME

genevoise nommée tliomassine espinolle, intendyo du roy, qui mourut lors en la ville de Gennes.

A Gennes pareillement fut dit pour vray nouvelles de la mort du Roy : de quoy les Gennevoys monstrerent par semblant estre moult troublez, et pencerent sur leur affaire ce qu'ilz voulurent ; et, entre

iO CHRONIQUES DE LOUIS XU. [Mai 1505

autres, fut une dame genevoise nommée Thomassine EspinoUe, dont j'ay parlé cy devant ; laquelle monstra bien icy le neu de l'amour des bonnes femmes indissoluble et leur constance inraobille, car, a l'exemple de la bonne Julya, femme de Ponpée, qui, voyant les habitz de son seigneur tainctz du sang des bestes ordonnées au sacrifice, le cuydant mort, sans autrement s'en enquérir, crieva de dueil, ceste dame recommandable, au seul rapport de la première voix disant : « Le Roy est mort! >, laissa toute cure mondaine et plaisir humain pour se retirer en sa chambre de dueil, ou respandit ung torrent de larmes et rendit ung milion de soupirs, disant : < Ores est mort le myen intendyo, accroist de mon estât, support de ma vye et deffence de mon honneur ; ce qui me oste l'envye de plus vivre et me donne vouloir de finir mes jours. > Ainsi se douloit Fesplorée dame, monstrant comment son intendyo estoit d'elle bien voulu, et l'amour dont elle luy en vouloit, qui estoit, comme j'ay dit, entre eulx honnorable et au préjudice de nuly. Ores en fut tant que la pauvre dame, esprise de dueil et avironnée de regretz, fut, par l'axés de melencolye, conduyte jucques au lit de la mort, qui, huyt jours après ce, par une douleur de fièvre continue, lui sépara l'ame du corps; dont les Genevoys en firent funeralle feste et moy historial récit, tant pour reveller la nouvelleté du cas que pour magnifier le féminin amour.

En ce temps, la Royne, voyant le Roy convalescer et recouvrer santé, et que hors du danger de sa maladye estoit, s'en alla en son pays de Bretaigne, accompaignée des princes et seigneurs de France et des barons et gentishommes de sondit pays a grant

Mai 1505] DB LA MOAT D'UNE DAMB GEmVOlSE, ETC. il

nombre, ou tant honoorablemeat fut receue que oe fut uDg merveilleux triumphe. Toutes les villes ou elle passoit luy furent tendues et les chemyns nectyez ; les seigneurs de TEglize et gentishommes du pays, aveoques les marcbans et tout le peuple, luy furent au devant et Faccueillirent tous de vouloir cordial et joyeuse obère. Â Nantes et a Renés, et es autres principales villes de son pays^, se tint l'espace de cincq moys, ou presque, durant lequel temps tint ses Ëstatz et Doist ordre en toutes les affaires de ses terres de Bretaigne, et, de jour en autre, avoit nouvelles du Roy*, lequel estoit sus et faisoit très bonne chère, et ainsi, se trouvant allègre, eust envye de s'en aller a Tours, oe qu'il fist, et passa par Âmboise, ou séjourna quatre jours. La estoit madame d' Angolesme et monseigneur Françoys d' Angolesme son filz, et Marguerite

1. Alain Bouchard décrit en grand détail le voyage d*Anne en Bretagne, ses entrées solennelles à Morlaiz, Saint-Brieuc, Dinan. Sur ce pèlerinage, voyez aussi Albert Le Grand, Vie, gestes... des saints de la Bretagne armoricaine. Nantes, 1637, in-4o, p. 493. Cf. DeBJardins, Négociations, t. II, p. 97. Les allures trop purement bretonnes de la reine, Taffectation qu'elle mit à se réinstaller dans son duché et à y prolonger son séjour finirent par vivement déplaire au roi ; mais cette indépendance ravit naturellement les Bretons. Le poète cornouaillais Disarvoez Penguern écrivait encore à ce sujet, en 1510 :

« L*an mil cinq cens et cinq, alla tout droit En Bretaigne ceste haulte princesse Pour visiter son pais, et a Folgouet, Acompaigné d'une grande noblesse, Comme d'une souveraine duchesse, Fust receue en grande reverance. »

(Ms. fr. 24043.)

2. Le roi se plaignait fort. Le cardinal d'Amboise s'entremit vivement pour réconcilier les deux époux.

12 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Mai 1505

sa fille, lesquelz le Roy enmena avecques luy a Tours et les fîst loger en son logys du Plessis, ou la séjourna par l'espace de deux moys ou environ, en passant le temps a divers esbatz, l'une foys a veoir tirer ses archiers, l'autre a regarder chevaucher ses grans chevaulx et l'autre a chacer les sangliers dedans le boys du parc, ou monseigneur d'Angolesme estoit tousjours quant et luy ; tous plaisans deduys et joyeulx passetemps luy furent faictz lors, pour tousjours le tenir en lyesse; chascun luy disoit propos nouveaulx et estranges nouvelles, et, entre autres, luy fut dit, par vray rapport* d'aucuns Genevoys et autres qui estoyent venus de Gennes, commant dame Thomassine EspinoUe, dont j'ay escript cy dessus, estoit morte, et ce, pour avoir ouy dire que le Roy estoit mort, et luy fut compte des regretz qu'elle avoit faictz et de la manière de sa mort ; de quoy le Roy fut moult esmerveillé et bien marry; mais a ce ne peut nullement remedyer ne autrement satisfaire, si n'est, pour publier sa vertus, et anplififyer son mérite, voulut que, par escript présent, en fust mémoire future, et, pour ce faire, me donna la charge, qui lors escripvoye sur les gestes de France, et me dist que messire Germain de Bonneval, gouverneur de Lymosin, m'advertiroit de cest affaire, comme celuy qu'il en avoit embouché et la vérité en savoit. Dont m'en allay au logys de celuy gouverneur, lequel mede[c]laira toute la.chose, ainsi que par escript je l'ay cy, en ma cronicque, rédigée.

1. Nous avons indiqué prccédcrament que ce bruit riait erroné. Thomassine Spinola mourut en 151f).

Mai 1505] LA GOMPLAINCTE DB GBNNES. 13

La Gonplaingte de Gennes sur la mort de dame

ThOMASSINE ËSPINOLLE, GENEVOISE, DAME INTENDYO

DU Roy, avecqubs l'Epitaphe et le Regret^

L'impetueulx vent, coursoire Vulturne, En Orient menant bruyt diuturne, Contre AquîUon descendant de son polie, Lassus en Tair fusant leur monopolle

1. La Complainte de Gênes, œuvre de courtisan, offerte au roi, fut reproduite en un certain nombre d'exemplaires manuscrits pour les princes ou les gens de la cour. La Bibliothèque nationale possède trois de ces exemplaires de seconde facture (mss. fr. 6169, 1684, 25419). Tous trois sont contemporains, sur parchemin ; deux sont ornés de trois miniatures semblables, quoique modifiées dans leurs répétitions par certaines variantes voulues. En tête, Thomassine, sur la jetée ou aux portes de Gènes, suivie de trois, de quatre compagnes, regardant, les yeux rouges, s'éloigner le vaisseau de Louis XII; au début de VÉpitaphe, mort de Thomassine, dans son palais, entourée de ses suivantes ; en tète du Regrect, le roi, en deuil, dans son palais en deuil, debout, les bras croisés, dans l'attitude de la douleur; derrière lui, quatre ou six courtisans en deuil compatissant à son chagrin ; dans le fond à droite, un hallebardier en deuil; derrière, une porte s'ouvre sur un corridor au bout duquel une autre porte avec un personnage ou une vue de jardin. Dans le ms. 6169, la place des miniatures est restée en blanc. Le ms. 25419, in-S® carré, porte au revers du folio de garde l'ex-libris suivant : « Este libro es de Luis de Mendoça; » il vient de la bibliothèque Lavallière. Le ms. fr. 6169, grand in-S®, porte au verso du feuillet de garde un écu de gueules, à trois tours (deux et une) d'argent, avec la devise : Nan Dotes. Il vient de la bibliothèque de Gulbert. Le ms. fr. 1684, in-4", portant en tête la mention contemporaine : t la Complainte de dame Espinolle, » paraît avoir toujours appartenu à la Bibliothèque royale. Il parait être l'exemplaire de don. Cepeudant, le blanc réserv.'^ sur le feuillet de garde n'a point été rempli. Ce dernier manuscrit est aussi le seul où l'on trouve une prétention à quelque exacli-

44 CHRONIQUES DE LOUIS Xn. [Mai 4505

Et bruyans crys sur Teure conticine^ ;

Saturne, ayant sa bucyne' argentine

En l'assendant du palais Capricorne,

A son public par les cieulx crye et corne,

Et retentist ses tons melodyeulx^

Pour reveiller les déesses et dieulx,

Disant a tous les célestes consors :

< Levez vous sus, mectez vous aux essors

Et allez veoir* la région terrestre

Pour ne lesser plus la bas en terre estre

Celle qui est tant digne de louanges.

Qu'elle doit bien estre avecques les anges ;

Car sa vye louable et méritoire

A deservy son lieu au consistoire

Des immortelz et posséder le trosne

Sidereal, comme saincte matrone,

Qui a son loz tant faict^ magnifier

Que après sa mort se doit deiffier ;

C'est le vouloir des dieux® et le plaisir

Qu'elle viengne^ les cieulx® prendre* el saisir

Et qu'elle soit tost eslevée et source,

Et mise sus les Plyades et l'Ource ;

Car elle fut en vertus coustumiere.

Dont sera la spectacle de lumière.

Pour la gloyre^** d'icelle ampliffyer*^

tude pour les portraits. Nous indiquons ses variantes relativement au texte de notre Chronique. Les autres exemplaires sont des copies courantes dont les variantes n'offrent point d'intérêt. II existe aussi à la bibliothèque de Montpellier un de ces exemplaires courants, qui a été publié par M. Kûhnholtz, avec une reproduction des miniatures (Kûhnholtz, Des Spinola de Gênes et de la Complainte d-epuis les temps les plus reculés jusquà nos jours. Montpellier, 1852, in-4o); mais l'auteur nous paraît avoir attaché trop d'importance à l'exemplaire qu'il avait sous les yeux, et il a joint à son édition des renseignements ditliciles à accepter.

1. Intempestine (ms. 1684). — 2. Uucine. — 3. Melodieulx. — 4. Voir, ■— 5. Fait. — 6. Dieulx. — 7. Vicigne. — 8. Cyeulx. — 9. Prandre. — 10. Gloire, — il. Ampli (fier.

Mai 4505] LA GOMPLAINCTB DE GBNNIS. Î5

Et aux autres myeulx^ exempliflyer*. »

Sur ce, j'oy ce cry finir et taire, Et Jupiter lesser le Sagitaire, Pour saillir hors de sa clere maison.

Disant aux corps célestes : < C'est raison, Puys» qu'en terre fut d'honneur tant parée, Que aux cieulx luy soit mansion préparée, Et qu'il n'y aict zodyacal* degré Que a son plaisir ne monte et a son gré. » Ce dit, Phebus, du palais du Lyon Gecta sa bas des raidz ung million », Pour esdarcir le monde bruyneulx Et faire a mont ung chemin lumineulx -, Mercure y vint, o sa teste canyne.

Qui doulcement o sa Virge bénigne Se monstra le gracieulx champion^ ; Mars destouma la queube au Scorpion, Pour ne vouloir le chemin empescher; Venus ausi vint sa libre approcher Pour la parer de rameaulx et de fleurs; Dyane n'eust lors voulu estre ailleurs, Mais la chambre du Cancre avoil ouverte. Et de nymphes tappissée et couverte.

Ainsi chascun d'iceulx fist son devoir Pour accueillir la dame et recepvoir.

Gomme estoit deu a celle bienheurée Plaisante au monde et aux cieulx désirée. Je ne savoye ancore a qui c'estoit Que tant d'onneur lassus ou apprestoit.

Mais lost après au vray fuz advertye^ Que une dame myenne® esloit departye^ De ce siècle, en celle nuyt passée, Et qu'elle estoit de douleur trépassée ^^. Or en sceu je les piteuses nouvelles,

1. Mieulx. — 2. Exempliffîer. — 3. Puis, — 4. Zodiacal, — 5. Millyon, — 6. Champyon, — 7. Advertie, — 8. Mienne. — 9. Départie, — 10. Trespassée.

16 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Mai 1505

Qui ne me sont ne plaisantes ne belles, Par les clameurs du peuple Gennevoys, Que j'entendy cryer^ a haulte voix, Disant : « Helas^! Thomassine^ Espinoile, Qui nous estoit guydon et banerolle, Et rentretien du Roy nostre bon prince, Le seul recours de la nostre province, La ressource de nostre adversité, Est morte ! Helas! que fera la cyté* DesoUée, puysque celle perdons, Que ne pouvons plus recouvrer par dons? » Ainsi estoit pleurée et regrectée, Dont en sera ma Complaincte trectée.

GOMPLAINCTE ELEGIACQUE.

Oyant les crys, les lamentz et delas, Les pleurs, les plainctz, les souppirs et helas, Que pour la mort de celle furent faictz, De larmoyer mes yeulx ne furent las ; Mais, en laissant tout plaisir et soûlas, Et chargée de dueil outre mon faix.

En recordant ses grâces et bienffaictz, Et sa valleur tant regrectée et plaincte, J'ay bien voulu dicter une complaincte Pour faire icy commémorer son nom.

Disant a tous : a Si sa vye^ est estaincte, Tousjours en loz florira son regnon ^. »

Pourquoy doncques ^ n'eut elle longue vye Puysqu elle avoit bon vouloir et en vye De profficter^ en vertueulx propos?

Elle n'avoil pas la mort deservye^, Ne ne devoit si tost eslre ravye*^, Mais tous temps vivre en très heureux repos?

1. Crie7\ — 2. Hrllas. — 3. Tommassinc. — h. Cité. — 5. Vie, — G. Rciinom. — 7. Donques. — 8. Profiter. — IK De.^rrvic. — \0. Havîr.

Mai 1505] LA COMPLAINGTB DE GENNKS. i7

Respons ioy, o ftitaUe Atropos,

Qui sans raisoDi de toB cruenteB mains,

Romps les flUectz* de la vye* aux humains,

Malgré Gloto et Laochesis' tes seurs?

Tes ftuctz sont trop craelz et inhumains,

Quant soubz ta main nulz hommes ne sont seurs !

Par coup soubdain celle as rendue morte, En demonstrant ta périlleuse sorte, Dangereuse, diverse et importune ; Mais ung remort sur ce me reconforte.

C'est qu'elle fut constante, ferme et forte, Ciontre Tassault de parverse fortune.

On n'en devroît pas louer plus fort une Que oeste cy, que chascun dit et vante Avoir esté belle, bonne et savante, Sage, riche, gradeuse et bénigne, Honnorable, très faconde et prudente, Et paragon de grâce féminine.

Si par 4 larmes espandre et ruisseller, Ou richesses tost desamonceller, Bstoit permis' de révoquer les âmes.

Je ne vouldroye ja tant dissimulier ^ Que tout ne misse a celle rappeller, Ciomme la plus désirée des dames.

Or, est son corps trancy, entre les lames De ses parens trépassez et amys.

Helas! pourquoy est il ainsi la mys, Pour devenir si ville pourricture^, Et aux vermetz de terre estre submys^, Qui fut le chief des œuvres de nature?

0 Gennevoys, que ferez vous ycy *\ Si n'est douloir et plourer de soucy,

i. Filletz. — 2. Vie. — 3. Lachesis. — 4. Pour. — 5. Promis. — 6. Dissimuler. — 7. Pourriture. — 8. Soubmys, — 9. Icy. IV 2

iS CHRONIQUES DB LOUIS XII. [Mai 1505

Pour la perte qui vous est advenue

Par le decez de corps qui est traney.

Que TOUS voyez en la terre estre ainsi^

Ce qui vous est dure deseonvenue?

Le temps requiert ausi\ Teure est venue

Que vous devez porter le noir habit

Pour demonstrer le funeral obit

D'une qui fut la plus qu'autre extimée ;

Celle perdez par ung cas trop subit,

Qui seuUe estoit myeuk' digne d^estre amée.

Que faictes vous, mesdames Genevoises, Damoiselles, marchandes et bourgeoises, Ghambarieres, servantes et ezclaves?

Aprochez vous plus près que de deux 3 toises, Pour lamenter en lieu de faire noises, EL ne soyez a pleurer icy graves.

Lessez a sec sur le sablon voz naves, Et espuysez^ toute l'eau de la mer Pour la venir en ce lieu consumer'^ Par le degouct de voz yeulx larmoyens *. Celle est morte, qui, pour vous renommer. Sur les autres a trouvez les moyens I

Vous, Neptunus, qui la mer gouvernez Et ses voisles faictes singler au vent, Venez ycy^ et nous entretenez; Plus ne pouvons sans vous aller avant, Car nous avons perdu par cy devant Le gouvernail de nostre navigage, La conduyte de tout nostre passage, L'appuy tenant nostre seure esperence^, L'ynlendyo du noble Roy de France.

Dame Aurora, qui avez arrosée

\, Et. — 2. Mieulx. — 3. Denlx. — 4. Espuiscz. — 5. Gonsum' 7ner. — 6. Lermoijens. — 7. /r//. — 8. Espérance.

Mai 1505] LA GOlfPLAlNCTE DE GSNNSS. 19

De Yoz larmes la terre en plusieurs lieux *, Pleuvez iey celle doulce rosée Que pour Gynus dégoûtez* de voz> yeulx : Vous ne pouvez, ce croy je, faire myeulx^, Car celle la, qui plus eetoit louée D'excellant priz de beaulté avouée, Et qui portoit tous les tiltres d'onneur, A rendu Tame au céleste Seigneur.

Vous, Eacus, Mynos et Radamant, Qui de tous droictz Infernaulx décidez, Gardez vous bien de faire jugement Contre celle, et que n*y procédez, Ou si de tant, certes, vous excédez, Tantost sera sentence révoquée ; Car ja sa cause est mise et évoquée Au grant conseil du divin consistoire, Ou tous les dieulx tiennent leur auditoire.

Thesiphone, Aletho et Megere, Pluton, Garon, Bellides, Tantallus, Et tous ceulx qui en lieu de réfrigère Estez plungez es infernaulx palludz, A ceste cy ne ferez voz sallutz, Car, du gouffre obscur, puant et noir Ou vous estes*, jucques* a son manoir.

Qui est plus beau que les champs Elisées, N^a seur chemin adresses ne brisées.

Lessez les fleurs, o déesses Nappées, Et appeliez les fontalles Nayades^, Et aux forestz de verdure drappées Allez quérir Satires et Dryades ^ ^ Sonnez* ausi a ses Amadryades'^ Que trouverez sur les arbres perchées,

i. Lieulx. — 2. Degouctez. — 3. Vox. — 4. Miculx, — 5. Estez. — 6. Jusques, — 7. Naydes. — 8. Driades. — 9. Sonnés, — 10. Amadriades.

20 CHRONIQUES DS LOUIS XII. [Mai 1505

Dessus les mons Oreades^ ooucbées, Phaunes aux champs, en mer les Nereydes; Amenez les icy a mes aydes.

0 Nardsus, qui èustes en desdain La doulce Eco, en bon poinl jeune et belle, Vous n'eussez pas bict reffus si souldain ' De ceste cy, ne tant esté rebelle, Tant de vertus avoit et grâce telle, Maïs qu'elle n'eust paroUe ou regard chiche Qu'onques homme, tant ftist grand, bel ou riche, Ne la sceut voir, adviser ou oyr, Qui n'eust désir de son amour joyr.

Sus, Terpander, florisant en ^ musique, Et Appollo^ le doulx armonizant, Mectez a part la science et praticque ' De vostre chant; plus n'est ycy * duysant. Vous, Orpheus, tant bien citharizant Que les Enfers endormez par voz sons.

Et Haryon^ qui faictes les poissons Dancer en mer, quant la harpe touchez.

Fuyez d'icy'^ et plus ne m'approchez.

Par vraye amour et douloureulx regret, Dont elle fut jucques au cueur actainte, Pour son seigneur intendyo® segret, Le cuydant mort et sa vye eslre estaincte, Las, elle en print^ celle mortelle estraiocte, Pour trop serrer le lyen d'amytyé'^; C'est ung bienfaict et ung cas de pityé*^ Qui ne se doit a jamais oublyer'^, Mais en tous lieulx cryer et publyer^^.

i. Orcades, — 2. Souhdain, — 3. Inventeur de. — 4. Appolo, — 5. Pratique. — 6. Icy, — 7. Ici. — 8. Intendio. — 9. Elle print, — 10. Amityé. — 11. Pitié, — 12. Oublier. — 13. Crier et publier.

Mai 1565] LA GOMPLAINOTB DE QMKmS. 2i

Qae diront plus orateurs et poètes De Ti8bée\ d'Bro et de Philjs, De Medée, ftUe du Roy QBtes, Dont amours ont les corps enseveUys*, D*Erigone, de Gyla', dont je lys, De JuUya et Dido de Gartage?

Celles doyvent^ lesser en bas estage, Et a ceste fùnder ung oratoire, Ou tous ses fliictz seront mys en histoire.

Elle a bien Adct des' œuvres tant louables Que par escript se doy vent rédiger Et emgraver en pierres et en tables Pour les mectre en veue et ériger-, Elle a voulu les vices corriger Et approuver les grâces et vertus, Les affamez a peuz, les nudz vestus, Servy* a Dieu et bien amé l*Egl)ze^, Et tout son temps vescu en ceste guise.

Ennuyeulx n'est® ce compte a réciter, Dont le surplus du dire je révoque.

Mais, toutesfoys, pour mon deu aquicter, Vestue en noir et portant mesme toque.

Mes cytoyens a ce dueil je convoque, A celle fln que chascun soit recors De la dame dont icy gist le corps.

Et qu^elle soit tant plourée et doulue. Qu'on cognoisse qu'elle estoit bienvoulue.

Le long propos de ce piteulx affaire Tant me reduyt a courroux et a dueil Que je ne say certes se je doy faire Plaîncte de bouche ou fondre en larmes d'ueil. C'est ung regret dont si fort je me duoil

1. Thisbée. — 2. Ensevelys. — 3. Cila. — 4. Doivent, — 5. De, — 6. Servi. — 7. Eglise. — 8. M'est.

22 GRRONIQUfiS DE LOUIS XII. [Mai 1505

Que mes souppin, qai tousjours sont en Ter, Me sincoppent et rompent le parler, Tant que je suys* a ce moyen eontraincte Faire sillence et finir ma conpIaincte>.

L'EpITAPHB parlant par la BOnCHB DE LA DEFFUNGTË.

Gomme cliascun au tour du malleur tumbe, Icy, dessoubz ceste massive i\imhe, Suys morte, helas! et perye^ avant âge, Sans nul respit avoir pour l'avantage De jeunesse dont j'estoye emparée, Et de beaulté moult richement parée.

De biens mondains dont ausi j'en aquys^ Moult largement, quant a Gennes nasquys', Ou j'ay vescu doulcement a séjour Et demeuré la jucques a ce jour.

Auquel lieu vint, comme j'estoye en vye*. Le noble Roy de France, ayant envye^ De visiter sa supperbe cyté, Ou se trouva comme s'il fust cyté; G'estoit le preux Roy doziesme Louys.

Je le veiz la, Tentendy et Pouys, Parlay a luy au myeulx que faire peuz. Et mon regard sur luy a faix repeuz.

Si bien que amour me fîst® tost mectre en quesLe De PaccoincLer, dont je feiz mon enqueste Et demanday la grâce du bon prince, Qu'il m'octroya, disant que je la prince; Puys me voulut laisser et retenir, L'intendyo®, sans autre erre tenir.

Helas! j'en bien ce noble don prou cher, Car oncques puys ne laissay approucher Homme de moy, non certes mon mary, Qui maintes foys en a esté marry.

1. Suis. — 2. Complaincte. — 3. Perte, — 4. Aquis. — 5. Nas^ quis. — 6. Vie. — 7. Envie. — 8. Feist. — 0. Intendio.

Mai 1506] LA COMPLAINCTl OB GBNNKS. 23

Deux ans^ ou plus, j'ay tousjours maintenue

Geste v;e ' et pour luy main tenue,

Et eusse faict tant qu'au monde eusse esté,

Et pour luy seul tout mon cueur excepté^

Mais Fortune, celle marrastre adverse,

Disant ainsi qu^elle m^aura traverse,

Et ne voulut suflfKr ce, ne parmectre,

Gomme sera icy touché par. mectre ;

Car une voix m'envoya pour me dire

QuMl estoit mort, dont fuz esprise dMre

Et de courroux, tant que lors je m'accouche,

Ne oncques puys* ne levay de ma couche,

Disant : « Helas! ha! Mort! trop est mortel

Ton dur 4 assault, si par toy est mort tel!

Car s'il estoit, comme' on dit, trépassé.

Mon corps vouidroit ce pas estre passé. »

En ce disant, la fieuvre continue,

Me vient saisir et tant me continue

Qu'a la parfîn mes espritz tant lassez

Ne peurent plus soustenir tel acez.

Dont commainçay les membres a estandre.

Tirer du cueur qui du travail est tendre;

Lors vient la mort que les deux* yeulx me bousche,

M'estrainct^ le poux et me ferme la bouche.

Ainsi laissay les choses temporelles,

Dont maincles ont sou van t mal temps pour elles.

Mêlas! sire, soyez cy enseigneur, Si vraye amour est ou gist en seigneur, Si vous estes après moy survivant Eu ce monde ou n'y a seur vivant, Ne mectcz pas celuy corps en oubly Que vous avez tant de grâce ennobly ; Puysque pour vous il est mort ; soubz la lame, Vueillez avoir souvenance de Tame.

i. Dueulx. — 2. Vie. — 3. Puis. — 4. Deiir. — 5. Coine. — 6. Dueulx. — 7. Estainct.

24 GHRONIQUSS DE LOUIS Xli. [Mai 1505

Rbgrbt qub faict lb Rot pour la mort db sa damb ixtbndto ^

Cruelle Mort, de dur venia esprise, D'amer poison enracyuée et prise Et de fièvre^ pestiflfere' entachée, Pour quoy as tu par celée entreprise Celle dame au despourveu surprise, Et contre elle ta fureur actachée?

Elle n'estoit pas encores tachée De viellesse*, ne de son griz pellage, Mais au printemps de son florissant âge', Belle, bonne, sage, riche et discrète; Or, est elle morte par ton oultrage; Tousjours la plains et sans fin la regrecte^ !

En faict d'honneur estoit si bien aprise Qu'elle ne fut en sa vie reprise D'aucun meffaict et de mal reprochée.

Or l'avoye je pour inlendyo prise, Et elle moy, de quoy myeuLx^ je me prise, Veu les vertus dont elle estoit merchée. Tant flit certes de mon cueur aprochée Que pour son bien maintenir en usage J'eusse bien faict a Gennes ung voyage-, Mais de maleur est morte la pauvreté.

Helas I c'est bien ung merveilleux domage : Tousjours la plains et sans fin la regrecte!

Elle vivant, j'ay sa valleur comprise, Tant quMl ne fault que morte la desprise; Mais est requys^ que par moy soit cherchée, Voire du cueur que regrect auctorise

I. Le Roy. — 2. Fieuvre. — 3. Pcstiferc. — 4. Vieillesse. — 5. Aage. — 6. Hegrcie. — 7. Mieul.v. — 8. Requis.

Mai id05] hk COMPLAINCTE DK GSNIfBS. 25

De 06 ftôre, et le cas fayoriseï Disant que amour ne peut estre cachée; Ce que scet bien ma penoée empeschée, Mes sens ravys* et mon triste courage, Qui ne peuvent oublyer' Tavantage • Que me fist lors tant que ores en suffrecte : Son corps en est en terre pour hostage. Tousjours la plains et sans On la regrecte!

Prince, j^ay eu son amour en partage, Dont elle aura de moy, pour héritage, Prierre*, adieu et oraison segrecte.

Je ne luy peuz donner autre suffrage, Si n^est que icy en ce bas monde et frage, Tousjours la plains et sans fin la regrecte !

Celle est morte qui a vescu sans blasme, Et eu le bruyt de tant eureuse famé Que impossible seroit de trouver homme Qui sceust nombrer la moytyé * de la somme Des grans vertus qu'avolt la noble dame.

Qui veust savoir commant elle se clame, Je ne la' veulx certes celler a ame : Thomassine Espinolle se nomme Celle.

Cy finira ma piteuse epîgrame.

Louant ses faictz et priant pour son ame, Comme regret de ce faire me somme, Et vraye amour qui me commande en somme, Sy j'amay lors, ancores veust que j'ame® Celle.

1. Bavù. — 2. Oblier. — 3. Prière. — 4. Moytié. — 5. Le. — 6. Je ame.

26 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Juillet 1505

Après que j'eu ceste elegye mise a fin*, j'en presentay, audit lieu de Tours*, ce que j'en avoye faict au Roy, pour luy donner de ma part quelque diverse nouvelleté et moyen d'agréable passe temps : ce qu'il advisa de mot a mot, et, comme depuys par aucuns me fut dit, l'envoya a Gennes pour faire mectre sur le tumbeau de la deffuncte, en signe de continuelle souvenance et spectacle mémorable.

En ceste manière se passa une partye du temps de celle année, que le Royaume florissoit en paix et le peuple prosperoit a prouffict. Quoy plus? si n'est que le très louable prince, comme chief des vertueulx et

\. Jean d'Auton, qui honore tant ce deuil de fantaisie, n*a point mentionne la mort de la première femme du roi, Jeanne de France, morte en odeur de sainteté à Bourges, le 4 février 1505 (V. notre livre Jeanne de France, et ci-dessus, t. III, p. 359). Jeanne avait fondé un ordre de religieuses, l'Annonciade, que sa sœur Anne, d'accord avec Jules II, s'occupait pieusement alors d'asseoir sur des bases solides (bref de Bologne, 6 id. jan. 1506. Arch. du Vatican, Julii II Rcgesta sécréta, reg. 984, fol. 263 r*- 267 v»). On assure cependant que Louis XII, qui n'était pas heureux, entourait Jeanne du plus respectueux souvenir (not. déposition de Michelle, veuve de Noël Guyon, au procès de canonisation). Cette sainte femme laissait dans l'esprit pubUc uno trace profonde. Jean Bouchet, dans le Temple de bonne renommée, on faisait une sainte quelques années plus tard (éd. 1517, fol. 77) :

A Or, en sortant du cousté latéral (du côté des saints),

Ung grant tumbeau je aperceu, de coural,

Enrichy d'or et pierres par oultrance,

Ou reposoit dame Jehanne de France,

Qui de Berry fut duchesse et vesquit

8i sainctement que le monde vainquit.

Et SOS hunibans dont elle ne tinst curaple.

L anip est. au ciel, ainsi que chascuu comln. » 2. Louis XII passa à Tours tout le mois de juillet 1jU5 cl \c commencement d'août. Il demeura à Blois ou aux environs toul le rosto du temps.

Juillet 1505] LA OOMPLAINGTB DS 0SNNX8. 27

exemple des bons, eut tousjours cognoîssaiice du serviœ de ses gens et souyenance de leurs bîeosfaictz, tant que, soabz sa main, le mérite de diascun estoit, sceloB son estât, hauhement rémunéré et recompancé deuement : a ses serviteurs lays donnoit grosses offices et bons gages; a ceulx de TEglize, prelatures et bénéfices, et, affin que nul demeurast sans en avoir, quant de quelque evesché ou abbaye faisoit pourvoir ses plus recommandez, de leur despoille revestoit les autres ; et, qui plus est en grâce de recognoissance' estoit tant clervoyant que, de son propre motif, pourvoyoit ceulx des siens qui n'avoyent en court amys pour les advancer ou audace pour en demander, qui est œuvre louée de la bouche de tous et moyen d'actraire le cueur de chascun. En ce mesme temps, en colloca plusieurs, dont le bienfiaict m'est reduyt a mémoire pour en avoir eu ma part, telle que, par son commandement, du cardinal de NerbonneS lequel, devant ce, avoit pourveu de plus, j'eu lors le prieuré de Clermont de Lodève en Languedoc, ce qui de moult rainfForça Fentretiennement de mon estât et m'obligea de plus a prier Dieu pour la prospérité du donneur.

Or, avant, icy est a dire que Phelippes d'Autriche, archiduc, faisoit lors la guerre au duc de Gueldres, parent du Roy*, et de tout son pouvoir contrarioit au vouloir dudit seigneur, et mesmement pour l'evesché de Tournoy, dont il vouloit pourvoir ung des seigneurs de son conseil, nommé Charles du Haultboys, et, avecques ce, faisoit prises et surprises sur les droictz

1. Fr. -Guillaume de Glermont-Lodève, cardinal de Narbonno, neveu du cardinal d'Amboise.

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