‹ Chroniques des petits théâtres de ParisChapitre 17 sur 38 · PANORAMA - DRAMATIQUE · texte numérisé non relu

PANORAMA - DRAMATIQUE

VOICI un théâtre qui a vécu ce que vivent les rosesy V espace dtun matin ! Deux ans et trois mois ont suffi pour le voir naître, vivre et mourir. C'est encore un exemple de Tabus des privilèges, disait un chroniqueur en 1822 *.

Il était assez difficile à cette époque d'obtenir l'autorisation d'ouvrir un théâ-

Almanach des Spectacles, tinnée 1822.

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tre ; il fallait donc qu'une protection vînt se placer entre le décret de Tempereur Napoléon et les ministres du roi Louis XVIII.

M. le baron Taylor, artiste distingué, homme aimable et obligeant, ne demeura pas étranger à Tobtention du nouveau privilège, accordé à M. Allaux Taîné.

Une fois le privilège obtenu, on se mit en construction, et Ton édifia sur un terrain situé boulevard du Temple, à côté de l'ancienne salle Lazzari. M. Langlois devint le directeur de ce nouveau spectacle, la régie générale et la mise en scène furent confiées à M. Solomé, comédien estimable qui avait déjà donné des preuves d'intelligence et de capacité en matière de théâtre. M. Véron Delacroix était second régisseur.

Cet établissement, tout minime qu'il semblait devoir être alors, n'en ouvrit pas moins sous les plus heureux auspices ; je n'en donne pour preuve que son comité de lecture, qui était composé de MM. Charles Nodier, Taylor, Merville, Gosse, de Cailleux, Delatouche, Jal et Bert : voilà donc

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la peinture, la poésie, le journalisme venant en aide à tout un petit spectacle des boulevards ? Je partage tout à fait Tavis du chroniqueur quand il dit : « Qu'il ne « faut pas laisser ouvrir un spectacle en « lui imposant des obligations trop sévères; « un privilège accordé avec de trop fortes « restrictions me semble un homme à « qui Ton dirait: Je vous permets d'ouvrir « un magasin, à condition que vous n'y « vendrez que la marchandise qu'il jne « plaira de vous y laisser vendre, ou bien :

« Je vous permets de vous ruiner.

On avait accordé au théâtre du Pa- « norama-Dramatique le droit de jouer « des drames, des comédies et des vau-> « devilles, à condition que Ton ne meta trait jamais que deux acteurs en scène ; « on juge comme cela pouvait tourner au « profit de l'art ? Empêchez, encore une « fois, qu'on ouvre de nouveaux théâtres, « si vous jugez que le nombre doive en « être restreint, soit ; mais quand vous a en autorisez, ne les bâillonnez point.

« N'imposez point à des auteurs la néces- I. 8.

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< site d'être sots et absurdes, par privi- « lège du ministre'; la nature n'y aide, « hélas ! que trop, même chez nos plus (( grands génies, i»

La salle du Panorama - Dramatique avait été bâtie avec goût, sa façade était élégante, monumentale... La décoration intérieure de la salle se composait d'un soubassement qui supportait un grand ordre corinthien arabesque surmonté d'un petit ordre qui soutenait la coupole ; les ornements d'un style léger et gracieux étaient appliqués sur fond vert et tendre.

L'architecte, M. Vincent, avait habilement tiré parti du terrain... Cette salle, toute petite qu'elle paraissait, pouvait contenir quinze cents personnes.

La troupe, composée à la hâte, présentait plusieurs artistes déjà connus, et d'autres en espérance; d'abord Tautin,qui avait fait les beaux jours de trois théâtres dans l'espace de quarante ans, car il avait brillé à la Cité, à V Ambigu et à la Gaîté.,. Bertin, qui avait commencé aux Jeunes Elèves sous le nom d'Ango. Puis venaient

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Melchior, Dubiez, V. Ernest, Gauthier, Vautrain ; mesdames Hugens, Gobert, Mercier, Florville, Mariany, une charmante petite femme appelée Lili Bourgoin (nièce de notre Bourgoin de la Comédie-Française.)

Renauzy, maître des ballets, Begrand, Auguste, Bertollo, danseurs ; mesdames Ambroisine, Adèle Pallier, Varnier; enfin, une jolie danseuse qui avait eu aussi une grande célébrité aux boulevards, mademoiselle Chéza, y reparut pour la dernière fois. Elle y rejoua un rôle que la célèbre madame Quériau avait créé d'une manière si remarquable, celui de Jenny^ dans le ballet de ce nom. On se souvient des larmes que madame Quériau faisait répandre, par son jeu si passionné..., sa pantomime si expressive l... Sans l'égaler, mademoiselle Chéza la rappelait quelquefois avec bonheur... Ce que j'ai hâte d'enregistrer, c'est que Bouffé, ce petit comédien qui est devenu un si grand acteur, et qui tient au Gymnase un rang si distingué, Bouffé a presque commencé sa

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carrière d'artiste au Panorama-Dramatique. Rien que pour ce fait, je pense que l'on a eu raison d'accorder un privilège et de bâtir une salle. Les vrais talents deviennent si rares, que s'il n'y avait que ce moyen-là pour s'en procurer, il feudrait l'employer coûte qui coûte.

Les drames les plus remarquables représentés au Panorama-Dramatique, sont le Délateur par Vertu^ Ogier le Danois^ la Mort du chevalier d'Assas et Sidonie, La petite Lampe Merveilleuse y eut un très grand succès... Parmi les vaudevilles et les comédies, citons lés Faubouriens^ à l'occasion du baptême du duc de Bordeaux... les Cinq Cousins^ la Prise de Corps^ le Savetier de la rue Chariot^ une Nuit à Séville... On. retrouve à ce théâtre des noms avantageusement connus, tels que ceux de Cuvelier, Léopold, Alexis Comberousse, Dubois, Hoirie, Duperche, Ménissier, Pujol, etc.

La salle fut inaugurée par un vaudeville de MM. Carmouche et Rougemont, appelé : Monsieur Boulevard, On y re-

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trouve l'esprit et la gaîté dont les auteurs ont donné tant de preuves. La Romance et la Gavotte ^aLUtre petit vaudeville non moins spirituel de MM. Carmouche et F. de Gourcy, fut la dernière pièce représentée au Panorama-Dramatique; elle fut jouée le 4 juillet 1823. Le théâtre ferma le 21 du même mois. A la première représentation du Vieux Berger^ mélodrame qui obtint beaucoup de succès, il arriva à ce théâtre une- aventure assez comique...

Cette anecdote, racontée très spirituellement dars un petit journal très spirituel, m'a para devoir entrer dans la chronique du Ptmora^a^Dramatique. Voici commen'. s'exprime le conteur ; ^ • Il y a quelques années (vers l'époque a où Perrot, aujourd'hui le Diou de la « danse, comme disait Vestris, faisait « frire, sous le costume d'arlequin, des « goujons dans le ventre d'une baleine], « un petit temple théâtral s'était élevé sur « le boulevard du Temple. On lisait sur « le frontispice : Panorama^Dramatique, « C'est là, que Bouffé du Gymnase, Serre,

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a Tex-pensionnaire de la Porte-Saint- « Martin, firent leur entrée dans le monde CI théâtral ; c'est là aussi que M. Dupon- « chel essaya les esquisses des costumes d historiques et des vêtements de fantaisie, « qui depuis le placèrent au rang des « dessinateurs les plus sévères et les plus « distingués.*

« Aujourd'hui la pépinière d'artistes^ a est devenue une haute et profonde « maison, où les actionnaires, charpen- « tiers ou maçons, ont entassé le plus « possible de bourgeois- locataires, qui « vivent sur le sol où fut l'ancienne de- « meure des brigands à bottes jaunes et (( des comiques à queues rouges. Au temps « où le mélodrame avait fait de ce petit « temple une de ses succursales, on tra- « duisait sur la scène l'action étrange du « berger Pourril, qui, pour quelques « pièces d'or, s'avoua coupable d'un crime a qu'il n'avait pas commis.

* M.^Duponchet est devenu depuis directeur de ropéra.

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ff On voulut donner à la mise en scène a toute la vérité que permettait le cadre « et le genre de l'ouvrage. On trouva a piquant de renoncer à l'ancien usage « des moutons peints en toile ou découpés « en bois, et il fut question d'introduire « sur la scène un troupeau de véritables « brebis, marchant au son de la corne- « muse, et obéissant à la houlette"^.

On enrôla donc une vingtaine de

douces brebis, qui, à la répétition, firent

merveille. Le régisseur affirmait n'avoir ' jamais eu affaire à des débutants plus

soumis.

* Dans ma jeunesse, je me rappelle avoir vu jouer Geneviève du Brabant ou V Innocence reconnue, tragédie de Cicile... On avait mis sur Taffiche que Tenfantf erai7 allaité par une chèvre naturelle ; mais voilà qu'au lieu de donner à téter au marmot, la chèvre se mit à sauter et à lancer des coups de cornes au fils de Geneviève, qui se sauva en pleurant dans la coulisse. On fut obligé d'aller chercher Tenfant, et d'emporter la chèvre; ce qui nuisit un peu au pathétique de la situation.

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« Quand vint le grand jour de la pre-

« mière représentation, le troupeau dé-

« boucha dan^un désordre plein d'ordre.

« Il bêla d'abord et se groupa pittores-

« quement autour du pâtre.

« Un tonnerre d'applaudissements

« ébranla la salle. On n'avait pas prévu

« l'ébranlement que produirait cet effet

« dans la colonne atmosphérique. Jamais

« moutons n'avaient ouï pareil tintai

« marre, je ne sais ce qui se passa dans

« leur intellect, mais le désordre se mit

« dans les rangs, il y eut dans leur lan-

« gage un bêlement de sauve qui peut,

« qui amena la défection générale du

« corps. Le plus intrépide pour la fuite,

« s'étant approché de l'ouverture de l'a-

« vant-scène du rez-de-chaussée, s'y pré-

« cipita tête baissée, les autres fugitifs

a suivirent la même route ; dire le désor-

« dre que cet assaut mit dans une loge

« occupée par des dames, est impossible.

« On ne peut non plus décrire le rire de

a la salle, les cris des assiégés, le hourra

« des musiciens^ armés de basses, d'archets,

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<t de violons» qui défendaient leur orchesa tre de l'invasion... Enfin, la mêlée dura « plus d'une heure, la garde et deux ou « trois garçons bouchers ne parvinrent « que fort difficilement à ramener les réff fractaires au bercail.

a Le lendemain on revint aux moutons « de carton, comme dans les pastorales a de nos aïeux. »

Les administrateurs du théâtre de la Gai té, qui avaient déjà été heureux avec le Chien de Montargis, ne furent pas effrayés de Témeute moutonière qui avait eu lieu au Panorama -Dramatique^ car, dans le Petit Homme rouge^"^ féerie, représentée en i832 sur le théâtre de la Gaîté, on offrit le nouveau spectacle d'un troupeau de moutons, mais conduit par une bergère au lieu d'un berger. Soit perfectionnement chez ces pauvres bêtes, soit galanterie de leur part, ces acteurs jouèrent leur rôle à merveille ; ils défi-

* De MM. Pixérécourt, CarmoUche et Brazier.

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lèrent sur Tair d'un vieux ranz suisse, avec la douceur et la bonhomie qui sont le caractère distinctif du mouton... Ils marchaient à pas comptés, bêlaient en mesure, venaient manger dans la main de M""* Lemesnili avec un ensemble que n*ont pas souvent de certains acteurs. Ils parquaient le jour dans un long corridor du rez-de-chaussée, broutant de Therbe sèche, en attendant Theure de paraître en public, ils ne demandaient ni feux, ni représentations à bénéfice, ils concoururent au succès du Petit Homme rouge, sans pour cela se montrer ni fiers, ni exigeants... Les directeurs seraient trop heureux s'ils n'avaient affaire qu'à des comédiens de cette nature... Lorsque le succès de la pièce fut achevé, les directeurs congédièrent le troupeau de moutons. Alors, ces pauvres petites brebis retournèrent tristement chez le boucher ; et les spectateurs, qui les avaient encore applaudies la veille, ne se doutaient pas le lendemain en mangeant une côtelette à la jardinière, ou de la poitrine grillée à

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la sauce piquante, qu'ils dévoraient des artistes qui avaient joui de quelque célébrité.. . L'homme est Tanimal le plus odieux et plus ingrat que je connaisse... Ce n'est pas le mouton qui se conduirait ainsi !...

Malgré des efforts inouis, l'entreprise ne prospérant point, le spectacle fut fermé, après avoir, comme je l'ai dit, vécu deux ans et trois mois, mais toujours entre la vie et la mort. Plus fier que certains de ses confrères du boulevard, qui ont laissé pendant trente ans des traces de leur passage, le Panorama-Dramatique ne voulut point survivre à sa honte; à peine fermée, la salle a été démolie, et maintenant une maison de six étages remplace le théâtre où débuta Bouffé. Cette maison est presque historique, si le propriétaire le voulait bien, il doublerait le prix de ses loyers; et quand on lui demanderait pourquoi... il répondrait avec orgueil :

« C'est que le Père Grandet, le Bouffon « du Prince et le Gamin de Paris ont été a locataires de cette maison avant qu'elle a ne fût bâtie. >

THÉÂTRE

DU

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