ET NANTEUIL
J'ai assisté hier aux Troubadours, citoyens : c'était fête complète pour moi et pour ma famille qui m'accompagnait.
L'Apollon du Belvéder, auquel j'ai fait la cour à Rome pendant dix ans, a bien voulu me reconnaître à Paris, et c'est à l'estime flatteuse que vous avez pour mes faibles talents que je dois cette reconnaissance qui m'honore. Continuez toujours de même, citoyens; j'ai fini ma tâche, mais j'aime les succès de mes survivanciers, et une moisson entière vous reste encore à cueillir.
Signé : Grétry-
Théâtre des Troubadours. igS
Ces petits documents qui aujourd'hui paraissent ridicules, niais peut-être, prouvent cependant l'importance que Ton attachait alors à un vaudeville.
Après V Apollon du Belvéder^ les ouvrages qui obtinrent le plus de succès sont : Clément Marot^ le Val-de-Vire^ les Dieux à Tivoli^ le Rémouleur et la Meunière^ le Prisonnier pour dettes^ Deux et deux font quatre, Auger Tacadémicien, le commentateur de Molière, Auger dont la fin a été si malheureuse qu'on a dit de lui qu'il était tombé dans l'abîme que Pascal voyait sans cesse ouvert sous ses pas, Auger y a donné deux forts ouvrages, Arlequin Odalisque seul, et Lamotte^Houdard à la Trappe^ avec Piis. Mais un vaudeville qui obtint, un honneur que l'on ne rencontre pas souvent au théâtre, ce fut la Nouvelle inat" tendue ou la Reprise de Vltalie^ d'un nommé Bonel, mort il y déjà quelques années et représenté le 12 messidor an VIII. Cette bluette eut un succès de fureur, à ce point que le second coctsul
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CambacérèS) étant arrivé comme on baissait la toile, le public se leva en masse et demanda que Ton recommençât la pièce.
Elle fut jouée deux fois dans la même soirée. Avouons que la circonstance qui l'avait fait naître était bien digne d'électriser une jeunesse vive, ardente et passionnée. Les lauriers de l'Italie sont si purs! si beaux l et Bonaparte, général en chef et premier consul, était si grandi On pense bien que l'éloge du jeune De* saix, tué à Marengo, devait avoir une place dans cet ouvrage. Lorsque l'acteur répétait les dernières paroles du jeune héros : Allej dire au premier consul que je meurs avec le regret de n'avoir point fait assej pour vivre dans la postérité^ les larmes coulaient de tous les yeux, il y eut comme une halte dans le parterre, puis on cria ^1*5/ les paroles furent répétées : ici la prose l'emporta sur les couplets.
La révolution de 1789, qui avait changé bien des positions, renversé bien des fortunes, devait, après avoir été célébrée
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avec fureur, trouver de l'opposition...
aussi aucune de ses phases n'a échappé aux traits satiriques des vaudevillistes. Vers 1796, il y eut un hourra contre ceux que Ton appelait alors les ^arvenus^ et Ton pense que le théâtre ne fut pas le dernier à s'emparer d'un sujet qui lui paraissait bon à exploiter.
Le premier ouvrage de ce genre qui eut un immense succès fut la fameuse Madame Angoty ou la Poissarde parvenue^ d'un nommé Maillot (*) ; 1 es sarcasmes y étaient prodigués à ceux qui avaient fait fortune rapidement... on immolait en scène les agioteurs qui spéculaient au Perron, (c'était la bourse de ce temps-là) on y trafiquait sur le tiers consolidé, après y avoir trafiqué sur les assignats..- L'élan une fois donné, on se crut obligé de mettre des parvenus dans tous les ouvrages; alors on vit paraître les Vaiets mat-' tres^ les Modernes enrichis^ le Nouveau
* Jouée en 1799 sur le théâtre de la Gaîté.
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propriétaire. On avait soin de faire tenir aux parvenus un langage ou niais ou grossier, on les représentait comme ne connaissant aucun des usages de la société, ils étaient toujours bafoués, et Ton chantait à un domestique enrichi :
Tu n'es pas le premier valet
Qi^i ne connaisse plus son maître.
Et puis :
Cty-là qu'on traîne
Si vite dans un phaéton^
Queuqu*beau matin, changeant de ton.
Pourra remonter derrière.
Comme faisait son père.
Les gens comme il faut affectaient de mal parler pour imiter les parvenus... Il est vrai de dire que ces choses-là amusaient beaucoup les spectateurs... On peignait les nouveaux riches ne sachant ni lire ni écrire, et Ton chantait :
Si leur ignorance en tout
Tend à faire baisser les livres.
Ce sont eux, prouvant leur bon goût»
Qui font hausser les vivres.
Théâtre des Troubadours. rgg
Dans Christophe Morin^ ou Que je suis fâché d'être richel joué sur le théâtre dont je trace la Chronique, une femme de chambre qui avait pris la place de sa maîtresse demandait à Christophe Morin quelle robe elle devait mettre pour aller au baU.»
Mettrai-je ma robe de basin, Ou ma grande sultane...
Aimez-vous mieux celle de satin Que celle en tarlatane ?...
Passerai-je ma robe lilas^ Ou mettrai-je ma robe brune ?,..
Et Christophe Morin disait tout bas en haussant les épaules :
Tu n*avais pas tous ces embarras Quand tu n'en avais qu'une.
Et les rires, les bravos d'ébranler la salle!... Si, après les grandes révolutions, il y a toujours la moitié d'un public pour rire de l'autre ^moitié, c'est qu'il y a toujours dans les plus belles révolutions des intrigues et des dupes... Voyez plutôt...
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Puisque j'en suis à citer les pièces où les parvenus jouaient un rôle, je ne puis oublier un ouvrage qui valut des persécutions à l'un de nos plus spirituels écrivains, à M. Emmanuel Dupaty ; bien que cette pièce n'ait pas été jouée aux Troubadours, je dois en parler comme pièce d'époque.
« Dupaty poursuivait sa double carrière d'homme de lettres et de militaire, lorsqu'il composa une pièce intitulée l'Antichambre ou les Valets entre eux^ donnée depuis sous le titre de Picaros et Diego, Cet ouvrage excita contre lui la colère du premier consul Bonaparte, à qui des ennemis de l'auteur persuadèrent qu'il avait voulu faire une satyre contre lui. A cette époque, quoiqu'on fût encore en république, le premier consul essayait déjà le trône qu'il fonda plus tard, et préludait à l'empire par l'arbitraire et le pouvoir absolu. A la première nouvelle qui vint aux oreilles de Bonaparte, l'officier homme de lettres fut enlevé de chez lui par les limiers de la police et conduit
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à la Préfecture. Là on lui proposa un exil volontaire. M. Dupaty, dont la fermeté ne se démentit pas un instant, refusa cette concession honteuse et demanda un jugement légal. Mais il avait affaire à plus entêté, et surtout à plus puissant, et malgré son énergique résistance, malgré les instances de la bonne Joséphine, il fut mis sous la garde de dfiux gendarmes qui le conduisirent à Brest. Là on lui communiqua l'drrêté des consuls qui le déportait à Saint-Domingue et l'incorporait dans Tarmée du général Leclerc. Ce n'est pas un des actes les moins remarquables du consulat, et l'on se rappelle que c'est la même main qui signa le traité de Campo-Formio, l'ordonnance qui fonda la Légion d'Honneur, et qui s'amusa à signer l'exil d'un pauvre homme de lettres : * »
Depuis, l'homme de lettres vaudevilliste, le spirituel convive des Dîners du vaudeville et du Caveau moderne^ a com-
* Extrait du Monde dramatique*