‹ Chroniques des petits théâtres de ParisChapitre 19 sur 38 · JEUNES ARTISTES · texte numérisé non relu

JEUNES ARTISTES

AVANT de commencer la chronique de ce théâtre, je dois parler de remplacement sur lequel il fut bâti.

Un sieur Torré, artificier italien, possédait le génie de son art, et lui fît faire de grands progrès en France. Le 29 août 1764, il ouvrit pour la première fois son spectacle, situé sur le boulevard Saint- Martin, à l'endroit où la rue de Lancry débouche sur ce boulevard (cette rue

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n'était pas encore percée). Son local était vaste ; et son parterre pouvait contenir douze cents personnes. Ses feux d'artifice attiraient la foule par une perfection inconnue jusqu'alors. Plus tard, il joignit à ces feux d'artifice des décorations magnifiques et des pantomimes à spectacle, mais où le feu devait toujours jouer un rôle, comme chez Franconi les chevaux sont obligés d'entrer dans l'action d'une pièce.

Une de ces pantomimes attira tout Paris au spectacle pyriquede'Torré : les Forges de Vulcain^ jouées au mois de juillet 1766. Cette pièce représentait Vénus demandant à Vulcain des armes pour son fils Enée.

La représentation de Torré lui valut la faveur de composer le feu d'artifice qui fut tiré à Versailles à l'occasion du mariage de Louis XVL.. Ce fut lui aussi qui inventa le feu grégeois^ dont on avait fait usage au temps des croisades, et que, Dieu merci, on avait oublié. Le roi Louis XV' applaudit à l'invention, mais

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il défendit qu'on la mît en pratique.

En 1768, les propriétaires voisins du spectacle de Torré, craignant un incendie, lui suscitèrent un procès qu'il perdit.

Mais pour le dédommager, il obtint le privilège de donner des bals et des fêtes foraines. Dans la même année, il intro* duisit, sur Tavant-scène, des bouffons qui jouaient des farces et chantaient des ariettes italiennes.

En 1769, son théâtre fut reconstruit, et pour l'ouverture il donna les Fêtes de Tempe; Torré avait donné en 1773 des fêtes au Colysée ; mais il ne négligeait pas son spectacle qui fut le premier qui porta à Paris le nom de Waux^Hall. Il reçut le nom de WaUx^Hall d'été dès qu'il y eut un Waux-Hall d'hiver. Torré est mort au commencement de mai 1781*.

Nous voici arrivés aux Jeunes Artistes, On lit dans un journal de Paris de l'année 1779 : < Un sieur de l'Ecluse, pro-

♦ Dulaure, Histoire de Paris,

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fesseur de danse, vient de faire bâtir un petit théâtre en bois, boulevard Saint- Martin, à côté de Torré. »

Cette salle s'ouvrit, le la avril de la ' même année, par le Jugement de Pâris^ mélodrame; la Bataille d'Antioche, la Fête de Saint'Cloud, et un prologue.

On voit qu'à cette époque, si Ton n'avait pas toujours la qualité, on se retirait, comme à présent, sur la quantité.

Les auteurs qui travaillaient le plus pour ce petit spectacle étaient Dumaniant, Defaucompret, Pompigny, Patrat, Gabiot, de Beaunoir * et Guillemin, qui composa plus de quatre cents pièces et parlait onze langues. Les acteurs qui y brillèrent successivement furent : Volanges, Bordier, Verneuil, Baroteau, Beaubourg, Beau* lieu ; les dames Destrées, Prieur, Tabraise, etc., etc.

C'est là que furent joués, pour la première fois, l'Anglais à Bordeaux, Boni''

* Son véritable nom était Robineau, il avait été abbé avant d'être auteur dramatique.

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face et sa famille, le Ramoneur Prince^ les Cent Ecus^ V Enrôlement supposé^ les Battus paient Vamende^ etc.

L'Ecluse donna à son théâtre le titre modeste de Théâtre des Variétés amusantes^ Il jouait souvent deux représentations par jour, Tune au boulevard Saint-Martin et Tautre à la foire Saint- Laurent. L'Ecluse céda plus tard son entreprise aux frères Valter.

Enfin, plus tard encore, ce théâtre ne pouvant plus se soutenir, les nouveaux di« recteurs Tabandonnèrent, et une partie de la troupe alla jouer au Palais-Royal, dans une salle qui existaic près <ie cielle où est maintenant le Théâtre-Français, sous la direction des sieurs Dorfeuil et Gaillard; la salle du boulevard Saint-?

Martin fut démolie, et on y établit une manufacture de papier.

Il était écrit quelque part que cette place du boulevard Saint-Martin devait voir toujours un théâtre debout. Vers Tannée 1 789, de nouveaux administrateurs y firent reconstruire une jolie salle, petite

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et commode. Un sieur Clément de I^ornaison, associé avec un sieur Desnoyers, donnèrent à leur spectacle le nom de Théâtre-Français comique et lyrique. Ce titre parut un peu grave.

On y jouait la comédie ; Topera et quelques drames y obtinrent du succès.

Mais le sort de cette entreprise était encore incertain ; le destin de ce local était d'attirer la foule par de grandes niaiseries. Les Battus paient Vatnende^ parade que le père des Jocrisses, Dorvigny, avait donné sous l'administration précédente, eut un succès prodigieux : la cour et la ville y passèrent. Volanges, dont le nom est européen, y jouait Jeannot. Jeannot eut tous les honneurs attachés à sa célébrité ; il fut modelé en terre, en plâtre, en stuc, en bronze ; Louis XV Tavait sur sa cheminée, en regard du capitaine Laroche, qui commandait la ménagerie et la basse-cour du château de Versailles.

C'est ce capitaine Laroche qui, entrant un jour dans le cabinet du roi, et apercevant le buste de Volanges à côté du

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sien, le brisa en morceaux, en s'écriant :

« Sire, quel est la malheureux qui a osé « placer le buste d'un histrion à côté de « celui d'un brave militaire décoré de vos ff ordres ?» Le roi sourit, ou fît semblant.

Pour toute vengeance, il dit : « Capitaine « Laroche, j'ai rencontré dans la cour du « château, du côté de l'orangerie, un « dindon qui se promenait ; si pareille « chose arrive encore, je vous ferai casser 4i à la tête de votre compagnie. » Louis XV avait de l'esprit, comme on sait, le capitaine Laroche sourit, ou fit semblant.

Après quelque temps d'exploitation, le théâtre comique et lyrique allait peutêtre encore céder sa place à quelque autre entreprise, lorsque BeflFroy de Rigny, plus connu sous le nom du Cousin Jacques, y fit représenter Nicodème dans la Lune, Cette pièce, hardie pour l'époque où elle fut jouée, était remplie d'allusions politiques. Elle eut un succès tel, que oncques depuis n'en connaissons de pareil. Ce fut JuUiet, cet acteur excellent, qui devint depuis une des gloires de l'Opéra-

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Comique, qui créa le rôle de Nicodème.

On lit sur la brochure de 1797, imprime'e chez Moutardier : Nicodème dans la lune ou la Révolution pacifique^ représenté pour la première fois sur le Théâtre- Français comique et lyrique, le 7 novembre 1 790, et pour la trois cent soixante-treizième fois en 1793.

Eh bien l malgré ce succès unique dans les annales dramatiques, cette pièce fut reprise au théâtre de la Cité en 1796, et y obtint encore un grand nombre de représentations.

Que dites- vous de cela, auteurs de l'époque ! Humiliez-vous, superbes !

Ce fut vers 1795 ou 1796 que ce théâtre prit le nom de théâtre des Jeunes Artistes ; un sieur Boirie, père de l'auteur, et Cailleau s'en firent directeurs :

plus tard, il passa entre les mains de MM. Poignet, père et fils; et plus tard encore, dans celles de Robillon aîné, frère de Robillon jeune, qui administra pendant vingt-cinq ans le théâtre de Versailles, et auquel M. Carmouche,

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jeune homme de talent et d'avenir, vient de succéder *. Ce théâtre eut des phases brillantes et des époques malheureuses.

Guvelier, Hapdé, Hector Chaussier, Henrion (mort fou en 1808), Mellinet, Leroi de Bacre, Rougemont, Dubois, Coupart, Morel, Philibert (Mouton), Jacquelin, Servières et notre bon ami Flocon Rochelle (que la littérature et le barreau viennent de perdre), y obtinrent tous de brillants succès.

Enfin Désaugiers vint !.,.

Désaugiers, le bon chansonnier, et le chansonnier bon, fit ses premières armes ou ses premières pièces sur le théâtre des Jeunes Artistes.

Il y donna V Entresol^ les Deux Dévotes^ le Testament de Carlin^ etc. Sur ce théâtre aussi, débuta Lepeintre aîné, qui jouait les Arlequins, et créa Maineau dans

* M. RobilJon jeune vient de reprendre la direction de Versailles. M. Carmouche s'étant retiré pour exploiter celle de la ville de Strasbourg.

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Misanthropie et Repentir^ mis en vers par un poète nommé Rigaud.

Vers 1804 ou i8o5, Lepeintre aîné voyant que le/ théâtre allait mal, partît avec quelques-uns de ses camarades, sous la tutelle d'un nommé Petit, qui enseignait la déclamation à nos comédiens.

Désaugiers et Jacquelin furent du voyage; ils allèrent à Marseille, à Avignon. Désaugiers, ainsi que Molière, fut, dans la troupe, auteur, acteur et même chef d'orchestre.

Jacquelin se borna à Thumble emploi de souffleur.

En passant par Avignon, Désaugiers, jouant le père Thomas dans le C!ub des Bonnes Gens^ chantait une espèce de ronde en deux couplets ; le public croyant qu'il y en avait trois, se mit à crier : Le troisième couplet 1 le troisième couplet !

Désaugiers dit tout bas a son camarade :

« Il n'y en a que deux ; » mais le bruit redoublant, il improvisa un troisième couplet qui eut les honneurs du bis»

On pense bien que nos comédiens am-

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bulants ne firent pas fortune, ils se séparèrent bientôt. Lepeintre aîné alla à Bordeaux, il y resta pendant dix ans, et de là revint à Paris, au théâtre des Variétés.

Lepeintre, on le sait, est aujourd'hui un de nos meilleurs comédiens.

En revenant de Marseille, Désaugiers, Jacquelin et quelques autres, étaient dans un tel état de gêne, qu'il était temps qu'ils arrivassent à Paris. A quatre lieues de la capitale, leurs estomacs commençant à crier, et la caravane ne pouvant plus marcher, Désaugiers prit son violon, et, pour retremper le courage de ses amis, leur joua des contredanses jusqu'à la barrière. Ce fut là que Désaugiers, à qui il ne restait plus qu'un sou dans sa poche, acheta un petit pain et dit en riant à Jacquelin, en le rompant en deux : a Veuxtu l'aile ou la cuisse ? »

Est-ce que ce mot ne vous fait pas rire et pleurer ? Moi, je le trouve plein d'âme et de sentiment.

Désaugiers voulait vivre, et il avait raison ; il ne pensait pas, en disant cela,

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que tant de gloire l'attendait plus tard.

Si Désaugiers eût désespéré d'un meilleur avenir, s'il eût cédé au délire qui dévore aujourd'hui tout ce qui est jeune, nous n'aurions pas, pendant trente ans, serré la main d'un honnête homme, nous n'aurions pas applaudi au théâtre des ouvrages si gais, si fous, si délirants ; il ne nous aurait pas laissé quatre volumes de chansons ravissantes, que l'on chantera en France tant qu'il y aura des bons vivants et du Champagne.

Que Désaugiers a bien fait de vivre !

C'est un crime de se tuer avant d'avoir essayé la vie : on court le risque de voler son siècle. Ah ! fi ! c'est de l'improbité !

Parmi les comédiens qui se firent un nom, et qui sortirent dé}à grands d'espérance au théâtre des Jeunes Artistes, je dois citer en première ligne Monrose, le valet de Molière, de Régnard, de Dancourt ; on applaudissait déjà son jeu si vif, si fin^ si spirituel. Il a tenu à la Comédie- Française tout ce qu'il avait promis aux Jeunes Artistes.

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Puis, venaient ensuite Grévin, Prudent, Deschamps, Véniard, Liez, Notaire, Auguste, les deux frères Lefèvre, Lorillard, Douvry, Lepeintre jeune, qui jouait à dix ans les Cassandres comme un comédien consommé ; on l'appelait le Chapelle des jeunes Artistes. lia recueilli son héritage, le public de la rue de Chartres le lui prouve tous les soirs ; puis un petit acteur du nom de Moreau, qui n'avait que quatre pieds deux pouces ; il avait joué à l'Ambigu en 1786; il était déjà vieux. La misère l'avait réduit, en 1809, ^ se faire voir comme un nain sur les places publiques. Pauvre petit Moreau 1 cher petit arlequin 1 ayez donc du talent !... arrivez donc à soixante ans, pour que l'on aille vous voir moyennant deux sous, si l'on y va encore. Puis enfin, ce malheureux Basnage.

A propos, j'allais oublier Lafont ; notre célèbre violoniste faisait aussi partie de latroupe; il débuta dans/a Ruse d'Amour^ opéra.

Une actrice du nom de Rosette y chantait l'opéra d'une manière remarquable ;

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cette actrice se nomme actuellement madame Toby, et nous l'avons applaudie au au théâtre du Palais-Royal. Une dame Verteuil, une demoiselle Amélie, qui s*est acquis en province une grande réputatîon ; une demoiselle Martin, madame Chabert, madame Vautrin, qui, toute jeune alors, jouait déjà les duègnes avec un talent distingué. Sous le nom de mademoiselle Galathée, une jeune et jolie personne s'y faisait remarquer ; plus tard, cette aimable actrice épousa Lepeintre aîné, elle revint avec lui au théâtre du Panorama ; cette comédienne avait beaucoup de charmes et possédait des qualités estimables. Elle est morte il y a quelques années. Enfin, cette rieuse Elomire, paysanne type, cornette modèle, que Désaugiers rêvait peut-être déjà pour son Dîner de Madelon,

Le théâtre des Jeuneâ Artistes joua aussi son rôle politique. Martainville, que j'ai déjà cité, y donna les Assemblées Pri' maires^ ou les Elections, pièce d'une opposition virulente.

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Les prisons n'étaient pas encore fermées, eh bien ! Martainville eut le courage de faire chanter au portier du comité révolutionnaire :

 balayer le Comité,

Je prenais bien d^la peine ;

Mais je puis dire, en vérité,

Qu'elle était toujours vaine.

Tout était propre à s'y mirer,

Grâce aux pein's les plus dures ;

Mais dès qu'un membr' venait d'entrer.

Il était plein d'ordures.

Ce couplet, applaudi par une partie de la salle, fut sifflé par l'autre... On se battit dans le parterre ; les jeunes gens qui portaient alors des collets verts et des cadenettes, se montrèrent les plus vio^ lents à applaudir ; il s'en suivit des sifflets, des rixes, des duels; le lendemain, la pièce fut défendue. Un nommé Limodin, qui était alors un des chefs de la police, fait venir Martainville... Celui-ci ne se laisse pas intimider... Il répond que sa pièce sera rejouée, ou qu'il fera retentir I. 10

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tous les journaux de ses plaintes... Refus de Limodin de lever la défense. Que fait Martainville ?... le lendemain, on lit placardé à la porte du théâtre des Jeunes Artistes..., et dans toutes les rues de la capitale^ une affiche monstre, sur laquelle est imprimé : Conversation du citoyen Martainville, auteur des Assemblées Pri^ maires^ ou les Elections^ avec le citoyen Limodin, secrétaire de la police...» Là, il rend compte de sa conversation de la veille avec Limodin; vous pensez que Ton y retrouvait à chaque mot cet esprit, cette malice, ce trait incisif que Martainville possédait si bien... Entre autres griefs, Limodin lui reprochait d'avoir comparé V Assemblée primaire à une fille,.. Enfin, tout ce que Limodin lui avait dit la veille dans son cabinet, Martainville l'avait affiché publiquement, et le tout assaisonné de réflexions à faire pouffer de rire... La pièce n'en demeura pas moins sous le coup de l'interdiction... et Ton vit sur l'affiche, ce que l'on mettait alors : c En attendant les Assemblées Primaires ou

Théâtre des Jeunes Artistes. ifQ

les Elections^ vaudeville du citoyen Martainville, suspendu par ordre du gouvernement. >

Les réactions à cette époque étaient terribles au théâtre, tous les jours il s'y passait des scènes tumultueuses ; heureux lorsqu'elles se terminaient sans qu'il y eût duel ou mort d'hommes... Si vous voulez une idée de ce que l'on chantait alors, dans les moments de réaction, prenez un vaudeville de ce même Martainville *, vous y lirez :

On peut analyser le crime^ Car^ tyran, voleur, assassin.

Par un seul mot cela s'exprime, Et ce mot-là, c'est jacobin.

A la première représentation de ce vaudeville, un coup de pistolet, chargé à balle, fut tiré dans la salle ; par bonheur il n'atteignit personne.

C'est aussi sur cette scène que Cuvelier

* Le Concert de la rue Feydeau,

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et Hapdé donnèrent le Petit Poucet, ou V Orphelin de la Forêt^ mélodrame en cinq actes, à grand spectacle, orné de chants^ danses et costumes nouveaux^ évolutions militaires^ avec incendie, pluie de feu, explosion et démolition de V arène du tyran BarbastaL Ce mélodrame était joué par la célèbre Julie Diancourt, qui n'était plus jeune, car elle avait débuté à T Ambigu -Comique, du temps d'Audinot, et un acteur nommé Delorge, qui est mort fou.

Une aventure, unique dans les fastes du théâtre, arriva aux Jeunes Artistes le jour de la première représentation de la Nonne de Lindemberg, épisode de la Nonne San^ glante^ sujet tiré du roman du Moine, Des malveillants commencèrent par répandre dans la salle des odeurs infectes ; toutes les femmes s'évanouissaient, une cabale affreuse s'est formée contre la pièce : des sifBets on en vint aux cris, des cris aux mains. Le tumulte prit un caractère si effrayant, que l'autorité, pour éviter de plus grands malheurs, se vit dans la né-

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cessité de faire évacuer la salle. Madame Vautrin était garottée à un arbre et des voleurs la gardaient à vue. T^a panique fut telle, que les voleurs s'enfuirent épouvantés ; madame Vautrin se sauva aussi, mais le châssis auquel elle était attachée ne voulant pas la quitter, elle emporta Tarbre avec elle, et courut jusque sur le boulevard, où, par bonheur, il se trouva un nouveau Milon de Crotone, qui fendit l'arbre sans y laisser son poignet.

Ainsi fut délivrée Madame Vautrin, non pas poursuivie par un songe comme le père Sournois, mais par un peuplier, et qui pouvait, nouvelle Daphné, rester métamorphosée en arbre : peut-être à la révolution de juillet, madame Vautrin aurait-elle servi à faire une barricade.

Arlequin dans un œuf^ les Sirènes^ le Chat Botte\ obtinrent de grands succès ; Poignet fils, docteur, y brillait comme acteur et comme chanteur.

Tantôt heureux, tantôt malheureux, le théâtre des Jeunes Artistes se soutint avec des efiforts inouis. Ce fut vers Tannée

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1804 que les billets à vil prix furent inventés. C'était absolument comme à présent, on les jetait par paquets dans les boutiques, dans les maisons, dans les administrations.

On allait aux Jeunes Artistes, moyennant huit sous aux premières, et six au parquet ; c'était fort agréable, et j'en usais, moi, jeune homme. Du reste, les petits théâtres, à cette époque, étaient, à peu de chose prés, dans la même position où ils sont aujourd'hui.

Voilà qu'en 1807^ époque du décret impérial, Bonaparte qui gouvernait à la Dupuytren, trancha la difficulté, en faisant fermer bon nombre de salles de spectacles d'un seul coup, sans leur donner le temps de crier merci ; acte que je trouvai alors, et que je trouve encore tant soit peu despotique de la part du grand homme (je lui en demande bien pardon du haut de sa colonne) ; mais il n'est pas permis à un roi, tel grand qu'il soit, de prendre la fortune et les établissements de ses sujets, sans les prévenir un peu d'avance : on

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donne huit jours aux domestiques pour chercher une place. Le décret impérial est daté de Saint-Cloud, 9 août 1807, ^^ tous les théâtres abolis furent fermés le 1 5 du même mois, . ce qui ne fait que six jours.

Quand le théâtre des Jeunes Artistes fut supprimé, je commençais ma pauvre petite carrière de vaudevilliste (puisqu'ils veulent absolument qu'il y ait des vaudevillistes ; moi je crois qu'il n'y en a pas, c'est un bruit qu'on a fait courir). Je venais d*y donner Caroline de Lichtfield et la Jardinière de Vincennes^ avec Simonnin. Ces deux pièces réussirent beaucoup, grâce à la rare intelligence de plusieurs jeunes acteurs, que j'ai cités plus haut. Une petite fille du nom de Louise, qui n'avait pas encore treize ans, joua le rôle de Caroline avec un talent au-dessus de son âge.

Aujourd'hui, quand je passe, au bout de vingt-huit ans, devant la maison où > était mon pauvre petit théâtre des Jeunes Artistes, je regarde en arriére et j'ai le

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cœur gros de voiries magasins de M. Jecker fils, successeur de son digne père, remplacer le foyer public ; je pleure quand j'entends le bruit des outils ; là où naguère nous faisions chanter les airs de Piccini, de Propiac et de Poignet.

Ne m'en veuillez pas, M. Jecker, je vous ai connu enfant, personne plus que moi ne rend hommage à Fart de l'opticien, personne plus que moi n'apprécie le mérite des étuis de mathématiques, des boussoles, des aiguilles maritimes ; j'aime les verres grossissants, j'aime les verres qui rapprochent certaines personnes, j'aime quelquefois bien davantage ceux qui en éloignent d'autres, j'aime les spectres solaires, les lorgnons doubles, les binocles, les chambres noires ; j'aime surtout les vieilles lunettes dont se servaient nos pères, et dont je puis avoir besoin d'un jour à l'autre ; mais je voudrais encore que mon théâtre des Jeunes Artistes fût au coin de la rue de Lancry, dût le superbe Ambigu-Comique en froncer les sourcils dans son large pâté de pierres.

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Croyez-vous donc, mon cher Ambigu- Comique, que les Sirènes auraient viré de bord devant Ango le Marin ? Pensezvous que le Juif Errant aurait fait peur au Petit Poucet^ qu'Arlequin dans son â?w/aurait voulu ramasser quelques miettes au Festin de Baltha^ar ? Non, non ; ils ont eu leur temps, vous avez le vôtre, et voilà tout.

S'il revenait un Napoléon ! mais n'ayez pas peur, il n'en reviendra pas ; rien ne l'annonce pour l'instant du moins. Malgré cela, un temps arrivera où l'on dira : le théâtre de l' Ambigu-Comique était en face de la rue où avait été celui des Jeunes Artistes.

C'est le sort des hommes et des choses de paraître et disparaître. Deux mots déduisent la vie et la mort : Esse et fuisse.

THÉÂTRE

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