‹ Chroniques des petits théâtres de ParisChapitre 12 sur 40 · II · texte numérisé non relu

II

202 Petits Théâtres de Paris,

posé une foule de jolies comédies, un poème remarquable sur les délateurs^ un grand nombre de piquants articles de journaux. L'Académie a enfin ouvert ses portes à la chanson !... C'est qu'il y avait

autre chose à côté Qu'elle reçoive de

temps en temps des vaudevillistes comme messieurs Scribe et Dupatyl... et les gens les moins partisans du couplet applaudiront... Allons, courage, messieurs de l'Académie!...

Flon,flon, flon, laridondaine, Gaiy gai, gai, lariradondê.

La guerre incessante que l'on Élisait aux nouveaux riches se ralentit peu à peu, cette fièvre se calma ; le grand par* venu de la victoire, Bonaparte, qui en avait fait arriver tant d'autres, saisit le pouvoir, alors la médaille retourna, et l'on finit par dire autant de bien des parvenus qu'on en avait dit de mal. 11 est juste d'ajouter que sous l'empire beaucoup de gens étaient arrivés par leur cou-

Théâtre des Troubadours, 2o3

rage et leur capacité : ceux-là ne devaient point prêter au ridicule... Alors on chantait partout : honneur aux soldats qui sont devenus officiers par leur mérite 1 gloire à l'industriel qui fut l'artisan de sa fortune! Depuis longtemps toutes les nuances ont disparu, on n'attaque plus ceux qui s'enrichissent avec le gaz, les chemins de fer, les omnibus, les ponts suspendus, on trouve tout naturel que celui qui travaille parvienne.

C'est étonnant comme vingt ou trente ans changent la physionomie d'un peuple!

Aux parvenus succédèrent les fournisseurs, ceux-là reçurent aussi force horions de l'enfant malin, on les représentait toujours avec un ventre énorme : Duchaume en avait l'entreprise au Vaudeville, et Saint-Léger aux Troubadours On

leur mettait dans la bouche :

Notre pays s'est agrandi, Et mon ventre s'est arrondi»

Ou bien :

Ces chers enfants de la victoire.

Je les fais marcher à la gloire Sur des semelles de carton.

Ou bien encore :

Cest en volant le blé d^nos soldats Qu'ils ont mis du foin dans leurs bottes.

Il était d'usage, aux Troubadours, de nommer par un couplet les auteurs d'une pièce qui avait réussi. Après la première représentation de M. de JBièvre, ou VAbus de V esprit, Léger vint chanter le suivant :

L'ouvrage que vous avez applaudi.

Citoyens, est de Dupaty

Aidé par ses amis ; En voici la liste ouverte :

D'abord Luce avcc Salverte •, Et Coriolis, De plus Creusé,

Député.

Théâtre des Troubadours. 2o5

Gassicourt, Legouvé,

Monvel fils, Longpérier

Je crois en oublier ; Ah! vraiment, oui, citoyens, c'est C'est Alexandre'' et Cha;çet.

Après Christophe Morin^ Aubertin chanta celui que voici sur Fair de Mon^ sieur de Catinat :

Citoyens, les auteurs de Christophe Morin Ont pour Bièvre déjà mis la plume à la main : Ajoutez à leurs noms, sur les noms déjà lus, A lexandre de moins, Léger, Meautort de plus

Dans un à-propos appelé la Journée de Saint-Cloud^ à Toccasion du 18 brumaire, Toîci le portrait que Ton faisait d'un homme qui avait changé vingt fois d'opinion depuis 89 :

Chauvêtiste,

Maratiste,

Royaliste,

Anarchiste,

Hébertiste,

* Alexandre Delaborde, député*

2o6 Petits Théâtres de Paris.

Oantoniste,

Babouviste,

Brissotin,

Girondin,

Jacobin.

Sur la liste Longue et triste Que forma Tesprit robespierrîstej Il n'existe Pas un iste Qu*en un jour Il n^ait pris tour à tour.

Il y aurait bien des couplets à faire sur les girouettes du 18 brumaire qui ont continué de tourner à tous vents jusqu'à la révolution de i83o.

Quand on entreprend l'histoire d'un genre de littérature, si minime qu'il soit, on ne doit rien omettre de tout ce qui peut s'y rattacher. C'est pourquoi je dois entrer dans quelques détails sur le couplet de Tan viii. Le vaudeville était alors ou très louangeur ou très satirique ; chaque genre de couplet avait son nom bien distinct ; on appelait couplets de distribution ceux du genre de celui«ci (c'est un

Théâtre de» Trombadcurt. 107

savetier qui fait son testament). Je lègue, dit-il.

Mon échoppe aux gens de mcrite.

Mon fil aux faiseurs de romans, Ma voix a plus d*un parasite; Mainte oreille à nos courtisant; Ma mesure à nos jeunes braques.

Toutes mes formes aux plaideurs; Aux huissiers deux paires de claques, Et mon alêne aux orateurs.

S'agissait-il d'une plume ? on disait :

La Fontaine sut tour a tour La prendre à mainte volatile; Ovide la prit à l'Amour Au moment où dormait Virgile.

Tout cela m'a toujours paru du galima* tias double. Un médecin venait^il visi* ter son malade ? celui-ci lui chantait :

J'ai pris :

Deux grains de Vabbé de l'Epée, Ma migraine fut dissip(!e.; A mon réveil, j'usai du baume Qu*on trouve chez M, Guiliaume,

zoH Petits Théâtres de Paris.

Et ma santé fut de retour

Dès que j^eus vu les ynœurs du jour.

Picard donnait-il le Collatéral ou la Diligence à Joignjr ? eh ! vite, le vaudeville chantait :

Un jour, on dit que de la France Le dieu du goût était parti, Picard sMchappe en diligence, Va le rattraper à Joignjr.

Le couplet dit de facture a Joui longtemps aussi d'une très grande vogue.

Point de vaudevilles possibles sans deux ou trois couplets de facture. Plus ils étaient longs, meilleurs ils paraissaient. Tivoli que partout on vante a été chanté par toutes les couturières et tous les garçons de boutique sous le consulat ; ce couplet a presque obtenu autant de succès que la Colonne. Feu Serviéres excellait dans le couplet de facture. En général, plus le rythme était difficile, plus les amateurs y attachaient d'importance.

Beaucoup de ces couplets étaient compo-

Théâtre de» TroÊtkadourg, S09

ses sur Tair du Pas de Zépkir, fuirce que les vers n'étaient que de deux syllabes.

Oh ! c*est

Un parfiiit

Cabinety

Très complet.

Bien joli,

Embelli

Des tableaux

Les plus beaux, etc.

Ou bien :

J'aimai Fatmé, Zulma M*aimay Mais j*ai Changé Vingt fois De fois...

Oh! alors, on se pâmait d'aise.... les jolies femmes disaient : Allez aux Troubadours, vous entendrez un couplet de Servières chanté par Bosquier*Gavaudan.. . Cest chantant.., ma paolel,,,. C'éuit le temps des incojrables*

210 Petits Théâtres de Paris.

Voici un couplet qui o£fre une difficulté vaincue ; il est de Francis Delarde :

J*allais

Au palais;

Dans ma courseï

J*offrais,

Je montrais

Mes bons et mes

Billets;

Jamais,

Je promets,

Qu^à la Bourse

On n'a fait

Effet

Plus parfait

J'y cours,

Et du cours

Je m'informe;

Je rapprends.

Je prends.

Pour la forme,

L'avis d'agents

Intelligents.

L'un dit, gardez ;

L'autre, vendez.

J'offre à l'écart

Vos bons, un quart.

Et mon preneur

A de l'honneur.

Tliéatre des Troubadourg. m

En un instant

J*aî du comptant.

De tout côté

Accosté,

Arrétéy

Vert le rentier

Plus d*un courtier

S'empresse ;

Je suis foulé.

Harcelé

Et volé;

Mais, par malheur.

Plus d*un voleur

Me presse.

Le receleur

Gagne la porte.

Et crac !

Il emporte

Mon sac.

Le fripon

S'échappe.

Pour qu'on

Le rattrape.

Au secours!

Je crie,

Et je cours.

Quoi qu'on rie.

En passant

Je touche

Un passant

212 Petits Théâtres de Paris.

Farouche,

Qui soudain

Me couche

Sa main

Sur la bouche.

Je ne suis

Pas crâne.

Je fuis

La chicane.

Redoutant

Sa canne.

Dans l'instant

Je vanne.

Pendant qu'il me lasse,

Du voleur

Par malheur

La trace.

S'efface,

Et mes bonds

Font faux-bonds.

On ne saurait se faire une idée aujourd'hui de l'effet que ces sortes de couplets produisaient... on les citait dans les journaux... on les colportait... on les chantait en société. Il fut un temps où une mère disait à sa ûlle quand on la priait de chanter à table : — Chante-nous un

Tkédtrt des TnmhadomrÈ, ai 3

couplet des Ckeyilieg de maître Adam,.** et la fille chantait très sérieusement :

Aux soins que je prends de ma gloire Se joignent d*autres soins divers ; Je veus bien vivre dans rhistoire.

Mais il me faut vivre à Nevers..»

Et tout le monde d'applaudir... Heim!.,. où est ce temps-là?...

J'ai dit, en commençant cet article, qu'une brouille survenue entre ^iis et Barré avait été la cause de rétablissement du théâtre des Troubadours ; je dois donc parler de la collaboration à cette époque. On peut dire que la collabora* tion établissait alors entre deux auteurs une amitié durable. De nos jours, il n'en est pas toujours ainsi. Quand le chanson* nier Gallet, qui avait fiiillt dans son com« merce d'épiceries, fut contraint de se cacher au Temple, comme c'était l'usage, beaucoup de membres du Caveau s'éloi* gnèrent de lui; mais son collaborateur Collé lui demeura fidèle. La preuve, c'est

214 Petits Théâtres de Paris,

que dans les couplets que Gallet composa peu de jours avant sa mort on trouve :

Ce petit couplet de chanson Est un compliment sans façon A Collé, le meilleur des nôtres.

Lorsqu'en 1793 Laujon fut dénoncé pour n'avoir point voulu faire des chansons patriotiques, Piis courut chez son collaborateur, Tavertit du danger qui le menaçait, et lui fit faire presque de force deux couplets qu'il chanta lui-même à la section de Laujon, le décadi suivant, en disant que si son ami n'était pas venu luimême, c'est parce qu'il était malade. Barré, Radet et Desfontaines sont demeurés intimes* jusqu'à leur mort ; à l'âge de 70 ans chacun, ils composaient encore des ouvrages de verve et de fraîcheur. Ils se sont peu survécus.

En un mot, la collaboration dans ma jeunesse était douce et franche ; on pensait moins à l'argent, et davantage au plaisir; on oubliait volontiers une lecture

Théâtre des Troubadours, 2ii)

pour un déjeuner, une répétition pour une partie de campagne. Il y avait des réunions, des cafés dans lesquels on était toujours sûr de rencontrer quelques bons vivants. Que de pièces, de chansons^ de couplets ont pris naissance au café des Cruches! rue Saint-Louis Saint-Honoré.

Les cruches seules y sont encore. Mais revenons au théâtre des Troubadours.

Malgré les bons acteurs et les hommes de mérite qui travaillaient pour lui, son existence fut éphémère. Après sa fermeture, Piis voulut rentrer dans la pension de 4,000 francs dont il jouissait comme fondateur du vaudeville, mais les actionnaires la lui contestèrent, alléguant que Piis ayant élevé un théâtre rival, avait renoncé de fait à sa pension. Piis plaida et perdit. C'est alors que, croyant avoir à se plaindre de Barré dans cette affaire, il composa des strophes pour lui reprocher son abandon. Elles eurent tant de succès, qu'en fidèle historien je crois devoir les rapporter ici.

2i6 Petits Théâtres de Paris,

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