‹ Chroniques des petits théâtres de ParisChapitre 16 sur 40 · LE CHEVALIER · texte numérisé non relu

LE CHEVALIER

Par le droit du canon.

(Ici l'explosion devenait électrique.)

Or, tandis que le caissier se frottait les mains en comptant les recettes, l'orage grondait ailleurs. Des émissaires envoyés à la duchesse de Berri lui annoncent que son théâtre vient de lancer un brandon révolutionnaire, un vaudeville subversif où la noblesse est attaquée de front. La duchesse ne cache pas son mécontente-

Théâtre du Gymnase. 241

ment, elle annonce Tintention de bouder son théâtre favori. Les craintes devenant sérieuses, on envoie des ambassadeurs, on échange des notes diplomatiques, les courriers se croisent. La duchesse de* meura quelque temps sans visiter la salle de M. Poirson ; les personnes de sa maison n'osaient plus s'y montrer. Enfin, à force de négociations, la paix fut signée, et la patronne du lieu pardonna à condition que pareille chose n'arriverait plus. A partir de cette époque, le théâtre jouit d'une prospérité incessante ; mais la révolution de juillet allait sonner, et la protectrice du Gymnase devait disparaître dans cet orage. Il fallut effacer ces mots : Théâtre de S. A, R. Madame^ et reprendre l'humble nom de Théâtre du Gymnase.

Le directeur, homme habile, sentit alors le danger qui le menaçait, et avisa aux moyens de le détourner. M. Scribe, qui lui avait donné pendant dix ans la fine fleur de son esprit, rêvait de plus grands succès : l'Académie française ten> IL II

242 Petits Théâtres de Paris.

tait son ambition, il savait qu'il faut passer par la rue Richelieu pour arriver à l'Institut, il travailla donc un peu moins pour le Gymnase. Heureusement quelques hommes de talent, et notamment MM. Mélesville et Bayard *, restèrent à leur poste ; ces messieurs ajoutèrent aux derniers succès du grand faiseur, des succès non moins brillants : Michel Perrin^ la Fille de V Avare et le Gamin de Paris^ valurent chacun cent mille écus à la caisse du théâtre redevenu populaire. Il fallait certes la révolution de juillet, ses pavés et ses barricades, pour voir sur l'affiche d'un théâtre aussi aristocrate que celui du Gymnase, ce titre imprimé en gros caractères : le Gamin de Paris!,,,

* A ces noms il est juste d'ajouter ceux de MM. Saintine, Théaulon, F, de Courcy, Carmouche, Paul Duport, Dumanoir, les frères Cogniard, à qui nous devons Pauifre Jacques, et d'Emile Vanderburch, collaborateur de M. Bayard dans la jolie pièce le Gamin de Paris.

Théâtre du Gymnase, 243

Oui, le Gamin de Paris^ sous les traits de Bouffé, le comédien le plus fin, le plus nuancé, le plus parfait, le plus amusant, le plus comédien de tous les comédiens, rhomme qui joue un rôle comme Molière l'aurait écrit, Tacteur de la raison, Tacteur de la folie, Facteur du rire et Tacteur des larmes ; BouflFé, en veste, portant casquette et col débraillé, jouant à la toupie sur la scène de Marivaux, criant, chantant, sautant, se débattant, tirant la langue aux passants, disant à une vieille comtesse : « Je suis le gamin de Paris, ohé ! (les temps sont changés au Gymnase). Votre neveu a déshonoré ma sœur, il répousera, vous serez malgré vous de la famille du gamin de Paris ; le gamin de Paris le veut, vive le gamin de Paris 1 » C'est le gamin de Paris qui, sous le bon plaisir de Bouffé, a contribué à la révolution du Gymnase en i835, comme le vrai gamin a pu revendiquer sa petite part dans le grand drame insur* rectionnel de i83o.

THÉÂTRE ou

Page 1