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i54 Petits Théâtres de Paris.

Brunet, dans Monsieur Vautour»

 la cité *, de mon tabac Je vais transporter Tentreprise ; J'aurai toujours du macoubac^ Pçur moi, n'allez pas lâcher prise.

Madame Barroyer, dans la Servante de Monsieur Giraffe.

Vous que Tcaquet n'fatigue pas^

Vous savez tous quVestmoi qu'ça regarde:

Pans le quartier des avocats,

Comme je vais être bavarde !

Dubois, dans Maître Adam,

Maître Adam vous quitte aujourd'hui.

Adieu saillie et gaîté franches ; Si vous ne changez pas pour lui.

Il n'aura que changé dt planches*

Joly, dans Gallet.

Au débit de tous mes couplets

Ces lieux furent longtemps propices ;

* La troupe allait jouer au théâtre de la Cité, en attendant la nouvelle salle.

Théâtre det VaHHés. i S 5

Mais dans le quartier du Palais»

Gallet vendra bien ses épices.

Caroline, dans le Diable couleur de Rose,

Si longtemps, par ses tours malins, Colifichet parut aimable.

Dans la saison des diablotins * Oublierez-vous le petit diable ^.•

Bosquier, dans Valogne^ du Diable cou^ leur de Rose.

Vers la Cité, de quelques pas, Faites pour moi le sacrifice ; Comme Normand, d'avance, hélas 1 Je crains le Palais-de*Justice.

Madame Drouville**, dans Manon la Ravaudeuse,

Dans le quartier où nous allons, Comme ici, puissé-je être heureuse !

N'allez pas tourner les talons A la petite ravaudeuse.

* C'était le 3i décembre.

** Morte en i833.

1 56 Petits Théâtres de Paris.

Vaudoré *, dans Monsieur Giraffe,

Nous craignons sans votre secours De n^étrenner que les dimanches ; Ici nous étrennions toujours, C'est une autre paire de manches.

Aubertin **, dans le Jardinier de Mofi" sieur Giraffe,

J'nous consolerons bientôt, ma foi.

Du p'tit voyag* que j*allons faire, Si chaque fleur qu'ici je voi Vient orner not'nouveau parterre.

Tiercelin, dans Vadé à la Grenouil" 1ère.

Si vous craignez dépasser les ponts.

Le batelieç d'ia Grenouillère S'ra z'au poste jVous en réponds.

Pour vous fair' passer la rivière.

• Mort en i8o8.

Mort le i5 novembre 1825.

Théâtre 4e$ Variétés. iSy

Lefèvre, dans ie Cocher des Marionnettes.

Demain c^ett moi qui» bien ou mal| A la Cité conduis la noce...

Pourquoi tout le Palais-Royal Ne tient-il pat dant mon carrosse r...

Madame Mengozzi, dans Lisbeth| des Amants Prothées,

Vous que l'tambouret Ptambourin A la gloir*, au plaisir entraîne ; Quand vous avez passé le Rhin, Craindrez-vous de passer la Seine ?•••

Chœur.

Vous qui, chaque soir, à nos feux Depuis dix ans veniez sourire, Daignez recevoir nos adieux ; En partant, notre joie expire.

Ces couplets, tout simples qu'ils soient, produisirent beaucoup d'effet, les spectateurs avaient les larmes aux yeux

d'abord parce que tous les comédiens étaient aimés du public, ensuite parce que l'acte du pouvoir avait paru injuste..t.

i58 Petits Théâtres de Paris.

Le quartier de la Cité n'était pas aussi £ftYorable que celui du Palais-Rojal.

Les habitués ne passant point les ponts, on allait interrompre les représentations, quand MM. Sewrin et Chazet donnèrent la Famille des Innocents. Ce Taudeville, joué par Bninet, Joly, Vaudoré, Dubois, par mesdames Caroline, Cuisot, Drouville, Barroyer, obtint un succès prodigieux; plus de cent mille écus furent encaissés dans l'espace de trois mois. Enfin, le 24 juin 1807, le théâtre des Variétés s'ouvrit sur le boulevard Montmartre avec un tel éclat, qu'on n'a pas vu depuis une pareille inauguration. Brunet, de comédien qu'il était, signifia que, s'il n'entrait point comme directeur, il quitterait le théâtre; on craignit de perdre un homme duquel dépendait le salut de l'entreprise, et Brunet, ayant mis des fonds dans l'afiaire, fut reçu comme cinquième administrateur *. Une pièce de

* MM. Foignets'étaicnt retirés n'ayant pas voulu courir les chances d'une nouvelle construction.

Thèàtrt des Variétés. 1 5o

circonstance avait été commandée aux auteurs en vogue : MM. Désaugiers, Moreau et Francis composèrent le Panorama de Momus; cette revue offrait une série de couplets tous plus piquants les uns que les autres; c'était ua feu rou* lant d'esprit; c'était la boutique d'un artificier. Tous les acteurs paraissaient dans l'ouvrage ; il serait difficile de trouver aujourd'hui une réunion d*artittet aussi remarquables, un ensemble aussi partit... Dès cinq heures du soir, Paris assiégeait les portes du théâtre; on se «pressait... on se foulait, on se battait pour tâcher d'entrer ; il y eut beaucoup d'appelés et peu d'élus. Une salle charmante et commode, une société brillante et choisie, une pièce étincelante, des acteurs ivres de gaieté, un succès pyra* midal... des bravost... des bis!... un ouvrage joué presque deux fois dans la soirée, telle fut l'ouverture d'un théâtre qui a pendant vingt ans joui d'une vogue sans égale!... Vous croyez peut-être qu'une fois la salle du Palais * Royal

i6o Petits Théâtres de Paris.

fermée, l'Opéra, les Français, TOdéon, Feydeau vont entasser recettes sur recettes?... Point : leur position ne sera ni meilleure ni plus mauvaise, seulement le petit acte de vengeance dirigé contre Brunet et son genre ne va servir qu'à faire sa fortune et à continuer celle de ses co-associés.

Le théâtre du boulevard Montmartre a été si constamment heureux, qu'on aurait dit qu'il défiait le bonheur; car aux acteurs que j'ai nommés est venu se joindre un talent d'un ordre très élevé. En 1809, Potier, arrivant de Nantes, vint compléter la galerie originale des PanO" ramas ; une chose à remarquer, c'est que son début ne fut pas brillant, et que même on l'accueillit avec assez de froideur* Brunet et Tiercelin étaient encore k l'a-* pogée de leur gloire; le public, qu'ils faisaient tant rire, ne pouvait pas croire que d'autres comédiens dussent Tamu-* ser. Potier joua, dans Maître André et Poinsinet^ le rôle que Brunet avait créé ; on trouva que sa voix était rauque,

Théâtre des Variétés, i6i

caverneuse, que son débit était lent, froid, monotone, des sifflets même se firent entendre; quant à nous autres, jeunes auteurs, qui l'avions déjà deviné, nous le trouvions amusant, et nous Tencouragions. Un soir qu'il avait encore été sifflé, il nous dit e|j riant : « J'en suis c bien fâché, mais les Parisiens me prenc dront comme cela, ou je reprendrai le « chemin de la province. » Potier sentait tout ce qu'il valait ; aussi, fort de ses convictions et de ses études, il persista dans sa manière de jouer, et ce même public qui l'avait jugé médiocre finit par le trouver ce qu'il était, grand comédien Ce qu'il était... un. homme qui

avait approfondi son art, un homme à qui la nature n'avait rien refusé, pas même les défauts nécessaires à son genre d'emploi. Potier était continuellement en scène ; ses yeux parlaient, ses bras parlaient... et l'on devinait ce qu'il ne voulait pas ou ne pouvait pas dire. C'était l'acteur au sel fin, aux nuances délicates, l'acteur du grand monde et du peuple ; il savait faire pas-

i62 Petits Théâtres de Paris.

ser un mot graveleux avec un goût exquis; il sauvait une situation équivoque avec un tact parfait ; mon opinion, à moi, c'est que Potier a été l'un des meilleurs comédiens qui aient jamais brillé sur aucune scène. Toutes ses créations sont ravissantes de vérité, tout y respire une fleur de bonne comédie.

Lorsque dans la même soirée il jouait le Ci^devant jeune homme; le prince Mirliflor, de la Chatte merveilleuse; Pinson, de Je fais mes farces; il faisait à lui seul trois acteurs. Dans le Conscrit, V Homme de 60 ans^ Werther et le Centenaire^ on riait et Ton pleurait tout à la fois. Et dans la Matrimoniomaniey les Anglaises pour rire^ la Soirée de Carnaval^ que de talent ! que de gaieté 1 que de folie !

J*ai entendu dire à Talma que Potier était le comédien le plus complet qu'il eût connu... Cet éloge était précieux dans la bouche du tragique le plus complet lui-même...

Potier a abordé quelquefois ce qu'en termes de coulisses on appelle le grand

Théâtre des Variétés, i63

trottoirJe Tai vu dans le Médecin malgré lui et dans les Plaideurs... il comprenait parfaitement sa comédie française... j'ai toujours regretté de ne pas Ty voir; il me semble qu'il eût été bien placé...

Potier devait tout comprendre.

Après lui, Lepeintre aîné se fit distin* guer comme un comédien verveux. Lepeintre, la providence du vaudeville militaire, voué à l'épaulette comme on se voue à la toge ou à la soutane, car sous la restauration nous Tavons vu, dragon, hussard, chasseur, lancier, grenadier, caporal, colonel, tambour, général, Lepeintre a enlevé tous ses grades à la pointe du couplet.... puis Legrand, jouant les suffisants avec une impertinence grave et comique tout à la fois, Arnal qui préludait à sa gloire future.... et Odry, Odry, ce balourd si drôle, cet acteur qui n'en est pas un, mais qui a su tirer si bon parti de son regard béant, de ses genoux cagneux, de son rire d'imbécile, Odry qui était si bon dans M. Cagnardy et si mauvais dans M. de Pourceaugnac.

164 Petits Théâtres de Paris,

Comme si Odry et Molière auraient jamais dû se rencontrer sur un théâtre ? et toutefois, n'allez pas croire que je cherche en rien à ternir la gloire de ce bon Odry, c'est bien Thomme le plus fou , le plus bouffon que je connaisse... il restera comme type de la bonne grosse bêtise... n'est pas bête comme lui qui veut... après cela, il ne jouera pas Molière, voilà tout...

J'ai dit que les Variétés avaient été souvent en butte à la jalousie des grands théâtres, et j'ai dit la vérité. A côté de vaudevilles agréables, se souvenant quelquefois de leur vieille origine, elles jouaient des vaudevilles plus que grivois... Vers 181 3 on en représenta un appelé V Ogresse ou la Belle au bois dormant, Tiercelin, chargé du rôle de l'ogresse, y était d'un grotesque à faire peur aux petits enfants... La pièce attirait la foule... Le duc de Rovigo, alors ministre de la police, manda tous les directeurs des petits spectacles, leur fit une allocution touchant la morale, la littérature, le bon

Théâtre des Variaét. t6^

goût, comme si la littérature et le bon goût avaient affaire dans une fMirade des Variétés... Quand le tour arriva pour les directeurs des Variétés, le ministre tonna contre ce théâtre plus fort que contre les autres, disant qu'il le ferait fermer s'il ne purgeait son répertoire. Brunet osa lui dire d'un air timide que les pièces étant censurées, il ne devait pas être respon* sable de l'efiet qu'elles pouvaient produire, que sous l'ancien régime on donnait des ouvrages plus licencieux !•.• A ce mot d'ancien régime, le ministre fronça le sourcil, et dit en se promenant à grands pas dans son salon : t Oui, vous aves I raison, sous l'ancien régime, les ducs, « les marquis, les comtesses riaient volon* « tiers de ces platitudes ; mais on les a « tous mis à la porte, et nous, on ne nous • y mettra pas. >

Quelques mois après. Napoléon était à l'île d'Elbe, et Son Excellence à la porte de son ministère.

Jocrisse a donc vu pendant vingt ans l'épée de Damoclès suspendue sur sa tête;

i66 Petits Théâtres de Paris.

sans de puissantes protections, on aurait bien pu le chasser du boulevard Montmartre comme on Tavait fait du Palais- Royal.... Une circonstance heureuse pour les administrateurs, c'est que le comte Regnault de Saint-Jean-d'Angely et Tarchi-chancelier Cambacérès les couvrirent de leur patronage. Cambacérès se montrait tous les soirs aux Variétés flanqué de deux vieux courtisans qui ne le quittaient pas plus que son ombre. C'était le vieux marquis de Villevieille, homme d'esprit qui s'était frotté à toute la littérature du dix-huitième siècle ; ce fut lui qui, lors du refus d*inhumer Voltaire, publia un mémoire énergique dans lequel il disait : « Si vous refusez la sépulture a au plus grand homme de votre nation, « je ferai transporter ses restes chez les ff Anglais, qui seront fiers de les placer « à Westminster. » L'autre était ce bon d'Aigrefeuille dont la réputation de gourmandise devint européenne, et qui mérita le surnom de Montmaur moderne^ c'était ce d'Aigrefeuille qui, voyant la

Thiâtrt de$ Variité$. 167

puissance de lempereur chanceler, disait avec une bonhomie admirable : « Cet

• homme en fera tant qu'il finira par

• compromettre monseigneur. » On a composé sur lui ce plaisant quatrain :

D*Aigrefeuille, de monseigneur, Ne pouvant plus piquer Tassiette, Pour en témoigner sa douleur A mis un crêpe à sa fourchette.

Il ne faut pas croire, toutefois, que ce théâtre ne jouât que des ouvrages grivois, il a souvent fustige avec esprit et malice les sottises de son temps.

Une pièce de MM. Scribe et Du pin intitulée le Combat des Montagnes^ devint la cause d*un grand scandale ; dans ce vaudeville, qui passait en revue tous les ridicules du jour, il avait introduit un jeune commis marchand, sous le nom de M. Calicot^ lequel portait éperons et moustaches ; car, alors, beaucoup de très pacifiques citadins, voulant se donner des airs de mal-contents, se laissaient pousser d'affreuses moustaches, et fai-

i68 Petits Théâtres de Paris,

soient sonner sur le pavé les talons de leurs bottes éperonnées, avec un épouvantable fracas.

Comme la paix était faite, chacun voulait passer pour ancien militaire ; tout le monde voulait avoir été gelé à Moscou.... Une centaine de commis marchands se crurent offensés dans le personnage de M. Calicot ; une cabale fut montée contre la pièce nouvelle, et le dimanche suivant, elle croula au milieu des huées et des sifflets; on menaça même Brunet de lui faire un mauvais parti, s41 remettait l'ouvrage sur Tafiiche.

L'autorité, ne voulant pas céder, ordonna que les représentations fussent continuées. M. Scribe improvisa un prologue très piquant, le Café des Variétés^ dans lequel Vernet remplissait le rôle d'un bossu d'une manière très originale*

Les couplets et l'acteur allèrent aux nues, et la seule compensation que les pauvres cabaleurs reçurent, c'est* que, grâce au prologue, la pièce qui n'aurait peut-être eu que quelques représenta-

Tkèdire de$ Vanétés. 169

tions, fut jouét pendant deux mois con* sécutifs. Le nom de Calicot devint pro* verbial, et je ne serais pas surpris qu'on le trouvât dans le nouveau Dictionnaire de l'Académie.

Tout Paris chanta ce couplet adressé aux commis-marchands qui portaient des éperons et des moustaches.

Ah ! croyez-moi, déposez sans regrets Ces fers bruyants, ces appireils de ^erre. Et des amours, sous vos pas indiscrets. N'effrayez plus les cohortes légères.

Si des beautés dont vous causez les pleurs,

Nulle à vos yeux ne se dérobe.

Contentez- vous, heureux viinqueurs...

De déchirer leurs tendres cœurs.

Mais ne déchirez pas leur robe.

Plusieurs jeunes gens furent arrêtés, quatre subirent un jugement correctionnel. Il est bon de rappeler aujourd'hui ce que l'on imprimait à ce sujet : « Les jeunes gens devraient réfléchir que faire le portrait d'un homme qui exerce une profession n'est point attaquer la profes- II. 8

-nu

170 Petits Théâtres de Paris.

sion elle-même ni tous ceux qui l'exercent. On a mis en scène les médecins, les apothicaires, les procureurs, les auteurs eux-mêmes; on ne fait en cela qu'user du droit accordé à tous les écrivains dramatiques. »

c La comédie est un miroir « Qui réfléchit le ridicule. »

Le théâtre des Variétés a joué peu de parodies, mais il en est une qui mérite une mention particulière. Je veux parler de Cadet Roussel beau-pèrCy imitation burlesque de la comédie des Deux Gendres : c'est une des farces les plus amusantes qui se soient vues au théâtre pour la franchise et la gaieté du dialogue.

Brunet y était d'un naturel et d'une bonhomie à faire pouffer de rire... Quand il adressait des reproches à ses deux filles sur l'abandon dans lequel elles le laissaient, et qu'il leur disait avec le pathétique de CaJet Roussel : a Quand vous alliez à la Gaîté, à l'amphithéâtre des quatrièmes, pour voir M. Marty dans

Théâtre des Vanétée. 17a

VlUustre Aveugle^ et que vous me Imitsiez seul dans ma chambre, et saos chaodélie encore... c'était moi qui Tétais Villustre aveugle!..^. » Cette excellente parodie est de M. Dumenan.

J'ai dit au commencement de ce chapitre que le théâtre des Variétés avait été depuis son origine en butte à des criti* ques souvent acerbes et même injustes.

Il me reste maintenant à le prouver, et pour cela il suffira de quelques citations. Voilà ce que je trouve dans un recueil du temps :

« On peut donner en très peu de mots un résumé fort exact sur le genre de ce théâtre et sa situation •

€ Quant à son genre, c'est l'égoût des autres théâtres: bêtises, platitudes, trivialités, coqs* à - l'âne, calembourgs et jeux de mots, voilà ce qui compose son répertoire, et ce qu'il offre à l'avide curiosité des gobe-mouches, des oisifs, des Midas parvenus, et de tous les imbéciles qui ne sont plus communs à Paris qu'ailleurs, que parce que Paris

172 Petits Théâtres de Paris.

est la plus grande ville de la France.

« Quant à sa situation, c'est rétablissement le plus avantageux pour les propriétaires de tous ceux qui existent dans la capitale. Avec les trésors dont je viens de faire l'énumération, les administrateurs du théâtre des Variétés ont trouvé le moyen de se faire chacun soixante ou quatre-vingt mille livres de rente.

a Considéré dans son rapport avec les grands théâtres dont il attaqua la prospérité, le théâtre de Brunet (car il faut bien le nommer ainsi, puisque toute sa fortune repose sur la tête de Brunet, et que sans Brunet il ne serait rien) est le plus grand ennemi de ces antiques établissements qui suffisaient aux plaisirs de nos aïeux.

« Considéré relativement à son influence sur le goût et Tart dramatique, et sur la littérature en général, il paraît plus dangereux encore. Depuis son établissement on s'habitue à croire que la gaieté comique ne peut plus être tolérée qu'au boulevard ; et dès que l'on décou-

Théâtre des Variétés, 173

vre dans une pièce ancienne ou nouvelle jouée sur les grands théâtres quelque chose de naturel et de plaisant qui blesse les règles d'une délicatesse outrée auxquelles on veut les astreindre, vous entendez crier partout : aux Variétés ! au boulevard!... Ce qu'il y a de plaisant, c'est que les mêmes personnes qui s'offensent d'une plaisanterie tolérable aux grands théâtres, approuvent et applaudissent aux Variétés, des pièces tissues de grossièretés et de bêtises : leur délicatesse et leur indulgence sont également ridicules et révoltantes. »

On voit clairement par cet article que les croisades étaient toujours prêchées au nom des grands théâtres... c'était cet excellent Brunet qui était censé être un obstacle à leur prospérité... Si l'on n'allait pas voir les vieilles pièces du répertoire français, c'était la faute de Brunet... si les Sabots ou Biaise et Babet n'attiraient personne à l'Opéra-Comique, c'était encore la faute de Brunet... si le Devin du village ne remplissait pas la

17*4 P€tit3 ThêJù cf <ie

salle de FAcadéxme impériale de musique^ c'était toaiooTs la &ate de Bnmet... et ce boa Brunet disait qnelqaef<»s :

« Ce if est pas pourtant moi qui peux fiôre dntort à Talma... nous ne ioaons pas le même emploi. »

Poor prourer que la critique qu'on ▼ient de lire n'était pas de bonne foi, c'est que déjà, en 1809, le théâtre des Variétés donnait des ouvrages très agréables et qui ne pouvaient en rien corrompre les mœurs du peuple. Ce fut cette année que Ton y joua le Gâteau des RaiSj de Francis, Un tour de carnaval^ de DésaugierSy Jocrisse aux enfers^ Saint^-Foix braconnier y le petit Candide^ Un tour de ColattOf A bas Molière^ la Ferme et le Château^ Coco Pépin ou la nouvelle année... Tous ces yaudevilles étaient au« tant de charmantes petites pièces, où rien n'effarouchait la morale, mais où Tesprit et la gaieté abondaient.

La Restauration, qui ne fut pas aussi croquemitaine qu'on a bien voulu le dire, répara quelques injustices de TEm*

Théâtre des Variétés, 175

pire. Ce fut elle qui permit de rouvrir le théâtre Saint-Martin en 181 5. Elle accorda facilement de nouveaux privilèges, ceux du Gymnase, des Nouveautés, du Panorama Dramatique; elle ferma les yeux sur Bobino, laissa madame Saqui et les Funambules jouer des pièces dans le genre de celles que l'on représentait à r Ambigu et à la Gaité.

Depuis i83o, une douzaine de spectacles ont été ouverts Eh bien! jamais

les grands théâtres ne se sont trouvés dans un état plus prospère.

Robert le Diable^ la Juive, les Huguenots et des ballets ravissants ont produit des recettes considérables à M. Véron.

Chatterton^ Bertrand et Raton, Don Juan d'Autriche^ Marie ou les Trois Époques, la Camaraderie^ et quelques pièces des grands maîtres, jouées par les premiers sujets, ont rempli et remplissent encore la caisse des sociétaires du Théâtre Français. Le Pré aux Clercs^ le Postillon de Lonjumeau^ V Ambassadrice^ ont attiré tout Paris à TOpéra-

1 76 Petits Théâtres de Paris.

Comique. Lorsque les bouffes chantent la Dona del Lago, la Cenerentola^ Don Giovanni^ il Matrimonio segretOj la foule se porte au Théâtre Italien.

Je répéterai donc aux grands théâtres : Attirez à vous les grandes capacités; vous, messieurs de la Comédie Française, jouez souvent les chefs-d'œuvre de Molière, de Regnard, de Destouches; accueillez des modernes, tels que Casimir Delàvigne, Victor Hugo, Alexandre Dumas, Scribe, Alfred de Vigny et quelques autres ; mettez souvent sur votre affiche les noms de Joanny, de Ligier, de Volnys, de Firmin, de Périer, de Monrose, de Samson : montrez-nous tous les soirs nos grandes et bonnes actrices, Mars, Dorval, Volnys (Fay), Anaïs, Desmousseaux, etc.

Que les grands théâtres lyriques imitent votre exemple, et quand on ouvrirait des petits spectacles au coin de chaque rue, on serait toujours bien forcé d'aller chez vous; oui, quel que soit le grand nombre des spectacles, on ne comp-

Théâtre des Variétés, 177

tera toujours à Paris qu'un Théâtre Français fondé par Molière, une Académie royale de Musique inventée par LuUi, un Théâtre Italien mis en vogue par Cimarosa, un Opéra-Comique immortalisé par Grétry.

La fameuse Marchande de Goujons^ si bien représentée par mademoiselle Flore, était ce qu'on appelle un vaudeville au gros sel. Cet ouvrage scandalisa de prudes notabilités, on cria de nouveau contre le pauvre théâtre, on fît encore courir des bruits sinistres, et cette fois il ne s'agissait de rien moins que de le rayer du nombre des vivants 1...

Depuis cette époque jusqu'à la révolution de juillet, ce théâtre déclina sensiblement ; des rivalités d'auteurs, de petits abus dans l'administration, furent cause que le théâtre le plus gai de Paris eti devint tout à coup le plus triste. Plus de ces bonnes folies, de ces pièces de bon aloi, de ces petits tableaux de mœurs qui avaient si longtemps amusé et fixé la foule ; mais des. ouvrages sans couleur, II. 8.

178 Petits Théâtres de Paris,

beaucoup de mauvais acteurs, beaucoup de bons comédiens de moins. Voilà où en étaient les Variétés quand M. Armand Dartois, ayant acheté la part de Brunet en 1 829, se chargea des nouvelles destinées de l'entreprise.

M. Dartois, bon garçon, auteur spirituel, arriva avec les meilleures dispositions du monde; mais à peine était-il au timon des affaires théâtrales, que se trouvant débordé par les cir« constances , il fut obligé, comme ses confrères, d'ouvrir au drame sa porte à deux battants.

Depuis quelques années, Tiercelin *, Potier, Lepeintre aîné, Arnal, Legrand ne faisaient plus partie de la troupe.

Brunet et Bosquier-Gavaudan se reti* rèrent à leur tour; il ne restait plus que Vernet pour pleurer sur Jérusalem.

Dans la situation précaire où se trouvait le théâtre, on tint conseil et on

* Mort le 14 février 1837.

Théâtre des Variétés, 179

sonna le tocsin; à ce bruit lugubre, Frédérick-Lemaltre accourut.

Frédérick-Lemaître est un comédien de grandes ressources, un homme capable de remuer des masses ; mais Leicester et le Joueur^ en compagnie d'Etienne et Robert^ ou de M. Ckapolard^ me paraissent une énormîté. De deux choses Tune : ou les Variétés doivent jouer le drame, ou elles doivent jouer le vaudeville. Si elles inclinent pour le drame, Frederick est leur homme, elles ne sauraient trouver mieux; mais alors, donnez-lui un grand cadre, une vaste scène, des compositions larges, bizarres, hardies.... comme son talent ; entourez-le de comédiens qui le devinent, le comprennent, qui s'harmonisent avec lui, car l'ensemble, comnle on dit dans les coulisses, l'ensemble, ce grand levier, de l'art dramatique, ne s'acquiert pas dans un jour, il faut des années : voilà pourquoi l'ancienne troupe du Panorama a jeté tant d'éclat. Si, au contraire, le théâtre veut en revenir à son genre natif, Frederick ne lui sera d'aucune

i8o Petits Théâtres de Paris.

utilité et se nuira à lui-même, parce que, je le répète, c'est un comédien pour lequel il faut tracer des tableaux d'histoire et non faire des croquis ou des aquarelles.... Une autre considération plus puissante encore, c'est le danger qu'il y a, pour une entreprise théâtrale, de recourir à des moyens exotiques; d'appeler^ si j*ose le dire, l'étranger à son secours. Un théâtre doit vivre de lui, de lui seul, de son intelligence, de son répertoire, de ses acteurs; sans cela il court grand risque de n'avoir que des moments de prospérité, et quand les jours néfastes arrivent, s'il ne se trouve pas sous sa main, à heure fixe, un nom magique... un Frédérick-Lemaître enfin, il peut reperdre en six mois ce qu'il a gagné en un an.

Lorsque j'ai dit que Vemet restait seul pour pleurer sur Jérusalem, je n'ai pas prétendu dire que l'on ne riait plus aux Variétés, ni que l'on n'y rirait plus désormais : cette idée serait injuste et triste 1... mais ce que j'ai voulu dire et ce

Théâtre des Variétés, i8t

que je pense, c'est que Vernet sera la dernière expression de cette troupe si gaie... si brillante, si complète... et qui a brillé si longtemps au boulevard du Panorama.

Les Variétés possèdent encore aujourd'hui quelques anciens sujets qui leur sont d'une grande ressource et que le public aime toujours à voir. Parmi la nouvelle troupe, Bressant peut prétendre à des succès solides s'il veut donner à son jeu plus de naturel et moins de prétention.

Les autres comédiens et comédiennes méritent des encouragements, et je désire que quelques-uns d'entre eux nous rendent un jour, un Brunet, un Potier, un Legrand, un Amal, ainsi qu'une Élomire, une Pauline, une Cuisot, voire même une mère Vautrin, si naturelle et si parfaite dans la mère Michel des Cui^ sinières,.. Cela peut arriver... L'avenir appartient à tout le monde, et jamais je ne désespère du salut de la patrie !

Le théâtre des Variétés fut presque

i82 Petits Théâtres de Paris ^

mon berceau de vaudevilliste, et je forme des vœux bien sincères pour sa régénération et sa prospérité.

Odry vient de retourner au bercail, il y fera rire encore quelque temps.

Mais un grand événement dramatique, c'est la rentrée solennelle de Jenny

Vertpré l cette petite actrice si fine,

si maligne, si intuitive, si douée de cette rare intelligence qui fait seule les bonnes

comédiennes Jenny Vertpré vient

d'obtenir aux Variétés un nouveau triomphe Elle a reparu telle qu'elle s'y

était montrée il y a quelques années, toujours piquante, toujours bonne actrice...

Jenny est encore une exception au théâtre... c'est une comédienne qui jette le mot avec un art, avec un tact parfisdt... Il &ut, bon gré mal gré, que l'on trouve de l'esprit dans tout ce qu'elle débite ; elle aimerait mieux y mettre du sien plutôt que de laisser prendre un auteur au dépourvu. Elle vient de jouer dans le Chevalier d'Éon^ jolie comédie de messieurs Bayard et Dumanoir, deux rôles

Théâtre des Variétés, i83

tout à fait différents, une impératrice et une petite fille d*auberge.

Eh bien ! elle a porté le diadème avec la même grâce que la cornette... Tun ne la gênait pas plus que l'autre. Lorsqu'elle a chanté au troisième acte le couplet qui suit, elle a été saluée par une triple salve d'applaudissements. Déjà, au premier acte, sous le costume d'Elisabeth^ une couronne de fleurs lui avait été jetée galamment... Elle a donc été couronnée deux fois dans la même soirée... Voici le couplet, c'est la petite fille d'auberge qui chante :

Dans cet hôtel, on a beau faire, La foui' n'abonde pas toujours ; Mais enfin, en ces lieux, ;j'espère, Qu*avec moi reviendront les beaux jours; Car du public je suis la fille, Trop heureuse, si toujours bon, Il me trouvait assez gentille Pour achalander la maison.

Voilà donc les Variétés en possession

Petits Théâtres de Paris,

de Frederick Lemaître et de Jenny Vertpré... c'est le drame et le vaudeville aux prises, espérons que les directeurs sauront tirer bon parti de ces deux talents *•

* M. Bayard, homme de lettres, vient de succéder à M. Dartois dans la direction du théâtre des Variétés. Comme auteur dramatique, les talents de M. Bayard sont connus, son intelligence et sa moralité offrent encore toutes les autres garanties que de* mande ce genre d'administration.

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