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II

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<K moins ces privilèges ne soient pas nui- « sibles. »

De tout temps il en a été ainsi en matière de spectacle. On se dit : « Obtenons d'abord un privilège; édifions, ouvrons une salle à quelque prix que ce soit, le reste viendra plus tard. » C'est ce qui est arrivé au Gymnase, c'est ce qui arrivera encore à beaucoup d'autres. On ne pouvait pas raisonnablement penser que ce théâtre se soutiendrait avec le privilège exigu qu'on lui avait accordé; ce n'était donc qu'un acheminement. Voyez-vous le Misanthrope en un acte, joué par Provenchère ; et la Belle Arsène^ chantée par mademoiselle Hugo ? (à qui Dieu fasse la paix! car je crois qu'elle est morte.)

Le Gymnase, bâti sur le boulevard Bonne-Nouvelle, au coin de la rue Hauteville, fut ouVert au public le 23 décem. bre 1820. M. Delaroserie était directeur privilégié; MM. Poirson et Cerfbeer, administrateurs; Dormeuil et Lachabeaussiére, régisseurs.

nédtre du Gymnase, %%^

Un prologue, le Boulevard Bonne^ Nouvelle^ composé par MM. Scribe, Mélesville et Moreau, trinité spirituelle, y fut représenté avec succès ; mais la troupe, formée à la hâte, manquait d'ensemble.

Il n'y avait d'acteurs à réputation, lors de son ouverture, que Perlet et Bernard- Léon. Ce fut plus tard que le Gymnase devint redoutable par les succès mérités de M. Scribe et par le nombre des artistes qui servirent d'interprètes à ses nom* breux ouvrages. Si ce théâtre avait été forcé de se renfermer strictement dans les limites de son privilège, sa fortune eût failli ; mais on avait placé à la tète de l'entreprise un diplomate adroit qui ne brusqua rien et laissa faire au temps.

De 1821 à 1824, de charmants ouvrages avaient déjà donné une idée de ce que pourrait devenir cette entreprise si l'autorité voulait bien tolérer ses empiétements.

En attendant, une petite fille, Léontine Fay, quitta la province qu'elle enchantait par son talent précoce; elle

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arriva pliant sous les bonbons et les couronnes, elle étonna la capitale, cette charmante enfant, et marqua sa place à côté des plus vieux comédiens.

Déjà plusieurs fois on avait essayé d'entraver le répertoire du Gymnase, les craintes pouvaient devenir sérieuses. Madame la duchesse de Bèrri ayant assisté à quelques représentations de la charmante Léontine Fay, M. Poirson se prit d'une grande idée, il se dit un jour en lui-même : On a vu des rois épouser des bergères, pourquoi ne verrait-on pas une princesse épouser un théâtre? Il se mit donc à l'œuvre et poussa d'abord la galanterie jusqu'à dédoubler une partie de sa troupe pour l'envoyer à Dieppe. La jeune duchesse, amie des plaisirs et des artistes, se montra sensible à cette marque d'attention, et se déclara la protectrice du Gymnase, qui prit, le 8 septembre 1824, le nom de Théâtre de S, A, R. madame la duchesse de Berri. On pense bien qu'une fois couvert de ce patronage, le directeur ne craignit plus d'entraves;

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peu s'en fallut même ^ue le ministre et les censeurs ne lui fissent des excuses pour avoir osé lui rappeler quelquefois les conditions de son privilège. T^e Gymnase, qui d'abord avait collé son affiche entre celles du Vaudeville et des Variétés, prit rang dès lors parmi les grands théâtres, et plaça son pennon sur les murs de Paris après celui de TOdéon. Le Vaude* ville ne s'était pas encore fait appeler Théâtre National. Quant au Pauvre Jo* crisse^ lui, il se donna bien garde de réclamer, il était payé pour se taire, car, & cette époque, on osait encore lui repro* cher dans quelques journaux ses bêtises, ses calembourgs et ses immoralités, toujours, comme vous savez, relativement à l'art dramatique^ ou comme disait si boufifonnement Potier dans le Bourg" mestre de Saardam : « Toujours relativement à l'Angleterre. »

Voici donc un spectacle qui n'avait été ouvert que sous la condition qu'il ne jouerait que des scènes de Pourceaugnac ou du Médecin malgré lui , qu'il ne chan-

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terait que des airs de la Fausse magie ou des Deux Chasseurs^ le voilà en pleine possession de la comédie chantée ; voilà le vaudeville qui prend droit de bourgeoisie sur le boulevard Bonne-Nouvelle. M. Scribe va tailler sa plume, ce fécond écrivain va attirer tout Paris chez M. Poirson, tant et si bien que les spectateurs ne voudront plus que du Scribe, comme en 1600 les libraires ne demandaient que du Saint-Évremont. La haute aristocratie du faubourg Saint-Germain va suivre la nouvelle patronne du Gymnase dans sa petite salle incommode, car partout où Ton voit visage de prince on doit voir figures de courtisans.

M. Scribe a bien compris son temps; il a parfaitement senti qu'il se trouvait placé entre deux aristocraties, la vieille et la nouvelle ; il a compris surtout que nous n'étions plus dans Tâge d'or^ mais bien dans Tâge de Vor ; il a voulu avoir pour lui tout ce qui possédait, mais il ne fallait heurter personne ; il a dû se dire : « Si je flatte les idées du temps passé aux

Théâtre du Gymnaie, i3i

dépens de celles du temps actuel, je n'au* rai qu'un public ; en les confondant, j*en aurai deux. » Et alors il a re&it la société moderne avec tous les éléments de Tancienne; seulement, il a changé les costumes, remplacé les commandeurs, les abbés, les financiers, par les avoués, les agents de change et les notaires. Les comtesses, les baronnes ont subi les mêmes métamorphoses. M. Scribe savait bien que les comtes de Tempire, les barons de l'empire, les comtesses de Tem* pire, les baronnes de l'empire, n'étaient pas plus humbles que leurs devanciers : or, en flattant toutes les noblesses, il avait pour lui l'ancien et le nouveau régime. Il a, dans ses ouvrages, tout sacrifié à l'argent, l'idole du siècle. Que si une pauvre fille se prend de passion pour un homme au-dessus de sa condition, M. Scribe lui dira : f Toi, tu es fille du peuple, tu ne peux prétendre au fils d'un baron, même d'un baron de l'empire; mais si tu consens à n'avoir pas de cœur, on te don* nera pour mari un invalide, manchot ou

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boiteux, bien laid, bien vieux, toutefois avec beaucoup d'argent. » Cela est triste. N'allez pourtant pas croire que M. Scribe fera tenir ce langage à quelque vieux gentilhomme de province :

non, en homme d'esprit, il fera dire tout cela par un baron ou un comte de l'empire qui a conquis tous ses grades à la pointe de son épée, mais qui n*en est pas moins très fier de son écusson. Alors la vieille aristocratie lui saura gré de Tallégorie, et battra des mains. Les plus jolis ouvrages de M. Scribe sont tous parsemés d'or et d'argent; ils me rappellent ces charmants vers d'Hoffmann, non le conteur allemand, mais le poète français :

J'aime Tesprit, j'aime les qualités, Les grands talents, les vertus, la science. Et les plaisirs, enfants de l'abondance. J'aime Thonneur, j'aime les dignités.

J'aime un ami presqu'autant que moi-même. J'aime une amante un siècle et par-delà : Mais, dites-moi, combien faut-il que j'aime Ce maudit or qui donne tout cela ?

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Encore une fois, ce n'est pas la &ute de M. Scribe, c'est celle de Tépoque.

En rendant toute la justice possible aux talents du récent académicien, il £iut être juste aussi envers les acteurs qu'il avait à sa disposition. Perlet, quoique d'un comique un peu froid, n'en avait pas moins le privilège d'amuser beaucoup par l'extrême finesse de son jeu. Il y a chez cet acteur distingué une fleur de bonne et vieille comédie.

Perlet sentait la Comédie-Française dans sa diction, dans ses gestes, dans ses costumes ; Perlet offre souvent un composé de la mignardise de Dazincourt et de la bonne charge de Dugazon. Il excelle surtout dans la caricature. Le Co^ médien d'Étampes^ le Gastronome sans argent, le Secrétaire et le Cuisinier ont longtemps attiré la foule au Gymnase.

Et Gontier 1 Gontier 1 le meilleur type des vieux soldats. Personne ne pouvait lui être comparé dans Michel et Christine; c'était la perfection. Gontier savait varier tous ses rôles ; c'était encore un

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talent spécial *. Bernard - Léon était rhomme de l'entrain, de la désinvolture ; c'est un bon gros garçon tout rond, tout jovial, qui est sur la scène comme chez lui ; sa diction est vive, saccadée ; sa voix, tantôt grêle, tantôt forte, le sert merveilleusement. Dans le Coiffeur et le Perru^ quier^ dans la Mansarde des Artistes^ il s'est montré d'un bouffon achevé. Feu Vatel, qui se perça d'une épée parce que la marée n'arrivait pas, devait beaucoup ressembler (quant au physique) à Bernard-Léon. Ferville, bon comédien, au débit vif, brillant, chaleureux, Ferville a rajeuni et détrôné les oncles d'Amérique, il les a joués en frac, en redingote à la propriétaire. Il ne dit plus, comme ces vieux oncles de la vieille comédie, en frappant de sa canne ou en tirant de sa poche sa belle tabatière d'or : « Avezvous vu mon coquin de neveu ?... je cherche partout mon coquin de neveu!... »

* Voir Tarticle Vaudeville.

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Jadis on jouait les oncles en Cassandre, Ferville les joue en homme d'esprit. Ces pauvres vieux oncles, les voilà donc sortis de Tomiére!... les voilà donc aussi sur la route des chemins de fer et de la vapeur 1...

Je dois mentionner un jeune acteur qui avait commencé aux Variétés. Le»

grand, qui vient de mourir, jouait à merveille les importants, les sufiB^ants; il paraissait surtout destiné à l'emploi des substituts ridicules ; il était d'un naturel excellent ; il avait sans doute été prendre son modèle au Palais-de-Justice, car il était impossible de ne pas pouffer en Tentendant : on aurait cru assister à quelque réquisitoire moderne.

Puis Paul, Dormeuily Numa, AUan, Klein, tous acteurs recommandables.

Mais parlons des actrices. Cest d'abord Virginie Déjazet, Tactrice la plus oseuse que je connaisse, ne reculant devant rien, ne s'efTrayant de rien, débitant des grivoisetés avec un tact parfait, Virginie riant avec le public comme avec un ami.

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ayant l'air de lui dire : « Je vais vous lancer un mot bien leste, mais n'ayez pas peur, c'est moi, je suis bon garçon. » Virginie a tout compris au théâtre, la malice, le naturel, la grâce, le grivois, et si elle ne nous fait pas pleurer, c'est qu'elle ne leyeut pas,ou qu'elle le veut bien. Et la charmante Jenny Vertpré ! Avezvous vu rien de plus gentil, de plus mignard, de plus intelligent ? Élevée au Vaudeville, ayant un nom qui fut célèbre à la rue de Chartres, Jenny Vertpré a prouvé qu'elle était digne d'en hériter. Elle porte la cornette et le cotillon rouge avec une grâce infinie; j'ai entendu souvent dire à mes côtés : c C'est comme madame Dugazon l c'est comme madame Saint-Aubin! > Son organe est sonore, sa diction est pure, son geste simple et vrai ; elle prosodie le couplet à merveille. Dans la Chercheuse d'esprit, la Mar^ raine^ les Premières amours^ le Ma^ riage de raison^ la Reine de seisfe ans, elle a résumé toutes les qualités d'une grande comédienne.

Théâtre du Gymnase, %3y

Et puis, une autre Jenny, Jenny Colon, îeune et belle femme à Toeil vif, brillant, aux formes prononcées, à la figure épanouie, à la voix de rossignol ; oiseau de passage, actrice nomade, voyageant de Feydeau au Vaudeville, du Vaudeville au Gymnase, du Gymnase aux Variétés, des Variétés à Feydeau, mais toujours bien reçue, bien fêtée partout. Enfin la troupe offrait des talents d'un autre ordre : mesdames Théodore, Julienne, Grévedon, Dormeuil, Nadèje, l'orpheline de Wilna, et mademoiselle Bérenger^ appelée Bé^ renger la jolie *.

Avec de tels organes, le théâtre de Madame voyait incessamment grandir sa fortune, lorsqu'un ouvrage, représenté le 28 juin 1828, fidllit compromettre ses destinées et brouiller le directeur avec sa protectrice. Avant, Pendant et Après^ pièce en trois actes, de MM. de Rougemont et Scribe, venait d'obtenir un de

* Passée depuis à la Comédie-Française.

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ces succès comme on n'en compte que de loin en loin au théâtre. Cette pièce, divisée en trois époques, offrait, dans la première, la famille noble de Surgy, heureuse et puissante, un marquis cherchant à séduire une jeune fille du peuple, que protège le chevalier, frère du marquis. La seconde se passait en 93 ; les deux frères étaient proscrits et sauvés par un perruquier qui avait épousé Torpheline que le marquis avait voulu séduire en 17S7. La troisième époque se passait en 1 827 ; le chevalier, général et industriel, avait épousé la veuve du perruquier mort colonel, et marié sa fille à un tribun de la révolution, devenu baron et jésuite, et qui avait toujours à la bouche ces mots de Louis XVIII : i Union et oubli. » Le premier acte formait donc un drame, le second un mélodrame, et le troisième un vaudeville. Cet ouvrage, qui était une satire sanglante des mœurs et des abus de l'ancien régime, obtint un succès de fureur; jamais salle n'avait retenti â!ap* plaudissements pareils. MM. de Rouge-

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mont et Scribe avaient îût assaut d'esprit : chaque mot portait, chaque couplet faisait feu. Ces messieurs avaient, pour ainsi dire, renversé la salière sur la table. Presque tous les couplets eurent les honneurs du his. Celui-ci, chanté par le général manufacturier, produisait toujours le plus grand effet.

Les honneurs plaisent à mon âge.

Et je serais fier, j'en conviens, D'obtenir le libre suffrage De mes nobles concitoyens.

Mais le payer est un outrage, C'est cesser d'être homme de bien :

Qui peut acheter un suffrage N'est pas loin de vendre le sien.

Ne pensez-vous pas que ce couplet, qui était de circonstance en 1828, pourrait bien ne pas avoir beaucoup perdu de son à*propos aujourd'hui ?

Dans une scène où le vieux vicomte de la Morlière, apprenant qu'un petit jeune homme nommé Raymond, qui jadis avait été soldat dans son régiment, s'est allié

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à la famille des Surgy, ne peut s'empêcher d'en témoigner sa mauvaise humeur, le général lui chante en riant :

Mais ce Raymond, dont votre esprit se raille. Et qui partit son paquet sur le dos.

Lui qui jadis, au quai de la Ferraille, Fut, grâce à vous, rangé sous nos drapeaux, Et, malgré lui, forcé d'être un héros.

Eut bientôt pris sa gloire en patience; Et de soldat, mon beau-frère Raymond S'est trouvé duc et maréchal de France...

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