‹ Chroniques des petits théâtres de ParisChapitre 18 sur 38 · BOUDOIR DES MUSES · texte numérisé non relu

BOUDOIR DES MUSES

ON a beaucoup écrit pour et contre les ordres monastiques, on en a dit beaucoup de bien et beaucoup de mal, peut-être trop de mal... mais les passions ne calculent pas que de si grands abus résultaient de ces institutions qui remontaient aux premiers temps de la monarchie ; les esprits qui ne sont point passionnés conviendront que beaucoup d'ordres religieux ont été utiles sous le rapport de la science

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et que d'autres ne l'étaient pas moins sous celui de l'humanité.

Aujourd'hui que nous aimons à fouiller les temps passés, à faire revivre les morts, nous sommes heureux d'interroger ces vieux manuscrits, ces chroniques, ces milliers de volumes que nous ont laissés les Bénédictins, les Oratoriens, les Théatins, les Génovéfins, et en général tous ces hommes qui, se renfermant dans les cloîtres, passaient leur vie à recueillir tant de richesses... Si l'on considère aussi d'autres ordres religieux par le bien qu'ils ont fait, on conviendra, certes, que ces moines que Ton a proscrits, persécutés..., n'étaient pas tous des fainéants; leurs ouvrages et leurs bonnes œuvres existent encore, comme des protestations vivantes de leur savoir et de leur humanité.

Je ne prétends pas dire pour cela que tous les ordres religieux ont jeté le même éclat, que tous ont été utiles aux peuples, ce serait moi-même me montrer passionné, ce que je ne veux pas faire... De graves abus, sans doute, résultaient de ce grand

Théâtre du Boudoir des Muses, igB

nombre d'hommes et de femmes, qui semblaient faire une société à part dans la grande communauté... ; mais, enfin, il en résultait quelque bien.

A côté de ces religieux qui se vouaient à la science et aux bonnes études, il en existait d'autres qui ne s'occupaient que des intérêts de la morale, de la religion et des souffrances du peuple. Ces frères de la Charité qui soignaient les malades avec tant de zèle et de désintéressement, n'étaient pas des inutiles... Ces religieux de Saint-Côme qui recueillaient dans leur couvent tout homme que l'on apportait blessé, n'étaient pas des inutiles 1 Ces religieuses qui desservaient T Hôtel-Dieu (et qui le desservent encore) n'étaient pas des inutiles. Ces filles de Sainte- Agnès qui enseignaient pour rien à lire, à écrire, à travailler aux enf^^nts des malheureux, n'étaient pas des inutiles !..« Ces frères de la Pitié qui ne reculaient pas devant les maladies les plus horribles et les plus contagieuses, n'étaient pas des inutiles l... Enfin, ces Révérends Pères de la Merci qui s'en I. 9

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allaient quêtant toute Tannée, et qui, lorsqu'ils avaient recueilli quelques sommes, les employaient à racheter des malheureux captifs... n'étaient pas des inutiles, non

plus i... Et vous ne me direz point que là, il

y avait du luxe et de Tabondance... Là, vous ne trouviez pas des crosses dorées, des mitres brillantes, des rochets de dentelle, des capuchons fourrés, des croix d'or ou de diamant, des soutanes violettes, des calottes rouges..., mais bien des chapeaux pesants, des guimpes de toile, des soutanes de laine, des robes de serge, des crucifix de bois, de pauvres chapelets ; là, jamais le luxe du riche, mais toujours rhabit du pauvre celui de la souffrance.

Voilà des réflexions bien graves, à propos d'un tout petit spectacle de la Vieille rue du Temple..

Or, avant la révolution, il existait rue du Chaume, au Marais, un couvent où vivaient

les Révérends Pères de la Merci ; j'ai dit que ces religieux consacraient les produits

Théâtre du Boudoir des Muses» igS

de leurs quêtes à racheter tous les ans un certain nombre de Français prisonniers à Tunis et à Alger. Ce couvent, supprimé comme tous les autres, en 1790, devint, comme tous lesautres, propriété nationale.

C'est dans une des salles de ce couvent, qui servait de réfectoire aux bons Pères de la Merci, que l'on établit un petit spectacle, appelé Théâtre de la rue du Chaume.

Ce théâtre de la rue du Chaume fut édifié et fondé par un amateur nommé Cabanis, et un parent de Guibert, le comédien, qui a joué aux Variétés pendant trente ans. Ces deux amateurs passionnés pour le théâtre convertirent donc le réfectoire en une petite salle de spectacle, où eux-mêmes montaient des parties, et jouaient fort agréablement la comédie.

M. Varez fut chargé par eux de la régie. C'est sur ce théâtre que Lagrenée fit ses premiers débuts comme auteur et acteur *.

* Lagrenée est mort à Marseille.

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Le succès de ce petit spectacle donna ridée à un nommé Guyard, neveu du célèbre Fourcroix, d'en élever un plus important..., Guyard, mort référendaire à la Cour des comptes, était l'ami des arts et des artistes *.

Non loin de la Vieille rue du Temple, existaient des débris de bâtiments de l'an* cien couvent des Filles-du-Calvaire. Ce fut daiis l'un de ces bâtiments que l'on construisit le nouveau théâtre à qui l'on donna le nom de Boudoir des Muses,., nom un peu mondain, à côté de celui des FilleS'du'Calvaire.,. Déjà M. Guyard avait fait bâtir un temple pour la francmaçonnerie. Ce temple était l'un des plus beaux qui existassent à Paris. La nouvelle salle pourvue de décorations, de costumes, d'accessoires, servit d'abord à donner des représentations bourgeoises; on acheta le matériel de l'ancien théâtre de la rue du Chaume, afin de détruire toute con*

* Je dois encore une partie de ces détails à l'obligeance de M. Varez.

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currence, et de donner à cette entreprise l'importance qu'elle méritait. Des comédiens furent engagés ; la haute comédie, l'opéra et le vaudeville composèrent le répertoire : le Boudoir des Muses devint le Théâtre de la Vieille rue du Temple,..

Voici comment se composait cette administration en i8o3 et 1806 :

Guyard, directeur ; Varez, régisseur ; Legras, souffleur.

Comédiens : Gérard, Dalainval, Devilliers, Louvet, Bertrand, Lorillard, Ponteil, Georget, Lauréat, Debilly.

Comédiennes : Marsange , Berger , Edmée, Rosay,Giverne, Colinet, Duforest, Héloïse.

Henri , chef d'orchestre ; Kerwichs, peintre. Camus, machiniste; Forestier, costumier.

A ces noms il faut en ajouter d'autx;^s qui ont grandi avec le temps : Sabatier et sa femme, Fresnoy, etc., etc.

Parmi le grand nombre d'ouvrages représentés au Boudoir des Muses^ citons les Deux Épouses^ Célestine^ Henriette et

igS Petits Théâtres de Paris,

Sainvilley Amélie et Laurence^ les Epoux Singuliers, VOncle Rival^ le Lovelace du Marais^ Tatillon, l'Habit de Bal, V Auteur seul, la Partie carrée et la Parleuse éternelley imitée du Parleur éternel, jolie petite comédie en vers de M. Charles Maurice, jouée au théâtre Louvois sous la direction de Picard.

Plus tard, le théâtre du Marais et celui de Mareux, situés, le premier, rue Culture-Sainte-Catherine, et le second, rue Saint-Antoine, ayant donné de l'ombrage * au directeur du Boudoir des Muses, il se rendit locataire de ces deux salles, où, plusieurs fois par semaine et surtout le dimanche, il exploitait avec sa troupe et à l'aide de quelques amateurs distingués, qui venaient se réunir à elle, les trois théâtres. Du reste, dans ce temps-là, c'était assez l'usage d'exploiter plusieurs théâtres à la fois. Ribié jouait à Louvois et à la Cité en même temps qu'au boulevard du Temple. Foignet envoyait aussi, les dimanches et lundis, une partie de sa troupe au théâtre de la

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rue- du Bac, que Ton appelait alors Théâtre de la Victoire. Les acteurs qui avaient joué dans la première pièce à la rue du Bac revenaient en fiacre, tout habillés, au théâtre de la rue de Bondy ; ceux de la rue de Bondy, qui avaient joué dans la seconde pièce, remontaient en voiture pour aller rejouer souvent le même ouvrage dans la salle de la rue du Bac ; c'est ce qui faisait que Ton voyait souvent affiché dans Paris le même ouvrage à deux ou trois théâtres le même jour.

■ Comme les pièces de Molière occupaient souvent Taffiche, il arriva une aventure assez comique, et dont je garantis Tauthenticité. Quelques plaisants imaginèrent de donner des billets pour Tartufe^ le Misanthrope^ les Femmes savantes ; ils mettaient en tête : Billet d'Auteur^ puis signaient en bas : Molière. Pendant plusieurs jours, ces billets entrèrent sans difficulté. Le contrôleur, nommé Picard, était un brave homme, mais d'une grande simplicité d'esprit ; comme le nombre des billets allait toujours en augmentant, il

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finit par dire un soir très sérieusement aux ouvreuses de loges : « Mesdames, « vous qui devez connaître tous les au- « teurs qui sont venus ce soir, si vous « voyez M. Molière, dites-lui donc de me « parler en descendant, il faut absolument « que je m'explique avec lui sur le nombre « de ses billets ; il dépasse le règlement, « et )e ne voudrais pas les lui faire payer « avant de Tavoir vu. •

Après la fermeture de ce spectacle, M. Varez fut choisi par Corse comme régisseur ; c'est sous cet habile directeur qu'il fit ^es études de mise en scène... Le premier ouvrage que Corse lui confia fut une des premières pièces de M. Mélesville, Abenhammet^ ou les Abencerrages.

La salle du Boudoir des Muses a été démolie quelque temps après ; aujourd'hui il ne reste plus rien du couvent des bons Pères de la Merci, ni de celui des FilIes-du-Calvaire, ni du théâtre du Boudoir des Muses.

THÉÂTRE

DES

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