RAMPONNEAU
RAMPONÎ^EAU.
ON s'est beaucoup plu, depuis quelques années, à faire revivre les grandes célébrités théâtrales, et Ton a peut-être un peu trop négligé les petites.
Gloire aux grands noms!... c'est jus^ tice !... Mais en faisant Téloge des officiers, n'oublions pas les soldats. Que les Garrick, les Lekain, les Talma, les Larive, les Saint- Prix, les Mole, les Dugazon, les Fleury, soient nos dieux de première
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classe, j'y consens; je suis prêt à brûler de l'encens aux pieds de leurs autels. Que les Desgarcins, les Lecouyreur, les Sainval, les Devienne, les Raucourt, les Joly, les Contât, les Duchesnois et tant d'autres femmes illustres, reçoivent des couronnes après leur mort, et même de leur vivant, je suis trop galant pour leur refuser des fleurs... Âh! couvrez-en leurs fronts et
leurs tombeaux Je ne dirai jamais
assez ! Mais, je le répète, ne soyons pas ingrats envers des noms moins grands...
Nos pères leur ont dû des plaisirs, nous leur devons bien quelques souvenirs aussi.
Voilà qui est bien grave à propos de Ramponneau; on va me dire : < Qu*a de commun un cabaretier des Porcherons avec les noms fameux que vous venez de citer ?» Je répondrai : « Ce nom de cabaretier se rattache à l'histoire de la comédie ; il doit être enregistré comme les
autres. »
Si Ramponneau n'eût vendu que du vin à six sous, s'il se fût borné à faire danser les ouvriers le dimanche et le
Ramponneau. 283
lundi, certes ce serait une irrévérence grande que de mêler son nom à ceux que je viens de citer..., mais ce cabaretier a eu rintention d'être acteur'..., c'en est assez pour qu'il mérite une mention honorable, surtout dans un ouvrage qui a mis sur. son frontispice: Chronique des Théâtres.
D'ailleurs sa biographie se rattache à celle des auteurs et des comédiens de son époque.
Grégoire Ramponneau, qui régnait aux Porcherons vers l'an de grâce 1770, a laissé un nom impérissable, parce qu'il est arrivé jusqu'à nous, en passant de
bouche en bouche On trouve encore
son image dans plus d'un cabaret, à côté de celle de Tempereur. L'un monte un cheval de bataille, et Fautre est à califourchon sur un tonneau.
Ramponneau a été célèbre pendant longtemps. Il a frayé avec toutes les notabilités dansantes, mangeantes et buvantes du boulevard du Temple; c'était la Baleine des Porcherons.
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Taconnet, qui a laissé des souvenirs au théâtre, comme acteur et comme auteur, allait souvent, avec son camarade, le fameux Constantin, à la guinguette de Ramponneau-Grégoire.
C'est peut-être à ce nom-là que nous devons la résurrection du refrain que chante Blonde! , dans Richard- Cœur-^e- Lion :
Moi, je pense comme Grégoire, J^aime mieux boire.
Les auteurs du temps, qui travaillaient pour les petits spectacles, allaient chercher des inspirations dans ce cabaret.
Dorvigny, qui se disait fils de Louis XV, et qui n'en était pas plus fier pour cela, Dorvigny a été le père des Jocrisses que Brunet devait plus tard immortaliser par son jeu simple et naïf. Ce pauvre Dorvigny allait aussi composer ses romans et ses comédies à la guinguette de Ramponneau, et plus d'un artisan qui buvait avec lui, était loin de se douter qu'il trin« quait avec le fils d'un roi!...
Bamponneau, 287
En ce temps-là, les auteurs n'avaient pas de voitures; ils ne gagnaient pas vingt, trente, quarante mille francs par an. Une pièce se payait vingt écus; c'était un prix fait comme un habit (je dirais comme des petits pâtés, si je ne craignais d'être un peu trivial).
On jouait les pièces cent fois, deux cents fois, trois cents fois... On les jouait toujours... Audinot et Nicolet faisaient fortune; lis auteurs mouraient à l'hôpital, et tout allait bien.
Mais nos devanciers vivaient au jour la journée; ils n'avaient point d'ambition; il leur semblait que le mot poète et le mot misère devaient toujours marcher ensemble. Taconnet et son camarade Constantin avaient aussi choisi la guinguette de Ramponneau, de préférence à d'autres... Là, nos acteurs, accoudés devant une bouteille de vin, répétaient leurs rôles en présence du cabaretier célèbre, qui se gaudissait à les entendre. Taconnet et Constantin étaient les plus intrépides buveurs qui fussent au monde.
288 Petits Théâtres àe Paris,
J'ai su d'un vieux comédien nommé Genest, qui jouait encore la comédie au théâtre de la Gaité en 1825, qu'une fois ces deux acteurs firent le pari de vider entre eux deux une pièce de cent vingt bouteilles; Ramponneau la fit monter.
On commença : les champions s'excitaient par des bons mots, par des saillies; et peu s'en fallut que nos deux fous ne gagnassent le pari. Ils avaient à peu près bu les deux tiers du tonneau,* lorsque Constantin vint à chanceler; Taconnet tint bon, lui ; mais après quelques nouvelles libations, il demanda une trêve d'une heure, une suspension d'armes ; les verres furent déposés : alors les témoins, craignant pour ces nobles ennemis, déclarèrent que le combat n'irait pas plus loin, et, pour mettre les parties belligérantes dans l'impossibilité de continuer, ils burent le reste de la futaille, au risque de s'enivrer à leur tour*
Voilà de la charité, ou je ne m'y connais pas... Voilà ce qui s'appelle aimer son prochain plus que soi-même...
Ramponneau. 289
Constantin mourut des suites d'une orgie, et son ami Taconnet d'une chute qu'il fit et qui lui occasionna une plaie à la jambe. Taconnet, comme auteur, ne manquait ni d'esprit ni de gaîté; il a laissé plus de quatre-vingts pièces de théâtre, dont cinquante au moins sont imprimées.
On lit dans les mémoires secrets de
Bachaumont : a Le sieur Taconnet, au-
« teur et acteur de Nicolet, vient de
« s'exercer sur un sujet plus noble ; il a,
« de l'agrément de la police, fait impri-
« mer des Stances sur la mort de la
« reine, en forme d'élégie. Il faut avouer
« que si cet ouvrage fait honneur au cœur
« de cet histrion, il dégrade singulière-
« ment l'héroïne. On est surpris, d'après
« l'oraison funèbre du père de Pau, si
« fameuse par son ridicule et par l'éclat
« scandaleux qu'elle fit à la mort de mon-
« seigneur le Dauphin, que l'on n'ait pas
« examiné de plus prés la pièce burlesque
« du sieur Taconnet : il est des éloges
a qui doivent être interdits à de certaines
« bouches. »
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Cet histrion!.., à propos d'un ouvrage que Ton reconnaît être Tœuvre du cœur ?
Pourquoi serait-il interdit à un mauvais poète de célébrer les vertus d'un bon prince ou la gloire d'un grand capitaine?
Je suis convaincu d'avance que les vers de Taconnet n'étaient pas forts ; mais puisque l'intention était bonne, l'intention devait le faire absoudre ou du moins le mettre à l'abri d'une grosse injure.
On trouvera peut-être ma remarque minutieuse ; mais je défends mon héros,
moi 1 J'ai mis Taconnet sur la scène
des Variétés avec mon spirituel collaborateur et ami Merle. Tiercelin l'a fait revivre, grâce à son jeu si gai, si vrai, si entraînant; Tiercelin, cet acteur inimitable dans son genre, qui a si bien représenté le peuple.
C'est à Tiercelin que l'on pourrait appliquer ce vers d'une chanson de Béranger, faite pour une occasion plus grave :
Bras, tête et cœur, tout était peuple en lui.
Ramponneau, ' 291
Si je ne réhabilitais pas la mémoire vie ce pauvre Taconnet, je commettrais le crime de lèse-reconnaissance.
Âforce de hanter les comédiens, voilà-t-il pas qu'un jour maître Ramponneau se sent une velléité de comédie ; nouveau Thespis, il pense à s'élancer d'un tonneau sur le théâtre ; ses amis Tencouragent, il n'hésite plus et va s'engager dans la troupe d'un sieur Gaudon, directeur d'un spectacle forain.
Un rôle lui est confié, il l'apprend, le répète; mais au moment de débuter, il lui prend un scrupule, il a peur du diable et de son curé, et ne veut plus être comédien.
Le directeur, qui comptait beaucoup plus sur le nom de Ramponneau que sur son talent, le directeur, qui n'avait point engagé l'acteur, mais bien plutôt le mar« chand de vin, exige que celui-ci tienne son marché.
^efiis de la part de Ramponneau ; som* mations, assignations, procès de la part de Gaudon, scandale; les journaux reten-
292 Petits Théâtres de Paris,
tissent de l'aventure, on compose une complainte sur Gaudon et ses malheurs ; on fait des paris pour et contre, on s'entretient à Versailles de ce procès burlesque; le comte d'Artois tient pour Gaudon, Monsieur (comte de Provence, depuis Louis XVIII) pour Ramponneau.
Cependant, au dire de Voltaire, ce procès ne fut pas jugé. Mais on doit penser qu'après tout le bruit qu'il avait fait, la vogue de Ramponneau grandit encore.
Les voitures armoriées, les équipages stationnaient à sa porte... on retenait des salons huit jours à l'avance, on allait dîner chez lui, rien que pour le voir..., l'entendre... Dès lors, tout se fit à la Ramponneau.
On dansait à la Ramponneau..., on chantait à la Ramponneau..., on buvait à la Ramponneau.
Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'une tradition populaire a prétendu que l'influence du clergé avait été pour quelque chose dans cette affaire. Ramponneau gagna son procès, ou, pour mieux dire,
Ramponneau. 293
ce procès fut arrangé, moyennant une somme d'argent que Ton donna à Gaudon.
Je ne garantis pas le fait.
Son curé serait intervenu en disant :
« Qu'il était scandaleux que Ton voulût <c contraindre un homme à se faire coméff dien ; que du moment que son puaille t avait vu le précipice ouvert sous ses « pas, il était libre de revenir ; que Ton « ne pouvait pas forcer un chrétien à se « damner de gaîté de cœur, que ce serait « un funeste exemple adonner...; que « d'ailleurs il y avait déjà bien assez de « comédiens, qu'il n'y en avait que trop < même, et qu'il fallait saisir l'occasion a d'arracher un malheureux à la damna- « tion éternelle. »
Pour que rien ne manquât à la gloire de Ramponneau, Voltaire fit un plaidoyer en sa faveur ; dans ledit plaidoyer, le philosophe établit un parallèle entre la profession de comédien et celle de cabaretier, parallèle qui pourrait donner quelque autorité à ce que j'ai dit plus haut.
Ce plaidoyer, que Ramponneau est
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censé prononcer lui-même devant se juges, renferme d'excellentes plaisanteries et de bons arguments.
c Messieurs mes juges, y dit-il, je suis « baptisé, et mon nom est Saint^Genest « de Ramponneauy cabaretier de la Cour- <c tille. Vous avez tremblé, ô GaudonI ma « partie! et vous, son éloquent défenseur, « tremblez à ce nom de Saint-^Genest^ qui « ayant paru sur le théâtre de Rome, « comme vous voulez me produire sur « celui du boulevard (ou boulevert), fus « miraculeusement converti en jouant la « comédie ; il convertit même une partie « de la cour de l'empereur, si Ton m'a dit « bien vrai ; il reçut la couronne du mar- « tyre, si je ne me trompe. Vous me pré- « parez, maître Beaumont, un martyre « plus cruel; vous me criez d'une voix « triomphante : Ramponneau^ montre^'- « vous ou paye\... Je ne paierai point, « messieurs, et je ne me montrerai point « sur le théâtre. J'ai fait un marché, il est « vrai ; mais comme dit le fameux Grec, « dont j'ai entendu parler à la Courtille :
Ramponneau, 2g5
« Si ce que j'ai promis est injuste^ je n'ai « rien promis.
a M. Beaumont prétend que si Jean^ a Jacques Rousseau^ citoyen de Genève, <c s'est fait voir marchant à quatre pattes « sur le théâtre des marchés Saint-Ger- « main *^ Genest de Ramponneau ne doit « point rougir de se montrer sur ses deux « pieds; mais la cour verra aisément le « faux de ce sophisme. Jean^Jacques est « un hérétique et je suis catholique; « Jean-'Jacques n'a comparu que par pro- « cureur, et on veut me faire comparaître « en personne : Jean^Jacques a comparu « en dépit des lois, et c'est en vertu des « lois qu'on veut me montrer au peuple, a Jean-Jacques a été faiseur de comédies, « et moi je suis un honnête cabaretier.
« On sait ce qu'on doit à la dignité des « professions. Néron voulut avilir les
* Dans la comédie des Philosophes de Palissot, J.-J. Rousseau était représenté marchant à quatre pattes, et mangeant des laitues toutes crues.
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K chevaliers romains jusqu'à les faire « monter sur le théâtre... mais il n'osa y « contraindre les cabaretiers.
« Que dira maître Beaumont, si je lui « montre les saints rituels, où sont excom- « munies les fauteurs de théâtre, c'est-à- « dire les rois, les primats, les Sophocle t et les Corneille I Un cabaretier, au con- « traire, est essentiellement de la com- « munion des fidèles, puisque c'est chez « lui que les fidèles boivent et mangent.»
Tout le plaidoyer de Voltaire est écrit dans le même style ; c'est toujours la religion qu'il oppose au théâtre et aux comédiens.
Je n'affirmerais que ce fut un cas de conscience qui ait fait reculer Ramponneau au moment de devenir acteur. Si cela est, à quoi a-t-il tenu qu'un cabaretier des Porcherons ne devînt un comédien... et peut-être un bon comédien!... En vérité, il faut convenir que la destinée d'un homme tient souvent à bien peu de chose.
LE