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THÉÂTRE DE LA CITÉ

VOICI venir un théâtre fondé sur les ruines d'une des plus vieilles églises de Paris»

Saint-Barthélémy fut d'abord chapelle du PâdaiSy puis église royale et paroissiale. Elle était située rue de là Barillerie^ en face du Palais-de- Justice.

Le comte Eudes, élevé à la dignité de roi, la fit construire ou réparer en 890, 891. En 91 5, Salvator, évêque d'Aleth,

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en Bretagne, craignant les effets de la guerre que faisait Richard, duc de Normandie, à Thibaud, comte de Chartres, vint y déposer une grande quantité de reliques, parmi lesquelles on comptait les corps de dix-huit saints.

Cette église porta quelque temps le nom de Saint-Magloire, mais en 1 140, elle reprit celui de Saint-Barthélémy, qu'elle conserva jusqu'à son entière extinction qui arriva en 1787.

D'abord, quelques pierres se détachèrent des piliers du chœur ; voyant que l'édifice menaçait ruine, on enleva à la hâte les vases sacrés et tous les objets précieux, et peu de temps après, l'église s'écroula avec un fracas épouvantable.

On se mit de suite à la reconstruire ; le portail était terminé et les piliers de la nef s'élevaient déjà, lorsque la révolution vint suspendre le cours des travaux.

Saint Barthélémy prévoyait-il que son église devait devenir un lieu de plaisir et de licence ? Etait-ce un avertissement qu'il avait voulu donner aux impies, en

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s'écroulant juste à l'époque d'une révolution, qui devait renverser les autels, et faire de tous les lieux saints d'horribles lupanars ?...

D'un autre côte, le peuple de Paris, h qui le nom de saint Barthélémy avait porté malheur en 1572, voulait-il prendre sa revanche deux cents ans après, en choisissant la demeure du saint malencontreux, pour y effacer les traces de sang, en y faisant d'ignobles saturnales ?

Le théâtre de la Cité fut bâti vers 1791.

par un architecte nommé Lenoir * et Saint-Elme, son neveu, qui l'administrèrent pendant quelque temps avec intelligence. Beaucoup d'ouvrages du répertoire du théâtre des Variétés Amusantes, situé Palais- Royal, près la galerie de Bois, y furent transportés ; grand nombre de comédiens du même théâtre formèrent le

* Celui qui fonda le musée des Petits-Augustins, et à qui Ton est redevable de la conservation d'un grand nombre d'anciens monuments.

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noyau de la nouvelle troupe de la Cité.

Bien que ce spectacle fût situé dans un des quartiers les plus populeux de Paris, sa destinée ne fut jamais brillante ; dans l'espace de quinze ans,, il fut ouvert et fermé vingt fois. On y essayait tous les genres, et pas un ne pouvait s'y accii-* mater.

Le 20 octobre 1792, le théâtre s'ouvrit par une représentation au bénéfice des citoyens de la ville de Lille. On y joua la Mère rivale, la Nuit aux aventures et Tout pour la liberté.

A dater du 23 brumaire an n de la république (1793 vieux style), ce théâtre quitta le nom de théâtre du Palais, et prit celui de Cité- Variétés. Le mot « palais »

blessait sans doute les oreilles de nos républicains farouches, qui, plus tard, se laissèrent apprivoiser par des dignités, des rubans et des places.

Dans l'origine, on y jouait des drames, des comédies et des opéras. Les auteurs qui se. consacrèrent le plus à ce théâtre, étaient : Dumaniant, Picard, Pigault-

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Lebrun, Desforges, Patrat, le Cousin Jacques, Planterre, Aude, Tissot, Dorvigny, Plancher-Valcour (qui s'e'tait fait appeler Aristide], Martainville, Dorvo, Pompigny , Camaille Saint-Aubin, Armand Charlemagne, Ducray-Duménil, Cuvelier, Sewrin, Armand Gouffé, Georges- Duval, Henrion ; plus tard, Servières, Rougemont, Dumersan, Moreau, etc.

Il existe peu de théâtres à Paris qui aient compté autant d'acteurs à réputation. Les principaux étaient : Beaulieu, Saint-Clair, Pélicier, Barotteau, Frogère, Varennes, Brunet, Tiercelin, Closel , Duval, Villeneuve, Armand Verteuil, Cartigny, Mayeur, Tautin, Laffitte, Bit limer, RaffiUe, Dumont et Frédéric; Faure, actuellement à la Comédie-Française, y dansait dans les pantomimes. Comme actrices, mesdames Potier, sœur de notre grand comique, Saint-Clair, Pélicier, Leloutre, Tabraise aînée, Tabraise cadette, Cartigny, Julie Pariset, Chénier, Lacaille, Destrées, Cléricourt , Roseval, la petite Frogère, etc.

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On a fait la remarque que le théâtre de la Cité, construit sur remplacement d*une église, fut celui où Ton joua le plus de pièces révolutionnaires, et surtout le plus d'ouvrages dirigés contre la religion et les prêtres.

La folie de Georges^ Marat ou VAmi du Peuple ; le Tombeau des Sans-Culottes, la Mort de Beaurepaire^ les Moines gourmands, les Dragons et les Bénédictines, les Dragons en cantonnement^ A bas la Calotte, V Esprit des prêtres; on y rejoua aussi le Jugement dernier des rois^ de Sylvain Maréchal, auteur du fameux Dictionnaire des Athées, Dans cette pièce, on voyait la czarine danser la gavotte avec le pape.

Le libraire Barba y débuta en 1795 par le rôle de Frontin, dans Guerre ouverte.

L'acteur Michot et la jolie comédie des Étourdis d'Andrieux avaient monté l'imagination du jeune libraire. Cependant il quitta bientôt la scène pour se livrer entièrement à son commerce ; mais il était écrit que Barba devait occuper une place

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honorable dans l'histoire de notre théâtre, car cet éditeur infatigable a jeté dans le monde littéraire plus de six millions d'exemplaires de tragédies, comédies, opéras, ballets, pantomimes, libretti, programmes, etc.

Une aventure originale précéda sa retraite. Un jeune homme ayant attaqué sa personne et son commerce dans un journal rédigé par Lepan, Barba*, dont on connaît les forces athlétiques, le guetta un soir à la sortie du spectacle ; après s'être bien assuré qu'il était l'auteur de l'article diffamatoire, il l'étreignit dans ses bras, comme le serpent de la fable enlaça le fils de Laocoon, puis il se laissa glisser par terre en l'entraînant sur lui ; après lui avoir infligé une forte correction. Barba se mit à crier au secours. La garde arriva, on emmena les deux champions au poste du Pont-Neuf, et l'on allait conduire le malheureux jeune hom-

* C*est lui qui m'a communiqué cette anecdote.

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me à la préfecture, lorsque Barba intercéda pour lui ; le battu fit des excuses au battant, et l'affaire en resta là.

Martainville débuta aussi au théâtre de la Cité, dans Frontin tout seul ouïe Valet dans la malle^ vaudeville d'Ernest Clonard. Si Martainville n'obtint pas de succès comme comédien, il s'en est dédommagé

comme auteur et comme publiciste

Aussi disait-il souvent :

« Je me sens toujours porté à Tindul- « gence quand je parle des comédiens qui « ne sont pas bons, car je me rappelle que « j'étais bien mauvais ! »

Un auteur fit représenter à la Cité, l'Epoux Républicain. Un mari dénonçait sa femme au comité révolutionnaire comme aristocrate. Après la représentation on demanda Fauteur, qui parut en carmagnole, le bonnet rouge sur la tête, salua le public et dit d'une voix émue:

« Citoyens, je n'ai pas eu de mérite en « traçant ce petit tableau patriotique ; « quand le cœur conduit la plume, on fait

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« toujours bien, et je suis sûr qu'il n'y « a pas dans cette salle un mari qui ne « soit prêt à faire comme mon Epoux « Républicain. »

Une salve d'applaudissements accueillit cette harangue conjugale d'une singulière tendresse. Quel délire !...

Plus tard la réaction fut violente ; un avocat nommé Ducancel donna V Intérieur des Comités révolutionnaires om les Aristides modernes. Cette satire sanglante d'une sanglante époque obtint un succès de fureur ; deux cents représentations ne suffirent pas aux Parisiens pour épuiser leur moquerie.

Bru net qui venait de la province, et qui avait débuté au théâtre de la Cité, jouait dans cette pièce le rôle de Vilain, le portier du comité révolutionnaire.

Quand Manlius-Torquatus lui disait :

« Viens ici. Vilain ; il me prend envie de •I te débaptiser... Il faut que je te nomme « Torquatus, » Brunet répondait, avec son ingénuité connue : a Du tout..., par « exemple!... qu'est-ce que ma marraine

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c dirait ?... Vilain je suis, et yeux rester « Vilain. »

La pantomime est le genre qui fit le plus d'argent au théâtre de la Cité. C'est là que furent représentés la Mort de Tu^ renne, le Damoisel et la Mergerette^ la Fille Hussard, les Tentations de Saint- Antoine^ les Incas, V Homme Vert^ Tur^lututu, Empereur de l'Ile Verte et le Mogol^ ou la Fête du SéraiL Les chevaux de Franconi y obtinrent un grand succès et y firent d'excellentes recettes. On les intercalait dans les pantomimes, ce qui donnait beaucoup de charmes à ces sortes de représentations.

Un soir un des plus beaux acteurs de la troupe, je veux dire un des plus beaux chevaux, le jeune premier, tomba dans Torchestre et faillit se casser la jambe ;' il en fut quitte pour garder Fécurie pendant huit jours, et reparut plus superbe que jamais. Se rentrée fut annoncée sur l'affiche, le public s'y porta en foule. L'acteur équestre reçut des spectateurs un accueil qui dut lui prouver combien il était

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aimé. Il fut redemandé après le spectacle, et peu s'en fallut qu'on ne lui jetât des yers et des couronnes.

Dans un charmant vaudeville de Dieulafoi, Jouy et Longchamps, appelé le Tableau des SabineSy et représenté à ^' Opéra- Comique National, le 9 germinal an viii.... Dozainville chantait le couplet que voici, en parlant des pièces où les chevaux de Franconi paraissaient.

L^auteur de ces beaux intermèdes Aux passions sai t mettre un frein, Avec des acteurs quadrupèdes, L'intrigue doit aller bon train.

Par malheur pour la troupe équestre.

On m'a dit que ce mois dernier, Le trop fougueux jeune premier S'est laissé tomber dans l'orchestre.

En Tan x [1802], des chanteurs allemands exploitèrent la salle de la Cité, qu'ils appelèrent Théâtre de Mozart. On y donna plusieurs opéras du pays: le Menteur des Cours^ le Visionnaire^ le Mari

jaloux. L'ouvrage le plus important fut L 12.

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le Miroir d'Arcadie^ opéra du compositeur Sysmeir, et surtout V Enlèvement au sérail^ de Mozart. Les chanteurs qui s'y firent entendre étaient : Hoffmann, Reiner, Walter, Cindler ; les dames Welner, Renier, Luders. Le spectable ne réussit pas. Les bouffes commençaient à s'acclimater chez nous; les Piccini, lesSacchiniy avaient commencé cette révolution musicale que Rossini devait achever plus tard.

Le théâtre de la Cité subit tous les modes de direction, même une compagnie d'acteurs-sociétaires.

Vers Tannée i8o5, l'acteur Beaulîeu tenta de relever le théâtre de la Cité.

Comme il avait eu une grande réputation dans les niais, (c'est lui qui avait créé Cadet Roussel^ V Enrôlement supposé^ et le fameux Ricco]^ Beaulieu espérait que le public se souviendrait de lui; mais le public est oublieux de sa nature, cet acteur avait vieilli, de )eunes réputations surgissaient, Brunet avait grandi, Brunet était à l'apogée de sa gloire.

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Beaulieu avait une imagination ardente ; quand il prit le théâtre de la Cité, il dit à quelques-uns de nous, qui étions les jeunes hommes d'alors : « Je brûle mes « vaisseaux... et si je ne réussis pas, je « me brûle la cervelle. »

Nous le rassurions en le plaisantant, et nous lui donnions des espérances que nous étions loin d'avoir. Voilà qu'un jour Beaulieu conçoit le projet d'étonner la capitale, il nous annonce sérieusement l'intention où il était de se montrer dans un rôle tragique.

Nous ne pouvions croire à cet acte de folie ; mais un matin on lit dans Paris :

« Mahomet, tragédie de Voltaire, dans laquelle le citoyen Beaulieu remplira le rôle de Mahomet, suivi de l'Enrôlement Supposé, comédie de Guillemin, dans laquelle le citoyen Beaulieu remplira celui de Guillaume. •

A cinq heures du soir, une foule immense assiégeait les portes du théâtre de la Cité. Sept heures sonnent, la toile se lève, Beaulieu paraît ceint du turban, le

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poignard à la hanche gauche ; un silence profond règne dans la salle, on avait peur de respirer. Pendant la première scène, l'acteur étonne par quelques éclairs, une tirade débitée avec chaleur entraîne les applaudissements ; mais bientôt le naturel revient ; Facteur s'intimide, s'embarrasse, quelques gestes grivois trahissent le niais par excellence, et avant la tin du troisième acte, Mahomet est forcé de quitter la scène ; la veste de laine remplace le dolman damassé, une perruque rousse succède au turban, la prose de Guillemin tue les vers de Voltaire, et le public, tout triste d'avoir affligé un acteur qu'il avait tant aimé, le redemande après la petite pièce ; mais le coup était porté 1 Mahomet avait tué Guillaume, Quelque tempsaprès, Beaulieu, qui était tombé dans une mélancolie profonde, se brûla la cervelle par une belle journée d'été.

Après la fermeture définitive, la salle de la Cité reprit le nom des Veillées, ensuite elle s'appela le bal du Prado, nom qu'elle a toujours conservé depuis.

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Le foyer public, et plusieurs autres pièces, sont devenus des loges de francmaçonnerie. Dans la plus belle, on voit encore un trône et deux fauteuils, dans lesquels se sont assis Napoléon et Joséphine qui y présidèrent une fête d'adoption donnée par le maréchal Lannes et le général Poniatowski, qui tous les deux étaient vénérables de loges.

Il existe à Tentresol un joli petit théâtre bourgeois, où Ton jouait la comédie de société ; mais obéissant aux ordonnances, M. le préfet de police a fait défendre, en 1825, d'y donner des représentations.

Le^ machines du théâtre ont été achetées, en 1808, par M. Bourguignon, directeur de la Gaîté. Elles ont été consumées dans rincendiede i833, attendu que tout doit finir. Sous la galerie qui conduit de la rue de la Vieille-Boucherie au bord de l'eau, on a construit de petites boutiques, qui malheureusement sont inhabitées, l'endroit étant trop sombre et point passager. Les dessous du théâtre sont aujourd'hui transformés en espèces de caves

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qui servent de serres chaudes, et dans lesquelles les jardiniers et les pépiniéristes déposent, après leur marché, les fleurs, les arbustes qu'ils n'ont point vendus.

Au milieu de ce grand bouleversement, quelques vieilles colonnes sont restées debout... de vieux chapitaux sont demeurés en place... Dans une petite cour on remarque deux ou trois débris de pierres tumulaires qui servent de pavés.

Hélas! peut-être moi-même ai-je foulé aux pieds les noms effacés de quelques martyrs, ou ceux de quelques saints évêquesl...

Voilà tout ce qu'il reste aujourd'hui de réglise de Saint-Barthélémy, édifiée ou réparée par Eudes, roi de Paris,

Qui sait si la Terreur, qui a fouillé les tombeaux, déchiré les suaires, mordu les cercueils, éparpillé les os des morts pour danser à Tentour, n'a pas oublié dans un coin obscur du théâtre quelques-unes des saintes reliques que Tévêque d'Aleth y vint déposer lui-même ?...

Pourquoi réveiller les morts ?... je re-

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garde les saints comme fort étrangers aux crimes de la terre ; j'aurais voulu que leurs autels, et leurs tombeaux fussent respectés... je n'aurais jamais voulu voir un lieu consacré au culte, devenir un théâtre de mélodrame ou de pantomime, et les chevaux de Franconi hennir et piaffer, tout juste à Fendroit où l'on avait célébré les saints mystères.

Paris sera toujours assez grand, ce n'est pas la terre qui manque.

Ah ! laissez nos vieilles églises tomber en ruines si vous le voulez ; mais respectez toujours leurs pierres noircies par le temps, et les ossements qu'elles recouvrent.

Oui, je le répète, conservez toujours purs les asiles fondés pour la prière. Estil un homme qui puisse dire : Jamais je tC aurai besoin de prier ?...

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