LES SOCIETES CHANTANTES
EN France, on a toujours chanté, et Ton chantera toujours, parce que le caractère distintif de la nation est la gaîté, qui va trop souvent jusqu'à l'insouciance.
La chanson rend meilleur, elle dispose à la bonté, à Tindulgence ; il est rare que l'homme qui chante pense à mal faire.
Un magistrat, enlevé trop tôt au bar« reau et aux lettres, Frédéric Bourguignon, a dit dans un fort joli couplet :
ijô • Petits Théâtres de Paris.
Le penchant Du chant
Jamais du méchant N*a calmé l'insomnie ;
Avec nos accords.
Le cri du remords N'est pas en harmonie.
En traçant cette notice, je n'ai pas la prétention de faire ce qu'on appelle une histoire raisonnée de la chanson ; cela demanderait des développements et un travail qui ne pourraient trouver place dans ce livre.
Je laisse à des talents d'un ordre plus élevé, à des plumes plus exercées que la mienne, le soin de fouiller les vieilles chroniques, de prendre la chanson à son berceau, depuis le guerrier scalde, qui s'écriait sur le champ de bataille : Corbeaux^ voici votre pâture; nos ennemis sont morts : remercie f^^moi^ venef , voici votre pâture /... jusqu'aux soldats de la république, qui chantaient pieds nus et mourant de faim : Veillons au salut de
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VempirCy sans se douter que l'empire allait bientôt dévorer la république.
Voulant ne m'occuperque de Tinfluence dé la chanson dans les temps modernes, ie ne parlerai pas des anciens cantiques; le plus connu, comme le plus ridicule, est celui que le peuple chantait tous les ans à la fête de Tâne, car Tâne avait sa fête chez nous.
Je ne parlerai pas non plus d'Olivier Basselin, ce père du vaudeville. Je nommerai, pour mémoire seulement, Gauthier Garguille, comédien du treizième siècle; Guillaume Michel^ audiencier à Paris; le Savoyard^ qui chantait à la suite d'un marchand d'orviétan, et dont Boileau a dit, en parlant des poésies de Neuf'-Germain et de la Serre :
Et dans un coin relégués à l'écart, Servir de second tome aux airs du Savoyard.
Je pourrais parler des fameux Noôls Bourguignons, du sieur de Lamonnoye, receveur des tailles de Dijon, ainsi que d'une foule de chansonniers de la même
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époque, et d'autres qui leur sont antérieurs.
De tout temps le peuple a été moqueur. N'était-il pas le même qu'aujourd'hui, quand il allait sous le balcon de Charles VII que, par dérision, il appelait le roi de Bourges, et qu'il chantait à ce dauphin qui oubliait dans les bras d'Agnès Sorel que les Anglais étaient les maîtres des deux tiers de la France :
Mes amis, que reste- t-il A ce dauphin si gentil ?
Orléans, Baugency, Notre-Dame-de-C léry,
Vendôme..., Vendôme !...
Plus tard vinrent les chansons sur la Ligue, sur la Fronde ; les Richelieu, les Mazarin ne furent pas épargnés : on appelait Ma^arinades les chansons qui frappaient sur ce ministre. Le nombre seul de ces dernières fournirait des volumes.
On voit qu^l y a longtemps que le peuple chansonne les excellences ; n'est qu'il chantait tout bas, et qu'aujourd'hui
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il chantetout haut : c'est toujours cela de gagné ; il a payé ce droit assez cher pour qu'on ne le lui conteste plus.
Le Français chante dans les revers comme dans les succès, dans l'opulence comme dans la misère, à la table d'un marchand de la rue Saint-Denis comme à celle d'un banquier de la Chaussée d'Ân« tin, avec du vin de Bourgogne comme avec du vin d'Argenteuil, dans les fers comme en liberté ; il chante même sur les degrés de l'échafaud.
Depuis plus de deux cents ans, il existe en France des sociétés chantantes. Sous la Ligue, sous la Fronde, sous la Régence, pendant nos troubles révolutionnaires, sous l'Empire, sous la Restauration, même après la Révolution de Juillet, on a chanté avec plus ou moins d'esprit, avec plus ou moins de liberté.
En tête des chansonniers, nous sommes fiers de placer des rois, des princes, des grands seigneurs, voire même des curés et des chanoines.
Henri IV chantait Gabrielle, François
38o Petits Théâtres de Paris.
P*" la belle Féronnière; le bon roi René chantait le vin de Provence, le Régent ses amours licencieuses ; le cardinal de Bernis sacrifiait aux Grâces dans des couplets que Ton dirait avoir été dictés par elles; Rabelais..., ce fou qui était si sage, ou ce sage qui était si fou..., chantait plus souvent à table que dans son église de Meudon;, le victorin Santeuil ne se bornait pas à célébrer les louanges du Seigneur, il en festoyoit aussi la vigne. Louis XVIII, de nos jours, fit des vers et des chansons. Enfin, Bonaparte!... Bonaparte !... l'homme de bronze.., Thomme de fer..., Thomme complet..., l'homme le moins chantant du monde, avait, diton, pour refrain favori lorsqu'il se mettait en campagne :
Malbrough s'en va-t-en guerre !
Les charmants dîners du Temple, immortalisés par Chaulieu, firent éclore une foule de jolies chansons qui n'ont pas vieilli. Les explorateurs du vieux Paris,
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ceux qui se font gloire de savoir leur Dulaure sur le bout du doigt, vous montrent encore aujourd'hui, au carrefour de Bussy, la place où était le cabaret du fameux Landelle, qui réunissait chez lui les Collé, les Gallet, les Panard, les Crébillon, et où quelques grands seigneurs sollicitaient, chapeau bas, la faveur de se glisser incognito ; car, lorsqu'il s'agit de leurs intérêts ou de leurs plaisirs, les grands seigneurs se font volontiers courtisans, valets même..., un peu plus, j'allais dire chambellans.
La révolution éclata, la Terreur moissonna, et les chants ne cessèrent point. Combien de victimes ont composé, peu d'heures avant de mourir, des chansons que l'on croirait faites au sein d'un festin joyeux I Les unes exhalaient leurs plaintes dans des romances pleines de larmes, les autres dans des couplets remplis d'insouciance et de pyrrhonisme.
Montjourdain, condamné à mort, envoie à sa femme cette romance si connue :
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L'heure avance où je vais mourir, etc., etc.
Un détenu, dont le nom m'échappe, et qui attendait de jour en jour l'instant de paraître au sanglant tribunal, compose le couplet suivant que ses compagnons d'infortune répètent en chœur :
La guillotine est un bijou Aujourd'hui des plus à la mode ; J'en veux une en bois d'acajou Que je mettrai sur ma commode.
Je ressaierai chaque matin Pour ne pas paraître novice, Si par malheur le lendemain A mon tour je suis de service.
Et le lendemain il était de service !
Groira-t-on que, dans certaines prisons de Paris, les geôliers forçaient les détenus à chanter avec eux d'infâmes couplets qui avaient pour refrain :
Mettons-nous en oraison,
Maguingueringon, Devant sainte guillotinette,
Maguingueringon,
Maguinguerînguette !
Les Sociétés chantantes, 383
On n'a pas oublié le fameux procès des vingt et un députés de la Gironde, condamnés tous à mort, le 3o octobre 1793, pour être exécutés le lendemain.
Le lendemain, ils se font servir un déjeuner qui sera le dernier; ils se livrent tous à la joie la plus folle, les mots piquants circulent avec les vins... On discute gaîment sur l'immortalité de Tâme.
Les uns doutent, les autres croient..., beaucoup espèrent. L'un d'eux se lève : f Amis, dit-il, ne disputons pas sur les mots, dans une heure nous saurons tous ce qu'il en est. » Alors des couplets sont improvisés au bruit du Champagne qui fulmine. En chantant, on donne des larmes à la patrie... On cause d'amour..., d'amitié..., de poésie..., on se fête..., on se serre la main..., on s'embrasse. A voir ces hommes forts on croirait qu'ils ont un avenir..., une espérance..., un lender main, une heure..., Point! c'est en Grève qu'ils vont!... c'est le bourreau qui les attend !!!••.
Boyer-Fonfrède chante pendant le trajet:
3^ POita TkéAra et Paru.
Platôt la mort que rcsdarage, Ccst la devise d'un Fiançais !
\j& îeane François Dacos £iit entendre le Chant du Départ^ triste refiraîn de circonstance, et qtii n'était là que le chant du cfgne !
Une chose digne de remarque, c'est que chaque opinion mourait en chantant, Cki entendait toujours les mêmes airs: O Rjh chard^ ô mon roi J ou la Marseillaise^ vire HeÊtri quatre ou Ça ira... Ainsi, en France, la chanson^ qui console des misères de la vie, vient encore nous aider à mourir... Grâces soient rendues à la chan» son !
Lorsque l'affreux règne de 93 fut passé, le Français, qui n'avait rien perdu de sa gaîté, éprouva le besoin de se vengerde ses gouvernants. Que d^épigrammes, que de refrains mordants furent lancés contre ces Brutus de carrefours, ces Aristides aux mains calleuses, ces bouchers législateurs et ces législateurs bouchers, ces tyrans
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barbouilleurs de lois (comme les appelle André Chénier) !
Les dîners du Vaudeville prirent naissance à cette époque, et Ton se rappelle les charmantes chansons que les circonstances inspirèrent à leurs joyeux auteurs.
Dans un dîner préparatoire, qui eut lieu le 2 fructidor an iv, MM. Piis, Radet, Deschamps et de Ségur aîné (i), avaient été nommés commissaires pour rédiger les bases de la société ; chacun avait sur-lechamp donné un sujet de chanson. Tous ces sujets, mêlés ensemble, tirés au sort et remplis par ceux à qui ils étaient échus, furent rapportés au dîner du 2 vendémiaire suivant, le premier de la fondation.
Le prospectus en couplets, qui pétillait d'esprit et de gaîté, fut adopté séance tenante, inter pocula et scyphos^ par les convives dont les noms suivent :
* M. le comte de Ségur a été depuis grandmaître des cérémonies de Tempire.
386 Petits Théâtres de Paris.
Après dîner^nous approuvons, De par la muse chansonnière, Ledit projet et souscrivons.
Barré, Léger, Monni«r, Rosière, Demeautort, Despréaux, Chéron, Desprez, Bourgueil et Desfontaines, Ségur aîné. Prévôt, Chambont Onze de moins que deux douzaines.
A mesure que de nouveaux auteurs obtenaient des succès marquants sur le théâtre de la rue de Chartres, ils étaient admis aux dîners ; car il y avait un article qui disait :
Pour être admis, on sera père De trois ouvrages en couplets.
Dont deux au moins (clause sévère !) Auront esquivé les sifflets.
C'est ainsi que Ton vit successivement arriver Armand Goufifé, Philipon de la Madeleine, Prévost d'Yray, de Ségur jeune, Philippe de Ségur, Maurice, Seguier *y E. Dupaty, Chazet et autres.
* M. Séguier était frère du premier président de la cour royale de Paris.
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Les convives des Dîners du Vaudeville se réunirent d'abord chez Julliet, cet acteur si gaî, si vrai, si original, et qui s'était fait restaurateur^ comme plus tard Chapelle, le Cassandre du Vaudeville, se fit épicier.
Piis célébra l'amphitryon dans une chanson qui courut tout Paris, et s'excusait ainsi d'avoir ajouté un e muet à la fin du nom de Julliet :
J'ai barbé d'un b muet Le nom de notre hôte ; C*est la faute du couplet, Ce n'est pas ma faute !
II signe^ il est vrai, Julliet ; Mais, par un refrain qui plaît, J*aime mieux dire en effet :
JuLLiBTTB notre hôte.
SMl est bon restaurateur, Notre hôte Jullxbttb, SMl n'est pas moins bon acteur, Son enseigne est faite.
Pour favori de Cornus, Pour favori de Momus, Proclamons en grand chorus Notre hôte Jullibtte!...
388 Petits Théâtres de Farts.
Cette société dura près de cinq ans ; elle avait été créée le 2 vendémaire an v, et cessa d'exister le 2 nivôse an ix.
Lorsque le conquérant qui remplit l'univers du bruit de ses exploits promenait nos drapeaux triomphants de capitale en capitale, de monde en monde, il était naturel que l'on chantât encore.
MM. Armand Goufifé et Capelle conçurent l'heureuse idée de ressusciter l'ancien Caveau ; ils appelèrent à leur secours une grande partie des convives des Dîners du Vaudeville, et choisirent pour le lieu de leur réunion le Rocher de Cancale, si renommé pour ses huîtres et son poisson.
Le vieux Laujon fut nommé président de cette société ; il en devint l'Anacréon ; il y chanta, jusqu'à l'âge de quatre-vingtcinq ans, le vin et les femmes, et mourut comme le vieillard de Théos, non d'un pépin de raisin, mais en fredonnant un couplet.
Parmi les membres de cette joyeuse bande, on distinguait encore Armand
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Goufie, Dupaty, Piis, Moreau, Chazet, Delongchamps, Francis, Antignac, de Rougemont, de Jouy, Ouny, Tournay, Chapelle, Ducray-Dumesnil, Coupart, Gentil, Théaulon, Eusèbe Salverte (au jourd'hui député), et surtout le gai, le spirituel, le verveux, l'entraînant Désaugiers 1 . .
A l'instar des dîners du Vaudeville, un prospectus en couplets fut lancé dans le public. Il fut arrêté que le cahier qui paraîtrait tous les mois porterait le titre de Journal des Gourmands et des Belles ; plus tard, ce titre fut échangé contre celui du Caveau moderne. Le dîner d'inauguration eut lieu le 28 décembre i8o5, et le premier numéro parut le 10 janvier 1806. D'abord, la société ne se composa pas seulement de chansonniers ; des hommes du monde concoururent à la formation de ce journal : le docteur Marie de Saint-Ursin, Reveillère, Cadet- Gassicourt, et le fameux épicurien Grimod de la Reynière y fournirent des articles de gastronomie et d'hygiène fort amusants.
390 Petits Thédtrei de Paris.
A cette époque, un nommé Baleine venait d'ouvrir un établissement modeste, rue Montoigueil, au coin de la rue Mandar : c'était presque un cabaret, car il Êillait passer par une boutique encombrée de poissons et de viandes pendus au croc, pour arriver au lieu de la réunion.
n 7 avait à peine un an que cette société existait, que l'on se disputait les chambres voisines de celles où les épicuriens buvaient et chantaient. On retenait un cabinet deux mois d'avance, pour le seul plaisir d'entendre quelques refrains à travers une cloison mal jointe. Quel bon temps 1...
Baleine a dû à la société épicurienne une fortune considérable ; il est vrai qu'il l'avait méritée par son travail , et surtout par une ponctualité, une politesse que l'on aurait peine à trouver aujourd'hui que tout s'est perfectionné, comme on sait.
Je n'ai jamais vu montrer tant de zèle, tant d'égards, tant d'attentions pour des convives ; il nous en accablait. Je n'ai pas souvenance que les huîtres aient
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jamais manqué, même dans les chaleurs les plus brûlantes.
Une fois seulement (c'était Tannée delà comète), nous allions nous mettre à table : Baleine paraît dans le salon, la serviette sous le bras, Tair pâle et défait
« Messieurs, vous voyez un homme au désespoir... J'attendais des huîtres par la voiture de quatre heures...; elles n'arrivent pas... Je vous avoue que je suis dans une anxiété... Messieurs, si ce malheur m'arrivait !... je ne m'en consolerais jamais !... Messieurs!... » Et il se promenait comme un fou dans le salon, enlevant les mains au eiel, et regardant de temps en temps par la fenêtre, pour voir si les huîtres ne venaient pas. Puis il descendait, puis il remontait : c'était pitié de le voir... En vain nous cherchions à le rassurer, en lui disant qu'un dîner sans huîtres n'en était pas moins un excellent dîner. Rien ne pouvait lui faire entendre raison. Nous avions vraiment peur qu'il ne se portât à quelque extrémité, et ne renouvelât la scène de l'infortuné Vatei. Enfin un gar-
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convint annoncer la fameuse bourriche !.. La figure de Baleine s'épanouit, elle reprend sa sérénité ; un sourire de satisfaction se peint sur ses lèvres, et il s'écrie, avec un certain air d'assurance, moitié grave et moitié comique : « Ah ! je savais bien que les huîtres ne manqueraient pas !... »
Les dîners que Baleine nous servait, le 20 de chaque mois, étaient d'un luxe et d'une recherche qui rappelaient ceux d'Archestrate à Athènes.
Archestrate était poète et cuisinier; Baleine n'était que cuisinier. Archestrate voyageait dans tous les pays, non pour s'instruire des mœurs et des usages des différents peuples, mais pour connaître par lui-même ce qu'il y avait de meilleur , à manger. Archestrate a fait un poème sur la gastronomie qui n'est pas arrivé jusqu'à nous; Baleine n'a fait ni vers ni chansons, mais il entendait à merveille la manière d'arranger un jambon aux épinards et de confectionner un vol-au-vent à la crème. Rien n'était oublié par cet
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homme vraiment pénétré de sa mission :
des orangers, des grenadiers, des lauriersroses, étaient placés sur Tescalier qui conduisait à la salle des festins. Un couvert magnifique était dressé par lui, un surtout de Tomire garnissait le milieu de la table; des girandoles de Ravrio étaient arrangées avec symétrie. Les fleurs les plus belles brillaient dans des vases de cristal : des garçons arrosaient de quart d'heure en quart d'heure. Par un raffinement d'atticisme, on dînait presque toujours aux lumières, même en été. On prétendait que le feu des bougies donnait plus de gaîté à un repas, que la gaîté facilitait la digestion..., et, comme on tenait à digérer avant tout, on employait tous les moyens pour y parvenir.
C'était un coup d'œil vraiment original que ces vingt convives riant, causant, buvant ensemble. Les mots piquants s'échappaient avec le Champagne : la diversité des physionomies animait le tableau,
 côté de la figure grave et reposée
d'Eusébe Salverte, Désaugiers étalait sa IL 17.
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bonne grosse face réjouie et rebondie ; Armand Goufifé, avec ses besicles et son rire sardonique, contrastait à ravir avec Ducray-Dumesnil qui tendait une bouche béante, un visage rouge et bourgeonné; deux petits vieillards, aux manières de l'ancien régime.
Les seuls qui nous étaient restés D'un siècle plein de politesse,
montraient, avec coquetterie, leurs cheveux blancs : c'étaient Philipon de la Madeleine qui composait encore, à soixante-quinze ans, des chansons pleines de grâce et d'esprit; puis, ce bon vieux Laujon qui traversa, comme je l'ai dit, en chantant, une vie de poète de quatre-vingt-cinq ans.
Je n'ai rien connu d'aussi aimable, d'aussi insouciant, d'aussi heureux que ce petit vieillard!... C'était le vaudeville ambulant, la chanson incarnée, le flonflon fait homme... Ah! pauvre Laujon, si tu vivais !.. Il assista, quoique malade, au dernier dîner qui précéda sa mort de
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quinze jours. A propos de Laujon, on se rappelle ce mot charmant de l'abbé De* lille. Il y avait près d'un demi-siècle que Fauteur de V Amoureux de quinze ans faisait des visites pour arriver à l'Académie française. Comme quelques membres du docte corps élevaient des difficultés, en raison du genre frivole que le solliciteur avait cultivé, Delille se lève :
« Mes chers confrères », dit-il, c je a pense qu'il est important que M. Lau* c jon soit nommé cette fois ; il a quatre- 0 vingt-deux ans, vous savez où il va... ; 0 laissons-le passer par l'Académie. »
Tout le monde applaudit à ce mot délicieux, et le chansonnier fut académicien.
Une autre anecdote, qui, }e crois, n'a jamais été imprimée, mérite de trouver place dans cette notice.
Laujon avait vécu dans Tintimité du comte de Clermont, et, après la mort de ce grand seigneur, qui arriva en 1 770, le prince de Condé le nomma secrétaire du duc de Bourbon et le chargea des détails des fêtes de Chantilly, emploi dont il
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s'acquitta jusqu'à la Révolution. Lorsque la plupart de ceux qui avaient été comblés des faveurs de la cour furent les premiers à donner dans les excès de cette Révolution, Laujon crut se devoir à lui-même de ne pas chanter un ordre de choses qui avait renversé ses bienfaiteurs.
Le régime de la Terreur arriva, et, comme tant d'autres, il fut dénoncé à sa section. Son plus grand crime était de ne pas vouloir chanter la république. Son ami Piis, ayant appris qu'il courait un grand danger à garder un silence obstiné, alla le voir et l'avertit qu'il devait être arrêté ; il l'engagea à faire quelques couplets, lui promettant de les chanter luimême à sa section le décadi suivant.
Le vieillard se fit d'abord beaucoup prier; mais voyant qu'il s'agissait pour lui d'une question de vie ou de mort, il composa un vaudeville républicain, et mit au bas en gros caractères : Par le citoyen Laujon, sans-culotte pour la vie.,. Cette petite ruse jésuitique lui réussit; et,
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depuis, il passa dans sa section pour un excellent patriote.
Chaque convive avait le droit d'inviter à son tour une personne de son choix ; c*est à cette heureuse idée que nous dûmes le plaisir de recevoir le comte Regnaud de Saint-Jean-d'Ângely, le géographe Mentelle, l'abbé Delille, le chevalier de Boufïlers, le vieux Mercier ("qui ne vivait plus que par curiosité), d'Aigrefeuille, le gourmand par excellence et l'ami de Cambacérès, enfin le fameux docteur Gall ! Le jour où nous reçûmes la visite de ce dernier, on lui servit un pldt de fritures composé seulement de têtes de gibier, de poissons et de volailles. On lui demanda s'il voulait tâter les crânes de ces messieurs ou de ces dames... Le savant se dérida et répondit en riant « qu'il fallait qu'il tâtât les corps auparavant, vu qu'à table son système ne s'isolait point. » Pas mal pour un Allemand.
Plus tard, on renchérit encore sur les plaisirs, et l'on s'adjoignit des artistes et des chanteurs.
398 Petits Théâtres de Paris.
Frédéric Duvemoy, Lafont, Doche, Mosin, Romagnési, Baptiste, Cheaard, Piccini et d'autres artistes, yinrent embellir nos dîners.
Ce fut en 181 3 que notre Béranger prit place au milieu des enfants de la joie... Jamais réception plus aimable ni plus spontanée. Plusieurs chansons de lui, qui couraient manuscrites^ entre autres, le Roi if Yret&t^ donnèrent une si haute idée de son génie et de son talent qu'il fut élu par acclamations.
Béranger a donné à la chanson une direction qu'elle n'avait pas eue jusqu'à ce jour; il l'a nationalisée.
1814 arriva; chacun prit sa couleur:
les uns restèrent fidèles au drapeau d^Austerlitz, les autres crurent devoir reprendre la bannière de Henri IV. Les chansonniers se trouvèrent partagés en deux camps distincts. (Eu ce temps-là, le justemilieu n'avait pas encore été inventé.) On pense bien qu'une fois la politique introduite dans une réunion chantante, elle ne pouvait conserver cette allure franche
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et gaie qui en avait fait le charme pendant dix ans.
Les deux sociétés dont je viens de parler représentent une époque, et une époque glorieuse..., car elles ont presque toujours chanté entre deux victoires i... Leur éclat a été assez vif, assez brillant, pour que j'aie pris le soin d'enregistrer le nom des hommes qui s'y sont distingués.
Sur plus de soixante chansonniers dont elles se composaient, les deux tiers au moins sont morts ; ils ont emporté avec eux le secret de rire et de chanter. Une littérature nouvelle remplace celle que nous avons perdue : fasse le ciel qu'elle donne à ses adeptes autant de plaisirs, de jouissances pures que nous en avons goûtés au sein de l'amitié et des Muses.
Alors lesvaudevillistes ne s'isolaient pas. On pensait moins à l'argent qu'au plaisir. La calomnie, les passions haineuses ne guidaient pas la plume. J'ai vu un temps où les auteurs s'aidaient de leurs conseils ; on faisait répéter la pièce d'un camarade.
400 Petits Théâtres de Paris.
on travaillait même à la rendre meilleure, sans penser à lui demander pour cela yne part de ses droits d'auteur... Mais à quoi bon gémir sur un temps que nous ne reverrons jamais ?...
On devenait alors chansonnier et auteur par goût, par vocation ; aujourd'hui la petite littérature est devenue un métier.
Avant les dîners du Caveau moderne, il avait existé une société chantante qui avait pris le nom de Déjeuners des gar'çons de bonne humeur; cette réunion avait été fondée par M. Etienne (actuellement député), Désaugiers, Servières, Morel, Dumaniant, Martainville, Gosse et plusieurs hommes de lettres, tous gens d'esprit et de gaîté... Leurs chansons étaient aussi publiées par numéros. Cette société ne dura que quinze ou dix-huit mois.
Dans le courant de l'année i8i3, une société, rivale de celle du Caveau, fut fondée par les soins de Dusaulchoix, littérateur estimable et publiciste distingué;
Les Sociétés chantantes» 401
cette société marcha pendant quinze ans sur les traces de ses aînées.
Parmi ses convives, il faut placer en première ligne C. Ménestrier, enlevé tout jeune à la chanson, Hyacinthe Leclerc, dont la facture originale rappelle quelque* fois Béranger ; Etienne Jourdan, Carmouche, Frédéric de Courcy, Antier, Camille, Ramond, P. Ledoux, et surtout le jeune Edouard Revenaz, qui a composé plusieurs chansons très remarquables.
Ainsi, les sociétés chantantes changent de noms, de forme, mais ne meurent jamais chez nous, parce que la chanson tient essentiellement à notre sol, à nos moeurs ; c'est une plante indigène que rien ne pourra déraciner. L'enfant jette une pierre au pédant qui le contrarie ; le Français lance un couplet au puissant qui Toppii^me.
On ne saurait comprendre combien le goût de la chanson s'était répandu en France, et à Paris surtout, dans les premières années de la Restauration. En 181 8
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le nombre de ces sociétés était incalculable.
Âpres avoir parlé de l'aristocratie de la chanson, je vais essayer de tracer le portrait d'une de ces réunions bachiques, où se rassemblaient des ouvriers, des artisans, des gens en veste, gens qui ne sont pas les moins gais, ni les moins spirituels.
Jl existait à Paris, à cette époque, la société des Lapins^ la société du Gigot^ la société des Gamins^ la société des Lyriques^ la société des Joyeux^ la société des FrancS'Gaillards, la société des Braillards^ la société des Bons^Enfants, la société des Vrais^Français^ la société des Grognards, la société des Amis de la ^/ofVe, et cent autres sociétés dont j'ai oublié les noms, ou, pour mieux dire, dont je n'ai jamais su les noms.
J'avais un mien parent, commissairepriseur, grand amateur de chansons, et qui aurait volontiers manqué dix ventes à rhôtel Buliion plutôt qu'une goguette à rile-d' Amour... C'était un intrépide, un gobelotteur quand même! ... il n'aurait
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pas reculé devant la Mère Radis^ pourvu qu'il eût été certain d'y entendre un couplet.
Mon cousin le commissaire-priseur arrive un jour tout essoufflé : « Cousin, me dit-il^ je viens pour vous conduire dans une réunion qui vous fera plaisir ; je veux vous mener dîner chez les En^ fants de la Gloire \».. » Moi, qui ai toujours aimé la gloire, moi qui l'ai chantée, n'importe sous quelle bannière elle a brillé, j'accepte l'invitation.
« Je vous préviens », ajouta mon cou-* sin, « que vous allez vous trouver avec des ouvriers, des artisans, c'est tout à fait une société populaire. — • Parbleu 1 » lui dis-je, « j'aime beaucoup le peuple, surtout quand il chante.,. » Nous partons tous deux, bras dessus, bras dessous ; nous voici rue du Vert-Bois, ou rue Guérin- Boisseau, je ne me souviens pas au juste : je ne suis pas obligé de me rappeler le nom d'une rue. Nous entrons dans un modeste cabaret ; la bourgeoise, qui était une grosse joufEue, nous dit, avec un
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certain air de prétention : a Ces messieurs sont-ils de la société ? — Oui, madame. — Conduisez ces messieurs à la société. »
Nous traversons la boutique, ensuite une petite cour carrée, aux quatre coins de laquelle il y avait les quatre tilleuls obligés, et nous nous trouvons dans une salle basse et noire.
Là, point de service damassé, point de surtout en cristal, point de fleurs dans des vases, point de couverts à filets, point d'aiguières en argent ni en vermeil ; mais une table de bois de bateau, recouverte d'une nappe de toile écrue, des assiettes en faïence brune, des couteaux en forme d'eustaches, des verres communs et ternes, un pain rond de douze livres au moins, du sel et du poivre dans des soucoupes ébréchées. Une bouteille de vin rouge était placée devant chaque assiette : deux bancs de bois de chaque côté de la table ; seulement, au haut bout pour le président,
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Un tabouret de paille Qui s'était sur trois pieds sauvé de la ba-
[taille (*)
Quand je fus au milieu des Amis de la Gloire^ mon cousin me présenta au président, qu'il me dit être compagnon-menuisier. Je pensai à maître Adam, et cette analogie me fît sourire.
Les autres convives étaient des serruriers, des vitriers, des peintres en bâtiments, etc. Je remarquai un gros papa qui avait un ventre effrayant et des favoris affreux; il était débraillé, sans cravate, et suait tant qu'il pouvait. On m'ap* prit que c'était le charcutier d'en face. Je l'avais déjà deviné: les charcutiers ont une physionomie à part.
La grosse dame que j'avais vue au comptoir apporta, dans un énorme saladier, une gibelotte de lapin dont, en entrant, j'avais senti l'odeur, il embau*
* Mathurin Régnier, le Mauvais Gite, satire.
4o6 Petits Théâtres de Paris.
mait le lard et les petits oignons. Vinrent ensuite le carré de veau, la barbe de capucin flanquée de betteraves, un morceau de fromage de Gruyère ; deux assiettes de mendiants fermaient la marche.
On se mit à table ; on me plaça à côté du président: « Monsieur», me dit-il, ici chacun a sa bouteille; si le rouge vous incommode, vous avez celui de demander du blanc. » Je répondis que le rouge ne m'incommodait pas.
Je mangeai de bon appétit. La gibelotte de lapin me parut délicieuse, je dis de lapin, parce que c'est la foi qui sauve, et que j'ai le bonheur de croire.
Pendant le dîner, on ne parla que du grand Napoléon... « Hemi » disait l'un, « c'est celui-là qu'en valait bien un autre.,. Hem 1 oui... qui n'était pas feignant^ comme on dit che^ notês,.. Hem 1... s'il n'avait pas été trahi à Waterloo! Hem!.« qui n'est pas mort pour tout le monde.
« Âhl oui... » dit le charcutier en s'essuyant le visage (car le malheureux ne faisait pas d'autre métier^ « le petit ca»
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poral vit encore,, , et il ieur^^y en fera
voir de toutes les couleurs
— // n'en faut pas tant, des couleurs », reprit le peintre en bâtiments, avec un sourire deMéphistophélès.. ; « qu'on nous en donne seulement trois ^ des couleurs,. » A ce mot de trois couleurs^ les applaudissements partirent de tous les points de la salle ; ) ai vu le moment où Ton allait crier vive V Empereur !,,. Alors la conversation prit une teinte tout à fait politique.
Je m'aperçus que j'étais dans une réunion séditieuse, et je pensai que, si le commissaire du quartier venait à faire sa ronde, il pourrait faire évacuer la salle et envoyer les Enfants de la Gloire à la préfecture de police. Je comptai combien nous étions; quand je vis que le nombre ne dépassait pas dix^neuf c'est bon, me dis-je, nous sommes dans la loi.
Le moment de chanter étant venu, le président fit l'appel nominal, et quand chacun- eut répondu, en portant la main droite au front, le n^' i monta sur la
4o8 Petits Théâtres de Paris.
table, €t chanta d'une voix de Stentor
Salut, monument gigantesque De la valeur et des beaux-arts ; D'une teints chevraleresque Toi seul colores nos remparts.
De quelle gloire t^environne Le tableau de tant de hauts-faits :
Ah ! qu'on est fier d'être Français Quand on regarde la colonne !
A chaque couplet les convives se regardaient, se faisaient des yeux ; j'en ai vu qui pleuraient. Le n* 2 ne se fit pas attendre. Je me souviens encore qu'il chanta un couplet dont le premier vers était :
Sur son rocher de Sainte-Hélène, et qui finissait par celui-ci :
Honneur à la patrie en cendre!
Du reste, toutes les chansons respiraient le plus pur napoléonisme ; c'était toujours :
Il reviendra le petit caporal.
Vive à famais la redingote grise !
Honneur, honneur à not'grand empereur!
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Je demandai si Tonne chantait que des couplets qui eussent rapport au grand Napoléon : « Monsieur », me répondit mon voisin, « je vais vous dire, nous sommes tous ici des bons enfants qu'a servi ensemble ; nous ne reconnaissons que deux choses, l'empereur et la colonne. »
Quand mon tour de chanter fut arrivé, .tous les yeux se tournèrent vers moi, au point que je devins timide et embarrassé. Je me défendis de mon mieux, mais avec la modestie d'un auteur qui n'est pas fâché qu'on le prie un peu. Je dis à ces bonnes gens que j'étais venu pour les entendre. Le président fit faire silence ; il fallut se résigner. On me fit un honneur, je fus dispensé de monter sur la table', je n'ai jamais su pourquoi. Bien que je pos* séde un volume de voix assez étendu, je craignais qu'elle ne parût faible et fiûtée à côté de celles des Amis de la Gloire ; car ces lurons-là avaient tous des voix de tonnerre : c'étaient des petits Derivis dans
son bon temps.