‹ Chroniques de Louis XIIChapitre 82 sur 183 · SE MIST A CHEMIN POUR TIRER CELLE PART · texte numérisé non relu

SE MIST A CHEMIN POUR TIRER CELLE PART

De la rébellion de Gennes et de tous les effors qu'elle avoit ja faictz fut incontinant le Roy par ses postes adverty ; de quoy ne se meust que bien a point, mais bien pença de y pourvoir a Tayde de Dieu et en faire telle raison que ce sera au chasty d'icelle pour jamais et a la craincte des mutins^, disant que luy mesmes ira en personne pour veoir a Tueil le deSault des meschans et deuement le reprouver, et cognoistre le bienfaict des vertueulx pour a temps le rémunérer. Mais, premier que desemparer, mist ordonnée pollice es affaire de son royaume, tant a Testât de justice que

1. Une miniature du ms. (fol. xliv v^) représente la marche du roi à travers la campagne : le roi sur un cheval blanc, suivi d'un cardinal et de seigneurs, précédé d'archers, suivi d'hommes d'armes.

2. D'après Giustiniani (Annales), le cardinal de Finale s'interposa à deux reprises pour engager les Génois à une soumission amiable.

Janv. 1507] COMM» LE ROY ... SE MIST A CHEMIN, ETC. 149

a la seureté des pays, voulant que, a la garde de son pays et duché de Bourgoigne, messire Loys de la Trimoulle, en qui avoit singulière fience, avecques huyt cens hommes d'armes et grant nombre de gens de pied, son lieutenant gênerai demeurast.

Ce faict, entour la fin du moys de janvyer, en Tan susdit mil Y^ et six, se mist a chemin^ tirant droict a Bombes. Tous les gentishommes de sa maison, archiers de la garde, allemans, et generallement tous ses pencionnaires, le suy virent*. Maistre Georges, cardinal d'Âmboise, qui plus d'octorité avoit envers luy que nul autre, estoit tousjours avecques luy; lequel avoit le maniment de toutes ses affaires, pour icelles voir, cognoistre et despescher. La Royne, pareillement, voyant Tentreprise du Roy touchant le voyage de delà les mons, pour le vouloir, s'elle peust destourner, le suyvit; et, lorsqu'elle ne luy ozoit dire par doulces remonstrances ou amyables paroUes son intencion sur l'empeschement dudit voyage, par contenance de face triste et chère marye luy faisoit entendre souvant le segret de sa pencée. Mais tout ce dissimuloit il très sagement, en tant que tousjours fut ferme en son propos ; combien que plusieurs ne louoyent ledit voyage, disant qu'il n'estoit mestier que la personne du Roy, pour une seulle rébellion de villains, se deust partir du Royaume ne prandre si Ion tain voyage. Mais tout

1. Louis Xn quitta Blois le 29 janvier. Du moins, il passa à MoQtrichard les journées des 30, 31 janvier, !«', 2 et 3 février et arriva à Bourges le 20 février. On trouve dans cette lenteur trace de rinfluence de la reine (Arch. nat., KK. 88, fui. 83 et suiv.).

2. Une miniature du Voyage de Gênes, de Jean Marot, fol. 2, représente les préparatifs de dOpart : on démonte les canons, on plie les étendards, on essaie les cuirasses. Au fond, la mer.

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ce fut pour néant, car a toute diligence fera, ce dît, son entreprise. Et, luy estant a Bourges^, transmist devant a Lyon ledit cardinal d'Âmboise, légat en France^, pour faire despescher ses postes sur son affaire et ouyr les ambaxades, si aucunes en venoit, et icelles despecher sur le champ, afiin que pour elles ne retardast son voyage.

Le pape, qui lors estoit a Boulongne la Grasse, ou avoit mandé et promys au Roy de l'actendre et parler a luy, sachant son partement pour aller delà les mons, faignit d'estre mal disposé et malade. Par quoy, au moyen de ce que le Roy des Romains faisoit publier et dire que le Roy alloit delà les mons pour occuper les Ytalles et faire du siège apostolicque a son vouloir a ceste occasion (comme se disoit), le pape n'actendit le Roy a Boulongne, comme luy avoit mandé mais, s'en alla a Romme^.

1. Il ne quitta Bourges que le 5 mars (Ârch. nat., KK. 88, fol. 109 v«).

2. Par des patentes de janvier 1507, Louis XII fonda dans la cathédrale de Rouen un obit annuel, moyennant deux muids de sel par an (Arch. de la Seine-Inférieure, G. 1112).

3. Il quitta Bologne le 22 février (Paris de Grassis, p. 152). Ce brusque départ étonna tout le monde et donna lieu à toute sorte d'interprétations. En réalité, Jules II était très ému des événements de Gênes et de l'arrivée du roi et hanté de cette idée (qu'on ne put jamais lui arracher) que le cardinal d'Amboise allait chercher à se faire proclamer pape (Ibid., p. 138 et suiv.). De plus, il était favorable au parti populaire de Gênes : en conflit avec le gouvernement génois, il n'avait pas hésité à décerner contre lui, le 22 décembre 1505, un mouitoire et des lettres de citation en Chambre apostolique. Gènes n'en avait tenu nul compte, et, le 3 avril 1506, le prieur de Saint-Mathieu, le prévôt de Saint-Luc à Gênes, conservateurs des privilèges apostoliques, avaient solennellement déclaré nuls ces documents (Bibl. de l'Université do Gènes, ms. Vc, fol. 188).

Fèvr.-Mars 1507] GOIOD LE ROY ... SE BHST A CHEMIN, ETC. iSi

Alors, ainsi que le Roy des Rommains soeut que le Roy se délibérait de s'en aller a son voyage de Gennes, voulant celuy empescher a son pouvoir, pença la manière conunant il le pourroit faire au plus couvert. Or, avoit il ung gentilhomme des siens, bailly de Gharroloys, lequel avoit son hostel en Bourgongne, près de la maison d'ung nommé Françoys Deschesnoy, seigneur dudit lieu, estant des gentishommes de la maison du Roy, duquel le bailly de GharroUoys avoit quelquefoys parlé au Roy de Rommains. Et, a ce propos, luy en souvint, disant a celuy bailly : < Il est besoing que vous ayez a parler a celuy Deschesnoy, qui est de la maison du Roy de France, et que entre autres choses luy deissiez que de ma part je vouldroys bien avoir au Roy de France bonne amytié et seure confédération, et que a moy ne tiendra que amour et paix ne soit tous temps entre luy et moy parfaictement unye. i En quoy s'aquicta celuy bailly, en manière que au moyen de ce que leursdites maisons estoyent assez près Tune de l'autre et confines, trouva celuy bailly façon d'aller veoir ledit seigneur Deschesnay ; et eulx ensemble se firent très bonne chère, et de parolle a autre entrèrent en propos de leurs maistres, disant ledit bailly que, au regard de son maistre, le Roy des Romains de sa part auroit voluntiers amytié au Roy de France et que a luy ne tiendroit. Sur quoy fist responce ledit s' Deschesnay : « Si le Roy des Romains, vostre maistre, veust avoir paix et amytié avecques le Roy mon maistre, de son costé ne tiendra que bons amys ne soyent, car c'est une chose qu'il désirent bien fort. » Tant allèrent parolles en avant que ledit bailly, après ce, s'en alla devers le Roy des Rommains, son

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maistre, et l'advertist desdites paroUes; lesquelles, ouyes par le Roy des Rommains, voullant, soubz ombre d'une paix fourrée, retarder ou arrester le voyage du Roy, renvoya de rechief a toute dillîgence ledit bailly devers le s"^ Deschenoy pour luy dire, de la part du Roy des Rommains, que la chose que plus au monde desiroit c'estoit que avecques le Roy de France eust fraternelle amytié et unyon paisible ; ce que ledit bailly dist audit seigneur Deschenoy. < C'est très bien dit, dist il, mais avez vous charge expresse de vostre maistre, le Roy des Romains, de dire ce que vous dictes? — Ouy, dist le bailly, et suys cy envoyé de par le Roy mon maistre pour le vous dire et de ce vous ad ver tir, afïîn que en faciez le rapport ou vous devez. » Ce dit, celuy seigneur Deschenoy a toute dilligence ce transmist devers le Roy pour l'avertir desdites choses et y adviser a son plaisir; puys s'en alla après en court et mena quant et luy ledit bailly de Charrolloys, lesquelz furent a Bourges devers le Roy, le X® jour de feuvrier. Et, eulx la arrivez, celuy bailly alla faire son message au Roy, disant : « Sire, le Roy des Romains, mon maistre, se recommande bien fort a vous et m'a donné charge de vous dire qu'il désire sur toutes choses avoir bonne amytié avecques vous et faire a vous une paix si asseurée et telle confédération que jamais entre vous deux de sa pari ne fauldra, disant que, au regard de toutes vielles questions, il les veust mectre en oubly et demeurer vostre bon frère et perpétuel amy. Et, affin que de ce soyez niyeulx asseurc, plaise vous, sire, me bailler quelqun de voz gentishommes pour s'en venir devers mon maistre et savoir de luv s'il advoura lesdites choses. »

Mars 1507] GOMM« LE ROY ... SB MIST A CHEMIN, ETC. 153

A quoy fist le Roy responce que ausi de son costé ne demandoit au Roy des Romains que avoir paix et unyon; dont, pour savoir la vérité desdites choses, délibéra y envoyer quelqun et transmist quérir ung sien varlet de chambre, nommé Mascé de Yillebreme^, lequel estoit lors a Bloys, et, sachant ses nouvelles, s*en vint en poste devers le Roy, qui le despescha sans luy donner autre charge que de aller, avecques ledit bailly, devers le Roy des Romains, savoir si les choses dictes par celuy bailly estoyent vroyes et s'il les advouoit. Si s'en allèrent iceulx droict en Bourgoigne et par la conté de Ferrete, puys entrèrent en Âllemaigne, ou trouvèrent le Roy des Romains dedans une ville nonunée Estrabourg, et la receut le messager du Roy, en la présence dudit bailly de Gharroloys. Apres ce, demanda le Roy des Romains a celuy de Villebreme quelle charge il avoit du Roy pour luy dire, lequel dist : « Sire, je n'ay autre charge, si n'est que, a la requeste du bailly de Charrolays, que voycy, le Roy mon maistre m'a cy envoyé pour savoir si les choses que icelluy bailly a dictes de par vous a mondit maistre sont vrayes et si vous les ad vouez. » Lequel les ad voua. Et, après plusieurs autres paroUes, le Roy des Rommains dist que le Roy entreprenoit de s'en aller delà les mons pour faire la guerre a Gennes, qui estoit terre d'Empire, ce qu'il ne devoit, et qu'elle n'estoit sugecte ne tenue a luy ne a la couronne de France; par quoy, s'il y alloit a main armée, qu'il

1. Valet de chambre du roi et poète, ami de G. Crétin, qui lui adressa une épître où il exalte fort Jean d'Auton (ms. fr. 1711, fol. 13). Nous avons parlé, dans notre Histoire de Louis XII, de la famille de Villebresme, héréditairement attachée au service de Louis XII et de ses pères, au château de Blois.

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donneroit tout le secours au[x] Gennevoys qu'il pourroit. Et, en oultre, dist : c Yostre maistre le Roy de France s'en va sur les Italles pour icelles occupper et veust mectre le papat entre ses mains pour en faire a son vouloir ; ce qui est de nostre magesté impériale, ne a autre prince appartient soy entremectre du siège romain, que a nous seullement, car c'est de nostre affaire impérial, i Ainsi se mist au champs sans parler plus de la paix, mais a toutes fins concluoit d'empescher le voyage et entreprise du Roy; et, pour ce, despescha ledit bailly et luy bailla instructions scelon î'oppinion de son conseil ; et, ce faict, les susdits s'en retournèrent vers le Roy. Advint que ledit bailly, en venant en France avecques ledit Villebreme, aprocha de sa maison, disant qu'il luy failloit par la passer. « Or bien, » dist le messager françoys, « je m'en voys doncques devant, pour assavanter le Roy de vostre retour. » Ce que fist, et le plus hastivement qu'il peust, et tant que a la my mars fut a Lyon sur le Rosne, ou illecques trouva maistre Georges, cardinal d'Amboise, légat en France, auquel dist et racompta tout ce qu'il avoit ouy et sceu du Roy des Romains et comment il envoyoit de rechief le bailly de Charroloys. Dont ledit légat envoya celuy messager a toute dilligence devers le Roy, qu'il trouva entre la Dresle et Lyon, et la advertist de toutes les choses susdites et commant a son advys le Roy des Romains faisoit toutes ses choses pour vouloir retarder son voyage de Gennes; par quoy, scelon son advys, le meilleur estoit de haster sondit voyage, ce que fist le Roy, car il ne coucha que une seulle nuyt a Lyon S et le lende-

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