‹ Chroniques des petits théâtres de ParisChapitre 10 sur 40 · AUX SALLES MOLIERC ET LOUVOIS · texte numérisé non relu

AUX SALLES MOLIERC ET LOUVOIS

J'ai dit dans ma Chronique de la Comédie-Italienne que Piis et Barré avaient commencé leur carrière drama* tique ensemble. Les Amours d*été, les Vendangeurs^ la Matinée villageoise avaient servi à cimenter une amitié que rien ne paraissait devoir altérer. La fon* dation du théâtre du Vaudeville à la rue de Chartres semblait devoir augmenter encore Tintimité de leur collaboration,

i88 Petits Théâtres de Paris.

lorsqu'une circonstance inattendue vint brouiller les deux amis. Piis, ayant élevé, comme fondateur du Vaudeville, quelques nouvelles prétentions qui ne furent pas accueillies par les actionnaires, prit la résolution d'établir théâtre contre théâtre. Un comédien qui était auteur, Léger, se rangea du côté de Piis, et tous deux ouvrirent un nouveau spectacle chantant qu'ils appelèrent théâtre des Troubadours. La salle Molière ayant été choisie, des acteurs furent engagés, des pièces mises à l'étude, et le i5 floréal an VII l'ouverture de la salle eut lieu par un prologue de Léger intitulé : Nous verrons^ et le Billet de logement^ du même auteur. La troupe se recruta d'acteurs de différents théâtres : Bosquier-Gavaudan, Saint-Léger, Révoil, Tiercelin, Belfort, les dames Remy, Joigny, de Laporte, Avolio, etc., etc., en formèrent le noyau. On se plaint aujourd'hui de ce que le genre horrible envahit la scène ; on va voir qu'en 1799 on s'en plaignait déjà. On joua sur celle des Troubadours un

Théâtre des Tnmbadomrs, 189

Yaudeville appelé : A bas les diables^ à bas les béieSy à bas le poison^ à bas les prisons y à bas les poignards!... cette pièce passait en revue toutes les horreurs à la mode. Or, à cette époque* les romans anglais avaient tous les honneurs de la scène française, et notamment le Moine f les Mystères d'Udolphe^ le Confessionnal des Pénitents noirs^ etc.

On lisait constamment sur les affiches des théâtres des boulevards : mélodrame en trois actes^ imité de Vanglais. Ce n'est donc pas d'aujourd'hui que Thorrible est en possession du théâtre en France. Mercier, surnommé le Dramaturge, était déjà en butte aux traits de la satire, et déjà le petit vaudeville

Poussait Comminges * défaillant Dans la fosse qu'il 8*était faite.

Et du vinaigrier dolent Renversait à plat la brouette **•

* Drame larmoyant d*Arnaud-Baculard.

♦♦ La Brouette du Vinaigrier ^ drame du même genre, de Mercier.

igo Pettts Théâtres de Paris.

C'est qu'en réalité, à toutes les époques, il y a eu au théâtre du bon et du mauvais, du sublime et du ridicule.

Après avoir quitté la salle Molière, les Troubadours allèrent s'établir, le 1 4 thermidor, dans celle de la rue de Louvois.

On se plaint encore aujourd'hui de ce que certains théâtres donnent une pièce nouvelle chaque semaine : celui de Plis et Léger en jouait souvent deux, trois, quatre même. Il est vrai de dire qu'il n'y gagnait pas grand' chose ; mais il lui fallait faire des efforts inouis pour soutenir la concurrence avec le Vaudeville, que Barré, Radet et Desfontaines alimentaient presque à eux seuls. Afin d'arriver les premiers, ils s'enfermaient tous trois : l'un travaillait à la prose, les autres cherchaient des couplets. Dès qu'il y avait deux scènes de faites, on les remettait au copiste, celui-ci les envoyait au régisseur, qui les faisait répéter, si bien que, lorsqu'on arrivait au vaudeville final, la pièce était sue entièrement. Le théâtre des Troubadours sentait que la concur-

Théâtre des Troubadours. 191

rence était difficile à soutenir : aussi jouait-il des pièces nouvelles coup sur coup. Les événements politiques, qui se pressaient alors avec une incroyable rapidité, leur fournissaient tous les jours de nouveaux sujets de pièces. Bonaparte, qui travaillait à se faire souverain maître, encourageait la verve adulatrice de Tenfant malin. Si je Tosais, je dirais qu'à cette époque le vaudeville lui faisait presque la courte échelle : aussi, plus tard, il s'en souvint; Barré, Radet et Desfontaines reçurent, ainsi que je Tai dit, chacun une pension de trois mille francs, Piis devint secrétaire-général de la Préfecture de police, tous les chansonniers qui composèrent un couplet pour célébrer la naissance du roi de Rome touchèrent douze cents francs.

L'encens est devenu moins cher depuis cette époque. Les auteurs qui se consacraient plus spécialement au théâtre des Troubadours étaient alors Léger, A.

Gouffé, Georges Duval, Servières, Dubois, Francis, Etienne, Moras, Nanteuil,

iga Petits Théâtres de Paris,

et un jeune homme du nom de Morel qui mourut à son début dans la carrière. Lorsque le premier consul envoya à Paris les tableaux et les statues qu*il avait enlevés à l'Italie, on fit beaucoup de vaudevilles de circonstance. MM. Etienne, Moras et Nanteuil composèrent V Apollon du Belvéder^ ou VOracle. Cette petite pièce, qui distribuait beaucoup de critiques, blessa quelques susceptibilités littéraires ; car, dans ce temps-là, le vaudeville était une puissance. Apollon, qui rendait ses oracles dans cet ouvrage, y mettait toute la franchise d'un dieu. Quand on lui demandait quel était son plus cher favori, il répondait Grétry ; quel était le plus aimable écrivain, Colin ; le poète au plus bruyant style, Delille ; mais, en revanche, il n'épargnait point Misanthropie et repentir^ n'acceptait Vahbéde VÉpée qu'en faveur de son nom, et disait que TOpéra-Comique ne pouvant plus payer son loyer avait mis : Maison à vendre* Des épigrammes contre quelques journaux valurent aux auteurs

Théâtre des Troubadours, igS

des articles tant soit peu acerbes, auxquels ceux-ci répondirent avec âcreté.

Dès lors la guerre fut déclarée, guerre très vive, mais non sanglante. On peut en voir les détails dans une préface imprimée en tête de V Apollon du Belvéder^ et dont voici quelques fragments :

« Cette folie, à laquelle a donné lieu l'inauguration de l'Apollon du Belvéder, a été composée en une nuit et représentée en trois jours.

« Le succès complet qu'elle a obtenu nous venge bien, disent les auteurs, des injures de certains pygmées qui ne peuvent nous pardonner de ne les avoir pas mis au nombre des favoris d'Apollon

Il est plus agréable pour nous d'opposer à de vaines clameurs le témoignage d'un grand homme, celui du Molière de la musique; il assistait avec toute sa famille à la représentation de V Apollon, Au moment où celui-ci lui rend grâce de l'avoir si bien fait chanter dans Midas^ de vifs

applaudissements éclatèrent dans toute la II. 9

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salle. Le lendemain il a écrit aux auteurs la lettre suivante, dont ils suppriment, toutefois, ce qu'elle contient de trop flatteur pour eux. »

Voici la lettre de Grétry :

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